Essais et notices, 1861/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

l’ancre dans la baie de Congio, près du cap Saint-Jacques, à l’embouchure du fleuve de Saigon. Le commandant de la Didon, qui bloquait Saigon depuis un an, se rendit immédiatement à bord de la frégate, et l’amiral Charner fut exactement informé des derniers événemens dont le sud de la Cochinchine venait d’être le théâtre. Plusieurs bâtimens de guerre français, après une heureuse traversée, se trouvaient dans la baie, dans la rivière, ou devant la ville de Saigon ; d’autres étaient attendus à chaque moment. Un seul désastre était à déplorer : le Weser, magnifique transport de 2,500 tonneaux, qui venait de Suez, chargé de provisions et de munitions pour le corps expéditionnaire, avait fait naufrage sur les bancs du Cambodje, à vingt-sept milles sud-ouest du cap Saint-Jacques. L’équipage avait été sauvé, mais le chargement presque entier, d’une valeur de plusieurs millions, était perdu. Les Annamites continuaient à se fortifier dans les positions qu’ils occupaient aux alentours de Saigon.

Le 7 février, l’Impératrice Eugénie, habilement pilotée par l’enseigne de vaisseau Narac, remontait à toute vapeur le profond, mais étroit fleuve de Saigon, et à midi, après quatre heures et demie de navigation, elle mouillait devant le quai de l’ancienne capitale de la vice-royauté du Cambodje. La distance entre le cap Saint-Jacques et Saigon est de cinquante milles. Depuis l’embouchure du fleuve Saigon jusqu’à la ville on compte trente-cinq milles à peu près. La navigation n’offre pas de dangers sérieux, mais elle est difficile et exige une grande attention. Les bords de ce cours d’eau sont entièrement plats et couverts d’épaisses forêts de rhizophorées, d’aréquiers, de cocotiers, de bambous, de palétuviers, etc. Dans le voisinage de la ville, on trouve de belles rizières.

Saigon occupe, sur une longueur de 2,000 mètres environ, le bord du fleuve. La ville est enfermée de trois côtés par des cours d’eau. À l’est coule le grand fleuve de Saigon ; au nord et au sud se trouvent l’arroyo de l’Avalanche et l’arroyo chinois. À l’ouest s’étend une vaste plaine couverte de petites collines tumulaires. C’est dans cette plaine que s’élevait l’ancien fort de Ki-oa et qu’on devait rencontrer les nouvelles lignes des Annamites. Saigon ne répond point à son pompeux titre de capitale de la vice-royauté du Cambodje. C’est un misérable village, composé de pauvres cabanes en feuilles de palmier, où aucun grand édifice public ou privé n’attire l’attention du voyageur. Une sale et laide population en haillons parcourt ses rues. Pour expliquer comment une telle ville peut être le centre d’un gouvernement quelconque et d’un commerce très florissant, il faut se souvenir que le commerce de riz qui se fait encore dans cette partie de la Cochinchine est exploité presque exclusivement par les colons chinois, qui demeurent dans une ville à part, la cité chinoise, à 6 kilomètres de Saigon.

Dans la semaine qui suivit l’arrivée de la frégate amirale, les autres navires de guerre et de transport de l’escadre vinrent la rejoindre à Saigon. Le 12 février, la flotte entière, à l’exception de la Garonne et de la Saône, y était réunie. Elle se composait de deux frégates : l’Impératrice Eugénie et la Renommée ; de quatre corvettes : le Monge, le Forbin, le Laplace, le Primauguet ; de quatre grandes canonnières : la Mitraille, l’Alarme, l’Avalanche, la Dragonne ; de sept chaloupes canonnières à vapeur, de dix grands transports à vapeur, et d’une douzaine d’avisos et autres navires, tels que l’Écho, le Norzagaray, le Jacaréo, l’Amphitrite, la Didon, etc. Une fois la réunion de ses forces navales opérée, l’amiral Charner s’occupa de faire débarquer tous les hommes qui devaient composer l’armée de terre [1].

Malgré les accablantes chaleurs dont souffraient surtout les compagnies de marins, moins habitués à la marche que les troupes de terre, les opérations de débarquement et de campement furent conduites avec une telle rapidité, qu’à partir du 16 février l’armée entière, arrivée à Saigon, se trouvait prête à être lancée contre les Annamites. L’amiral Charner n’attendait plus que les soldats qui devaient arriver avec la Garonne pour commencer l’attaque. Le 23 février, toutes les troupes purent être portées sur le lieu du prochain combat. Le lendemain dimanche 24, on commençait l’action en attaquant les forts avancés des Annamites ; mais avant d’entrer dans le récit du combat il est nécessaire de donner quelques indications sur le champ de bataille. Qu’on se figure une vaste plaine ; dans cette plaine, trois principaux cours d’eau, le fleuve de Saigon courant du nord au sud, et les arroyos chinois et de l’Avalanche, se dirigeant tous les deux de l’ouest à l’est et se jetant, au nord et au sud de Saigon, dans le fleuve du même nom. Voilà donc un espace enfermé de trois côtés par des cours d’eau, et dont le quatrième côté seul, le côté ouest, reste libre. C’est ce quatrième côté qui est ou plutôt qui était occupé par les lignes annamites. Au moment de l’attaque, les Français étaient maîtres d’une partie du quadrilatère. À l’est, là où coule le fleuve de Saigon, mouillait la flotte ; au sud, le long de l’arroyo chinois et à une faible distance de ce cours d’eau se trouvaient quatre positions fortifiées appelées la pagode Barbé (du nom du capitaine qui l’avait fortifiée et qui y avait été assassiné par les Annamites), les pagodes des Mares, des Clochetons et du Caï-haï. Dans l’arroyo chinois même, il y avait deux torchas armées, l’Amphitrite et le Jacaréo. Au nord, les Français commandaient sur une longueur de 3 kilomètres la rivé droite de l’arroyo de l’Avalanche ; mais plus loin et sur la rive gauche se trouvaient les Annamites. Le gros de l’armée de ces derniers occupait les lignes formant le côté ouest du quadrilatère. Ces lignes, venant du nord et du sud, aboutissaient à un point central, au fort de Ki-oa. Pour plus de clarté, j’essaie de résumer en quelques mots cette description. Le champ de bataille est un carré imparfait. Les Français sont maîtres à l’est et au sud ; les Annamites se trouvent à l’Ouest et en partie au nord. Leurs principaux ouvrages forment une longue ligne qui s’étend du nord au sud, et dont les positions les plus avancées se rapprochent de l’arroyo chinois et des pagodes des Clochetons et du Caï-haï. La grande plaine dans laquelle se trouvent ces pagodes, et qui s’étend jusqu’au-delà des lignes annamites, est appelée la plaine des Tombeaux à cause des innombrables collines tumulaires qui la couvrent.

Le soleil du 24 février n’apparaissait pas encore à l’horizon, lorsque la petite armée française défilait devant la pagode du Caï-haï et entrait dans la plaine des Tombeaux. Au même moment, les gros canons placés dans les diverses pagodes commencèrent à lancer leurs énormes boulets contre les forts qui les premiers devaient être attaqués ; mais bientôt les pagodes durent changer la direction de leur tir. Les troupes, sentant la bataille, avaient marché vite, et peu de temps après leur entrée dans la plaine des Tombeaux, on avait pu les voir se déployer en ordre de combat devant le premier fort ennemi. Bientôt les clairons sonnaient la charge ; au même instant, toute la ligne des troupes s’ébranlait et se portait d’un élan vigoureux en avant.

Il y avait devant les forts des Annamites une estacade en bambous haute de cinq pieds. Les branches de bambou, aux lignes tourmentées, auraient suffi pour former, en s’entrelaçant, des haies presque impénétrables ; mais les Annamites ne s’étaient pas contentés d’opposer de simples haies à l’attaque de leurs ennemis : chaque extrémité de branche de bambou avait été effilée et présentait à celui qui aurait voulu s’en servir comme d’un appui une pointe dure et aiguisée comme celle d’une lance. Derrière l’estacade s’étendait une surface en apparence parfaitement plane, mais qui en réalité était criblée de trous de loup, garnis de bambous taillés en pointe ; puis venaient une seconde estacade semblable à la première, derrière celle-là un fossé profond de cinq pieds, et dont le fond et les parois étaient revêtus de bambous travaillés comme ceux des estacades et des trous de loup. En sortant de ce fossé, on était encore séparé de la muraille du fort par une haute ligne d’excellens chevaux de frise ; enfin, pour monter sur la muraille et pour en atteindre la crête, il fallait se frayer un chemin dans une véritable forêt de lames de bambou dont les pointes étaient dirigées dans toutes les directions.

Les estacades, les trous de loup, le fossé, les chevaux de frise, la muraille, et derrière cette muraille une troupe ennemie très bien armée, tout cela ensemble présentait des obstacles difficiles à franchir, à renverser et à repousser ; mais la fièvre du combat donne des forces surhumaines. Comment les Français et leurs valeureux alliés les Espagnols s’y prirent-ils pour briser les estacades, franchir la plaine aux trous de loup, passer le fossé, écarter les chevaux de frise et escalader la muraille ? C’est ce que je ne saurais dire ; ce qui est certain, c’est que la charge avait été sonnée à peine depuis quelques minutes, quand on vit le drapeau français flotter sur le fort ennemi, et les fuyards annamites s’en éloigner avec une rapidité qui rendait vain tout espoir de les atteindre. Ce premier et brillant succès n’avait cependant été obtenu qu’au prix de sérieux sacrifices. Quarante morts et blessés, tant Français qu’Espagnols, étaient restés sur le, champ de bataille, et parmi eux le général Vassoigne et le colonel Palanca y Guttures, deux chefs qui jouissaient de toute la confiance des hommes placés sous leur commandement et qui auraient été d’un grand secours à l’amiral Charner pour mener l’expédition à bonne et prompte fin.

De neuf à trois heures, les troupes se reposèrent pendant que les quatre pagodes occupées par les Français ne cessaient de bombarder les nombreux forts qui restaient encore au pouvoir des Annamites. Le tir fut excellent et causa de grands dommages à l’ennemi. Le lieutenant de vaisseau Turin, commandant la batterie du Caï-haï, fut particulièrement heureux et parvint en peu de temps à faire taire une batterie annamite qui s’était avisée de vouloir troubler le repos de l’armée française. À trois heures, les troupes se remirent en marche, et à six heures et demie deux autres forts annamites, les derniers qui défendaient au sud les abords de la citadelle de Ki-oa, étaient occupés à leur tour.

La journée du 24 février, quoique chaude et sanglante, n’avait cependant été que le prélude de la véritable action. Tout le monde savait que c’était à la citadelle de Ki-oa que les Annamites avaient concentré leurs principales forces, et que c’était là que ces ennemis sauvages avaient réuni tous les moyens de défense dont ils pouvaient disposer. Quoique n’ignorant pas l’importance attachée par les Annamites à la forteresse de Ki-oa, l’amiral Charner n’avait fait pousser de ce côté que des reconnaissances fort incomplètes, et ni lui ni son état-major ne pouvaient savoir exactement comment et où il fallait attaquer, ni de quelle nature seraient les obstacles qu’ils trouveraient à vaincre : Était-ce une faute ? J’en doute fort, et je me range au contraire entièrement du côté des partisans de la tactique suivie par l’amiral. Avec les peuples d’Orient, Il ne faut pas vouloir lutter de ruse et de finesse ; ils seront sur ce terrain toujours nos égaux, et très souvent nos supérieurs. Ce qui leur manque, c’est le courage personnel, ou plutôt le courage discipliné des troupes européennes. On ne surprendra que tout à fait exceptionnellement un corps de soldats annamites : ils ont la vigilance de la bête fauve ; mais ce qui les a toujours effrayés et culbutés, c’est l’impétuosité d’une franche attaque au grand jour. Ils ne comprennent pas l’esprit qui fait mouvoir une armée comme un seul homme, et cette force qui ne recule devant aucun obstacle les remplit d’une épouvante qui va jusqu’au vertige ; L’amiral Charner aurait certainement pu réussir à connaître le fort de Ki-oa plus exactement qu’il ne le connut au moment de l’attaque, et, en donnant alors l’assaut avec pleine connaissance des lieux, il aurait peut-être pu économiser la vie ou la santé d’une cinquantaine d’hommes ; mais, pour arriver à ce résultat, il aurait fallu accomplir plusieurs fortes reconnaissances, et on ne peut guère admettre que les Annamites eussent permis aux Français de se rapprocher de leurs positions sans en tuer et sans en blesser un certain nombre. Puis, en Cochinchine, le soleil est plus redoutable encore que l’ennemi, et chaque jour que les Européens passent en campagne amène pour quelques-uns la fièvre, l’affaiblissement pour tous. Enfin il n’eût pas été habile de donner aux Cochinchinois l’habitude de combattre des Français. Si, pendant cinq ou six jours, les Annamites avaient échangé des coups de feu avec des colonnes envoyées en reconnaissance, il est évident que l’attaque réelle ne les aurait pas effrayés et surpris comme elle le fit. Quoi qu’il en soit, et que ce fussent là ou non les considérations qui guidèrent l’amiral Charner dans sa manière d’agir, ce qui est certain, c’est qu’il ne laissa passer qu’une nuit entre la journée du 24 février et l’attaque des forts de Ki-oa. Le 25 février au matin, avant le lever du soleil, toute l’armée française fut sur pied, et dès cinq heures les canons commençaient à tonner contre les murailles de Ki-oa. Les Annamites ripostaient vivement. Ils se trouvaient parfaitement à l’abri, et ils tiraient sur des colonnes à découvert. Cela ne devait pas durer longtemps. Comprenant la difficulté, sinon l’impossibilité, de faire brèche par le canon, l’amiral demanda résolument à l’assaut ce qui semblait refusé à son artillerie. Il divisa l’armée en deux colonnes, et ordonna d’attaquer de deux côtés à la fois, pour contraindre les Annamites à partager leur attention et leurs forces entre deux points.

On sonne donc l’assaut, et les troupes s’élancent. Elles rencontrent les mêmes obstacles que la veille ; mais ces obstacles sont en ligne double et triple. Il s’agit de franchir trois estacades, trois lignes de trous de loup, deux fossés et une rangée de chevaux de frise avant d’arriver à la haute muraille, hérissée de lances de bambou, et derrière laquelle se trouve une armée dix fois supérieure en nombre au corps qui donne l’assaut. C’est un travail pénible et qui coûte la vie à plus d’un brave soldat, mais il est bientôt accompli. Les assiégeans ont franchi la muraille et se trouvent dans le fort ; seulement ils n’ont renversé qu’une première enceinte, et ils voient les Annamites se réfugier et se renfermer derrière une seconde muraille, plus haute et plus forte que celle qu’ils viennent de franchir avec tant de peine. On se découragerait à moins ; mais personne n’est découragé. Les premiers entrés, les compagnies et débris de compagnies de Proubette, Pallu, Senez et Brosset s’élancent au pas de course. Ils sont reçus par une grêle déballes. Le.capitaine Senez appelle alors son lieutenant Laregnère, et le charge de rassembler le reste de la compagnie de l’Impératrice Eugénie, qui n’a pas encore pu joindre son commandant. Laregnère part en courant ; mais après avoir fait quelques pas, un boulet l’atteint et le renverse cruellement mutilé. L’enseigne de vaisseau Pouzzol, son camarade de promotion, passe en ce moment. — Mon pauvre ami, que puis-je pour toi ? demande-t-il. — Écris à mon frère que je suis bien mort, et va à ton affaire. — Puis il lègue son sabre à l’aspirant Maréchal, qui vient de briser le sien, et s’éteint silencieusement dans une douloureuse agonie.

Cependant les marins-fusiliers (car ce sont eux qui se trouvent dans cette espèce de cour où le lieutenant Laregnère vient de tomber et où cent mourans et blessés exhalent leur douleur), les marins-fusiliers, commandés par M. de Lapelin, se voient pris entre deux murailles. Ils viennent d’en franchir une et ne veulent certainement pas repasser par-là ; ils ont l’autre devant eux, à quelques centaines de pieds seulement, et derrière cette seconde muraille une armée ennemie qui les accable d’un feu meurtrier et incessant. Les marins-fusiliers avancent néanmoins ; mais, arrêtés par des difficultés plus grandes encore que celles que je viens de signaler, ils n’avancent que lentement. Le lieutenant de vaisseau Jaurès, l’aide-de-camp de l’amiral ; à la tête de quelques braves, essaie de se frayer un chemin jusqu’à la porte par laquelle les Annamites ont opéré leur retraite. On lui crie de s’arrêter : c’est aux portes en effet que les Annamites ont accumulé le plus de moyens de défense et de destruction ; mais Jaurès répond qu’il se trouve en trop beau chemin pour s’en aller et avance toujours. Les hommes qui le suivent et l’accompagnent tombent en grand nombre, son chapeau est percé d’une balle ; mais il est arrivé au pied de la muraille, et c’est là l’essentiel. Ses camarades d’ailleurs ne sont pas restés en arrière. En arrivant dans le dernier fossé, celui derrière lequel s’élève la muraille, il peut voir à sa droite le capitaine Pallu, accompagné et soutenu par plusieurs de ses hommes, et en première ligne par ses lieutenans Berger, Lugeol et Noël ; plus loin, mais dans le même fossé, se trouvent Prouhette, Senez et Brosset, qui ont toujours chargé à la tête de leurs compagnies, et enfin beaucoup d’autres dont le nom m’échappe et au courage desquels je ne puis rendre qu’un tacite hommage.

Un dernier, un vigoureux effort, et le drapeau français va flotter sur les murailles de Ki-oa. Les marins arrachent les bambous qui leur déchirent le corps et la figure, ils franchissent la crête de la muraille, et ils se trouvent dans le fort. L’infanterie de marine, solide et brillante comme d’habitude, y entrait au même moment. Dès lors les Annamites ne trouvèrent plus de salut que dans la rapidité d’une fuite désordonnée ; on en tua cependant un grand nombre, mais le gros de l’armée réussit à s’échapper.

Le fort de Ki-oa avait été pris à neuf heures du matin. Deux mille hommes environ avaient assisté à l’action, et plus de deux cents avaient été tués et blessés. La journée qui suivait le combat fut consacrée au repos ; le lendemain on procéda à l’enterrement des morts ; les blessés avaient été évacués sur les ambulances dès la veille. On comptait parmi eux un grand nombre d’officiers, entre autres le lieutenant-colonel Testard, qui avait reçu une blessure à la tête dont il mourut le lendemain. Les Espagnols, qui n’avaient pu envoyer que cent quatre-vingts hommes à l’assaut, s’étaient montrés dignes de la place d’honneur que l’amiral leur avait assignée. Ils comptaient quarante morte et blessés, et parmi ces derniers leur commandant, le même qui venait de remplacer le colonel Palanca.

Le fort de Ki-oa fut consciencieusement exploré ; mais l’attente de ceux qui avaient espéré y trouver des trésors fut complètement trompée. On ramassa pour quelques milliers de francs de misérable monnaie de zinc, et ce fut tout. Les soldats dédaignèrent de s’en charger, et la trouvaille ne profita guère qu’aux coolies chinois qui suivaient l’armée. Les armes que les Annamites avaient laissées dans le fort étaient assez bonnes, quoique très inférieures aux armes françaises. On prit possession d’une soixantaine de petits canons en bronze, de quelques grosses pièces, la plupart en fonte, d’un grand nombre de fusils à pierre de la fabrique de Saint-Étienne, et de beaucoup de ces armes à feu, appelées gingols, qui pourraient lancer des boulets de 40 à 100 grammes, et qui, chargées jusqu’à la gueule de lingots de fer coupés et hachés, avaient causé beaucoup de mal aux Français. En fait d’armes blanches, on ne trouva qu’un grand nombre de très longues et très lourdes lances. Les Annamites avaient dû abandonner en outre des quantités considérables de poudre et d’autres munitions de guerre ; mais elles furent reconnues trop mauvaises pour pouvoir être utilisées, et il fallut les jeter à l’eau.

Ce qu’il y avait de plus curieux parmi les objets trouvés à Ki-oa, ce furent quelques plans annamites des fortifications autour de Saigon, et la correspondance de la cité chinoise de Saigon avec le mandarin commandant les forces annamites. Les Chinois, prévoyant que l’arrivée des Européens leur arracherait le monopole du commerce des riz dans le Cambodje, priaient le général annamite de compter sur leur entier dévouement pour exterminer les barbares, qui venaient d’être chassés depuis Pékin jusqu’à Canton, et qui seraient certainement et facilement expulsés de la Cochinchine, si les Annamites le voulaient bien. Les Annamites avaient écouté les conseils des Chinois, et mal leur en avait pris, comme on le voit. On peut dès ce moment prévoir les conséquences des glorieux faits d’armes que je viens de raconter. Les Annamites ne se croient plus invincibles, et quand même ils garderaient cette erreur, les Français ne la leur laisseraient pas longtemps. En attendant que se présente l’occasion de les détromper, l’amiral Charner donne quelque repos à ses soldats. Aucun soldat annamite ne se montre plus devant Saigon, et c’est sur un nouveau champ de bataille qu’il faudra chercher l’ennemi.


RODOLPHE LINDAU.


REVUE DES THEÂTRES.

Nous nous plaignions tout récemment de la stérile fécondité du roman contemporain ; on ne peut adresser le même reproche à la littérature dramatique. L’indigence de notre théâtre est complète, et ne laisse plus rien à désirer. Naguère la quantité suppléait au moins à la qualité ; aujourd’hui cette triste compensation n’existe même pas. Les méchantes pièces elles-mêmes deviennent rares, et quant aux pièces médiocres, on n’en trouve plus. Vous croyez peut-être que cette pénurie de la littérature dramatique fait tort aux théâtres ? Ils ne s’en portent que mieux au contraire. Cette indigence dispense les directeurs de théâtres de soins, de recherches, de démarches, qui leur prendraient du temps et leur coûteraient des efforts ; elle les débarrasse des anxiétés, des incertitudes, des luttes, des concurrences, qui assaillent inévitablement celui qui cherche la fortune et le succès dans des entreprises nouvelles. Nos modernes directeurs de théâtres semblent connaître les faiblesses du cœur et de l’esprit humains, et vraiment on ne peut que les féliciter de leur expérience de moralistes. Ils savent que, contrairement au préjugé reçu, le public se laisse difficilement allécher par l’attrait du nouveau, même en France, où il passe pourtant pour avoir le goût du changement et de la nouveauté. Le public non-seulement aime à revoir ce qu’il a déjà vu, mais il ne se fie qu’à ce qu’il connaît de longue date ; toute œuvre nouvelle le trouve disposé sinon à la malveillance, au moins au doute et à l’incrédulité. Avec les œuvres dès longtemps connues, on n’a pas à craindre ce premier mouvement de surprise, qui nuit au succès, où qui du moins l’ajourne et le retarde ; on n’a pas à craindre les luttes, les discussions, les controverses. Nos directeurs de théâtre ; qui ont appris, quelquefois à leurs dépens, à connaître le cœur humain et qui savent que des deux grands mobiles qui le poussent, la curiosité et l’habitude, c’est le dernier qui lui est le plus cher, ont enfin renoncé à cette pratique dangereuse de l’innovation par laquelle ont échoué tant de leurs devanciers moins versés qu’ils ne le sont dans la connaissance psychologique du public. La curiosité est un grand mobile, se sont-ils dit ; mais c’est un mobile capricieux, orageux, sur lequel il ne faut pas compter : il est bien plus sage de se fier à l’habitude, qui n’aime rien tant que l’inertie, et qui hait le changement et la lutte. En spéculant sur l’habitude, on spécule à coup sûr, car avec elle tout est prévu d’avance, et l’on n’a pas à courir les chances aléatoires


vu, avec la même vivacité, avec le même naturel. Les personnages vivent ; ils vivent de leur vie individuelle et de la vie de leur siècle. On me permettra de laisser de côté les travaux plus étendus de M. Hauréau, l’Histoire de la Philosophie scolastique et le Gallia christiana, couronné pour la cinquième fois par l’Académie des Inscriptions, pour appeler l’attention sur un petit livre, plein de nouveautés vieilles de bientôt dix siècles, et qui, sans prétentions historiques, donne le sentiment vrai de l’histoire. La forme adoptée par l’écrivain y bannit la théorie et laisse place entière à la vérité. Le livre raconte la vie de plusieurs personnages des temps carlovingiens sur lesquels l’auteur a découvert ou constaté des faits curieux. L’exécution agrandit le sujet, et dans chaque tableau on distingue un homme ou un siècle.

C’est par un récit vraiment singulier que commencent ces Singularités historiques. Du VIe au IXe siècle, des petits-fils de Clovis au petit-fils de Charlemagne, on voit l’Irlande donner à l’Occident des savans, des poètes, des théologiens et des philosophes. La barbarie s’est emparée des Gaules, de l’Italie, de l’Espagne : un coin de terre au nord-ouest reste seul intact ; il en sort des missionnaires de la civilisation et du christianisme. Les élèves rendent aux maîtres la science qu’ils ont reçue ; ils la rendent transformée par le génie particulier de leur race. Rome n’avait pas conquis l’Irlande, elle ne lui avait imposé ni ses mœurs ni ses lois. C’est au milieu du Ve siècle que le Gallo-Romain saint Patrice l’a convertie au christianisme. Il a apporté la religion et la science ; il n’a pas apporté le gouvernement de Rome. La science irlandaise est latine, elle est même grecque ; elle n’a rien d’impérial, rien de romain. Le rameau ayant été détaché du tronc, ce jeune christianisme, cette jeune civilisation se sont imprégnés du caractère national de l’Irlande. Pendant trois siècles que dure la propagande des Irlandais, on trouve chez eux une érudition et un esprit particuliers. Rome et l’orthodoxie romaine proscrivent la lecture des poètes et des auteurs profanes. Le premier et peut-être le plus grand des missionnaires irlandais, saint Columban, écrit un poème contre l’amour de l’or sur un rhythme « emprunté à Sapho. » Saint Livin, apôtre et martyr des Gantois, s’afflige dans ses vieux ans de n’être plus le poète dont les applaudissemens de l’Irlande lettrée ont encouragé les débuts. Partout où ont passé des maîtres irlandais se manifeste l’originalité de leurs mœurs et de leur doctrine : on la retrouve dans les monastères qu’ils ont fondés, à Luxeuil, à Saint-Gall, à Bobbio ; — on la retrouve chez les apôtres, chez les érudits, chez les hérétiques. L’érudition irlandaise est la seule dans l’Occident qui connaisse et qui pratique la langue grecque. Les doctrines irlandaises sont celles du christianisme alexandrin. En tout temps, on voit lutter ceux qui les enseignent contre l’autorité de Rome et contre le principe d’autorité en général. Saint Columban écrit au pape : « Votre puissance durera autant que votre raison sera droite. » Saint Virgile est persécuté pour avoir affirmé l’existence des antipodes, et Jean Scot Erigène soutient que « l’autorité procède de la raison, nullement la raison de l’autorité. » Lorsqu’à la fin du VIIe siècle les Danois font leur première descente en Irlande, les écoles de l’île sont bouleversées, un nombre considérable de savans émigré et se répand sur l’Occident. En même temps, par malheur, le foyer d’où partait la lumière est éteint. Les hardiesses de Jean Scot ont indigné et armé l’église. Les Irlandais, depuis trois siècles vénérés pour leur science, sont poursuivis à cause de leurs hérésies, et l’histoire des écoles d’Irlande finit avec celle de l’indépendance irlandaise.

On comprend le penchant de M. Hauréau pour des érudits, libres penseurs des temps barbares, qui viennent défendre les droits de l’esprit dans le monde de l’ignorance, s’insurgent contre toutes les autorités et font face pendant trois siècles à la brutalité des vainqueurs de l’Occident. L’histoire des écoles d’Irlande n’est pas seulement un épisode curieux de l’histoire de la philosophie et de la religion, c’est la tradition d’un peuple expliquée et justifiée. Quiconque parcourt l’Irlande rencontre le souvenir vague d’une civilisation perdue. Quelle peut être cette civilisation qui n’a laissé de traces que dans les cœurs ? On est tenté de penser que les réminiscences n’ont pas plus de réalité que les rêves. Cette civilisation perdue, cette gloire aujourd’hui méconnue, c’est la civilisation et la gloire des écoles d’Irlande, qui réunissaient un si grand nombre d’écoliers qu’Armagh seule en comptait sept mille. Les princes, les rois, les évêques étrangers venaient s’instruire en Irlande, et l’Irlande envoyait des maîtres et des apôtres aux peuples d’Occident. Avant la conquête des Normands, avant celle des Danois, il s’était formé comme une nation dans la nation ; même alors l’Irlande offrait le spectacle d’une société intellectuelle raffinée s’élevant au milieu d’une société inculte et sauvage. Le sentiment populaire, qui a conservé le souvenir du passé, n’en méconnaît pas le caractère. Plus d’une fois j’ai moi-même entendu dire à de simples paysans irlandais : « Nous n’avions rien de commun avec Rome ; saint Patrice était notre saint. Les Saxons nous ont unis à Rome. De quel droit veulent-ils maintenant nous séparer de Rome ? » Si les Irlandais, jadis hostiles à Rome, lui sont aujourd’hui dévoués, le tempérament national n’a pas changé. Aux VIIe, VIIIe et IXe siècles, le philosophe irlandais était ce qu’est aujourd’hui le paysan irlandais : un rebelle. Dans cette poésie, dans cette théologie contentieuse, dans cette érudition des âges écoulés, se retrouve la trace vivante du caractère national.

Après avoir vu paraître dans le premier chapitre des Singularités historiques Clément l’Hibernien, le plus célèbre grammairien que l’Irlande ait envoyé à Charlemagne, on fait connaissance dans le second avec son rival Théodulfe, Goth de naissance, Gète comme il s’appelle lui-même, et pour cette raison plus civilisé que ne l’aurait été alors un habitant des Gaules ou de l’Italie. C’est un homme distingué, ancien, moderne, autant que barbare, qui s’est élevé à la politique par les lettres et au gouvernement par l’opposition. Il a été mêlé à beaucoup d’affaires, et ses poésies sont des tableaux de mœurs sans forme originale (il n’y a pas d’originalité dans la littérature des temps barbares), mais propres à donner une idée de l’état de la société au commencement du IXe siècle. Les débuts de Théodulfe sont hardis. Simple diacre, il écrit un poème critique sur les mœurs des évêques. Le poème est remarqué, l’auteur est appelé au palais ; il devient l’un des maîtres de l’école et l’un des lettrés favoris. à la cour d’Aix-la-Chapelle, aucune muse ne pouvait rester silencieuse, moins que toute autre celle de Théodulfe. C’est comme poète que Théodulfe est maître dans l’école, c’est comme poète qu’il marche de pair avec les guerriers barbares et qu’il a gagné les faveurs du souverain : il lui faut raconter à Charlemagne sa gloire, à la cour ses joies, ses magnificences, ses passe-temps. C’est ainsi que Charlemagne aimait à être loué, lorsqu’au retour des guerres il se reposait en patriarche au milieu de sa famille et de ses amis. On plaisait aux jeunes princesses avec des complimens mythologiques, on flattait les dignitaires ecclésiastiques en leur donnant des surnoms païens, on amusait les guerriers barbares par le récit des querelles de l’école. Tous les détails sont précieux, et les moindres intéressent le plus. Vous voyez Charlemagne s’asseoir à table ; on lui sert son dîner de quatre plats et le rôti de gibier. Vous vous asseyez à cette même table que préside alors Alcuin ; vous trouvez le lait fade, vous vantez les mets pimentés. Avec la partie choisie de la société, vous vous rendez ensuite dans le lieu où le rude vainqueur des Saxons s’abandonne aux plaisirs de l’esprit avec ses théologiens, ses grammairiens et ses poètes.

Théodulfe est nommé évêque d’Orléans et abbé de Fleury. Un capitulaire adressé au clergé du diocèse d’Orléans et une épître à saint Benoît d’Aniane donnent sur son épiscopat des renseignemens précieux. Il n’y a pas là seulement un témoignage de la grossièreté et de la corruption de ceux dont Théodulfe essaie de corriger les mœurs ; il y a aussi une preuve de l’ardeur intellectuelle et de la passion littéraire qui animent les hommes cultivés du IXe siècle. On aimait alors les lettres comme on aime aujourd’hui la liberté. « L’instruction, proclame Théodulfe, est la première charité à faire au peuple. » Il met en vigueur les prescriptions de la lettre de Charlemagne de 787 : Il ordonne à tous les clercs d’ouvrir dans toutes les villes et dans tous les bourgs des écoles publiques et gratuites ; il encourage et surveille les écoles des monastères ; il répond en vers aux écoliers d’Orléans, qui lui écrivent en vers ; il s’efforce de répandre autour de lui le goût des arts et de la vie délicate. Aimer l’étude, c’était être l’ennemi des mœurs grossières et l’ennemi de l’injustice. Aux mérites qui le distinguaient déjà, le poète-évêque unit ceux de l’administrateur. Pour dire le vrai, il penche du côté de César ; les capitulaires sont sa loi plutôt que les canons : c’est un fonctionnaire, un vrai fonctionnaire public. Charlemagne ne pouvait laisser inactives des dispositions si rares, devenues moins précieuses depuis qu’elles sont devenues plus communes. Personne plus que Théodulfe n’était propre à remplir les fonctions de mis sus dominicus. On l’envoie en cette qualité dans la Gaule narbonnaise, et nous devons à cette mission un rapport en vers adressé à l’empereur.

Dans le poème de Théodulfe sur la corruption des agens du prince et sur l’empressement des populations à favoriser cette corruption, on trouve des faits trop souvent renouvelés depuis pour qu’ils intéressent beaucoup ; mais une vérité vous saisit : tout despotisme est corrupteur. Quand même le despote est Charlemagne, le despotisme conduit à la malhonnêteté, et par la malhonnêteté à la décadence. Le but est l’état, il n’est pas le peuple. Les agens du pouvoir le sentent bien. Aucune main n’est assez forte pour imposer la probité. On le sait, on s’y accoutume, on ne croit qu’à la corruption ; tous la stimulent et l’encouragent. Voilà pourquoi la restauration du pouvoir a précipité la décadence d’une race et pourquoi la nation franque, au lendemain de la toute-puissance, est tombée au dernier degré de la faiblesse et du désordre. Avec le missus dominicus de Charlemagne, on s’écrie : « Les vrais coupables sont ceux qui reçoivent, et non pas ceux qui donnent. »

Si les vers de Théodulfe ne disent pas tout ce qu’on voudrait savoir, ils font au moins connaître les sentimens d’un civilisé de la cour de Charlemagne. Le monde, au ixe siècle, n’était pas simplement ignorant et désordonné. La brutalité du grand nombre excitait chez quelques-uns de merveilleux raffinemens de cœur et d’esprit. Ce qu’on admire, c’est que d’un côté étaient l’ordre moral tout entier, la science, la piété, la justice, et de l’autre tous les désordres, la grossièreté des mœurs et la violence des actes. Peut-être était-ce une illusion (noble illusion !) de confondre la science avec la vérité et de penser que plus l’esprit s’élève, plus l’âme se rapproche de Dieu.

Après Clément l’Hibernien et Théodulfe se présente à nous un autre type curieux de la société carlovingienne, Smaragde, abbé de Castellion. Celui-là est un grammairien, c’est-à-dire un philosophe. Sa grammaire l’avait rendu célèbre, et Charlemagne lui demanda souvent des conseils. Smaragde écrivit le Via Regia, — le Livre du Prince, comme on aurait dit plus tard. Quelques citations montreront quelle était l’indépendance des esprits à la cour de Charlemagne.

« O roi, dit Smaragde, le Seigneur tout-puissant a mis entre tes mains des royaumes vastes, florissans, pleins de richesses ; il t’a distribué les nombreux domaines de tes proches, il a fait venir en ton épargne les produits des impôts les plus variés… pour te donner le moyen de construire des palais. Ne t’élève donc pas une royale demeure avec les larmes des pauvres, aux frais des malheureux… Interdis, ô roi très clément, interdis l’esclavage dans toutes les parties de ton empire… L’homme doit sincèrement obéir à Dieu ; il doit, autant qu’il le peut, se montrer fidèle observateur de ses préceptes. Or, parmi ces préceptes, qui par les bonnes œuvres conduisent au salut, il y a celui-ci, dicté par l’immense charité de Dieu : « quiconque possède des esclaves doit les renvoyer libres, considérant que ce n’est pas la nature, mais une faute, qui les a réduits en servitude. Tous, en effet, nous avons été créés dans une parfaite égalité de condition. »

On lit aussi dans le Commentaire de Smaragde sur la règle de saint Benoît : « Il est conforme à la raison que celui qui, dans l’église, sait le mieux chanter, le mieux lire, le mieux remplir tout autre office, occupe la place où il pourra convenablement faire valoir son mérite, et s’il est doué d’une intelligence suffisante, d’une éloquence, d’une instruction telles qu’il puisse être doyen ou prévôt, qu’on ne considère pas s’il est né de parens libres ou esclaves, mais si la raison l’appelle à ces emplois. »

Naturellement Smaragde défend la liberté de lire, mère de la liberté de penser, comme le dit M. Hauréau. Ce n’est pas simplement un lettré au goût délicat, c’est un philosophe et un naturaliste. Sans négliger la forme, il va au fond des choses. Aussi Charlemagne consulte-t-il l’abbé de Castellion sur les questions de dogme et sur les questions de discipline. Smaragde devient l’âme des conciles et des placites. Il porte à Rome la célèbre délibération du concile d’Aix-la-Chapelle sur le symbole, rédige la lettre où Charlemagne expose au pape la doctrine catholique, et il en rapporte la décision demandée par l’empereur.

La science, la vertu, aussi bien que la poésie, toutes les distinctions intellectuelles et morales avaient donc leur place à la cour de Charlemagne. On admire ces théologiens, ces lettrés ; on admire surtout le prince qui les appelait dans ses conseils, et on est prêt à tomber dans l’erreur classique qui fait d’un héros barbare un grand homme civilisé. Si Charlemagne n’avait été de son temps, il n’aurait pas doublé l’empire des Francs et conquis l’admiration de la postérité. Son gouvernement est à beaucoup d’égards un gouvernement barbare, le vieux gouvernement des Francs, et ses actions les plus décisives sont celles qui convenaient au chef d’une nation dont la victoire était la vie. La nouveauté fut de créer au-dessus des institutions franques des institutions impériales, au-dessus des lois particulières de chaque nation des lois générales, obligatoires pour tous. On comprendra grandeur et la fragilité d’une telle œuvre : c’est l’ordre à côté du désordre, c’est, le despotisme superposé à l’anarchie, une machine monstrueuse que fait mouvoir la main de Charlemagne, et que nul autre ne saurait manier. Effrayé d’une décadence dont il ne parlait qu’en versant des larmes, Charlemagne s’efforçait de rendre la vie à tout ce qui l’avait possédée, barbarie, civilisation, religion. De même qu’il respectait les lois particulières des nations tout en établissant des lois générales, de même qu’il conservait les anciennes magistratures en plaçant au-dessus d’elles des envoyés royaux, il appelait à lui tous les hommes remarquables, barbares ou civilisés ; il les associait au gouvernement, comme le peuple était associé au vote des lois. Un signe certain de la grandeur ou de la petitesse, c’est le goût ou la haine des hommes supérieurs. Charlemagne portait au plus haut degré l’amour de la science et du talent, et il a été grand parmi les plus grands. Son fils Louis, qui craignait l’indépendance plus que la médiocrité, a été justement livré au mépris de l’histoire.

Un siècle s’est écoulé. Nous ne sommes plus au temps de Charlemagne, ni même au temps de Louis le Débonnaire. La puissance appartient aux seigneurs, aux évêques, aux abbés. Ce n’est plus le souverain qui appelle au gouvernement des peuples ; chacun fait sa place, et des abbés sont plus puissans que des rois. Voici un grand personnage. Odon, fils d’un seigneur pieux et lettré, a reçu dans son enfance une éducation libérale ; on l’a ensuite envoyé à la cour de Foulques le Bon, comte d’Anjou, et à celle de Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine, pour se perfectionner aux exercices et aux manières. Sa vocation l’arrache aux luttes du monde matériel pour le jeter dans celles du monde moral. « Au Xe siècle, comme le dit M. Hauréau, les clercs ne sont pas des gens tranquilles, indolens, acceptant la vie comme elle leur est offerte, et résignés à tracer chaque jour le même sillon. Ils sont au contraire actifs, ardens, ne sachant rester en place, formant toujours de nouveaux desseins. » On va dans les cloîtres chercher l’indépendance et le combat contre le monde. Odon étudie à Saint-Martin-de-Tours, à Paris, change souvent de dessein, et devient écolâtre de Cluny avant d’en être l’abbé. Alors se déroule une des vies les plus pleines. Le caractère d’Odon, ses grands talens, lui font maintenir à Cluny la règle et les fortes études. L’abbaye croît en célébrité, et l’abbé en puissance. On l’appelle à réformer une foule de monastères : Aurillac en Auvergne, Fleury-sur-Loire, Sarlat en Périgord, Tulle en Limousin, Romans-Moustier au diocèse de Lausanne, Charlieu au diocèse de Mâcon, Saint-Paul à Rome, Soupenton, Salerne, Saint-Augustin de Pavie. De toutes parts, clercs et laïques sollicitent ses jugemens et s’inclinent devant son autorité. Il va trois fois à Rome rétablir l’ordre entre le pape, le roi de Lombardie, le patrice Albéric et les Romains. Cent quatre-vingt-huit chartes de donations faites à Cluny datent de cette époque.

Ce grand abbé, le second de Cluny, prédécesseur d’une foule d’hommes illustres, agit par la parole comme par le conseil et par l’exemple. Encore aujourd’hui on est ému en lisant les antiennes d’Odon, et l’on comprend la célébrité de ses homélies. L’ouvrage appelé Collations étonne par la rudesse avec laquelle sont traités les vices, les plaisirs sensuels et le corps lui-même. Les auteurs modernes qui se disent réalistes ne vont pas aussi loin d : ins leurs descriptions que le saint abbé de Cluny ; leur culte pour la matière est moins hardi que son dégoût. Notre timidité se révolte, mais il y a une éloquence, faite pour remuer des civilisés aussi bien que des barbares dans le parallèle entre la beauté du corps et la beauté de l’âme qui se termine ainsi : « Es-tu curieux d’éprouver combien la beauté, quelle qu’elle soit, de ton corps vient moins de la chair que de l’âme ? Voici le cadavre d’un homme. Est-ce un objet qui charme ta vue ? ou plutôt n’inspire-t-il pas à qui le contemple un invincible effroi ? L’âme souverainement belle s’est éloignée, et avec elle a disparu toute la beauté qu’elle prêtait à la chair. » On trouve dans le même écrit deux preuves remarquables d’un esprit très différent de celui qui est généralement attribué au moyen âge : saint Odon ne veut pas qu’on administre fréquemment les sacremens ; il ne veut pas qu’on place les reliques des saints sur les autels consacrés à Dieu.

En lisant cette vie » on éprouve une impression ressentie toutes les fois que, laissant de côté les histoires classiques, on étudie dans les monumens contemporains les temps où les fils et alliés de Robert le Fort et les derniers carlovingiens portèrent alternativement le titre de roi. Le pouvoir n’existe plus, les nations disparaissent, les peuples se confondent. À tous les désordres intérieurs s’ajoutent les ravages des Normands, des Sarrasins, des Hongrois. Les villes sont brûlées, leurs habitans tués ou dispersés. Les moines fuient les monastères : ils mènent une vie sauvage et s’abandonnent à tous les déréglemens. Rome même, Rome, si longtemps un foyer de lumières, « tombe, comme le dit Arnoul d’Orléans, dans de monstrueuses ténèbres. » Néanmoins l’homme a grandi ; en perdant son passé barbare et son passé romain, il est devenu jeune. La mort sociale a rendu la liberté à l’individu, et des routes nouvelles s’ouvrent devant lui. Où trouver l’autorité ? Les peuples en sont avides. Ne croyez pas que la violence crée seule le pouvoir ; parfois l’héroïsme ou la sainteté donne la puissance. Si le mal finit par triompher, la vertu fait souvent obstacle à la violence et à la bassesse. Ce ne sont plus des demi-esclaves pleurant sur un passé à jamais détruit ; ce sont des hommes libres de leurs pensées, qui combattent pour la patrie non encore fondée, pour la justice méconnue et pour la religion oubliée : ainsi Eudes et Raoul parmi les princes, saint Odon, saint Gérauld et saint Mayeul parmi les abbés. Les bonnes fortunes du Xe siècle n’ayant pas moins que ses malheurs conduit plus tard aux usurpations, on a confondu la barbarie et la féodalité, l’anarchie qui a précédé et l’oppression qui a suivi ; on les a jugées l’une par l’autre, absolument comme si l’on jugeait la féodalité par l’ancien régime et 89 par l’empire, le morcellement par l’unité et la liberté par le despotisme. Il eût été plus conforme à l’esprit de l’histoire de penser que les excès de la féodalité avaient été produits par des excès opposés. Une oppression telle que l’oppression féodale ne pouvait avoir pour ancêtres que l’indépendance effrénée de la barbarie et l’anarchie, — non pas ce que nous appelons anarchie, — mais l’anarchie véritable, la destruction des lois, des nations et des mœurs.

Jamais les érudits n’ont commis l’erreur dans laquelle sont tombés la plupart des anciens historiens. Les, travaux des bénédictins et ceux de l’école des chartes, les préfaces de l’Histoire littéraire comme celle du Polyptique d’Irminon, témoignent que le Xe siècle fut un siècle de renaissance et d’anarchie et non un siècle de décadence et d’oppression. On ne pouvait manquer d’en trouver une preuve indirecte, mais saisissante, dans les Singularités historiques et littéraires de M. Hauréau.

Les quatre Vies qui suivent celle d’Odon de Cluny appartiennent au XIe et au XIIe siècle, et sont des vies de philosophes. Tous les hommes du XIe et du XIIe siècle sont les fils d’une révolution ; il y a dans leur esprit la force et la nouveauté que les révolutions donnent toujours. C’est Anselme le Péripatéticien, auteur du Rhetorimachia, jusqu’à présent confondu avec Anselme de Laon. En rendant à ce maître le siècle d’ancienneté qui lui avait été enlevé, M. Hauréau prouve l’existence d’une grande école péripatéticienne, célèbre en Italie dès les premières années du XIe siècle. C’est Gaunilon, dans sa jeunesse prévôt et trésorier laïque de Saint-Martin de Tours, dont l’abbé laïque est le roi de France ; dans sa vieillesse, moine de Marmoutiers et adversaire théologique d’Anselme du Bec (plus tard de Cantorbéry). C’est Roscelin de Compiègne, le nominaliste, maître et ennemi d’Abélard, et Guillaume de Conches, le platonicien, émule et rival du même Abélard. Roscelin, Abélard et Guillaume professent des doctrines différentes ; tous trois sont condamnés par l’église. Les moins illustres sont pardonnés, le plus grand meurt de douleur.

Ainsi, dans ces vies de poètes, de grammairiens, d’abbés et de philosophes, sans lien entre elles et sans autre ordre que l’ordre chronologique, on distingue la marche des temps et l’on suit le mouvement de l’esprit humain du VIe au XIIe siècle. D’abord la science et la piété combattent la barbarie : timides chez les Gallo-Romains, fils de générations façonnées au despotisme ; hardies et rebelles chez les Irlandais, dont les pères n’ont pas été asservis. Ensuite les lueurs s’effacent. Au temps des rois fainéans, l’anarchie, qui s’est emparée de la race conquérante, accable la race conquise. Le pouvoir ayant été restauré par Charles-Martel et l’église unie à l’état par Pépin, Charlemagne donne une place officielle aux sciences, aux lettres et à la théologie dans l’empire des Francs. Tout s’écroule après sa mort. La science et la piété luttent contre le désordre intérieur, comme trois siècles auparavant elles luttaient contre la barbarie étrangère. Une révolution sociale immense rajeunit l’Occident. L’esprit humain a désormais le champ libre ; il refait, avec les débris du passé, les croyances en même temps que les institutions et le langage. Les écoles s’élèvent contre les écoles. La philosophie attaque la théologie ; elle prétend l’expliquer, elle veut lui imposer ses lois. Alors, dans l’ordre intellectuel comme dans l’ordre matériel, la tyrannie succède à l’anarchie.

D’où vient que ce petit livre, distraction d’érudit que s’est donnée le continuateur du Gallia christiana, laisse des impressions et des souvenirs ? Le style est simple, animé, presque latin, comme il convient au sujet, et comme pouvait seul l’avoir avec aisance un homme qui a publié des in-folio en langue latine. Il y a de l’art dans la façon dont sont présentés les personnages, et l’on aime l’ardeur pour les buts désintéressés qui distingue l’écrit comme la personne de M. Hauréau. Toutefois ce qui plaît à mon ignorance, c’est l’érudition assez hardie pour se contenter de ses qualités propres et n’aller pas chercher en dehors d’elle-même des stimulans à l’intérêt. Le grand mérite du livre est d’être un livre d’érudition. C’est par la vertu de l’érudition que les temps, les hommes et les écrits retrouvent la vie et l’individualité. C’est grâce à une érudition forte, facilement portée, que ces récits possèdent une originalité singulière, l’originalité du vrai. La science la donne, quand elle permet au goût de l’accompagner, et quand l’érudit vit dans le présent en même temps que dans le passé.

Le lecteur peu familiarisé avec l’érudition éprouvera de l’étonnement. Ce n’est pas là l’histoire telle qu’il la connaît, l’histoire qu’on lui a apprise, celle du moins qu’il se rappelle. Pour lui, il existe peu de différence entre les six premiers siècles de l’histoire de France ; le temps ne compte pas, les époques se confondent : rapprochées par la pensée, la féodalité et la conquête deviennent la conséquence l’une de l’autre. On a lu les Récits des Temps mérovingiens de M. Augustin Thierry, les Essais de M. Guizot, et l’on sait que l’érudition moderne a beaucoup travaillé et beaucoup découvert ; mais les vieux systèmes occupent toujours une place dans les imaginations ; attaqués et condamnés, ils suivent leur cours comme un navire continue son sillage après que le vent n’enfle plus ses voiles. Or M. Hauréau parle de poètes, de savans, de lettrés qui marchent de pair avec des guerriers, qui sont les conseillers des rois et tiennent un rang dans l’état. Il parle d’hommes plus grands que des princes, plus puissans que des papes, que le savoir et la sainteté ont élevés à l’autorité. Le monde dans lequel ont vécu ces hommes n’a pu être un monde simplement livré à la conquête, où les vainqueurs se soient partagé les vaincus. On est forcé de conclure que, sous le régime barbare, les nations ont conservé leur indépendance, les individus leur liberté, et que plus tard une révolution intérieure est venue transformer l’Occident.

Si l’époque de la conquête barbare, si le règne de la féodalité appellent l’attention, les temps carlovingiens ne méritent pas moins d’exciter l’intérêt. C’est alors que s’accomplit la grande révolution sociale qui détruit l’ordre barbare, confond toutes les nationalités et constitue l’ordre d’où sortira la civilisation moderne. C’est le vrai commencement de l’histoire de France. Auparavant les populations ont passé des mains d’un conquérant dans celles d’un autre conquérant. Ici, pour la première fois, elles font leurs destinées. C’est une révolution ; par le fait de la révolution, il se produit de merveilleuses ressemblances. On me permettra d’en signaler une et d’en tirer un enseignement. Deux grandes révolutions ont renversé en France les deux sociétés du passé, la barbarie et la féodalité. Dans chacune de ces révolutions, qui ont mis l’une et l’autre plusieurs siècles à s’accomplir, aux deux tiers de la route le despotisme est intervenu pour achever la décadence d’une société ancienne et ouvrir les voies à une société nouvelle. Sans Charlemagne, la féodalité n’eût pu se fonder ; sans Richelieu et Louis XIV, le régime du privilège eût tardé davantage à tomber devant la démocratie. Comme puissance de destruction sociale, le despotisme est supérieur à l’anarchie. On nous dit qu’il faut le despotisme pour sauver la démocratie. L’histoire répond qu’un principe de mort ne peut donner la vie, que ce qui a tué les sociétés anciennes ne peut sauver la société moderne.



JULES DE LASTEYRIE.



LES ARTISTES SCANDINAVES A L'EXPOSITION

Que faut-il dans les arts pour constituer une école ? Une communauté d’inspiration et de mérite qui peut être lue à l’exemple d’un ou deux maîtres de génie ou à de certaines Influences extérieures agissant de même façon sur un grand nombre de talens exercés. Même sans Rembrandt, qui l’a illustrée, l’école hollandaise se fondait, et l’on reconnaît aujourd’hui plus d’une école étrangère de peinture qui se distingue seulement par une manière particulière et uniforme, sans avoir produit des œuvres d’une incontestable supériorité. À ce dernier titre, beaucoup de conditions se réunissent pour faire du groupe des peintres Scandinaves une école que les récentes expositions européennes, et particulièrement la grande exposition parisienne de 1855, ont mise en lumière. Ce n’est certes pas empiéter sur le domaine de la critique spéciale à laquelle appartient l’examen du Salon que de montrer comment cette école s’est formée, et quels sont les antécédens des peintres qui la représentent aujourd’hui devant le public parisien.

Les motifs d’inspirations à la fois spéciales et communes ne manquent pas aux peintres Scandinaves. Le protestantisme, il est vrai, les a privés, au point de vue de l’art, d’une source religieuse abondante : leurs cieux sont vides d’apparitions brillantes, et leurs froides églises sont dénuées de représentations mystiques ; leur pinceau ne rencontre plus qu’un christianisme abstrait, dont l’expression la plus ordinaire est dans les sentimens de la vie de chaque jour, et surtout dans les émotions graves et douces de la vie de famille. C’est ce qui restreint pour eux en bien des cas le domaine de l’art à la peinture de genre, dont ils élèvent du reste le niveau par un mélange de naïveté et d’austérité qui produit parfois un grand effet. Les tableaux de M. Tidemand sont en cette manière des modèles. On doit citer particulièrement ceux dont il a décoré le gracieux château d’Oscarshall, à Christiania. C’est une suite de scènes représentant la vie du paysan norvégien. Jeune fille et jeune garçon échangent d’abord les promesses et les serremens de mains. Vient ensuite la procession de la mariée au riche costume vers le seuil de l’église en bois sculpté. Bientôt le nouveau ménage apparaît dans sa jeune majesté, avec le sourire du bonheur devant le berceau du premier enfant, puis avec l’amertume de l’anxiété au chevet du petit malade : ici la mère a veillé nuit et jour, elle est brisée, et sa plainte est muette ; la Bible est ouverte sur ses genoux, elle y cherche le secours divin ; le père, assis au pied du lit, les bras croisés, est immobile, dans l’attitude de la résignation et de la douleur ; une lampe fixée à l’une des solives


  1. Cette armée, commandée en sous-ordre par le général de Vassoigne, se composait de 1,200 hommes d’infanterie de marine (lieutenant-colonel Fabre) ; — 1,000 marins-fusiliers (capitaine de vaisseau de Lapelin) ; — 600 chasseurs (chef de bataillon Comte) ; — 200 artilleurs (chef d’escadron Crouza) ; — 100 sapeurs du génie (chef de bataillon Alizet) ; — 70 cavaliers, — tagals de Manille, chasseurs d’Afrique, spahis (capitaine Hocquard) ; — 200 Espagnols (colonel Palanca y Guttures). — Les forces navales furent placées sous le commandement du contre-amiral Page, à bord de la Renommée, qui restait en rade de Saigon, mais qui devait, au moment de l’attaque, remonter le fleuve et bombarder les forts au nord des lignes annamites.