Essais et notices, 1861/05

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


d’un avenir prospère que la triste et morne situation où nous sommes placés. Tout malheureusement semble devoir rester ainsi jusqu’à ce qu’une nouvelle catastrophe, guerre ou révolution, change de nouveau et totalement l’aspect des choses.

La guerre est finie : la Chine a senti durement le poids de notre colère, les traités sont en pleine vigueur, les grands ports du nord sont ouverts à notre commerce, le Yang-tsé-kiang a porté des centaines de navires anglais et américains jusqu’au cœur même de la Chine : cependant le commerce languit et dépérit, et Chinois et Européens sont plus éloignés les uns des autres qu’ils ne l’ont jamais été.

M. Bruce et M. de Bourboulon, le ministre anglais et le ministre français, se trouvent à Pékin : ceci est assurément fort bien ; mais l’empereur Hien-foung reste à Zehol, et ne rentrera probablement jamais dans sa capitale, « souillée par la présence des Barbares, » et ceci est assurément fort mal. On dit que le prince Koung le remplace plus que suffisamment, puisque l’empereur est hébété par la débauche, tandis que le prince Koung semble un fonctionnaire zélé et intelligent ; mais ce raisonnement n’est au fond qu’un sophisme. Puisque nous avons tant fait pour imposer la présence de nos ministres à la cour de Pékin, c’était pour que nous pussions nous trouver en relations directes avec cette cour, et pour éviter ainsi les lenteurs et les difficultés qui, dans le passé, étaient résultées de l’obligation de s’adresser au gouvernement par des intermédiaires. Or cet inconvénient existe encore. Koung est plénipotentiaire comme l’étaient ses prédécesseurs, qui tant de fois ont bafoué nos agens diplomatiques. S’il ne se permet pas dès aujourd’hui de se moquer de ses collègues les plénipotentiaires de France et d’Angleterre, c’est qu’il a encore trop peur, c’est qu’il se souvient encore trop bien de la présence de ces brillans soldats qui ont pris Takou, battu San-ko-lin-tsin, brûlé Yun-min-yun, pris Pékin, et qui ont fait un choix si intelligent parmi les objets d’art et de curiosité du palais impérial ; mais le souvenir de ce châtiment peut avec le temps perdre de sa puissance, et si le gouvernement tartare survit au coup de grâce que nous lui avons donné, il peut très bien tenter un jour de faire effort pour recouvrer son ancienne indépendance.

Depuis l’ouverture de la Chine jusqu’à ce jour, les Allemands avaient vécu ici sur un pied de parfaite égalité avec les nationaux des contrées ayant conclu des traités avec la Chine. Le gouvernement prussien a eu le dangereux amour-propre de vouloir conclure des traités spéciaux. Il a donc envoyé en Chine un ambassadeur, M. le comte d’Eulenbourg, qui se trouve en ce moment à Tien-tsin, mais qui, malgré tout le zèle qu’il déploie, n’a pas encore pu obtenir ce qu’il demande. Ceci est d’autant plus remarquable que dans le passé le gouvernement chinois n’avait jamais fait de difficultés pour laisser d’autres nations participer aux privilèges qu’il avait été forcé d’accorder à la France, à l’Angleterre, à l’Amérique et à la Russie. Il est probable cependant que le comte d’Eulenbourg finira par emporter le traité qu’il sollicite, car il est doué d’une patience vraiment chinoise, et c’est d’ailleurs un homme fort intelligent, qui saura lancer quelques menaces à propos. S’il était assuré de l’appui de M. Bruce, son succès deviendrait encore plus probable. L’Angleterre est aujourd’hui maîtresse en Chine, et ses fonctionnaires y exercent un pouvoir discrétionnaire. Il semble que l’on devrait associer le nom de la France au nom de l’Angleterre, et que la Russie et l’Amérique auraient bien aussi quelques mots à dire touchant les affaires de la Chine ; mais en vérité, en dehors de la Russie, qui a ses ambitions toutes particulières, la seule puissance politique en Chine, c’est l’Angleterre : M. Bruce à Pékin, M. Parkes à Canton, voilà les rois du nord et du sud du Céleste-Empire. La France est fort bien représentée, mais elle n’a rien à représenter, car ses soldats partis, et on ne les tiendra pas ici éternellement, il n’y aura plus dix Français en Chine. La Russie n’entre d’aucune manière en lice avec l’Angleterre ; elle arrondit ses territoires au nord et à l’ouest du Céleste-Empire, et ne fait aucun commerce sur la côte orientale, tandis que l’Angleterre ne se soucie nullement de nouvelles concessions territoriales et ne pense qu’aux moyens de développer et d’assurer le commerce de thé, de soie,.d’opium et de coton qui se fait dans les ports ouverts aux étrangers. Quant à l’Amérique, le prince Koung prend un ton assez haut avec elle. Instruit sans aucun doute des difficultés contre lesquelles le gouvernement de Washington lutte en ce moment, et sachant que la flotte américaine sera prochainement rappelée des eaux de la Chine, il semble vouloir essayer jusqu’où il peut pousser l’oubli des traités conclus avec les États-Unis. Tandis que les Anglais ont le droit de voyager par toute la Chine et que les mandarins leur fournissent des passeports à cet effet, un Américain qui a voulu se rendre dernièrement à Kiachta a été arrêté et renvoyé, et on lui a signifié qu’il n’avait point la permission de se promener dans l’intérieur de la Chine. Cela ne passera sans doute pas ainsi, mais c’est un premier essai tenté au moment opportun. Que l’occasion se présente, et l’Angleterre et la France auront à se plaindre à leur tour. Aujourd’hui ces pays sont encore très forts ici, trop forts peut-être, car leur attitude est presque une insulte pour le gouvernement chinois.

Dernièrement un haut mandarin de Canton s’est rendu coupable d’atroces cruautés envers des prisonniers. Les commissaires alliés l’ont saisi, l’ont jugé, l’ont destitué et condamné à quarante jours de prison. Cet événement a causé une grande émotion à Canton. Les habitans de cette ville ont été indignés de voir l’autorité de leurs chefs méconnue ; il y a eu presque une émeute ; on a jeté des pierres aux soldats étrangers, et les commissaires alliés se sont crus obligés de justifier leur manière d’agir par une notification qui se termine ainsi : « Maintenant que vous connaissez tous les motifs de l’arrestation, laissez la justice suivre son cours. Le magistrat de Pwan-yeu a été remplacé dans ses fonctions ; que son absence ne soit donc le sujet d’aucune inquiétude. Continuez à vaquer sans crainte à vos occupations journalières sans chercher à troubler la tranquillité publique par de vaines manifestations qui ne pourraient qu’être fatales à leurs auteurs, en attirant sur leurs têtes un châtiment aussi prompt que sévère. » C’est très bien, on ne saurait trop sévir contre la cruauté chinoise ; mais que dire d’un gouvernement mis en tutelle de cette façon ? Les commissaires alliés trouvent qu’un mandarin se conduit mal : ils le destituent, le condamnent à quarante jours de prison et nomment un autre fonctionnaire à sa place. Qui est maître en Chine ? Ne serait-il pas plus simple de mettre une commission alliée sur le trône de Pékin que d’y maintenir le roi fainéant qui est censé y siéger ? De facto nous sommes déjà maîtres de la Chine, pourquoi ne pas le devenir de jure ? Nous sommes bien assez forts pour pouvoir marcher jusqu’au bout dans la voie qui est ouverte.

L’année commerciale 1860-1861 est terminée (30 juin). On a exporté de Chine d’immenses quantités de soie et de thé. Tous les résultats des années précédentes sont dépassés. Les tableaux statistiques publiés à Hong-kong et Shang-haï donnent les chiffres suivans :


Soie Pour l’Angleterre 76,644 balles
Pour Marseille 8,468
Pour les États-Unis 1,973
Thé Pour l’Angleterre 90,066,160 livres
Pour les États-Unis 28,194,897 livres

L’année 1859-1860 avait donné les résultats suivans :


Soie Pour l’Angleterre 64,163 balles.
Pour Marseille 5,235
Pour les États-Unis 1,919
Thé Pour l’Angleterre 85,560,452 livres
Pour les États-Unis 31,720,827 livres

On devrait croire, d’après ces chiffres, que le commerce a prospéré ; mais il n’en est rien. Une espèce de fièvre a régné sur les marchés de Chine. Tout le monde a eu peur de ne pas pouvoir acheter assez, beaucoup de personnes ont acheté trop, et presque toutes à des prix qui ne laisseront point de profits.

La raison pour laquelle les soies et les thés n’arrivent plus sur les marchés de Canton et de Shang-haï comme par le passé est la présence des rebelles dans les provinces du Ché-kiang et du Kiang-su. Ils interceptent tous les envois à tel point que ce sont à présent les étrangers qui vont chercher les soies dans l’intérieur de la Chine, au lieu d’attendre qu’on les leur apporte dans leurs magasins. Cette manière de procéder a quelques légers avantages et de sérieux inconvéniens ; elle permet au marchand étranger d’acheter quelquefois à de bas prix, mais elle l’expose à des risques assez graves. Jadis la soie était en sûreté du moment où elle était achetée ; le marchand ne la payait qu’après l’avoir reçue à Shang-haï ou Canton, où il pouvait la garantir contre les voleurs et l’assurer contre l’incendie. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi : on achète bien encore certaines quantités de soie dans les ports mêmes, mais presque tous les marchands sont obligés d’envoyer des agens dans l’intérieur pour y compléter leur stock. Or la soie est un article fort cher ; pour l’acheter, il faut emporter beaucoup d’argent, et dans l’intérieur de la Chine on rencontre partout des hordes de voleurs et de brigands. Les Européens et Américains qui escortent les convois de soie sont ordinairement des hommes intrépides, et qui, armés jusqu’aux dents, ne s’effraient point de quelques pillards isolés ; mais que peuvent-ils faire lorsqu’ils sont attaqués par des hordes de plusieurs centaines, de plusieurs milliers d’hommes ? L’autre jour, les bateaux d’une grande maison de commerce de Shang-haï ont été attaqués et pillés. Les voleurs ont fait une bonne affaire ; ils ont trouvé 100,000 taëls, c’est-à-dire 800,000 francs. Quelques jours plus tard, un autre convoi a été surpris ; les voleurs (c’étaient cette fois des rebelles) se sont emparés de cinquante balles de soie (pour 120,000 francs). Grâce à l’intervention du gouvernement anglais, une partie de la propriété volée a été recouvrée ; mais cela ne se passe pas souvent ainsi.

Les dangers d’être dévalisés ne sont pas les seuls que courent les marchands qui pénètrent dans l’intérieur. Il est impossible d’y inspecter la soie aussi scrupuleusement qu’on le fait à Shang-haï, si on n’y traite pas avec des marchands connus et dont la réputation offre certaines garanties. Il arrive alors souvent qu’un achat qui semblait avantageux en province se trouve une fort mauvaise affaire au moment de l’inspection de la marchandise à Shang-haï. Tout cela est la faute des rebelles, et les marchands sont naturellement unanimes à les maudire du fond de leurs cœurs. Ces gens sont en effet une véritable peste pour ce malheureux pays, et la patience des Anglais, qui sont à présent en contact journalier avec eux, commence même à se lasser. Déjà le principe de non-intervention, que l’Angleterre prétendait vouloir maintenir ici, a été violé à diverses reprises. La défense de Shang-haï était une intervention en faveur du gouvernement tartare. Sans cette intervention, les Taï-ping seraient aujourd’hui maîtres du grand port du Yang-tsé-kiang, et la cour de Pékin ne recevrait pas un quart des revenus qui servent à payer l’indemnité de la dernière guerre franco-anglaise contre la Chine. On va plus loin aujourd’hui : défense expresse est faite aux rebelles de s’approcher de Shang-haï, Housung, Ning-po et des autres villes où résident des étrangers. Les troupes impériales se concentrent là où elles se savent protégées par des forces européennes, portent de là leurs coups aux armées des Taï-ping et trouvent un refuge assuré après avoir essuyé une défaite. Quelques milliers de soldats européens suffisent pour maintenir en respect d’une part le gouvernement impérial, de l’autre le gouvernement révolutionnaire d’un pays de 400 millions d’habitans. C’est incroyable, et c’est ainsi.

Le commerce d’importation n’est pas plus heureux que le commerce d’exportation. On avait espéré que l’ouverture des grands ports du nord et du Yang-tsé-kiang centuplerait la demande des manufactures de Manchester et de Glasgow ; mais il n’en est rien. Il est prouvé à présent que les grands marchés de Han-kow et de Tien-tsin ont de tout temps trouvé de quoi satisfaire leurs besoins de produits européens, et qu’en y allant nous ne faisons que remplacer les agens chinois qui avaient l’habitude d’envoyer de Canton et de Shang-haï ce que l’on pouvait vendre à Han-kow et à Tien-tsin en fait de cotonnades anglaises et américaines. Les marchands d’opium ont été également trompés dans leurs spéculations ; il se trouve que l’on cultive dans l’intérieur de la Chine le pavot sur une vaste échelle et qu’on y produit de l’opium qui, à cause de son bon marché, peut rivaliser avec les belles, mais coûteuses qualités des Indes. Les marchands d’opium, en l’apprenant, ont bien été un peu désappointés, mais ils ont eu la satisfaction d’avoir trouvé le meilleur argument contre ceux qui les accusaient de démoraliser la Chine. Puisque l’opium est un produit indigène, puisque les Chinois ne dépendent en aucune manière des Européens pour s’empoisonner, si cela leur fait plaisir, ce n’est plus les Européens qu’il faut accuser, de la démoralisation de la Chine par l’opium.

Un autre fait auquel on attribue en partie la mauvaise marche des affaires, c’est le régime appliqué à la douane chinoise. Dans ses rapports avec le commerce occidental, cette douane est actuellement surveillée et dirigée par des fonctionnaires européens au service du gouvernement chinois. L’idée d’un tel arrangement est due à lord Elgin ; le gouvernement chinois en parait fort satisfait, mais les commerçans étrangers ne le sont point. Le hasard a voulu que les meilleures places dans le nouvel établissement aient été données à des protégés de lord Elgin, à des amis et parens des membres des légations française et américaine. C’est à cette circonstance que j’attribue l’esprit d’hostilité qui dès le principe s’est établi entre les officiers de la douane et la communauté étrangère ; mais depuis lors cette antipathie est allée toujours croissant, elle, a même dégénéré en guerre ouverte. Il y a quelques semaines, deux officiers de la douane de Shang-haï ont été condamnés chacun à 500 dollars d’amende pour avoir insulté M. Meadows, le consul anglais. Dernièrement le journal de Hong-kong, le Daily Press, qui, dans toutes les discussions locales, se trouve toujours au plus fort du feu, appelait les douaniers des « chiens mercenaires » (mercenary hounds), et accusait leur protecteur lord Elgin de s’être vendu au gouvernement chinois (bribery and corruption). M. Moreau, le rédacteur du Daily Press, est un homme terrible. Rien ne l’arrête, menaces, amendes, prison : il va toujours de l’avant ! Les gouverneurs, les missionnaires, les ambassadeurs, les marchands, l’armée et la marine, il n’épargne rien ni personne. Il faut dire cependant qu’il n’est pas le seul à élever la voix contre le système de lord Elgin. Au contraire ce système est condamné à l’unanimité par les communautés marchandes des divers ports de la Chine.

Ainsi aux prises avec les rebelles et les brigands dans l’intérieur et avec les officiers de douane dans les ports, les commerçans de Chine sont d’assez mauvaise humeur, et il faut avouer qu’ils ont quelque raison de se plaindre. Le séjour en Chine n’est pas bien agréable, et on ne consent généralement à y rester qu’à la condition d’être largement payé pour sa peine. Or on ne l’est nullement en ce moment, bien au contraire. Beaucoup de commerçans paient cher l’honneur de soutenir leur réputation de négocians à grandes affaires au milieu de toutes ces difficultés, que nous avons jugé utile d’exposer, parce qu’elles caractérisent la situation actuelle de la Chine.


RODOLPHE LINDAU.


Athènes, décrite et dessinée par H. Ernest Breton.[1]

Athènes attire depuis un siècle l’attention des voyageurs et des savans ; elle les occupera encore plus d’un siècle. Beaucoup l’ont décrite, beaucoup la décriront de nouveau, non-seulement parce que les découvertes, fortuites ou cherchées, régénèrent le sujet, mais parce que le point de vue, l’intérêt, le goût, se modifient avec chaque génération. Stuart, Revett et les architectes érudits du XVIIIe siècle, qui dessinaient les ruines de la Grèce, ne les considéraient pas du même œil que Blouet et Cockerell au moment de l’affranchissement des Hellènes. Depuis trente ans, le sentiment avec lequel les modernes contemplent les chefs-d’œuvre grecs s’est également modifié, parce que la science a pénétré plus avant et parce que l’art s’est mieux assimilé l’esprit antique. Les pensionnaires de Rome qui ont relevé après Blouet le plan et les détails des temples de Sunium et d’Égine par exemple se sont bien plus approchés de la vérité que n’avait pu le faire leur prédécesseur. Telle est la loi du progrès, telle est la moralité des études persévérantes.

Athènes, non plus que Rome, ne lassera jamais l’admiration, sous quelque forme qu’elle se présente. Une des formes les plus accessibles aux gens du monde, parce qu’ils trouvent sous un volume restreint une grande quantité de faits et, à côté d’explications claires, des dessins qui les éclaircissent encore, c’est le genre de publication adopté par M. Breton. Il entreprend de décrire Athènes, comme Pausanias l’a décrite, en s’y promenant de quartier en quartier, en nous racontant ce qu’il voit et en dessinant tout ce qui lui semble digne d’intérêt. Les monumens les plus beaux remplissent une ou plusieurs planches ; les ruines moins importantes sont reproduites par des dessins insérés dans le texte, et les détails ou les fragmens, les petits objets tels que vases, médailles, terres cuites, inscriptions, sont le sujet de simples vignettes.

Quelle est la portée scientifique de ce livre de M. Breton, où il fait pour Athènes ce qu’il a fait jadis pour Pompéia dans un ouvrage dont les éditions se sont promptement succédé ? Il y a deux manières de servir la science, d’abord en la créant, ensuite en la répandant. S’attaquer à un sujet difficile ou inconnu, l’éclairer par des recherches patientes, par des rapprochemens historiques, par des fouilles, par des découvertes matérielles qui entraînent des conséquences théoriques, atteindre le premier la vérité et la démontrer, voilà l’archéologie militante, celle qui fait des conquêtes. Toutefois l’effort même, la concentration que demandent des études de ce genre, ne permettent que d’embrasser un sujet restreint. C’est pour cela qu’un lieu aussi riche en antiquités qu’Athènes a déjà été l’objet d’investigations si nombreuses et si diverses, sans que la matière ait été épuisée. Au contraire, ne s’attacher à aucun point particulier, mais les résumer tous, analyser ce qu’ont découvert les savans des divers pays et des divers âges, donner à leurs démonstrations érudites une forme plus rapide et moins technique, être à la fois un docte cicérone et un antiquaire de goût, faire honneur à ses devanciers en attribuant à chacun la part d’éloges qui lui revient, être l’écho désintéressé de leurs opinions, les comparer, les amender quelquefois par des réflexions personnelles, juger les hommes en même temps que les choses, en un mot répandre ce que d’autres ont découvert, tel est le rôle de l’archéologie critique, qui s’adresse à un plus grand nombre de lecteurs. M. Breton est un critique, et son livre est un résumé de tout ce qui a été écrit sur Athènes, auquel s’ajoutent les observations de l’auteur.

L’Acropole tient la première moitié du volume : c’est un terrain sur lequel je me garderai bien de m’engager. On se rappelle le siège de cette ville où les assiégés rangèrent devant la brèche ouverte tous leurs prisonniers, bien sûrs que l’ennemi n’oserait tirer sur ses propres troupes. Ne suffit-il pas de nommer les Propylées, le Parthénon, le temple de Minerve Poliade, le temple de la Victoire sans ailes, la grotte de Pan, pour faire comprendre l’intérêt inépuisable d’un semblable sujet ? On prétend qu’une commission scientifique sera prochainement envoyée par le roi de Prusse, avec des fonds considérables, afin d’achever le déblaiement de l’Acropole. Il reste en effet des points inconnus, parce qu’ils sont couverts de terres amoncelées, notamment dans la partie orientale de la citadelle et dans l’angle septentrional des Propylées. Non-seulement le plateau supérieur, mais le pied du rocher, tous les talus qui en cachent la base, recèlent des richesses inexplorées, sculptures, fragmens rejetés par les barbares des différens âges, inscriptions. Si les travaux sont entrepris sur une grande échelle et conduits à leur fin, il est évident que, le sujet étant renouvelé, des publications plus complètes sur l’Acropole seront nécessaires. Ainsi un flot pousse le flot, ainsi une trace efface une autre trace. C’est dans la science surtout que les livres sont rapidement condamnés à l’oubli.

Après l’Acropole, M. Breton parcourt la ville et en décrit les monumens et les ruines : le temple de Thésée, qui a conservé sa frise malgré la redoutable. visite que lord Elgin a faite jadis à Athènes, et qui a été transformé en musée par les Grecs modernes ; le temple de Jupiter Olympien, dont les colonnes gigantesques, élevées par l’empereur Adrien, surpassent en beauté tout ce que les Romains ont élevé en Italie à la même époque ; la tour des Vents, en marbre, de forme octogonale, sur chacun des côtés de laquelle est sculptée l’image d’un des huit vents principaux ; le portique de l’Agora, qui nous apprend ce qu’était l’ordre dorique au siècle d’Auguste ; le portique des Éponymes, dont les cariatides terminées en serpent ont été retrouvées dans les caves des maisons voisines ; le théâtre de Bacchus, le portique d’Eumène, le monument de Thrasyllus, souvenir d’une victoire chorégique ; le monument de Lysicrate, type du corinthien grec ; le stade, le pnyx, l’aréopage. Comment énumérer tant de restes précieux, tant de souvenirs qui ajoutent à la beauté des ruines ? Ceux qui ont vécu plusieurs années au milieu de ces splendeurs chercheront en vain dans l’ouvrage de M. Breton quelque reflet de leur émotion et une chaleur éloquente. Décrire était le seul but que se proposait l’auteur ; il ne se départ pas de l’exactitude et de la sécheresse des descriptions. Ses dessins parlent pour lui ; mais c’est précisément parce qu’il s’est borné à une exégèse rigoureuse que je me crois fondé à lui adresser un reproche. Pourquoi, dans la seconde partie où il est question de la ville basse, M. Breton a-t-il si souvent consulté et cité M. Pittakis, que nous aimons tous, dont nous admirons le zèle à conserver les antiquités de sa patrie, mais qui n’a pas une autorité irrécusable, parce qu’il substitue ses propres rêves à la réalité et compose autant qu’il se souvient ? La science n’admet que les faits démontrés, et elle ne comble pas les lacunes par des fantaisies. M. Pittakis, dans sa passion pour sa chère Athènes, ne souffre aucune parcelle du sol sans nom et sans souvenir. Il faut se défier de ses indications trop poétiques, et je préfère de beaucoup pour mon compte les raisonnemens serrés et les études topographiques du colonel Leake, qu’il eût mieux valu citer plus fréquemment.


BEULE


V. DE MARS.


  1. Un vol. grand in-8°, avec planches, gravures et vignettes, chre Gide.