Et le feu s’éteignit sur la mer…/19

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

◄   Chapitre XVII Chapitre XIX   ►


XVIII

— Allons bonsoir, Nannina ! Al’letto ! commanda Gérard, faisant l’exténué. La petite bonne ouvrait des yeux naïfs et vexés.

— Non, mais, continuait-il en s’adressant à Muriel (qui un peu tipsy s’était jetée toute habillée sur leur lit) je finirai par croire qu’elle fait voyeur. Bonsoir ma fille ! » Et il lui fermait la porte au nez.

Puis, doucement, il revenait près de sa femme. Elle dormait presque, rompue, malgré sa vigueur, par le réveil au petit jour, par les ordres donnés, les stations faites, les essayages subis et les shake hands reçus. Elle dormait, la bouche entr’ouverte sur des dents de petit bébé, saines et pures, et dont on voyait les gencives telles qu’un ourlet rose. Les yeux n’étaient pas clos tout à fait, et sous les cils très longs qui baignaient les paupières d’ombre bleue, on voyait un fil pâle et laiteux, pareil à quelque fleur d’arum. Gérard n’osa pas la déranger, et la contempla silencieusement. Il récapitulait l’événement. Tout avait bien marché : Muriel semblait plus jolie en mariée qu’en golfeuse ; sa coiffure s’affirmait charmante, avec les glaïeuls sauvages tressés sur le blond argenté de ses cheveux ; sa robe exquise, malgré qu’on eût dit la robe d’une petite fille, mais très « Gibson Girl ».

Maleine évoquait les télégrammes reçus, le : Enfin, vas-y tout de même ! de papa, leur départ de chez elle ; l’étroit escalier de pierre mangé par les géraniums, les œillets et les fleurs de Passion, la procession à travers les ruelles sonores et les sotto portici frais. L’arrivée à l’église où les attendaient un tas de gens avec des fleurs. Dix heures sonnaient, et des pigeons voletaient sur la Piazza. On s’écrasait pour voir Muriel. Les garçons au passage riaient sous cape, faisant des plaisanteries ; et les filles analysaient les dessous et le dessus de la mariée.

Puis, l’entrée avec l’orgue qui attaquait la marche de Lohengrin deux tons trop haut. La messe. L’échange des anneaux. Muriel s’était trompée dans son trouble — car elle était fort émue, — et insistait pour passer au doigt de Gérard une bague trois fois trop petite. La bénédiction ; le sermon pour finir — pas long ; très bien. D’ailleurs, l’excellent Parocco avait la réputation d’être fort éloquent. Il ne le fût pas trop.

Enfin, la sortie ; le porche inondé de lumière ; les amis suivant ; tout Capri accouru ; les allemandes affamées et les anglaises « tea-caddy » ; deux ou trois anarchistes, l’air très doux sous leurs blouses rouges, venus là représenter l’Empire du Tsar ; une masse de yankees : les hommes glabres, épaules en plate-forme et pieds en trottoirs, les femmes, kodak aux pattes, l’œil comme de l’acier avec des chapeaux de la rue de la Paix, des robes d’Unter den Linden, des coats de Piccadilly et du corail de Naples… La vieille garde des pestes et des fléaux donnait aussi : choléras les plus marquants de l’Île, serpents les plus venimeux ; tout ce qui n’avait plus le sou ; tout ce qui n’avait plus d’âge… On leur jetait des dragées suivant la coutume locale ; on les en balayait, on les en criblait, on les en mitraillait. Ah ! le délire des gosses devant cette grêle de confetti ! Ça grouillait comme des vers dans un fromage, ça se poussait, ça se battait, ça se bottait : Midi sonnant à grandes volées par-dessus l’émeute…

À ces souvenirs, Gérard riait de bon cœur.

Puis, le lunch, vers deux heures — car il fallait patienter jusqu’à la fin des félicitations. Et c’était, par une idée de Muriel, un déjeuner servi dans des barques de pêche ancrées au creux plein d’ombre de la Punta Ventosa. L’eau immobile leur renvoyait leur image, ainsi que la fontaine où mourut Narcisse, leur image — à travers des émeraudes — comme au temps de Néron. Le déjeuner terminé, le cortège des barques glissait doucement et faisait le tour de l’île escorté par la musique grêle et onglée des mandolines. Ils échangeaient leur premier baiser, furtif, sur le front, dans la grotte merveilleuse, tapissée entre ses stalactites de nacre par des capillaires ciselées qui avaient tremblé à leur passage. Puis, le retour au pays, les fusées dont on les saluait, la route jonchée de genêts, les portantines couvertes de fleurs, le dîner prolongé jusqu’à minuit dans un petit bouge d’Anacapri embaumant la treille et les fougères ; les toasts portés, les santés bues, à la vieille mode…

— Oh ! dear, vous m’avez fait such a fright… une telle peur ! larmoyait Muriel avec l’air de « l’orpheline-à-qui-on-a-cassé-sa-poupée… » Je savais plus bien… Un homme dans un chambre et le chambre pas à moi ! Dearest… mon petit amoureux mari… Et elle portait son mouchoir aux lèvres avec une moue…

— Quoi ? tu t’es fait mal… tu sens si bon…

— Je crois beaucoup… J’ai mordu mon langue en me réveillant. Tiens — Look — regardes… Elle lui montrait une friponne de langue, fraîche, toute semée d’une voix lactée de grains roses, pointue, vibrante, avec une perle au bout qui saignait…

— Voyons ça…

Gérard se sentait tout chose… Ça s’est fait mal ?… Mais… si tu permettais… je pourrais essayer de la guérir ta pauvre petite langue mignonne… il faudrait sucer ce sang…

Elle ne dit pas non — si bien que, le lendemain, quand Muriel fut réveillée par le grand soleil qui tapait aux carreaux et qui blondissait toute leur chambre malgré les rideaux épais, lorsqu’elle ouvrit des yeux inquiets et amusés de trouver l’épiderme de Gérard à côté de la sienne, la jeune Mme Maleine susurra dans son patois bébé-peau-rouge…

Regardez donc dearest… Je crois que mon langue elle a besoin d’être encore un peu guérie…

· · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les jours qui suivaient furent consacrés aux mêmes jeux et à de grandes discussions pour savoir si l’on irait ou si l’on n’irait pas à Venise. Le temps était si radieux et la chaleur — après tout — si voluptueuse et si supportable, que Muriel opinait pour rester. On convint seulement d’aller à Naples pour quelques courses et, de là, en promenade à Ischia.


◄   Chapitre XVII Chapitre XIX   ►