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Et le feu s’éteignit sur la mer…/7

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VI

Il l’avait accompagnée ce soir-là chez elle, très respectueusement. Le lendemain il allait prendre de ses nouvelles, et lui apportait des fleurs, quoique Miess ait trouvé Gérard ridicule, attendu qu’on ne traite pas une grue comme ça.

Lorsque Maleine arriva chez la jeune femme il la trouvait bouleversée, la tête, dans les mains, une lettre froissée sur la table.

— Je le savais. Ah ! ce n’était pas difficile de deviner. Le patron ne me veut plus. Figurez-vous qu’il a même le toupet de garder mon cachet d’hier pour les frais de sa boutique. Dieu sait ce que je vais devenir. Je n’ai pas de quoi prendre mon billet.

— Pour où ?

— Pour Nancy. Là, j’aurais du travail. Ça recommencerait. Elle prononça les derniers mots, elle dit ce « ça recommencerait » avec une expression de lassitude telle que Maleine en fut touché.

— Écoutez ; je ne suis qu’un soldat. Mais mon père a une position à Paris ; dans les Théâtres il est très connu. Je peux essayer d’en parler au Directeur d’ici. Vous savez, avec un peu de blague ; papa a été chef d’orchestre à l’Opéra-Comique de Paris et à l’Alhambra de Londres. Je peux bien pour une fois en faire le Directeur des Folies-Bergères…

— Mais qu’est-ce que vous voulez que ça fasse ?

— Je lui dirai que vous devez y chanter l’automne prochain ; que l’on vous a remarquée à Paris pour votre talent, pour votre beauté. C’est vrai, vous avez une jolie figure.

Elle le regarda les yeux en larmes, soupçonneuse.

— Si ça ne réussit pas ?

— Eh bien ! je n’ai pas grand’chose, mais ce que j’ai, je vous le donne !

— Êtes-vous sincère, au moins ? interrogea-t-elle. J’ai été si souvent trompée… Les hommes se moquent de moi. Je suis cruche, à ce qu’on dit. Et elle secouait sa petite tête aux grappes brunes, elle regardait ses souliers un peu égratignés, sa jupe courte un peu fanée… Gérard se rapprochait d’elle…

— Sincère ? et pourquoi pas ? vous ai-je jamais demandé quelque chose ? murmura-t-il. Je vous aide à partir…

Il se trouvait si près de la petite ployée sur sa chaise, que du regard il pouvait suivre la ligne enfantine du dos qui n’était pas si maigre, et de la poitrine qui n’était pas si plate… Un parfum modeste, une odeur quelconque de violette montait de la femme, mélangée à l’iris de sa peau tiède…

— Je vous aide à partir, répétait-il.

Alors, soudain, elle se cambra avec l’expression d’une petite bête reconnaissante. Ses yeux agrandis souriaient sans cernure. Sa bouche ouverte montrait des dents égales et menues comme en ont les enfants. Elle attira Gérard de ses bras éployés, lui offrit ses lèvres humides. — Si je restais ? caressa-t-elle…

Une semaine se passa, rapide, épuisante, opiacée, durant laquelle chaque soir Gérard passait le seuil morne de l’hôtel meublé dont la tristesse lui était une fête. Puis, comme il y avait encore un mois avant les grandes manœuvres ils décidèrent de prendre une chambre un peu plus grande et jolie que Lorquette meublerait tant bien que mal. Justement il avait laissé à Sedan les chichis dont il couvrait ses murs. On les ferait venir. Myrto les arrangerait. D’ailleurs c’était une brave petite femme quasi bonne ménagère, ne sortant jamais (elle ne voulait pas rencontrer de ces salauds du concert ajoutait-elle) assez bavarde, assez têtue, mais gentille comme tout pour les babioles d’amour. Naturellement, et dès les premières heures, elle racontait à son nouvel amant son histoire la plus complète, pas nouvelle, pas originale, puisque c’est régulièrement l’histoire de toutes celles qui ont failli rester honnêtes. Rien ne manquait à la vie de Myrto. Ni le père ivrogne, ni la belle-mère acariâtre, ni surtout le joli garçon d’en face qui séduit et qui plaque.

— Le lâcheur n’attend pas le nombre des années… ajoutait, sans grâce, Gérard.

Il y avait, à n’en plus douter, le chapitre de la jeune mère abandonnée, de l’enfant confié à l’assistance publique. Un vieux monsieur intervenait. Des leçons de chant aussi. Puis des débuts quelconques avec un gigolo quelque part. Gérard sentimental et gai s’amusait avec une pointe de peine, s’amusait à écouter la petite qui pépiait.

Du reste ça finissait en baisers, en jolies poses provocantes et drôles de chatte, en jeu pervers un peu, charmants tout plein. Ça finissait aussi en consignes ou en salle de police pour Gérard qui manquait à l’extinction des feux. Il dut six fois envoyer Miess chez la petite avec des billets déchirants, éplorés, où les plus tendres noms d’amour se mêlaient à des épithètes profanes pour l’adjudant de semaine.

À la septième consigne (Miess était déjà parti depuis une heure chargé de son apostolat) Maleine eut l’heur de rencontrer son tyran dans la cour de la caserne au moment où chargé d’une énorme serviette bourrée de papiers, le sous-off entrait au mess. L’adjudant pressé butait du pied et d’un coup la serviette lancée craquait du ventre, répandait au gré du sort tous ses précieux documents. Surmontant sa rancune Gérard ne fait ni une ni deux : il court, il ramasse, il rattrape, et il tend à l’adjudant ahuri, rageur et pourtant reconnaissant, les liasses heureusement intactes :

— C’est bon. Faites-moi le plaisir de romper. Vous aviez de la consigne ? C’est bon, fichez-moi le camp !

Gérard au pied léger n’attendit pas la suite. Il grimpa dans la chambrée, bouscula un ancien qui grattait sa gamelle sans enthousiasme, et qui s’arrêta pour mieux l’invectiver, ôta son bourgeron et en cinq sec fut au poste. Deux minutes après il arrivait rue Fabre où logeait l’amie… Quelle bonne surprise ! Il tournait doucement la clef dans la serrure, riant d’avance de la bonne blague. Il ouvrait : Tiens ! les volets clos ?… elle dort… Sur la pointe du pied il se penchait alors à tâtons vers le lit où l’on n’entendait aucun souffle, trouvait un corps… oh ! chérie ! et embrassait… une paire de moustaches que dans sa fureur, lumière faite, il reconnaissait pour celles de Miess.

Ah, les misérables ! C’était la grande scène. Elle, sanglotant, la tête sous les draps, avec un ahi ! ahi ! de gosseline dont on a cassé le joujou ; lui, Miess, tout à sa nouvelle expérience, les yeux désorbités, la bouche bée, répondant placidement au torrent d’injures par un :

— Voyons mon cher, y fallait bien l’occuper !

Aveu qui désarmait Maleine, lui donnant presque l’envie d’éclater de rire. Il partait, claquant la porte, jugeant que la meilleure des vengeances était de les laisser dos à dos, après les avoir surpris nez à nez.


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