Études sur le XVIIIe siècle/01

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Études sur le XVIIIe siècle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 43 (p. 154-187).
II  ►

I. DE L’ÉLOQUENCE DE MASSILLON.


I. Œuvres complètes de Massillon, publiées par M. l’abbé Blampignon ; Paris, Blond et Barral, 1865-1868. — II. Mastillon, étude historique et littéraire, par M. l’abbé Bayle ; Paris, Bray, 1867. — III. Œuvres choisies de Massillon, précédées d’une Étude sur Massillon, par M. Frédéric Godefroy ; Paris, Garnier, 1868. — IV. Massillon, d’après des documens inédits, par M. l’abbé Blampignon ; Paris, Palmé, 1879.


Un point d’histoire sur lequel il ne s’est jamais formé l’ombre seulement d’un doute, c’est l’hostilité des hommes du XVIIIe siècle, en général, et des encyclopédistes, en particulier, contre l’église. Assurément, si nos philosophes ont détesté quelqu’un, mais d’une haine inexpiable, c’est l’église ; s’ils ont ramassé tous leurs efforts et dirigé toutes leurs machines de guerre contre une position, c’est contre la position que, dans l’ancienne société française, tenait l’église ; et faut-il ajouter que s’ils ont blessé grièvement quelqu’un, c’est encore et toujours l’église. D’où vient donc qu’au plus fort même de la lutte et tandis qu’à peine regardaient-ils quels hommes leurs coups atteignaient, pourvu que ce fussent hommes d’église, nous en rencontrions jusqu’à deux qu’ils ont épargnés, qu’ils ont exceptés de l’universelle proscription, qu’ils ont tous enfin unanimement loués ? J’ai nommé Fénelon et Massillon. Je laisse à d’autres le soin de démêler ce qu’il y avait d’affinités secrètes entre les philosophes et l’archevêque de Cambrai : c’est la raison des sympathies si vives d’un Voltaire, ou d’un d’Alembert même, pour Massillon que je voudrais uniquement rechercher, et dans l’œuvre elle-même de Massillon.

Quelques bons ouvrages, parus depuis une quinzaine d’années, et qui nous seront chemin faisant du plus utile secours, ne répondent pas assez nettement à la question. Elle vaut pourtant, on va le voir, la peine d’être examinée.


I. — De la rhétorique de Massillon.

J’ouvre au hasard le recueil des Sermons et je rencontre d’abord ce simple et majestueux exorde : « Vous nous demandez tous les jours, mes frères, s’il est vrai que le chemin du ciel soit si difficile, et si le nombre de ceux qui se sauvent est aussi petit que nous le disons. A cette question, si souvent proposée et encore plus souvent éclaircie, Jésus-Christ vous répond aujourd’hui qu’il y avait beaucoup de veuves en Israël affligées de la famine et que la seule veuve de Sarepta mérita d’être secourue par le prophète Elie, que le nombre des lépreux était grand en Israël du temps du prophète Elisée et que cependant Naaman tout seul fut guéri par l’homme de Dieu [1]. » Quelle heureuse, élégante, et saisissante application de l’Écriture ! Quel nombre, quelle sonorité d’élocution, et puisque la prose, aussi bien que le vers, a sa cadence, quelle beauté de rythme ! D’autres, et Massillon lui-même, peuvent avoir des exordes plus impétueux, ou, comme on dit, plus abrupts : en connaissez-vous beaucoup qui soient d’une séduction plus noble ?

Lisons un autre de ces débuts, — et d’un genre tout différent : « Omnia opera sua faciunt ut videantur ab hominibus. Ce n’est pas la fausse piété et l’attention à s’attirer les regards publics dans la pratique des œuvres saintes qui me parait recueil le plus à craindre pour le commun des fidèles. Le vice des pharisiens peut trouver encore des imitateurs, mais ce n’est pas le vice du plus grand nombre. Le respect humain qui fait que nous servons Dieu pour mériter l’estime des hommes est bien plus rare que celui qui nous empêche de le servir de peur de la perdre. La tentation la plus ordinaire n’est pas de se glorifier d’une fausse vertu, c’est de rougir de la véritable, et la timidité criminelle du respect humain damne bien plus, de chrétiens que l’effronterie et la duplicité de l’hypocrisie [2]. » Mêmes qualités, et des qualités nouvelles, qui viennent s’ajouter aux premières. Ne doutez pas que, pour écrire cette seule phrase, toute en noms, verbes, et pronoms : « Le respect humain qui fait que nous servons Dieu pour mériter l’estime des hommes est bien plus rare que celui qui nous empêche de le servir de peur de la perdre, » il ne faille une entière possession des ressources de la langue. Nous n’écrivons plus ainsi, mais, au moins sachons-le bien, c’est parce que nous ne pouvons plus écrire ainsi. Sous un excès de couleur, ce que l’on dissimule souvent, c’est que l’on a perdu le sens et l’instinct de la ligne. Pareillement, le style coupé, c’est quelquefois l’impuissance même de lier le style.

Prenons un autre exemple encore : « Madeleine avait sacrifié au monde tous les dons qu’elle avait reçus de la nature ; elle en fait dans sa pénitence un sacrifice à Jésus-Christ, sa douleur n’excepte rien, et la compensation est universelle. Ses yeux avaient été ou les instrumens de sa passion ou les sources de ses faiblesses, ils deviennent les organes de sa pénitence et les interprètes de son amour : Lacrimis cœpit rigare pedes ejus. Ses cheveux avaient servi d’attrait à la volupté, elle les consacre aujourd’hui à un saint ministère : Et capillis capitis sui tergebat. Sa bouche avait été mille fois souillée ou par des discours de passion ou par des libertés criminelles, elle la purifie par les marques les plus vives d’une plus sainte tendresse : Et osculabatur pedes ejus. Son amour reprend toutes les armes de sa passion et s’en fait autant d’instrumens de justice, et elle punit le péché par le péché même [3]. » Connaissez-vous rien qui soit d’un sentiment plus vif à la fois et plus précieux ? ou d’une langue en même temps plus franche et plus curieuse ? Je ne sais à la vérité si l’accent n’en est pas un peu profane. Lorsque parurent, en 1745, les Sermons de Massillon, un contemporain prétendit qu’on y goûtait une sorte de plaisir, et de volupté même, où il semblait « que les sens participassent [4]. » Le mot est juste, et l’éloge, car c’est un éloge, absolument vrai, mais un peu laïque, j’imagine, à l’adresse d’un prédicateur chrétien.

Transcrivons un dernier passage : « Accoutumés que sont les grands à tout ce que les sens ont de plus doux et de plus riant, la plus légère douleur déconcerte toute leur félicité, et leur est insoutenable. Ils ne savent user sagement ni de la maladie, ni de la santé, ni des biens, ni des maux inséparables de la condition humaine : les plaisirs abrègent leurs jours et les chagrins qui suivent toujours les plaisirs précipitent le reste de leurs années. La santé déjà ruinée par l’intempérance succombe sous la multiplicité des remèdes, l’excès des attentions achève ce que n’avait pu faire l’excès des plaisirs, et s’ils se sont défendu les excès, la mollesse et l’oisiveté toute seule devient pour eux une espèce de maladie et de langueur qui épuise toutes les précautions de l’art et que les précautions usent et épuisent elles-mêmes [5]. » Ce doit être là de ces traits dont les philosophes ont vanté l’éloquence insinuante et douce, fine et noble [6]. Ils nous suggèrent la tentation de dire, puisqu’aussi bien l’usage a consacré cette irrévérencieuse comparaison de la chaire et du théâtre, que cet aimable prédicateur, si spirituel, était digne d’être, non pas certes Racine, comme on l’a répété trop souvent, mais au moins Marivaux, s’il n’eût été Massillon. D’autres, comme Bossuet, ont vu plus profondément dans l’homme, et d’autres, comme Bourdaloue, plus complètement. Massillon a peut-être vu plus finement, et nul, pas même Fénelon, à qui j’emprunterai le mot, n’a plus délicatement anatomisé jusqu’aux moindres fibres du cœur humain. Ce qu’il y a de plus délié dans le sentiment, ce qu’il y a de plus subtil dans les détours de la passion, ce qu’il y de plus tristement ingénieux dans les illusions de la conscience humaine, si habile à se méprendre elle-même sur les vraies raisons de ses actes, voilà ce que Massillon a observé, discerné, mis à nu, comme personne. Les exemples en sont trop célèbres pour qu’on ne nous dispense pas de les multiplier. Mais une fois faite à l’admiration sa part, et sa part très large, ne serait-ce pas fermer volontairement les yeux que de ne pas apercevoir un peu de clinquant parmi cet or ? « Son amour, vous disait-on de Madeleine, reprend les armes de ses passions et s’en fait des instrumens de justice » : voilà qui est bien vu, trop ingénieusement dit peut-être, mais enfin ce qui s’appelle trouvé. Pourquoi cependant la suite : « et elle punit le péché par le péché même ? » Pressez un peu cette fragile antithèse, et voyez si vous en exprimerez un sens qui soit solide, ou même satisfaisant. Cette mollesse encore et cette oisiveté qui « toute seule devient aux grands une espèce de maladie et de langueur qui épuise toutes les précautions de l’art, » elle est admirablement dépeinte, et d’un seul trait bien profondément marquée. Pourquoi donc faut-il que l’orateur ajoute : « et que les précautions usent et épuisent elle-même ? » Tournez et retournez ces trois mots : qu’est-ce que cette langueur et cette maladie que les précautions épuisent ? ou, si cela veut dire qu’à force de précautions le malade aggrave, et lui-même nourrit son mal, que viennent faire, ici ces métaphores d’usure et d’épuisement, si ce s’est balancer l’antithèse et permettre « au développement de finir sur une pointe ?

Je n’ai pas pris ces exemples tout à fait au hasard. C’est que Massillon se complaît visiblement à cette sorte de jeu de mots. Bien plus : il l’élève à la dignité d’un procédé. Il dira du pécheur : « Le monde meurt pour lui, mais lui-même en mourant ne meurt pas encore au monde [7]. Il dira des simples d’esprit et de l’heureuse humilité de leur foi : « Cette foi à qui les sens n’ajoutent rien et qui est heureuse non parce qu’elle croit sans voir, mais parce qu’elle voit presque en croyant [8]. » Il dira des indifférens et des tièdes, que « tandis qu’ils donnent à la figure du monde la vérité et la réalité de leurs affections, ils n’en donnent que la figure à la vérité de la loi et à la réalité des promesses de Dieu [9]. » Limitons toutefois le sens et la portée de notre observation. L’antithèse est au fond du christianisme : c’est l’antithèse de la raison et de la foi, c’est l’opposition de l’ordre de la nature et de l’ordre de la grâce, c’est jusque dans la discipline extérieure la distinction du laïque et du clerc, de l’homme du siècle et de l’homme d’église : et prêcher le christianisme, c’est en quelque sorte exagérer ces distinctions, ces oppositions et ces antithèses pour en triompher en les conciliant sous la loi de la révélation. Ce que nous reprochons à Massillon, ce n’est donc pas d’avoir usé de cette forme antithétique ; c’est de l’avoir réduite à n’être plus qu’un moule banal dont il est trop facile de tirer autant d’épreuves que l’on voudra. Car, selon le caprice, vous pourrez jouer sur les verbes ; « et nos faibles travaux ne nous sont plus comptés pour rien, dès que nous les comptons nous-mêmes pour quelque chose [10] ; » vous pourrez jouer sur les adjectifs : « Toute vie qui n’est pas digne d’un saint est indigne d’un chrétien [11] ; » vous pourrez jouer sur les substantifs : « Si l’éclat du trône est tempéré par l’affabilité du souverain, l’affabilité du souverain relève l’éclat du trône [12]. » Arrêtons-nous, et posons un premier point d’interrogation. Ne serait-ce pas ici que Voltaire sentait l’homme d’esprit [13] dans les sermons de Massillon ?

Voici, je crois, où il sentait l’académicien. C’est d’abord dans l’usage de ces expressions abstraites et de ces termes généraux qui sont un caractère frappant du style de Massillon. Massillon dira plus volontiers un temple qu’une église. Il appelle ordinairement le peuple du nom de populace, non point, je pense, par aucune intention de mépris, mais uniquement par souci de l’élégance. C’est encore pourquoi dans sa période cérémonieuse, les domestiques des grands deviennent leurs esclaves. Et l’un de ses récens panégyristes, — docteur en théologie, — ne nous répétait-il pas, — ce que nous n’aurions osé redire sans une telle garantie, — qu’il dit crime très souvent, où il suffirait de dire faute [14] ? Crime, étant plus tragique, a quelque chose de plus noble que faute. Il est difficile que cette constante préoccupation du style noble ne mène pas tout droit aux périphrases. Massillon n’est donc pas moins riche de périphrases que d’antithèses.

Il y en a quelques-unes qui ne sont que des périphrases, et qui ne témoignent que d’une résolution bien prise d’éviter le terme propre, et de l’éviter à tout prix, au prix même de la clarté. C’est quelquefois en effet un vrai travail d’esprit que d’ôter l’enveloppe pour arriver jusqu’au sens. Savez-vous ce que c’est « qu’étouffer dans la mollesse du repos l’aiguillon de la faim [15] ? » c’est dormir en/temps de carême ou de vigile de façon qu’il s’écoule un moindre intervalle entre l’heure du réveil et le moment du repas. « Avoir les armes à la main contre sa propre gloire [16], » c’est résister au coup de la grâce et s’obstiner contre Dieu. « Transporter dans le champ du seigneur ce qui occupe inutilement de la terre dans le nôtre [17], » c’est faire d’église les cadets de bonne maison pour assurer aux aînés de quoi soutenir l’éclat obligatoire d’une grande famille.

D’autres, au contraire, sont charmantes et font luire un rayon de poésie presque païenne dans le demi-jour du sanctuaire chrétien. « On a beau monter et être porté sur les ailes de la fortune, la félicité se trouve toujours placée plus haut que nous-mêmes [18]. » Il aime assez cette métaphore, comme aussi celle de la jeunesse de l’aigle, comme aussi celle des écueils, qu’il place un peu partout et quelquefois étrangement. Je retrouve la première dans un autre sermon : « Si nous montons sur les ailes des vents et que nous traversions les airs, c’est sa main qui nous guide, et il est le Dieu des îles éloignées où on ne le connaît pas comme des royaumes et des régions qui l’invoquent [19] : » et voilà de ces traits, voilà de ces phrases qui font par momens qu’on lui pardonne tout. Ou plutôt encore, on se prend à penser que la critique, presque toujours frappée d’un seul aspect des choses, tantôt trop indulgente aux beautés ou tantôt trop sévère aux défauts, pourrait bien ne pas avoir suffisamment appuyé sur l’intime solidarité qui fait de certains défauts comme un prix convenu dont on paierait de certaines beautés. Il ne nous paraît pas prouvé, comme on continue de le dire quelquefois, que la première des vertus de l’écrivain ou de l’orateur, soit de n’avoir point de défaut.

Ce qui du moins est certain, c’est que, si Massillon ne se fût pas exercé de la sorte à ce que l’on pourrait appeler la gymnastique de la périphrase, il n’aurait jamais eu de ces fortunes d’expression qui sont chez lui si nombreuses et si heureuses, « Le citoyen obscur, en imitant la licence des grands, croit mettre à ses passions le sceau de la grandeur et de la noblesse [20] ; » ou encore : « Les louanges — qu’on donne publiquement aux grands — ne font que réveiller l’idée de leurs défauts, et à peine sorties de la bouche même de celui qui les publie, elles vont, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, expirer dans son cœur qui les désavoue [21] ; » ou encore : « Et l’on va porter aussitôt, — en sortant d’entendre le prédicateur, — au milieu du monde et des plaisirs l’aiguillon secret que la parole de Dieu a laissé dans le cœur, afin d’y trouver une main flatteuse qui l’arrache et qui referme la plaie d’où devait sortir la guérison [22]. » On l’a dit, mais il faut le redire, dans ces endroits, Massillon est vraiment inimitable. C’est que ce ne sont plus ici de ces périphrases, comme tout à l’heure, qui ne servaient qu’à relever un terme banal ou déguiser un terme propre : mais on peut dire qu’elles prolongent le terme banal au-delà de son ordinaire usage, et qu’elles diversifient d’une nuance nouvelle la signification coutumière du terme propre. Ajoutez que, comme les mots, quelque abus que l’on en fasse, ne cessent pas de représenter des idées, ces finesses mêmes de langage deviennent un instrument de précision pour l’analyse psychologique. On ne prétendait qu’à dire finement, et il se trouve que l’on a finement pensé. L’écrivain, attentif uniquement au choix de ses expressions, ne poursuivait qu’un effet de style ; il l’atteint ; et voici que de la rencontre de quelques mots qui, bien loin de s’appeler, semblaient se repousser, il sort une vérité nouvelle.

Après quoi, permettons-nous de signaler quelques autres endroits où la périphrase approche du galimatias. Je le comprends encore, quoiqu’il parle assez mal déjà, quand il nous dit que « pour réveiller les âmes voluptueuses, il faut des excès bizarres, » et « qu’une affreuse distinction d’énormité donne à l’iniquité de nouveaux charmes [23]. » Mais si je vous demande ce que c’est que « se faire un monstre d’un vain discernement de viandes dont la santé peut souffrir [24], » avouez que personne ne me répondra sans avoir recouru d’abord au contexte. On pourrait insister, mais comme il le dit lui-même, « tirons un voile de discrétion sur la sévérité des maximes, » et sans examiner dans la grande rigueur les défaillances d’exécution, contentons-nous de rappeler qu’elles sont nombreuses chez Massillon, — incorrections, négligences de toute sorte, métaphores discordantes, voire cacophonies, — et bien singulières pour un écrivain qui ne laissa pas en mourant moins de douze copies [25], dit-on, du recueil de ses Sermons. Des images comme celle-ci : « On a sur la conscience des abîmes qui n’ont jamais été approfondis [26], » ou comme celle-ci : « Tel est l’homme, ô mon Dieu, entre les mains de ses seules lumières [27], » ne sont malheureusement pas assez rares dans sa prose.

Notons seulement un dernier trait, qui va nous ramener au point de départ et fermer le cercle : c’est le fréquent usage de ces épithètes vagues dans les meilleurs sermons de Massillon, — les « terreurs cruelles, » les « horreurs secrètes, » les « songes funestes, » ou les « noirs chagrins ; » — épithètes de nature, comme on les appelle au collège, parce qu’elles sont tellement naturelles qu’elles font pléonasme, à vrai dire, et que s’il leur arrive parfois d’aider, et d’aider beaucoup à la sonorité de la phrase, il ne leur arrive jamais ni d’étendre, ni de renforcer, ni de préciser, ni seulement de nuancer le sens du mot. « Vous ressemblez à un homme qui songe qu’il est heureux et qui, après le plaisir de cette courte rêverie, s’éveille au son d’une voix terrible, voit avec surprise s’évanouir le vain fantôme de félicité qui amusait ses sens assoupis… et un abîme éternel s’ouvrir où des flammes vengeresses vont punir durant l’éternité l’erreur fugitive d’un songe agréable [28]. » Otez les adjectifs et relisez la phrase : vous serez étonné que vous ne la reconnaîtrez plus et que le sens pourtant n’aura rien, — je dis absolument rien, — perdu.

Ce sont là quelques-unes des qualités que le XVIIIe siècle a si constamment, si sincèrement, si naïvement admirées dans les sermons de Massillon. Voltaire s’écrie de bonne foi quelque paît : « Vous avez fait un bien mauvais sermon sur l’impureté, ô Bourdaloue [29] ! » Il veut dire que ce jour-là, Bourdaloue, selon le mot célèbre, a frappé comme un sourd, sans nul égard à la superbe délicatesse des oreilles qui l’écoutaient, sans nulle préoccupation de dissimuler sous les ornemens de la rhétorique la « face hideuse » du vice que justement son devoir était de démasquer, sans nulle inquiétude que de n’en pas inspirer à son auditoire assez d’éloignement et d’horreur. « Trop heureux, comme il le dit lui-même, — car il dut faire amende honorable, publiquement, de l’âpreté de sa parole, — trop heureux si, se voyant condamné du monde, il peut espérer d’avoir confondu le vice et glorifié Dieu [30]. » Massillon * traité du même vice dans un sermon sur l’enfant prodigue. Soyez sûr que Voltaire ici n’a rien retrouvé de ce qui le choquait si fort dans le sermon de Bourdaloue. Massillon n’est point homme à dire, comme cela, tout uniment et tout crûment les choses. « Ah ! les commencemens de la passion n’offrent rien que de riant et d’agréable ; les premiers pas qu’on fait dans la voie de l’iniquité, on ne marche que sur des fleurs [31]. » Non certes, cela ne sent pas son pédant de collège, ou quelque prêtre inexpérimenté des convenances mondaines ; cela n’est pas « prêcher la morale chrétienne avec une dureté capable de la rendre odieuse [32] ; » cela n’est pas rudoyer ou désespérer le pécheur ; ou mieux encore, et décidément, cela sent « l’homme de cour. » Le mot est de Voltaire, toujours. Et M. Nisard l’a dit admirablement, le rhéteur a reconnu le rhéteur.

Comment en effet Voltaire n’admirerait-il pas chez Massillon cette préoccupation de la noblesse du style et de l’élégance continue dont il subit lui-même, avec une exemplaire timidité, jusqu’aux plus puériles exigences ? Et le siècle pense comme lui. Si Voltaire trouve Bourdaloue presque grossier, d’Alembert trouve Bossuet [33] presque négligé, mais Condorcet les dépassera tous, qui trouvera que Pascal a manqué « d’élégance et d’harmonie » et qu’il y a par trop « d’expressions proverbiales et familières » dans ces immortelles Provinciales [34]. On dirait qu’en un certain sens, la fin du XVIIIe siècle aspire à rejoindre le commencement du XVIIe. Les jolis petits poètes qui travaillent à l’Almanach des muses sont germains des Benserade, et des Sarrasin, et des Voiture. Et ne vous les représentez-vous pas bien, les Bernis, les Dorat, les Lebrun même donnant la main, par-dessus le siècle de Louis XIV, aux belles dames de l’hôtel de Rambouillet ? Massillon, parmi les rénovateurs du précieux dans la prose, est sans doute l’un des premiers en date. Je rappelais tout à l’heure Marivaux, mais on peut faire une comparaison plus juste encore et plus sensible : le prédicateur du Petit Carême a traité de la religion comme le spirituel auteur de la Pluralité des mondes a traité de la science. Ni l’un n’oublie jamais qu’il écrit pour l’instruction des marquises, ni l’autre qu’il prêche pour l’édification des duchesses. On peut donc dire que, si le XVIIIe siècle n’avait pas admiré Massillon par-dessus Bossuet et Bourdaloue, comme il admirait, je le crains, Fontenelle par-dessus Malebranche et Descartes, il aurait cessé d’être le XVIIIe siècle. On avait mis, selon le mot si vrai de la Bruyère, on avait mis dans le discours tout l’ordre, toute la netteté, toutes les grandes qualités, en un mot dont il était capable. Il ne restait plus qu’à y mettre de l’esprit, trop d’esprit, et c’est à quoi nul ne s’employa plus consciencieusement que l’évêque de Clermont. Mais nous voyons par là qu’une bonne part de la réputation consacrée de Massillon n’est faite que de ses défauts mêmes, ou du moins de tout ce que le XVIIIe siècle a commis de regrettables erreurs sur le style considéré non pas comme indépendant de la pensée peut-être, mais enfin comme extérieur à elle. Car ne croit-on pas rêver lorsqu’on entend d’Alembert conseiller à ceux qui voudront se convaincre, combien « la véritable éloquence de la chaire est opposée à l’affectation du style [35], » de lire les sermons de Massillon et particulièrement ceux qu’on appelle le Petit Carême ? Un autre critique du temps avait loué ces mêmes sermons en des termes plus singuliers encore, insistant sur ce qu’on n’y trouvait « nulle antithèse, nulle phrase recherchée, point de figures bizarres [36] ! » Remarquez maintenant la place que ces artifices de langage occupent dans le discours. On les rencontre quelquefois au milieu d’une période, il est vrai ; cependant, à l’ordinaire, antithèses et périphrases terminent volontiers l’alinéa. Ce n’est pas un hasard, c’est une manière propre à Massillon, sa signature en quelque sorte, mise au bas du tableau. Le plus souvent en effet, et selon le mouvement naturel de l’intelligence en action, — que l’on développe une doctrine par les idées ou que l’on amplifie par les mots un lieu-commun, — c’est du général au particulier, c’est de l’abstrait au concret, c’est de la maxime à l’application, c’est de l’idée proprement dite à l’image, et de ce qui ne serait intelligible enfin que pour quelques-uns à ce que l’esprit le plus obtus peut comprendre, que le développement ou l’amplification oratoire déroulent, anneau par anneau, la longue chaîne de leurs raisons ou la longue série de leurs phrases. Bourdaloue dira donc : « Etre convertie et cependant être aussi mondaine que jamais, être dans la voie de la pénitence et cependant être aussi esclave de son corps, aussi adonnée à ses aises, aussi soigneuse de se procurer les commodités de la vie, réduire tout à des paroles, à des maximes, à des résolutions, c’est une chimère, et compter alors sur sa pénitence, c’est s’aveugler soi-même et se tromper [37]. » Vous voyez comme sa phrase finit sur la leçon, simple, claire, précise. Mais Massillon dira, traitant le même sujet, et développant la même idée : « Elle n’imite point ces personnes qui conservent encore sur elles-mêmes des soins et des attentions dont la pénitence ne s’accommode guère, qui n’étalent plus d’une manière indécente pour allumer des désirs criminels, mais qui ne négligent rien dans des ornemens moins brillans, qui cherchent les agrémens jusque dans la modestie et dans la simplicité, et qui veulent encore plaire, quoiqu’elles soient fâchées d’avoir plu [38]. » La chute en est jolie. Mais visiblement, il va du fin au fin du fin. Il est comme en spectacle à son auditoire, et nous l’écoutons, le dirai-je ? comme nous écouterions un dialogue de la Surprise de l’amour ou des Fausses Confidences, avec une attention curieuse de savoir jusqu’à quel point de division, de distinction et de ténuité psychologique il poussera la finesse.

Ses énumérations, disposées avec le même art, suspendues par le même procédé savant, produisent le même effet et de la même manière captivent l’auditeur. C’est le même intérêt de curiosité qui s’éveille. Ecoutez-le. C’est là, dit-il, dans la retraite, que vous connaîtrez « le terme de vos travaux, le délassement de vos fatigues, la consolation de vos peines, le repos que vous cherchez en vain depuis tant d’années, et enfin des douceurs que vous n’avez jamais trouvées [39]. » Ce que l’on se demande, ce n’est pas quand il aura tout dit, c’est quand il en sera là que de ne plus rien avoir à dire. Autre exemple : « Les chrétiens sont-ils faits pour ne pas se voir et s’interdire toute société les uns avec les autres ? Les chrétiens ! les membres d’un même corps, les enfans d’un même père, les héritiers d’un même royaume, les pierres d’un même édifice, les portions d’une même masse ; les chrétiens ! la participation d’un même esprit, d’une même rédemption et d’une même justice ; les chrétiens, sortis du même sein, régénérés dans les mêmes eaux, incorporés dans la même église, rachetés d’un même prix [40] ! » Et il continue : « Toute la religion qui nous lie, les sacremens auxquels nous participons, les prières publiques que nous chantons, le pain de bénédiction que nous offrons. » Et il recommence, et vous qui l’écoutez, je vous défie bien de ne pas vous intéresser à cette volubilité même de parole, à cette abondance de vocabulaire, à cette profusion de métaphores, à ce flot de périphrases, à ce torrent enfin de mots qui jaillissent, qui coulent et qui roulent comme d’une source intarissable. On se dit : Que va-t-il bien rencontrer encore ? et s’il arrive en effet qu’il rencontre quelque chose, une antithèse plus heureuse, une élégance plus nouvelle, une finesse plus imprévue, c’en est fait, vous cédez au charme, et son triomphe est assuré. Je pourrais aisément multiplier les exemples : je me contenterai d’un dernier que j’emprunte au sermon sur l’enfant prodigue et que l’on peut considérer comme le modèle de ses énumérations historiques. Sous la domination donc de ce vice d’impureté, dit-il, il n’est rien sur quoi l’on ne s’aveugle : « On s’aveugle sur sa fortune, et Amnon..,. on s’aveugle sur le devoir, et la femme de Putiphar.., on s’aveugle sur la reconnaissance, et David.., on s’aveugle sur les périls, et le fils du roi de Sichem.., on s’aveugle sur les bienséances, et les deux vieillards de Susanne.., on s’aveugle sur les discours publics, et Hérodias.., enfin on s’aveugle sur l’indignité même de l’objet qui nous captive, et Samson.., » On voit à plein le procédé. Je n’ai pas besoin de montrer ce qu’il laisse encore de liberté dans le choix et l’invention du détail, mais sans doute encore moins de montrer ce qu’il introduit avec lui de factice dans la composition des ensembles. En effet, nous touchons au but, et nous pouvons nous proposer de fixer la formule d’un sermon de Massillon,

Massillon compose par le dehors. Il ne s’établit pas d’abord, comme Bossuet et comme Bourdaloue, d’un coup de maître, au cœur de son sujet. Mais il investit la place, conformément aux règles de l’art, par des approches successives et des cheminemens réguliers, toujours les mêmes. Je ne veux pas le prendre à son désavantage, mais au contraire dans un de ses meilleurs sermons. Supposez donc qu’il veuille tracer un tableau de la mort du pécheur [41]. Il remarque ingénieusement que, de quelque côté que « cet infortuné tourne les yeux. » Il ne voit rien que d’accablant et de désespérant : 1° dans le passé, 2° dans le présent, 3° dans l’avenir. C’est une première division : les souvenirs de la vie passée, les souffrances du moment présent, les terreurs de la vie à venir. Le reste va suivre comme nécessairement. Arrêtons-nous aux souffrances du présent. C’est une surprise pour la plupart des hommes que l’approche de la mort, c’est une séparation, c’est un changement d’état. Deuxième division : 1° les surprises du pécheur mourant, 2° les séparations du pécheur mourant, 3° les changemens du pécheur mourant. Un peu plus outre encore ; Il pousse la subdivision et découvre bientôt qu’il y a six surprises, sept séparations et quatre changemens, soit en tout dix-sept paragraphes, de longueur à peu près égale. Ils y sont. Vous pouvez les compter. Voyons les séparations. Le pécheur mourant se sépare : 1° de ses biens, 2° de sa magnificence, 3° de ses charges et de ses honneurs, 4° de son corps, 5° de ses proches, 6° du monde, 7° de toutes les créatures. C’est une troisième division. Encore plus avant. Car, au fait, pourquoi ne subdiviserions-nous pas à leur tour ces idées de fortune et de magnificence ? Quels sont, par exemple, les témoins de la magnificence des riches de ce monde ? Ce seront : 1° l’orgueil de leurs édifices, 2° le luxe et la vanité de leurs ameublemens, 3° cet air d’opulence enfin au milieu duquels ils vivent.

Nous sommes au bout. Remontons maintenant.

Chacune de ces idées peut fournir une phrase. Une phrase donc sur les édifices, une phrase sur le luxe, une phrase sur l’air d’opulence. Trois phrases, ou quatre, qu’il n’est même plus besoin de souder, et qu’il suffit de juxtaposer, font un paragraphe. Un paragraphe donc sur les séparations d’avec les magnificences, un paragraphe sur les séparations d’avec les biens de fortune, un paragraphe sur les séparations d’avec les charges et les honneurs, et les quatre autres que l’on a vus ; total : sept paragraphes sur les séparations. Sept paragraphes sur les séparations, à leur tour, font un développement, mais déjà six paragraphes sur les surprises en faisaient un premier, et quatre paragraphes sur les changemens en vont faire un troisième. Trois développemens, mis bout à bout, feront une division du discours ; nous aurons donc une division sur les souvenirs du passé, une division sur les accablemens du présent, une division sur les terreurs de l’avenir. Il ne nous reste plus pour avoir un point de sermon, qu’a mettre en avant de ces trois divisions une phrase qui les pose, une autre phrase à la fin qui les résume, et le premier point achevé, rien de plus simple : on passe au second. Pour l’art délicat et difficile des transitions, je ne connais guère d’écrivain qui s’en soucie moins que Massillon. C’est qu’en effet, à ce degré de division, les idées, réduites à leur extrême simplicité, n’ont presque plus de points par où elles se touchent.

Et cependant, chose bizarre, ce n’est pas Massillon, c’est Bourdaloue qui passe, entre nos grands sermonnaires, pour avoir divisé, subdivisé, resubdivisé la matière de la prédication jusqu’à la réduire en poussière. Mais, sans renvoyer le lecteur à aucun des sermons de Bourdaloue, parce que l’on pourrait le renvoyer à tous les sermons de ce grand homme à peu près indifféremment, je me contenterai d’un seul mot. Il y a cette différence que les plans de Bourdaloue sont antérieurs à ses divisions ; il ne divise le sujet que pour le mettre à la portée de son auditoire ; la division n’est pour lui qu’une méthode d’exposition. Massillon au rebours. La division est pour lui, je ne dirai pas une méthode, mais la méthode unique d’invention ; s’il divise le sujet, c’est proprement pour le découvrir, il n’en voit que successivement les ressources, et ses plans ne dépendent que de ses divisions. Aussi ses plans, souvent ingénieux, sont-ils toujours en surface et jamais en profondeur. Aussi, dans un seul discours, épuise-t-il d’un coup tout ce qu’il peut tirer d’un texte. Aussi n’est-il pas capable de reprendre deux fois un même thème et de se renouveler, comme Bourdaloue, forme et fond, en se répétant. Il n’est abondant que de moyens de rhétorique, et de mots. Mais les mots, on a vu l’usage qu’il en faisait, et les moyens de rhétorique, il faut bien déclarer qu’il a su s’en servir comme personne. Et ainsi, dans un genre où d’ailleurs il.ne serait pas à souhaiter qu’il eût trop de rivaux, on peut dire qu’il est véritablement sans rival.

Maintenant, quel usage a-t-il fait de ces ressources !? Dans ces cadres tracés comme on vient de le voir, qu’a-t-il mis ? La réponse tient en deux mots : peu de doctrine et beaucoup de morale.


II. — De la morale de Massillon.

C’est encore ici ce que le XVIIIe siècle a particulièrement goûté dans Massillon. Transportez-vous par la pensée dans la chapelle royale. Du haut de cette même chaire d’où Bossuet, nourri de la substance de l’Écriture et des pères, a prêché jadis l’incompréhensibilité des mystères du christianisme avec une souveraine hardiesse, sans nulle crainte ni d’étonner, ni de fatiguer, ni d’humilier trop bas son aristocratique auditoire ; — d’où Bourdaloue, pendant trente ans, et hier encore, s’il prêchait la morale plus volontiers que le dogme, la prêchait du moins dogmatiquement, n’avançant rien qu’il ne prouvât, et ne prouvant rien que sur l’autorité de la tradition et des pères, dont il manie les textes en maître ; — voici maintenant que l’on entend descendre les leçons d’une morale, toujours chrétienne, assurément, toujours évangélique, si l’on veut, mais cependant, par son indépendance du dogme, déjà presque philosophique. Quelques ressouvenirs de la Bible, tramés avec une merveilleuse adresse dans le tissu du style, quelques citations heureuses, mais clair-semées, de l’Évangile, d’ailleurs presque pas une mention des pères ; toutes les difficultés du dogme habilement dissimulées ; toutes les circonstances des mystères ingénieusement « ramenées à l’édification des mœurs ; » les « preuves de sentiment » invoquées par-dessus les « raisons de doctrine, » et le Dieu des chrétiens devenu « l’Auteur de la Nature, » que voulez-vous bien qu’il y ait là qui. puisse effaroucher nos ombrageux philosophes du XVIIIe siècle ? Posez le dogme, vous entreprenez sur leur sens individuel, et ils se révoltent ; mais ôtez le dogme, que reste-t-il dans les prescriptions de la morale, réduite par cela seul à la généralité de l’amour du prochain et du respect de Dieu, qui puisse répugner à l’esprit même le plus jaloux de sa liberté de penser ? Mettez donc à part quelques garçons athées de l’Encyclopédie, de l’espèce du baron d’Holbach, ou de M. Naigeon, par exemple : ni Voltaire, ni d’Membert n’ont de raison de nier un « Dieu rémunérateur et vengeur, » comme dit l’un, ou, comme dit l’autre, « un Être suprême placé entre les rois oppresseurs et les peuples opprimés [42]. » Ils s’en serviraient au besoin, ne sachant guère d’instrument de règne plus utile sur les peuples, ni surtout de plus salutaire épouvantail pour la conscience des rois. Ce que d’ailleurs ils sentent admirablement, c’est qu’à mesure que l’élégant prédicateur abandonne le terrain du dogme, il vient vers eux. Hier encore, c’était un ennemi qu’il fallait combattre ; aujourd’hui c’est un neutre déjà qu’il faut circonvenir ; ce sera demain un allié qu’il faudra recruter : « Bavards prédicateurs, extravagans controversistes, tâchez de vous souvenir que votre maître n’a jamais annoncé que le sacrement était le signe visible de quelque chose d’invisible… Il a dit : « Aimez Dieu et votre prochain. » Tenez-vous-en là, misérables ergoteurs, et prêchez la morale [43]. » Massillon a prêché la morale et s’en est tenu là.

On dit, à la vérité, que cette morale est particulièrement sévère : mais je crois que l’on se trompe.

Reconnaissons en effet tout d’abord que, dans les sermons mêmes où l’on prétend retrouver ce que l’on appelle des traces ou des restes de jansénisme, — le sermon sur l’impénitence finale, par exemple, deux ou trois autres encore, et le fameux sermon sur le petit nombre des élus, — si Massillon enfle la voix, cependant il ne peut pas dépouiller la nature de son éloquence, et cette éloquence harmonieuse communique, elle seule, à sa morale je ne sais quoi qui caresse l’oreille plus qu’il n’émeut le cœur, qui distrait l’esprit plus qu’il ne l’enseigne, qui continue de plaire enfin plus qu’il n’effraie. Rébus atrocibus verba etiam ipso auditu aspera conveniunt. Massillon semble avoir oublié cette leçon de rhétorique. C’est en vain qu’il tonne, et il y a plaisir à être damné par un homme qui parle si bien. Il le sent, il le sait, il prévoit que nous en rabattrons, et c’est pourquoi justement il a l’air quelquefois, mais l’air seulement, de frapper si fort. S’il fallait prendre, en effet, à la lettre ceux d’entre ses sermons qu’on signale comme les plus sévères, ils ne seraient pas sévères, ils seraient imprudens, fanatiques et coupables.

Examinons, si vous le voulez, le sermon sur le mauvais riche. Vous savez la parabole de l’Évangile : a-t-on eu tort de dire qu’il s’en dégageait une vague odeur de communisme ? Bourdaloue, plusieurs fois, a prêché sur le même sujet. Voici quelques-unes de ses paroles : « Un pauvre glorifié dans le ciel et un riche enseveli dans l’enfer, n’est-ce pas, dit saint Augustin, un partage bien surprenant, qui pourrait désespérer les riches et enfler les pauvres ? Mais non : riches et pauvres, n’en tirez pas absolument cette conséquence ; s’il y a des riches dans l’enfer, on y verra pareillement des pauvres, et tous les riches n’en seront pas exclus [44]. » Et de là, passant à l’application : « Il est difficile, continue-t-il, qu’un riche entre dans le royaume du ciel. Or d’où peut venir cette extrême difficulté ?… De ce que la raison la plus générale comme la plus naturelle pourquoi les hommes sont injustes, superbes, sensuels, c’est qu’ils sont riches ou qu’ils ont la passion de l’être. » Rien de plus chrétien, mais rien de plus humain, ni rien de plus solide. J’entendrai tout maintenant, j’accepterai tout du prédicateur qui m’a su présenter ainsi son sujet. Massillon s’y prend d’autre sorte. Il ne va pas recourir à saint Augustin, non plus qu’à tout autre Père. Il ne met son sermon que sous la seule autorité de l’Écriture ; il ne sent pas, à ce qu’on dirait, qu’il puisse y avoir un danger dans sa parabole ; ou plutôt la preuve qu’il ne le sent pas, c’est qu’il y donne. Il prend son texte et le développe, comme à son ordinaire, par énumération. Homo quidam erat dives. Voilà le premier crime du riche et le premier signe de sa réprobation. Il était riche. « Il était né heureux. » Et il insiste. On ne nous dit pas dans l’Évangile que ce riche eût mal acquis son bien, par des moyens injustes, ni même qu’il l’eût recueilli comme « une succession d’iniquité. » Il était vêtu — non pas même superbement — mais de pourpre et de lin ; d’ailleurs on ne nous dit pas qu’il « passât en cela les bornes de son rang et de sa naissance. » Il se traitait bien ; mais on ne nous dit pas qu’il allât dans aucun excès ni seulement qu’il manquât « à l’observance des jeûnes ; » mieux que cela : puisqu’il semble que ce fût un « observateur fidèle des traditions de ses pères. » Enfin, s’il faut achever le détail de son crime, « il ne se servait pas de ses biens pour corrompre l’innocence ; le lit de son prochain était pour lui inviolable, la réputation d’autrui ne l’avait jamais trouvé envieux ni mordant ;… c’était un homme menant une vie douce et tranquille, essentiel sur la probité, réglé dans ses mœurs, vivant sans reproche. » Et c’est pour cela qu’il fut enseveli dans l’enfer ! Je dis qu’il oublie tout simplement que, pour vouloir trop prouver, c’est comme si l’on ne prouvait rien, que passer le but, c’est une manière de le manquer, et qu’encore un pas, il va perdre la confiance de son auditoire. « Vous avez entendu parler de Judas, mon cher auditeur, le nom de ce traître n’est jamais venu frapper vos oreilles qu’avec de nouvelles horreurs, mais votre rechute après les gémissemens de la pénitence me paraît bien plus noire [45]. » Non ! je ne l’en crois pas. Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés. Ce prédicateur surfait la morale, et il faut contrôler ses leçons. Oui ! quand il me dit qu’il y a dans les maximes de l’Évangile « une noblesse et élévation où les cœurs vils et rampans ne sauraient atteindre, » je consens encore à le suivre jusque-là ; mais quand il ajoute aussitôt « que la religion qui fait les grandes âmes ne paraît faite que pour elles [46], » je prends un commencement d’inquiétude et je sens, qu’il se jette hors de la mesure. Entre les « cœurs vils et rampans » d’une part, et les « grandes âmes » de l’autre, que va-devenir cette humanité moyenne pour qui, précisément, la religion est un frein, ou un secours, ou une consolation, ou une espérance ? Ailleurs encore, quand il s’adresse aux grands pour leur dire : « Un seul de vos crimes entraîne plus de malheurs qu’une vie entière d’iniquités dans une âme obscure et vulgaire [47] ; » si je lui donne raison, quoique déjà je comprenne mal ce que c’est aux yeux d’un chrétien qu’âne « âme obscure et vulgaire, » je me révolte dès qu’il ajoute ; « Et ce crime a, devant Dieu, des suites plus étendues et plus terribles. » Devant Dieu ? des suites plus étendues et plus terribles ? Quelle langue parle-t-on ici ? O rhéteur, emporté par les mouvemens de votre rhétorique, dites-moi quelle compensation, quelle excuse, quelle atténuation il peut y avoir au regard d’un Dieu de justice pour « une vie entière d’iniquités, » quelle que soit l’âme obscure ou distinguée qui l’ait vécue ? Mais s’il y a dans une telle vie de quoi épuiser le châtiment éternel, que voulez-vous me faire entendre « avec vos suites plus étendues et plus terribles ? » Et comment ne vous apercevez-vous pas que vous commettez ici l’inaltérable impartialité de la justice divine dans les évaluations relatives de la justice des hommes ? Remarquez bien que ce n’est pas ma raison qui s’indigne ou qui refuse de s’humilier. Non ! mais il s’agit de la conduite même de la vie chrétienne, et je sens que la main qui prétend me guider n’est pas sûre. Suis-je le seul à le sentir ? Non encore ! puisqu’enfin tantôt c’est l’un qui m’avertit que la théologie de Massillon n’est pas très exacte [48], et tantôt c’est l’autre qui m’apprend que des évêques interdisent à leurs fidèles une lecture trop assidue de Massillon [49].

Et c’est là ce qu’il y a de grave. Car dirai-je, avec M. Nisard, qu’il essaie de reprendre, par la sévérité de sa morale, ce qu’il fait de concessions à l’indifférence, en évitant de prêcher le dogme ? Non pas ; mais, avec bien plus de vraisemblance, que sa morale elle-même est flottante et sa prédication visiblement inspirée des circonstances plutôt que d’aucun principe fixe de doctrine !

Lisez-le d’un peu près. Cette grande sévérité, dont on apporte si souvent les exemples, ne l’empêche pas, après tout, d’avoir quelquefois de singulières complaisances pour le monde. Il entend surtout admirablement l’art délicat des compensations. Vous l’avez vu traiter de bien haut tout à l’heure les riches de ce monde. Il ne leur est pas toujours aussi farouche. On le verra. Pareillement, il s’émancipe avec la liberté d’un prédicateur chrétien sur les vices et les vertus : des grands, mais comme il sait racheter ses hardiesses en allant flatter leur orgueil dans ce qu’il a de plus superbe et de plus délicat. « Le peuple, leur dira-t-il, livré en naissant à un naturel brute et inculte, ne trouve en lui, pour les devoirs sublimes de la foi, que la pesanteur et la bassesse d’une nature laissée à elle-même, il ne sent rien au-dessus de ce qu’il est ; né dans les sens et dans la boue, il s’élève difficilement au-dessus de lui-même. » Quels mots ! ô Massillon ! dans la bouche d’un prêtre du Dieu qui naquit dans une crèche ! Sans doute, c’est ici que Voltaire, en vous lisant, tressaillait d’aise ! Car a-t-il parlé nulle part de la « canaille » en termes plus méprisans ? ou nulle part a-t-il parlé des grands comme vous l’ailez faire ? « Une haute naissance nous prépare, pour ainsi dire, aux sentimens nobles et héroïques qu’exige la foi ; un sang plus pur s’élève plus aisément ; il en doit moins coûter de vaincre leurs passions à ceux qui sont nés pour remporter des victoires [50]. » Vous tombiez tout à l’heure dans l’exagération de la menace, vous tombez dans l’exagération de la flatterie, maintenant, et nous voilà déjà bien loin, en deux pas, du sermon sur le Mauvais Riche.

On trouvera peut-être plus curieux de voir la rigidité de Massillon fléchir dans un autre sens encore et ses imprudences prendre un autre cours dans ce joli Panégyrique de sainte Madeleine, si joli, c’est-à-dire d’un style si mondain, si profane, que Voltaire, Voltaire lui-même, en a rougi pour Massillon ! Massillon, encore ici, construit son sermon comme le sermon sur le mauvais riche. Il prend son texte : Mulier erat in civitate peccatrix : et le développe par l’énumération de toutes les circonstances que l’Évangile s’est abstenu de spécifier. Une pécheresse ! voilà l’idée qu’il va, pour ainsi dire, vider de tout ce qu’elle peut contenir. Il parcourt donc de point en point l’histoire de Madeleine telle à peu près, il faut bien le dire, qu’il lui plaît de la composer. Ici, ce sont les aventures de « ce cœur facile que blessaient les premières impressions ; » ailleurs, c’est l’anatomie de « ce cœur habile et ingénieux à trouver les moyens pour arriver à sa fin ; » plus loin, c’est la peinture de « ce cœur ardent où les passions ne savaient pas même garder de mesure. » Et tandis que tous les autres prédicateurs s’efforcent d’ôter à Madeleine le vivant caractère d’une figure historique pour la réduire, dès le début du discours, à n’être que le modèle, et le symbole, ou même l’allégorie de la pénitence, lui s’efforce, au contraire, de préciser les traits, d’animer la personne, de lui donner une voix, un corps et des sens. On n’est pas plus imprudent, à meilleure intention. Là-dessus je ne sais quel auteur de l’un de ces grossiers et honteux romans qui couraient au XVIIIe siècle, — il devait sortir de l’officine holbachienne, — s’avisa d’alléguer pour justification de ses impiétés un passage de ce panégyrique. C’est alors que Voltaire prit la défense de Massillon : « J’ai cherché ce passage dans les sermons de Massillon, écrivit-il. Il n’est pas certainement dans l’édition que j’ai. J’ose même dire plus : il n’est pas de son style [51]. » Il est probable que Voltaire mentait, comme à son ordinaire, car dans les éditions subreptices aussi bien que dans l’édition authentique donnée par le père Joseph Massillon, neveu du prédicateur, en 1745, le passage est au long, sauf quelques corrections insignifiantes. Il va sans dire qu’il n’a pas la portée que lui prête l’auteur du roman. Mais en est-il moins curieux de voir Voltaire si jaloux de la gloire de Massillon qu’il mente pour la soutenir, et sciemment, et contre un écrivailleur d’impiétés [52] ?

Toutes ces fluctuations, et l’on pourrait dire toutes ces contradictions de la morale de Massillon, d’où viennent-elles ? Uniquement de l’abandon qu’il a cru devoir faire à l’esprit de son siècle de la prédication du dogme.

Il ne nous appartient ni d’approfondir ni d’effleurer seulement la question des rapports de la morale avec le dogme. Contentons-nous d’observer, en premier lieu, qu’il n’y a pas de système de morale qui ne soit dans la dépendance entière de quelque métaphysique. Nul, pas même Aristippe, n’a pu formuler une doctrine des mœurs, ni proposer aux hommes une règle de conduite, qui ne procédât d’une certaine idée qu’il se faisait de la nature et de la fin de l’homme. On ne peut même pas nous dire : « Agis en toute circonstance, ou selon l’on intérêt, ou selon l’on plaisir, » que ce conseil n’implique une certaine façon déterminée de concevoir la vie, et le sens, et le but de la vie.

Ajoutons, en second lieu, que la question des rapports de la morale avec le dogme religieux, quel qu’il soit, n’est pas tout à fait la même que la question des rapports de la morale avec la métaphysique. En effet, il s’insinue dans les rapports du dogme avec la morale un élément historique ou traditionnel qui vient compliquer singulièrement le problème. Croyez-vous, que pour déterminer exactement les rapports du dogme de l’incarnation avec les applications à la doctrine des mœurs que l’enseignement de l’église en déduit, il suffise de connaître dans l’ordre spéculatif les points précis par où ce dogme pénètre la morale ? Mais il faut savoir encore de quelles nuances successives la définition même du dogme s’est surchargée selon que l’église a dû défendre l’immutabilité du sens orthodoxe contre l’hérésie d’un Arius, ou d’un Nestorius, ou d’un Eutychès. Les bons plaisans, comme d’Alembert, peuvent bien dire ici : « Vous savez que le consubstantiel est le grand mot, l’homoousios du concile de Nicée, à la place duquel les ariens voulaient l’homoiousios. Ils étaient hérétiques pour ne s’écarter de la foi que d’un iota. O miseras hominum mentes ! » L’heureuse invention que d’Alembert a trouvée là ! Comme si par hasard, à ce compte, un honnête homme aussi différait d’un malhonnête homme autrement que d’une syllabe, ou le juste encore de l’injuste, ou la loyauté de la déloyauté ? Mais quiconque voudra bien prendre la peine de réfléchir accordera sans hésiter que la morale à déduire ne sera pas tout à fait la même selon que Jésus-Christ ne sera qu’un homme, ou qu’il ne sera qu’un Dieu, ou qu’il sera l’homme-Dieu. S’il n’est qu’un homme, il devient impossible de tirer de son appauvrissement et de son anéantissement, comme disent les orateurs chrétiens, la leçon d’humilité qu’on en tire, et c’est l’orgueil qui devient une vertu ; s’il n’est qu’un Dieu, il devient impossible de nous le proposer en exemple et de le donner en imitation quotidienne à notre faiblesse : il n’y a donc plus de morale chrétienne, ou il faut qu’il soit l’homme-Dieu.

Disons enfin, en troisième lieu, que toute religion positive, de quelque nom qu’on l’appelle, — judaïque, mahométane, protestante ou bouddhiste, — comporte des observances, des « œuvres, » comme on les appelle, inhérentes au dogme, et qui tombent au rang de pratiques superstitieuses, machinales, dangereuses même parfois, dès que le dogme n’est plus là pour les soutenir en quelque sorte, et pour les maintenir dans le sens de leur institution.

Or, c’est précisément tout cela que l’on chercherait en vain dans les sermons de Massillon. Que sa prédication soit rigoureusement conforme à la saine doctrine de l’église, je n’ai garde d’y contredire ; je dis seulement que Massillon ne se préoccupe guère de me démontrer cette conformité. Moraliste, il eut pu prêcher dans l’école d’Athènes aussi bien que dans la chapelle de Versailles. Et encore ses leçons y eussent-elles paru bien faibles de doctrine. Voyez-le par exemple aborder la difficile matière de la Vérité de la religion. Non-seulement il ne va pas exiger d’abord, comme Bossuet, l’entière sujétion de la raison, mais encore il va compromettre la solidité des argumens au nom desquels Bossuet exigeait cette sujétion même. « Hommes doctes et curieux, s’écriait Bossuet avec son impétueuse familiarité, pour Dieu ! ne pensez pas être les seuls hommes, et que toute la sagesse soit dans votre esprit… Vous qui voulez pénétrer les secrets de Dieu ! çà, paraissez, venez en présence, développez-nous les énigmes de la nature, choisissez ou ce qui est loin, ou ce qui est près, ou ce qui est à vos pieds, ou ce qui est bien haut suspendu sur vos têtes ! Quoi ! partout votre raison demeure arrêtée ! partout, ou elle gauchît, ou elle s’égare, ou elle succombe. » Remarquez comme il s’abstient de provoquer l’incrédule à la solution d’aucune difficulté particulière ! C’est qu’il sait bien, que toute la force de sa preuve est ailleurs que dans l’impuissance actuelle où sont les hommes d’un siècle de décider une question pendante. Elle est uniquement dans cette constatation qu’il y a des bornes à la raison des hommes, et que, si ces bornes reculent à mesure de l’avancement de la science, il est certain qu’elles, ne cesseront jamais d’être. Il faut vivre pourtant, et c’est du principe même de la conduite qu’il s’agit : « Il faut donc nécessairement en croire quelqu’un. » Massillon reprend cette argumentation, mais comment la reprend-il ? « Levez les yeux, ô homme ! considérez ces grands corps de lumière qui sont suspendus sur votre tête et qui nagent, pour ainsi dire, dans les espaces où votre raison se confond… Comprenez, si vous le pouvez, leur nature, leur usage, leurs propriétés, leurs situations, leurs distances, leurs apparitions, l’égalité ou l’inégalité de leurs mouvemens… » Et plus loin : « Descendez sur la terre, et dites-nous, si vous le savez, qui tient les vents dans les lieux où ils sont enfermés… Expliquez-nous les effets surprenans des plantes, des métaux, des élémens… Démêlez, si vous le pouvez, l’artifice infini qui entre dans la formation des insectes qui rampent à nos yeux. » A quoi bon poursuivre ? Mais comment voulez-vous que nos philosophes n’estiment pas ce prédicateur pardessus, tous les autres ? Car enfin, n’est-ce pas plaisir pour eux que de le voir avec cette maladresse naïve mettre la vérité de sa religion à la merci d’une découverte astronomique, ou d’une conjecture de la météorologie ? Eh ! que leur répondra-t-il s’ils lui expliquent un jour « l’artifice infini qui entre dans la formation des insectes ? » ou « l’inégalité des mouvemens des planètes ? » de quel côté se tournera-t-il ? et sur quel nouveau problème repliera-t-il ses argumens ?

Sa faiblesse ici, comme ailleurs, c’est d’abonder dans son sens individuel et de prêcher, à vrai dire, dans le voisinage de’ la tradition et du dogme. Il peut être touchant, il n’est pas instructif ; ses sermons sont « de beaux raisonnemens sur la religion » dans lesquels on a vu qu’il entrait beaucoup de rhétorique. Ils ne sont pas « ; la religion même [53]. » Et c’est justement pourquoi sa morale, si souvent, à mesure qu’elle rétrécit la part du dogme « dilate, comme on dit, les voies du ciel [54]. » Il ne sert à rien, là contre, d’apporter des exemples de rudesse, de rigorisme et de sévérité. Les philosophes du XVIIIe siècle ne s’y sont pas trompés. Ils ont admirablement compris que cette grande rigueur n’était qu’une apparence, et qu’au fond la morale de Massillon était plus facile que celle de Bossuet ou de Bourdaloue. On a vu ce qu’en pensaient Voltaire et d’Alembert. Thomas encore, dans son Essai sur les éloges, lui reconnaît le mérite « d’avoir su peindre les vertus avec tant de charmes et tracer d’une manière si touchante le code de la bienfaisance et de l’humanité pour les grands. » Direz-vous que Thomas ne parle que du Petit Carême ? Mais Laharpe, dans une appréciation de l’œuvre entière de Massillon, déclare que, si jamais prédicateur « a tempéré ce que l’Évangile a d’austère par ce que la pratique des vertus a de plus attrayant, » c’est l’évêque de Clermont.

Et Laharpe a raison. Ce qui caractérise en effet la prédication morale de Massillon, c’est bien une manière aimable et persuasive d’intéresser à la pratique des vertus chrétiennes notre naturel désir d’être heureux dès ce bas monde. Et pour employer ici l’une de ses plus ingénieuses expressions, je dirais volontiers que sa méthode est de « châtier les délices du crime avec celles de la vertu [55]. » Supposez qu’il s’agisse de prêcher pour la Toussaint. Bossuet, partant de cette idée que notre félicité mortelle manque toujours par quel qu’endroit, nous montrera dans une autre vie : — 1° notre désir de connaître enfin satisfait, 2° nos souffrances terminées, 3° notre désir d’être heureux à jamais comblé. Je ne parle pas de Bourdaloue, qui nous a laissé quatre sermons pour cette même fête, et dont chacun est un pur chef d’œuvre d’invention oratoire. Et Massillon ? Massillon prend un texte : Beati qui lugent, mais il ne l’a pas plus tôt prononcé qu’il l’abandonne, et qu’il prêche en quelque sorte à côté, pour établir dans son premier point « que les justes ne sont pas aussi malheureux que le monde s’imagine, » et dans son second point « non-seulement qu’ils ne sont pas malheureux, mais qu’ils sont les seuls heureux de la terre. »

Je ne sais pourquoi l’on a comme affecté de ne pas apercevoir, dans les sermons de Massillon, tant et de si curieux passages qui rabattent singulièrement de ce que l’on continue d’appeler sa sévérité. Savez-vous comment il nous conjure de pratiquer fidèlement la loi du jeûne ? C’est qu’entre autres raisons, si nous jeûnons, l’appétit nous rendra tantôt notre repas meilleur. Loin de prendre la nourriture comme un soulagement nécessaire accordé enfin à la longueur de l’abstinence, on y porte encore un corps tout plein des fumées de la nuit » ; il pouvait s’arrêter là, mais il ne sait pas s’arrêter, et il ajoute : « et on n’y trouve pas même le goût que le seul plaisir aurait souhaité pour se satisfaire [56]. » L’observation est juste : je demande seulement si c’en est le lieu, dans la chaire chrétienne, et si c’en est le temps, un mercredi des Cendres ? Ailleurs, voici l’argument dont il se servira pour stimuler les fidèles à l’aumône [57] : « C’est une vérité confirmée par l’expérience de tous les siècles : on voit tous les jours prospérer les familles charitables ; une providence attentive préside à leurs affaires ; et où les autres se ruinent, elles s’enrichissent. » A cet argument il s’avise d’en ajouter un autre plus curieux : c’est que, quand on fait des donations à l’église, l’église, qui a de l’ordre, en conserve les actes, de sorte que dans les polyptyques ou cartulaires, et autres pièces comptables, les familles sont assurées d’y retrouver les preuves de l’antiquité de leur noblesse et les titres de leur généalogie. Je cite le passage : « Car je vous prie, mes frères, qui a conservé à la postérité la descendance de tant de noms illustres que nous respectons aujourd’hui, si ce n’est les libéralités que leurs ancêtres firent autrefois à nos églises ? C’est dans les actes de ces pieuses donations, dont nos temples ont été dépositaires, et que la reconnaissance seule de l’église, et non la vanité des fondateurs, a conservés qu’on va chercher tous les jours les plus anciens monumens et les plus assurés de leur antiquité. »

Sont-ce là des traits qui lui échappent ? Ils lui échapperaient au moins bien souvent. Il est en effet bien peu de sermons où l’on ne rencontre quelques traits de ce genre. S’il parle d’un sujet que traitaient souvent les prédicateurs du XVIIe siècle, à savoir la restitution des biens malhonnêtement acquis : « Vous craignez ainsi, dira-t-il, d’informer le public de vos injustices secrètes, mais au contraire… bien loin que les démarches de votre repentir missent votre réputation en danger, il ne vous reste plus que cette voie pour recouvrer celle que vous avez perdue [58]. » Bossuet parlait un autre langage : « Entendrai-je encore ces lâches paroles ? Ah ! si je quitte ce métier infâme, ces affaires dangereuses dont vous me parlez, je n’aurai plus de quoi vivre. Écoutez Tertullien qui, vous répond : « Eh ! quoi donc, mon ami, est-il nécessaire que tu vives [59] ? » Dans un autre sermon, reprenant contre les libertins le célèbre et dangereux argument de Pascal : « Que risque l’impie en croyant ? » De rencontrer peut-être une éternité de bonheur, répondait Pascal, et d’être après cela, fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère, ami véritable. Toutes vertus, comme vous voyez, dont nous paierions l’observance, presque toujours, du sacrifice ou de nos intérêts ou de nos plaisirs. Mais, en plus, ajoute Massillon : « de modérer des passions qui auraient fait le malheur de toute votre vie ; » de vous abstenir « des excès qui vous eussent préparé une fortune religieuse ou une fortune dérangée ; » de sacrifier enfin « quelques plaisirs qui vous auraient bientôt lassé par le dégoût qui les suit [60]. » C’est-à-dire, en bon français, de vous préparer une éternité de bonheur par une vie parfaitement calme elle-même, parfaitement douce, parfaitement heureuse.

A Dieu ne plaise, en vérité, que nous incriminions cette morale, ou que nous affections un seul instant une telle hypocrisie que de la regarder comme insuffisante pour l’usage de la vie ! Ce n’est pas là ce que nous voulons dire. La plus exacte probité, la vertu même s’en accommoderaient, et si chacun de nous pouvait prendre seulement sur soi de sacrifier ses passions à l’intérêt de son repos, beaucoup de choses, qui depuis qu’il y a des hommes en ce monde vont assez mal, iraient mieux, très certainement. Mais comment nous défendrions-nous de comparer cette manière philosophique de Massillon à la manière dialectique de Bourdaloue et à la manière dogmatique de Bossuet ? Et par là se trouvent conciliées, je crois, les deux opinions contradictoires : l’une qui fut, comme on a vu, l’opinion du XVIIIe siècle, où tous les philosophes à l’envi célébrèrent la « tolérance » de Massillon ; l’autre, qui s’est accréditée, de notre temps, où tous les critiques, presque sans exception, ont parlé delà « rigidité » de l’évêque de Clermont.

Sainte-Beuve avait proposé de distinguer deux parts dans la carrière de Massillon, la première toute à la ferveur, la seconde, au contraire, toute à la politesse, au monde, et, comme il dit, « aux divertissemens honnêtes. » Otons ce que les expressions malignes dont se sert Sainte-Beuve insinuent au-delà de l’exacte vérité, : la distinction semblera d’autant plus juste que ce fut dans les dernières années de son épiscopat que Massillon, dans : sa maison de Beauregard, mit la dernière main à ses Sermons. Or, il suffît de comparer ceux qui déjà figuraient dans l’édition de 1705 pour voir qu’il les a remaniés dans le sens de la recherche de l’expression, de la richesse de l’image et de la beauté de l’harmonie. Ne peut-on pas supposer que c’est alors aussi qu’il aura tempéré par les adoucissemens que l’on vient de voir la première verdeur de sa prédication janséniste ? Il nous restera cependant permis de croire que, s’il y a quelque traces d’incertitude et parfois d’hésitation dans la morale de Massillon, c’est surtout qu’il a voulu prêcher un peu trop d’après lui-même. En ce sens, il ne serait pas le dernier des grands sermonnaires du XVIIIe siècle, il serait plutôt le premier des prédicateurs du XVIIIe ; le premier dans l’ordre des dates, le seul par le talent. Forme et fond, ses qualités sont donc, comme ses défauts, les défauts et les qualités de son temps.

C’est ce qu’il faut achever de montrer en faisant voir que ni toute la sincérité de sa foi ni toute l’expérience de son ministère ne l’ont empêché d’incliner vers la grande erreur du XVIIIe siècle.


III. — De la philosophie de Massillon.

Auriez-vous peut-être relu les Aventures de Télémaque depuis le temps où, dans vos premières classes, vous appreniez par cœur le roman de M. de Cambrai ? Il y serpente sous une profusion de maximes morales je ne sais quelle veine de sensibilité qui deviendra plus tard la sensiblerie du XVIIIe siècle. Je reconnais cette même veine dans la plupart des sermons de Massillon. Massillon est un prédicateur sensible. Il a, comme Fénelon, des attendrissemens soudains, des larmes subites, et des sanglots inattendus. Faute de pouvoir forcer les convictions, il tâche à séduire les cœurs. Je dis bien séduire, et non pas seulement persuader. Convaincre, c’est, comme dit Bossuet, « ou rendre humble ou renverser invinciblement la raison. » Persuader, c’est intéresser les passions des hommes à trouver bonnes et solides les raisons qu’on leur propose. Mais séduire, c’est conquérir à sa personne ceux-là mêmes dont on n’a pu ni remuer assez profondément les passions ni soumettre l’intelligence. C’était, comme on sait, le triomphe de Fénelon. Tous les témoignages s’accordent à reconnaître que c’était aussi celui de Massillon. « Sa présence, dit un contemporain, persuade ce qu’il va dire. » Il est touchant. On trouve dans ses Sermons quelques remarquables exemples de ce que l’on pourrait appeler l’intervention de l’homme dans la leçon du prédicateur. « O vous qui m’écoutez et que ce discours regarde, rentrez en vous-mêmes. » Il semble que la voix du prédicateur qui veut gagner des âmes vibre encore dans ces sortes d’exclamations. Ou encore : « Grand Dieu ! pourquoi mon âme ne vous serait-elle donc pas soumise ? Tant que j’ai voulu être moi-même l’arbitre de ma destinée, je me suis confondu dans mes propres projets. » Il a fréquemment de ces prières, et qu’il place toujours avec un art consommé, dans le moment précis ou, comme sur un champ de bataille, il ne faut plus qu’un dernier effort pour assurer la victoire.

Il n’y a rien de plus légitime, et de ne voir là qu’un moyen de rhéteur, ce serait faire gratuitement injure à la mémoire de Massillon. « Il avait vraiment un cœur qui éprouvait le plaisir d’aimer ses semblables, et sa sensibilité vive et profonde avait besoin de se répandre [61]. » Et de tels passages, qu’on retrouve dans presque tous les sermons de Massillon, sentent si peu l’artifice qu’au contraire ils viennent souvent comme à la traverse du développement et sous le rhéteur nous découvrent l’homme. Puisque donc, selon le mot de Pascal, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas toujours, nous ne disputerons pas plus à Massillon les droits de sa sensibilité sur le cœur que nous ne lui avons disputé les droits réels et non moins légitimes de sa pénétration d’analyse sur l’esprit, ou encore sur l’oreille de son harmonie d’élocution. Seulement il ne faudrait pas croire qu’il eût adouci le premier par l’onction de sa sensibilité les sévérités de l’Évangile. Ce même cœur compatissant à l’humaine faiblesse, Bossuet, et même Bourdaloue, l’avaient eu. La question revient donc toujours. Que pouvait-il y avoir dans « le cœur » de Massillon qui lui valût de la part du sec d’Alembert et des philosophes du XVIIIe siècle des éloges si particuliers ?

Ouvrez le Dictionnaire philosophique, vous allez le savoir : « De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, — déclamations ici ce sont sermons, — il y en trois ou quatre tout au plus, composées par un Gaulois nommé Massillon, qu’un honnête homme peut lire sans dégoût ; mais dans tous ces discours, à peine en trouverez-vous deux où l’orateur ose dire quelques mots contre ce fléau et ce crime de la guerre, qui contient tous les fléaux et tous les crimes [62]. » En effet, tandis que Bossuet et Bourdaloue n’ont jamais touché de la guerre quelques mots qu’en passant ; Massillon, deux ou trois fois, — Voltaire a bien compté, — s’est assez complaisamment étendu sur les maux qu’entraîne la guerre à sa suite. Dans la fameuse prosopopée d’abord de l’Oraison funèbre de Louis XIV : « Monumens superbes élevés sur nos places publiques pour immortaliser le souvenir de nos victoires, que rappellerez-vous un jour à nos neveux [63] ? » Et plus tard, dans son Petit Carême : « Sire, regardez toujours la guerre comme le plus grand fléau dont Dieu puisse affliger un empire… et n’oubliez jamais que, dans les guerres les plus justes, les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour un état que les plus grandes défaites [64]. » A ce dernier trait, vous reconnaissez les formes d’exagération qui lui sont ordinaires. Il passe la mesure. Car enfin est-il permis de dire que Lens et Rocroi traînent autant de calamités après elles que Ramillies et Malplaquet ? Cela d’ailleurs n’avait pas jadis empêché le jeune prêtre de l’Oratoire de prononcer un fort beau discours pour la bénédiction des drapeaux du régiment de Catinat. Il n’y a pas là d’inconséquence. Assurément Bossuet parle plus juste quand il nous dit de son style fort et ferme « qu’il n’y a que les faux dévots qui croient les armes défendues aux chrétiens. » Mais enfin Massillon n’est coupable ici, comme trop souvent, que d’un excès de rhétorique. Voici cependant le malheur, et l’observation me semble vraie de Massillon dans la même mesure à peu près que Fénelon, c’est que, quand la rhétorique et la sensibilité s’allient, on voit naître l’esprit d’utopie.

C’est le secret de la popularité de l’évêque de Clermont et de l’archevêque de Cambrai parmi les encyclopédistes. Ce sont deux grands hommes, et ce sont deux prêtres. Mais en vain ont-ils cette redoutable connaissance de l’humaine perversité que doit donner l’expérience du confessionnal et de la direction des consciences à des gens tels qu’ils sont l’un et l’autre. Leur sensibilité les entraîne, et je ne vois pas qu’ils aient jamais fait ni l’un ni l’autre aucun effort pour se raidir et résister contre cet entraînement. Ils rêvent donc l’un et l’autre d’un âge d’or à venir, et dans le Petit Carême de l’un comme dans le Télémaque de l’autre, deux livres que l’on associe presque involontairement et dont les titres viennent ensemble sous la plume presque sans qu’on y songe, on voit flotter je ne sais quelles visions riantes, quels généreux espoirs, mais aussi quelles étranges chimères. Certes, il n’y a pas grand mal à ce qu’Idoménée promène Mentor dans les campagnes de Salente et que, de projets en projets, ils se forgent ensemble une félicité qui les fait pleurer de tendresse. Il n’y a pas non plus grand mal à ce que Massillon nous dépeigne le bonheur des justes sous les couleurs de l’idylle champêtre : « Les saintes familiarités et les jeux chastes et pudiques d’Isaac et de Rébecca dans la cour du roi de Gérare suffisaient à ces âmes pures et fidèles ; c’était un plaisir assez vif pour David de chanter sur la lyre des louanges du Seigneur ou de danser avec le reste de son peuple autour de l’arche sainte ; les festins d’hospitalité faisaient les fêtes les plus agréables des premiers patriarches, et la brebis la plus grasse suffisait pour les délices de ces tables innocentes [65]. » Il n’y a pas grand mal, mais il y a bien de la naïveté. La cour de France n’est pas la cour du roi de Gérare. Il y a bien du mensonge poétique aussi. De danser avec son peuple autour de l’arche sainte, ce n’a pas toujours été pour David « un plaisir assez vif. »

Ce qui est plus grave, comme pouvant avoir des conséquences plus graves, c’est peut-être de présenter aux yeux d’un jeune roi les leçons de la piété monacale comme de vives images de la réalité : « Non, Sire, un prince qui craint Dieu n’a plus rien à craindre des hommes. Sa gloire toute seule aurait pu faire des envieux, sa piété rendra sa gloire même respectable ; ses entreprises auraient trouvé des censeurs, sa piété sera l’apologie de sa conduite ; ses prospérités auraient excité la défiance et la jalousie de ses voisins, il en deviendra par sa piété l’image et l’arbitre [66]. » On dira peut-être que les enseignemens du prédicateur ne paraissent pas avoir eu beaucoup de prise sur l’indolent, voluptueux et sceptique Louis XV ? Oserai-je répondre que je ne sais s’il ne faudrait pas s’en féliciter ? De pareils enseignemens, jadis, avaient fait du père, le duc de Bourgogne, le prince dévot que l’on sait, capable au besoin, et pour le plus grand désespoir de Fénelon, il est vrai, de risquer pieusement la perte de dix batailles plutôt que de « loger dans un couvent de filles. » Et, quoi qu’on ait pu dire depuis de ce prince enlevé prématurément, je n’oserais encore affirmer si ce fut un malheur pour la France que de n’avoir pas connu le règne de l’élève de Fénelon. De pareils enseignemens encore devaient faire, plus tard, du fils, — le dauphin, père de Louis XVI, — ce personnage dont on voit passer de loin en loin, dans les coulisses de l’histoire, la figure honnête, pieuse et légèrement niaise. « Quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille, et ses enfans comme ses sujets [67] ! » Sans contredit, quoiqu’encore il soit plus sage de croire que « l’intérêt mutuel des souverains et des peuples fait les bornes naturelles de la souveraineté [68]. » Car le fait est, comme Sainte-Beuve a soin de le remarquer en citant quelques-uns de ces endroits du Petit Carême, le fait est qu’il en a toujours coûté cher aux souverains naïfs qui se sont avisés d’affecter « la gloire pure et touchante de régner sur les cœurs. » Et l’on a rarement vu que les peuples « leur aient dressé des trônes dans leur cœur, » mais bien quelquefois des échafauds sur une place publique.

Voilà, je pense, à n’en pas douter, ce que les hommes du XVIIIe siècle goûtaient dans le Petit Carême et plus généralement dans l’éloquence de Massillon. Le rêve généreux de Fénelon et de Massillon, ç’allait être le rêve du XVIIIe siècle : l’histoire de l’humanité se déroulant comme une longue pastorale à travers les siècles futurs, des rois sensibles et des peuples reconnaissans, « une aimable domination sur le trône [69], » la joie partout et partout l’abondance, « des bergers et des laboureurs célébrant Heurs hyménées, » que sais-je encore ? demandez au marquis de Condorcet, et rien enfin d’oublié dans le tableau que l’homme tel qu’il est, avec le vice originel de sa nature.

Car Massillon, après tout cela, ne pouvait manquer de donner dans la grande erreur du siècle. Prêtre et prêtre de l’Oratoire, élevé par conséquent dans la tradition du pur jansénisme, est-ce un si grand honneur pour lui de s’en être écarté ? Je l’ignore, mais ce que je constate, c’est qu’il s’en est écarté. On a vu comme il parlait des grands, « de cette garde d’honneur et de gloire dont la nature toute seule avait environné leur âme [70]. » Il ira plus loin encore, et ne craindra pas de nous montrer le vice venant corrompre la bonté de la nature : « Vous aviez reçu en naissant une âme si pudique. .. vous étiez né doux, égal, accessible…, vous aviez eu pour partage un cœur doux et sensible [71]. » Ce sont les mots que nous soulignons qui sont caractéristiques. Mais il ne manque pourtant jamais à saisir l’occasion de les placer. Ce n’est pas le sentiment d’une déchéance originelle qu’il s’efforce d’inculquer à son cher auditeur, mais, au contraire, il le rappelle avec insistance au souvenir de « ces sentimens de vertus naturelles, de ces impressions heureuses de régularité et d’innocence nées avec nous [72] » ; ou encore de « ce naturel heureux et presque de son propre fonds ennemi des excès et du vice [73]. » Certes nous voilà loin de Port-Royal, et bien loin, à ce qu’il semble, du temps où le plus savant parmi ces savans hommes, et non pas le moins exemplaire, écrivait dans la préface de sa belle Histoire des empereurs, cette phrase d’une humilité si sincère et d’une exagération si naïve : « Nous voyons dans Caligula, dans Néron, dans Commode et dans leurs semblables, ce que nous serions tous, si Dieu n’arrêtait le penchant que la cupidité nous donne à toutes sortes de crimes [74]. » Comparez les citations. N’avons-nous pas le droit de dire que, si Massillon n’ose pas ouvertement contester ce que le christianisme a nommé la déchéance originelle de l’homme, et que si d’ailleurs, quand la nécessité de l’application l’exige, il semble revenir à toute la sévérité du jansénisme, cependant, chemin faisant, dans ce fonds de corruption, il découvre tant de semences de vertu, tant de germes de sensibilité, tant de commencemens heureux, qu’en vérité, n’était le frein de l’orthodoxie qui le bride, il serait tenté de proclamer la bonté naturelle de l’homme ? O Massillon ! vous qui, quelque part avez si durement parlé de ce grand et noble Spinosa [75] que ne le lisiez-vous, « ce monstre, » comme vous l’appelez, et que ne méditiez-vous, comme vous les nommez, ses « ouvrages de confusion et de ténèbres ! » Vous auriez appris de lui deux choses, deux choses éternellement vraies, l’une que « ce sont les passions seules qui gouvernent la foule, livrée sans résistance à tous les vices [76] » car là-dessus le juif d’Amsterdam ne diffère pas d’opinion d’avec les solitaires de Port-Royal, et l’autre qu’il n’y a pas de métaphysique sans morale, mais surtout pas de morale sans métaphysique, et que sous le nom d’éthique, elles se pénètrent, se confondent et se soutiennent l’une l’autre.

Je ne voudrais pas exagérer l’importance des passages que je viens d’extraire. Evidemment ce serait aller trop loin, beaucoup trop loin que de prétendre qu’ils forment le fond et la substance de la doctrine de Massillon. Ce serait comme si nous abusions des imprudences qu’il commet dans son sermon sur l’aumône, pour rapprocher ses théories de celles de l’auteur du Discours sur l’inégalité des conditions et du Contrat social. Il est certain qu’il dit en propres termes, « que tous les biens appartenaient originairement à tous les hommes en commun, et que la simple nature ne connaissait ni de propriété ni de partage. » Il est certain qu’il dit en propres termes, que pour éviter les discussions et les troubles, le commun consentement des peuples établit que les plus sages, les plus intègres, les plus miséricordieux seraient les plus opulens. » Il est certain qu’il dit en propres termes « que les riches furent ainsi établis par la nature même comme les tuteurs des malheureux, et que ce qu’ils eurent de trop ne fut plus que l’héritage de leurs frères confié à leurs soins et à leur équité. » Mais il est certain aussi que ce n’est là pour lui qu’une thèse toute spéculative, ou du moins qu’une sanction d’antiquité qu’il veut donner à l’obligation chrétienne de l’aumône. Il est certain qu’il n’en déduira pas d’application prochaine et qu’il ne donnera pas au pauvre de recours ou d’action contre le riche. Il est certain enfin que de telles paroles doivent être corrigées par une connaissance précise des tempéramens et des restrictions que l’ensemble de sa doctrine y apporte. Et ainsi, répétons-le, des passages que nous avons cités plus haut. Je ne crois pas qu’ils constituent la doctrine de Massillon.

Mais enfin, ils sont dans les Sermons de Massillon, dans les sermons qu’il a revus, corrigés, recopiés à loisir : ils sont significatifs : et ce sont bien ceux-là que les philosophes du XVIIIe siècle ont particulièrement remarqués. Massillon, encore un coup, inclinait vers l’erreur où les encyclopédistes allaient donner tête baissée. Comme eux il était « sensible, » et comme eux « chimérique. » Et s’il ne croyait pas à la bonté naturelle de l’homme, on sent qu’il y eût voulu croire. Et n’est-ce pas un grave préjugé que ni Voltaire, ni tous ceux qui juraient alors sur la parole de Voltaire, ne s’y soient trompés ? Assurément je vois l’intérêt qu’ils avaient à s’approprier Massillon. Un parti, quel qu’il soit, du moment qu’il est un parti, a toujours intérêt à s’approprier un honnête homme de plus, et une renommée d’intégrité incontestée. Mais voici toute la question : quel intérêt avaient-ils à s’approprier Massillon, plutôt que Bourdaloue, plutôt que Bossuet ? C’est qu’ils ont tous cru qu’en d’autres temps ce prédicateur chrétien eût été des leurs. Ils se trompaient ? j’en suis certain, mais il reste au moins que, si Massillon n’a pas été plus sensible, plus tolérant, plus humain que Bossuet ou que Bourdaloue, il l’a été d’une autre manière, qui est la manière du XVIIIe siècle.

Il a prêché contre la guerre ? Est-ce que Bourdaloue par hasard ou Bossuet auraient fait l’apologie du carnage ou des conquêtes ? Seulement ils savaient, ce que Massillon oublie souvent, qu’il est inutile ou même dangereux de déclamer d’une manière abstraite et générale contre les maux inséparables de l’humaine nature, et que tout ce qu’on peut faire, c’est d’inspirer aux hommes pris chacun à part, pour ainsi dire, les vertus qui peuvent corriger la gravité, adoucir la cruauté, diminuer l’étendue de ces maux. Les hommes du XVIIIe siècle pourraient bien avoir détruit beaucoup de préjugés dont ils n’avaient pas pris la peine de chercher les raisons et de reconnaître les fondemens. Ils pourraient bien aussi avoir compromis la fortune de plus d’une idée juste et généreuse pour avoir voulu lui donner trop d’extension et la pousser d’abord à l’extrême de ses conséquences logiques. Ainsi, la vie humaine est chose assurément précieuse, ils ont eu raison de le dire, et nous leur en devons une reconnaissance éternelle, mais il n’ont pas assez dit que beaucoup de choses sont et doivent demeurer plus précieuses que la vie humaine. Massillon est un peu de ces imprudens qui n’ont pas calculé toute la portée de leurs paroles. Il ressemble aux philosophes du XVIIIe siècle en ceci surtout qu’il n’a pas assez profondément cherché dans la connaissance de l’homme intérieur le secret de ces restrictions qu’il faut toujours mettre aux généralisations de la logique, si bien fondées d’ailleurs qu’elles paraissent, ou si correctement induites. Il ne s’est pas assez défié de ces grands raisonnemens si aisés à faire et de cette licence d’un auteur abandonné sans mesure à tout ce qui lui vient dans l’esprit. Car enfin, sachons-le bien, et ne nous lassons pas de le répéter, on ne peut même pas dire à l’homme : « Tu ne tueras point, » sans être obligé d’ajouter aussitôt la restriction nécessaire : nisi lacessitus injuria, c’est-à-dire sauf le cas de légitime défense, — sauf le cas où tu lèveras le bras pour la protection de ta vie, — sauf le cas où tu tireras l’épée pour la sauvegarde de ton honneur ou de l’honneur de ceux que tu as contracté l’obligation de soutenir et de protéger, — sauf le cas où tu prendras les armes pour la défense ou la vengeance de ta patrie menacée.

Profitons nous-même de la leçon, et tempérons, à notre tour, après avoir montré ce qu’il y avait d’affinités électives entre Massillon et les hommes du XVIIIe siècle, tempérons ce qu’il y aurait dans la constatation telle quelle de ces affinités, et de trop rigoureux et de sommairement injuste pour Massillon.

Il va sans dire que l’homme est hors de cause, qui fut, comme l’on sait, l’un des meilleurs, des plus aimables et des plus vertueux en même temps, dont se puissent honorer l’histoire de notre littérature ou les annales de l’épiscopat français. Il faudrait le fixer dans l’attitude indulgente et doucement souriante où nous le montre une anecdote racontée par Bernis, qui fut l’un de ses protégés. « Un jour qu’il montrait à un étranger son jardin de Beauregard et que cet étranger se récriait sur la beauté et la richesse de sa vue : « Venez, lui dit-il, dans cette allée et je vous montrerai quelque chose de plus curieux. » L’allée était fort sombre, et l’étranger lui témoigna sa surprise en ne voyant rien de ce qu’il lui annonçait. — Comment ! lui dit Massillon, vous n’apercevez pas ce jésuite et ce père de l’Oratoire qui jouent aux boules ensemble ? Voilà à quoi je les ai réduits [77] ! » Authentique ou controuvée, peut-être arrangée par Bernis, l’anecdote n’en est pas moins de celles qu’il faut accepter et faire entrer dans l’histoire, parce qu’elle peint vivement un homme. Nous n’avions pour notre part à parler que de l’écrivain et du prédicateur. Or, le vrai malheur du prédicateur comme de l’écrivain et son plus grand tort, dont il n’est évidemment qu’à demi responsable, c’est d’avoir été précédé dans la chaire chrétienne par Bossuet et par Bourdaloue. C’est peut-être aussi, venant après eux, d’avoir voulu, selon le mot de lui qu’on rapporte, prêcher « autrement » qu’eux. Dans une littérature qui n’aurait ni Bourdaloue ni Bossuet, Massillon serait au premier rang : il est vrai qu’il ne serait pas Massillon s’il n’avait été précédé de Bossuet et de Bourdaloue. Tous voyez que, pour parler de lui convenablement et lui faire sa véritable place, on est obligé, comme lui, de jouer un peu sur les mots. Ajoutons que les genres s’épuisent, comme s’épuisent toutes choses de ce monde, par l’excès même de leur fécondité. Alors, si les genres, comme celui du sermon, ont une autre raison d’être et de se continuer que de procurer des émotions nouvelles aux auditeurs, spectateurs et liseurs, c’est un parti qu’il faut savoir prendre : il n’y a plus qu’à marcher sur les traces des maîtres. Seulement ce ne sont pas les contemporains qui s’aperçoivent qu’ira genre s’épuise. Massillon s’est trouvé dans le même cas que Voltaire. La tragédie classique avait fourni sa carrière quand Voltaire s’en empara. Cependant, comme il était Voltaire, il put écrire encore Zaïre, Mérope et Tancrède. Pareillement le sermon, comme genre littéraire, avait vécu lorsque Massillon parut dans les chaires de Paris. Mais il était Massillon. Il a donc prononcé le sermon sur le petit nombre des élus et plus tard le Petit Carême. Ni ces tragédies ni ces sermons ne sont des chefs-d’œuvre, au vrai sens du mot : ce sont au moins des œuvres beaucoup plus qu’honorables. Il me semble qu’elles ont cela de particulier qu’on y sent une main plus habile que l’œuvre qu’elle a façonnée, des ouvriers supérieurs à leur matière. C’est beaucoup. Il fallait d’ailleurs une révolution littéraire pour renouveler le théâtre, il fallait pour renouveler l’éloquence de la chaire une révolution morale, et ni Massillon ni Voltaire n’étaient de force à l’entreprendre. Elle s’est faite depuis eux. Comment et par qui, ce n’est pas le lieu de le rechercher. Bornons-nous à dire qu’elle s’est peut-être faite, comme tant d’autres révolutions, à côté de l’utile, de la vraie, de la légitime révolution qu’il y avait à faire. Et pourquoi n’ajouterais-je pas que, malgré la révolution qui s’est faite, Zaïre et Mérope continuent de « braver l’injure du temps, » comme on disait au temps de Zaïre ? J’ai lu aussi nos prédicateurs, j’en ai même entendu quelques-uns, et malgré la révolution, est-il bien sûr que les plus vantés d’entre eux aient valu Massillon ?


FERDINAND BRUNETIERE.

  1. Sur le petit nombre des élus.
  2. Sur le respect humain.
  3. Panégyrique de sainte Madeleine.
  4. Massillon, d’après des documens inédits, par M. l’abbé Blampignon ; Paris, 1879, page 261.
  5. Sur le malheur des grands qui abandonnent Dieu.
  6. D’Alembert, Éloge de Massillon.
  7. Sur la mort du pécheur et la mort du juste.
  8. Sur les dispositions à la communion.
  9. Sur le véritable culte.
  10. Sur les obstacles que la vérité trouve chez les grands.
  11. Sur le mauvais riche.
  12. Sur l’humanité des grands envers le peuple.
  13. Voltaire, Siècle de Louis XIV, au catalogue des écrivains, article Massillon.
  14. Œuvres de Massillon, éd. Blampignon, t. 446.
  15. Sur le jeûne.
  16. Sur le mélange des bons et des méchans.
  17. Sur le danger des prospérités temporelles.
  18. Sur le malheur des grands qui abandonnent Dieu.
  19. Sur le respect dans les temples.
  20. Sur les exemples des grands.
  21. Sur la fausseté de la gloire humaine.
  22. Sur la parole de Dieu.
  23. Sur le danger des prospérités temporelles. « Il semble d’ailleurs que Massillon n’ait pas été très heureux dans l’expression de cette pensée si juste pourtant, et si profonde. Je vois qu’il y est revenu dans son sermon sur l’Enfant prodigue. « On cherche avidement de nouveaux crimes dans le crime même, on forme comme le prodigue des désirs plus honteux et qui vont plus loin que les actions mêmes : Cupiebat implere ventrem de siliquis quas porei manducabant. » Le comprendriez-vous bien si la citation du texte évangélique ne venait donner a la pensée le dernier degré de clarté de force et d’éloquence ?
  24. Sur le véritable culte.
  25. F. Godefroy, Étude sur Massillon.
  26. Pour la fête de la Visitation.
  27. Sur les dispositions à la communion.
  28. Sur le mauvais riche.
  29. Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot Guerre.
  30. Bourdaloue, Sur la conversion de Madeleine.
  31. Massillon, Sur l’enfant prodigue.
  32. D’Alembert, Éloge de Massillon.
  33. D’Alembert, Éloge de Bossuet.
  34. Condorcet, Éloge de Biaise Pascal.
  35. Article Élocution, dans l’Encyclopédie.
  36. Cité par l’abbé Blampignon, Massillon, p. 262.
  37. Bourdaloue, Sur la conversion de Madeleine.
  38. Massillon, Panégyrique de sainte Madeleine.
  39. Sur la Samaritaine.
  40. Sur le pardon des offenses.
  41. Sur la mort du pécheur et la mort du juste.
  42. D’Alembert, Éloge de Massillon.
  43. Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot Morale.
  44. Bourdaloue, sur les Richesses. Voyez aussi le sermon sur l’Enfer, et Bossuet, sur l’impénitence finale.
  45. Sur la rechute.
  46. Sur le respect que les grands doivent à la religion.
  47. Sur les vices et les vertus des grands.
  48. La P. Cahour, Chefs-d’œuvre de l’éloquence française.
  49. F. Godefroy, Étude sur Massillon.
  50. Sur le respect que les grands doivent à la religion.
  51. Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot Marie Madeleine.
  52. J’ajouterai que Maury, dont la délicatesse ne passe pas pour être outrée, fait un reproche du même genre au Panégyrique de sainte Agnès.
  53. Fénelon, Dialogues sur l’éloquence.
  54. Expressions de Bossuet.
  55. Sur la prière, premier sermon.
  56. Sur le jeûne.
  57. Sur l’aumône.
  58. Sur les dispositions pour se consacrer à Dieu.
  59. Sur nos dispositions à l’égard des nécessités de la vie.
  60. Sur la vérité d’un avenir.
  61. D’Alembert, Éloge de Massillon.
  62. Au mot Guerre.
  63. Oraison funèbre de Louis le Grand.
  64. Sur les exemples des grands.
  65. Sur le malheur des grands qui abandonnent Dieu.
  66. Sur le triomphe de la religion.
  67. Sur l’humanité des grands envers le peuple.
  68. Bossuet.
  69. Fénelon.
  70. Sur le respect que les grands doivent à la religion.
  71. Sur l’enfant prodigue.
  72. Sur le délai de la conversion.
  73. Sur les dispositions à la communion.
  74. Le Nain de Tillemont.
  75. , Des doutes sur la religion.
  76. Spinosa, Traité théologico-politique, ch. XVII.
  77. Mémoires et Lettres de F.-J. de Pierre, cardinal de Bernis, t. I, p. 76.