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Eudore Cléaz

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 1-12).




Le premier jour de l’an 1870 ne commença pas autrement qu’un autre jour de l’année pour le pauvre et savant helléniste Étienne Cléaz et pour sa fille Eudore. Ce matin-là, comme les autres, leur humble logis, situé au troisième étage d’une sorte de masure rue Royer-Collard, eût exprimé la misère la plus absolue si les paperasses, les in-folio, les bouquins aux tranches rouges ne lui eussent communiqué cet aspect de vie excessive et débordante qui se dégage toujours des nobles œuvres de l’esprit humain. Quand huit heures sonnèrent à l’horloge de bois, Mlle Eudore éteignit la lampe et continua de corriger des épreuves imprimées en langue grecque, sur lesquelles, à travers les textes, les notes latines, les citations empruntées aux divers dialectes et composées en caractères microscopiques, sa plume agile courait avec une rare certitude, rectifiant les fautes, ajoutant les accents oubliés, rétablissant la ponctuation sans hésiter une seule fois, et sans que rien vînt troubler la placidité de son céleste sourire. Quant au vieux Cléaz, feuilletant et lisant vingt volumes à la fois, il travaillait à son édition de Pindare, écrivant d’une écriture serrée et fine sur un feuillet de papier écolier qui déjà contenait la valeur de sept ou huit pages d’impression. Parfois, quand une heureuse découverte longtemps poursuivie couronnait enfin ses efforts, le savant élevait fiévreusement ses mains et regardait le plafond enfumé, où son rêve lui faisait voir les orangers, les lauriers-roses et le ciel embrasé de la Sicile, car en ce moment-là il vivait de la vie du poète des Pythiques et des Néméennes !

On comprendra le complet dénûment de ce grand homme que l’opinion des lettrés acclamait cependant comme un rival des Dübner et des Boissonnade, si l’on songe qu’étranger à l’Université, et n’ayant voulu rien donner à l’enseignement qui eût absorbé ses heures précieuses, il faisait ses admirables éditions pour un éditeur de la rue Cujas, le vieux Lémeric, savant désintéressé lui-même, qui, méconnu et ignoré comme Cléaz, se sacrifiait comme lui pour créer des monuments durables, et qui devait s’imposer des privations inavouées pour lui payer mille francs, au bout de l’année, des travaux que l’avenir estimera sans prix ! Mais le ciel n’avait-il pas récompensé Cléaz selon ses mérites en lui donnant ce trésor réservé à quelques rares élus, une fille qui fut véritablement la fille de sa pensée et dont les traits ne furent pas dessinés à l’image des siens, mais à l’image même de son rêve ? Car non-seulement Eudore avait hérité de sa science prodigieuse, naturellement et par un miracle d’amour, sans qu’il eût besoin de la lui inculquer par des moyens humains et terrestres ; mais, blanche, svelte, couronnée de ses éblouissants cheveux d’or, avec ses traits pareils à ceux de la plus pure médaille syracusaine, elle ressemblait à ces nymphes, à ces divinités de ses poètes chéris qui marchaient dans les noirs bocages de myrtes et près des eaux sacrées de Dircé, portant la ceinture de pourpre et l’urne d’argent !

Tout à coup un large et brillant rayon de soleil, traversant les vitres que couvraient de minces rideaux de mousseline, embrasa de sa lumière les livres et les papiers épars sur la grande table de travail.

« Allons, mon père, dit Eudore, voici le moment d’aller faire au Luxembourg notre petite promenade quotidienne. » Et elle se mit à fermer, à ranger les majestueux in-quarto, que le vieillard se laissait prendre l’un après l’autre comme à regret et avec une sorte de résignation enfantine.

« Ah ! dit-il en se levant enfin et en boutonnant sa pauvre redingote râpée, je le reconnais, ce soleil d’or ! Te rappelles-tu qu’il y a justement un an aujourd’hui, il brillait de même de cet éclat inusité, comme si le printemps allait naître avant l’heure et faire fleurir sous la neige la couronne des arbres d’avril ? Te rappelles-tu cette pauvre petite mendiante en robe de toile qui était là sur le boulevard au coin de notre rue, belle comme le jour et pâle comme la mort, et dont le visage désespéré contrastait si douloureusement avec la gaieté de cette matinée charmante ? Dis, Eudore, te rappelles-tu l’expression divine de ses grands yeux quand tu mis dans sa main les pièces d’argent que contenait ta bourse, toute notre fortune !

— Oui, répondit doucement Eudore, et depuis ce jour-là je ne l’ai plus revue. Cette enfant si frêle, avec sa peau nacrée et transparente, ne pouvait résister à la dure étreinte de la misère. Que sera-t-elle devenue ? car je lisais dans ses yeux une invincible fierté, et, à coup sûr, ce n’était pas pour elle qu’elle mendiait.

— Rassure-toi, dit le vieillard, Dieu n’aura pas permis que ta charité ait agi en vain. Cette belle aumône qu’il te fut inspiré de faire de si grand cœur et sans rien retenir pour nous t’a donné cette fois un beau jour de l’an ; mais cette année, hélas ! tu n’auras pas d’étrennes, car nous sommes bien en retard avec Lémeric. Et il ajouta d’une voix légèrement émue et tremblante : Que désirerais-tu pour tes étrennes, Eudore, si nous étions riches ? »

Eudore regarda tristement son père et ne répondit pas. Elle souffrait, en effet, d’un désir ardent, poignant, sans mesure, que sa pauvreté l’empêcherait à jamais de réaliser. Elle pensait que, lorsque l’avenir aurait donné à Étienne Cléaz la gloire qu’il réserve indubitablement aux hommes de génie, il n’y aurait ni pour Paris, ni pour sa ville natale, un portrait qui rappelât les traits de ce lutteur obstiné à qui la Renaissance eût décerné tous les honneurs dont disposent le peintre et le statuaire. Elle pensait cela, que la personne physique du vainqueur serait effacée et disparue au jour du triomphe, et elle en sentait une angoisse mortelle.

Eudore et son père descendirent au Luxembourg, et qui les eût suivis à travers les allées du jardin où soufflait une brise déjà tiède eût admiré l’innocente joie avec laquelle ces deux êtres enfants s’enivraient de voir la nature respirer et vivre, car le bon Cléaz ignorant tout ce qui est le mal, avait l’âme d’un ange, et la Science qui si amoureusement avait touché de ses lèvres le front de la belle Eudore ne lui avait rien ôté de cette naïveté, de cette profonde ignorance virginale qui sont l’ineffable parure et le don visible de la Grâce. Au détour d’une allée des nouveaux parterres, un jeune homme beau, hâlé, à l’épaisse chevelure, passa près d’eux sans que M. Cléaz le remarquât, et rapidement s’éloigna en rougissant dans une autre direction. Eudore aussi rougit, le sang empourpra son charmant visage, et elle baissa, vers la terre ses yeux dont les grands cils étaient comme des franges d’or. Elle s’était, en effet, attachée avec la blanche innocence de son âme à ce jeune homme à qui elle n’avait jamais parlé, à qui elle ne parlerait jamais, qui à jamais resterait pour elle un étranger : car, ignorant tout, elle savait cependant qu’il n’y a ni amour ni mariage pour une enfant pauvre comme elle, fille d’un homme de génie que son siècle ne connaît pas, et qui s’est voué avec héroïsme aux incessantes privations d’une obscurité glorieuse.

« Rentrons, mon père, dit-elle vivement ; » et le vieillard obéit sans mot dire, car il s’était fait une habitude inconsciente et douce de soumettre ses volontés à celles de sa fille. Ils refirent, cette fois en silence, le chemin qu’ils avaient déjà parcouru, et dix minutes plus tard ils rentraient dans leur pauvre logis. Mais au moment où Eudore ouvrait la porte, leur surprise à tous les deux fut telle que Cléaz ne put s’empêcher de pousser un grand cri, tandis que, pâle et défaillante, la jeune fille tombait sur une chaise sans pouvoir trouver une parole. Ils venaient de voir, accroché à la muraille, encadré par une bordure merveilleusement fouillée et dorée, chef-d’œuvre de sculpture du dix-septième siècle, le portrait, le portrait vivant d’Étienne Cléaz. À la fois vrai et idéal, montrant le vieillard entouré de ses livres et occupé de ses travaux fortifiants, ce tableau, signé par un des maîtres de l’art moderne, Jean Saluce, était peint avec une si heureuse et si puissante distribution de la lumière, qu’il joignait à la vérité d’une représentation intime la grandeur imposante et sérieuse d’une apothéose destinée à traverser les âges futurs. Magnifique témoignage qui plus tard devait dire à la postérité en un langage irrécusable quel avait été l’homme dont la bonté, le génie et la résignation virile étaient racontés là avec une éloquence persuasive et souveraine.

« Ah ! c’est trop, dit enfin le vieillard, ne devais-je pas déjà revivre tout entier, d’abord en toi, si semblable et si supérieure à moi, en toi dont la beauté harmonieuse et toute spirituelle est la visible récompense de mes aspirations vers la science adorée de la poésie, puis aussi peut-être dans mon œuvre, où j’ai tenté de mettre un peu de cette flamme que je sens en moi, toujours avivée par un divin souffle ? »

Eudore se jeta au cou de son père. Après les premiers élans d’une joie ardente, folle, sans mesure, elle parvint enfin à lui faire comprendre qu’elle était aussi étonnée que lui par ce présent tombé du ciel, qui répondait à son désir le plus ardent, mais à un désir dont elle n’aurait jamais osé rêver la réalisation. La portière de la maison, qu’elle interrogea, lui raconta qu’au moment même où elle venait de sortir avec son père, une dame se disant leur amie et autorisée par eux, était venue avec des ouvriers qui portaient le portrait de M. Cléaz et qui sur ses indications l’avaient suspendu à la place où Eudore le voyait maintenant. La dame avait annoncé qu’elle reviendrait à deux heures, et avait laissé une carte sur laquelle quelle se lisait ce nom : Madame Jean Saluce ! On imagine avec quelle curiosité, avec quels rêves, avec quelles angoisses d’étonnement et de bonheur M. Cléaz et sa fille attendirent l’heure fixée. Pour la première fois depuis bien des années, le savant helléniste eut des distractions au milieu de ses ardentes recherches, qui toujours le passionnaient comme au premier jour, et pour la première fois aussi il y eut sur les épreuves que corrigeait Eudore des irrégularités dont elle devait avoir horreur, comme de tout ce qui n’est pas la perfection tranquille et calme.

Jamais, en revanche, le pauvre ménage, les meubles si rares, la table ployant sous son fardeau, les tranches des livres, les antiques reliures de basane aux armoiries effacées, ne reçurent un plus splendide lustre de propreté que ce matin-là ; mais les plus viles occupations du ménage ne pouvaient rien ôter à Eudore de sa grâce souveraine, et elle ne pouvait déchoir, non plus qu’Achille découpant les viandes pour les faire rôtir sur les charbons, ou que Nausicaa lavant les robes à la rivière ! Enfin l’heure si douloureusement attendue arriva ; au premier bruit de la sonnette Eudore courut ouvrir, et elle introduisit près de son père une toute jeune femme d’une étrange beauté, dont les yeux profonds, assurés, pleins de lumière, dont le sourire ingénu et l’épaisse et libre chevelure avaient quelque chose d’enfantin, de sauvage et de charmant à la fois. Mme Jean Saluce était vêtue avec cette simplicité absolue et parfaite dont le grand style n’est deviné que par les Parisiennes millionnaires qui sont assez riches et assez bien douées pour pouvoir échapper à toutes les pauvretés du luxe. Elle salua M. Cléaz avec le plus profond, avec le plus tendre respect ; mais après s’être acquittée de ce devoir, au lieu de s’asseoir sur la chaise que lui présentait Eudore, qui la regardait curieusement et faisait mille efforts pour se persuader qu’elle s’était sans doute trompée en la reconnaissant, elle força elle-même la jeune fille à s’asseoir, et, s’étant agenouillée à ses pieds sur une petite natte de sparterie, elle lui baisa les mains à plusieurs reprises en versant des larmes qui semblaient être non le signe de la tristesse, mais, au contraire, celui d’une joie délicieuse. Et comme Eudore, embarrassée et confuse, voulait l’interroger, elle la prévint et, attachant ses yeux sur ceux de la jeune fille, prit enfin la parole.

« Non, lui dit-elle, ne vous défiez pas de vos yeux ! Je suis bien, en effet, Mme Jean Saluce, la femme du grand peintre que l’Institut vient d’accueillir et dont le nom est sur toutes les lèvres ; mais je suis aussi ou du moins j’étais Antonia Renner, la pauvre petite mendiante qui vous a dû de vivre, et qui vous devra le bonheur de toute sa vie ! Mais, mademoiselle, permettez-moi de vous raconter, de raconter à M. Cléaz mon histoire, dans laquelle vous avez joué le rôle d’un ange, oui, véritablement le rôle d’un messager envoyé pour faire briller un rayon de jour dans les ténèbres de la mort !

— Parlez, madame, dit Étienne Cléaz, et dites-nous si vous n’êtes pas vous-même un de ces anges que vous nommez, car comment avez-vous pu deviner les plus secrètes pensées de ma fille, pour lui faire ce présent que son cœur met au-dessus de toutes les richesses du monde ?

— Il faut, monsieur, reprit Antonia, que vous connaissiez toute ma vie. Mon père était un ouvrier typographe distingué, et s’était marié à la meilleure, à la plus aimante des femmes. Je passe sur les douloureux événements de famille qui nous firent quitter l’Alsace, notre pays, il y a un peu plus de deux ans. En arrivant à Paris, mon père, très-instruit pour un ouvrier, extrêmement habile dans sa profession et que partout on choisissait de préférence pour travailler à l’impression de livres hébreux, grecs et latins, trouva tout de suite du travail à l’imprimerie Lahure. Ceci, monsieur, vous expliquera comment votre nom, vos travaux et votre personne nous étaient connus, et comment nous connaissions aussi la science et la beauté de Mlle Eudore, car lorsque vous passez le dimanche dans le Luxembourg ou dans les vieilles rues de ce quartier, les ouvriers, parmi lesquels vous êtes populaire, sans le savoir sans doute, vous montrent à leurs compagnons et vous citent entre eux comme le plus parfait modèle de grandeur et de vertu ignorées.

— Oh ! madame, interrompit Cléaz, dont un éloge pouvait seul troubler la sérénité habituelle, se peut-il que quelqu’un ait remarqué une vie comme la nôtre, si naturellement cachée et si obscure ?

— Oui, dit Antonia, car les ouvriers qui vous impriment sont vos premiers juges, à l’admiration ou à la sévérité desquels vous ne sauriez vous soustraire. Ma mère raccommodait très-habilement les dentelles ; mon père avait de l’ouvrage, plus même que sa santé n’en pouvait supporter, passait souvent les nuits, et nous vivions. Mais le malheur vint fondre sur nous, et à partir de ce moment-là, notre douloureuse, notre affreuse histoire tient en quelques mots. Mon père, trop faible pour le labeur incessant auquel il s’était voué, tomba malade, ou plutôt, la maladie de poitrine dont il souffrait depuis longtemps s’exaspéra et détruisit toutes ses forces. Il n’appartenait pas encore à l’association des ouvriers typographes, et ainsi, après avoir épuisé ses pauvres économies, ne put être secouru. Nous habitions dans la rue des Maçons Sorbonne une maison noire, étroite, sans air, où le pauvre malade, hélas ! devait succomber. Lorsqu’il nous dit le dernier adieu, ma mère, qui le veillait depuis trente nuits, était elle-même une morte, et déjà n’avait plus que le souffle. En ces jours désolés où je la vis s’éteindre après mon père et comme lui, nous ne fûmes toutes les deux secourues que par la portière de la maison, une jeune veuve nommée Rose Mariaud, qui, dans sa loge humide et obscure, avait un métier à brocher et travaillait pour un brocheur de la rue du Jardinet. Enfin, monsieur, ma pauvre mère expira dans mes bras, désespérée de me laisser au monde seule, sans ressources, même sans la force physique nécessaire pour lutter contre la misère, car j’allais avoir quinze ans et j’en paraissais treize à peine. Mais je n’avais guère souci de vivre ! après avoir baisé pour la dernière fois les lèvres glacées de la chère morte, je n’avais plus le courage de rien, muette, immobile, toujours assise prés de son lit vide, et laissant couler des larmes qui me semblaient creuser dans mes joues des sillons glacés.

« Mais la douleur ne saurait être permise aux malheureux ! La maison où je restais seule avait pour propriétaire un consul de France, habitant depuis plusieurs années des pays lointains, et elle était régie par un homme d’affaires. Aussi, nulle pitié à attendre. Le mobilier de mes parents fut vendu pour les termes de loyer que nous devions, et moi, je fus recueillie par la bonne Rose Mariaud, qui m’apprit le brochage, me donna une place à côté d’elle à son métier et devint pour moi une seconde mère. Elle me donna, comme celle que j’avais perdue, non-seulement le pain, mais aussi les baisers, sans lesquels une enfant comme moi n’aurait pu vivre, et, charité plus grande encore, elle me permit de pleurer et pleura avec moi. Alors j’eus un répit, tout entière à mon travail et à ma douleur, et je pus être par la pensée avec mes chers absents. Hélas ! l’infortune et la maladie n’avaient pas épuisé leurs rigueurs autour de moi. Rose Mariaud fut atteinte par une fièvre