Exégèse des Lieux Communs/013

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Mercure de France (p. 36-38).

XIII

J’ai la loi pour moi.


C’était une famille chrétienne à la manière d’autrefois. Le père, excellent ouvrier et très brave homme, apportait exactement son salaire à la maison. La mère, pleine de vaillance, faisait des ménages. L’aîné des enfants, un beau garçon de quatorze ans, venait de commencer son apprentissage et les deux petites filles, dont la moins jeune se préparait à la première communion, allaient à l’école des sœurs. C’étaient d’humbles gens d’une candeur extrême qui voulaient devenir des saints. Une tête d’épingle jetée sur leurs bonnes intentions ne serait pas tombée par terre.

On priait en commun, chaque matin et chaque soir. On allait ensemble aux offices, les dimanches et jours de fêtes et, le plus souvent possible, à une première messe dans la semaine. Bien des fois, on lisait l’histoire des Martyrs ou tel autre de ces rares livres qui donnent la vie. Quelques images pieuses, détestables et attendrissantes, pendaient aux murs : une Vierge à la Chaise écrasée sous quinze cents pierres lithographiques, un Ecce Homo du Guide mis en couleur par des vitriers barbares, un Golgotha raisonnable et une Sainte Famille privée de calme acquis dans des foires.

Mais l’honorée, la vénérée, c’était une représentation chevaline et tutélaire de Léon XIII. Cette caricature atroce était, pour ces pauvres, la présence même, non pas tout à fait du Fils de Dieu, mais de son Vicaire. Ils avaient suspendu à côté une veilleuse rose toujours allumée et il y avait cette règle de ne pas passer devant sans dire une prière.

Jamais on ne vit des chrétiens plus pieux. Leur dévotion au Pape — à leurs yeux le Père des pères — était une chose unique, tout à fait simple, presque auguste. Ils auraient donné leur vie en ce monde et plusieurs siècles de leur repos éternel, tout ce qui peut être donné, pour épargner au Souverain Pontife le moindre souci, le plus innocent outrage.

Le malheur sauta sur eux et ils furent abandonnés comme des maudits. Le père fut laminé par une machine sous l’œil d’un patron qui ne réclama rien pour lui-même. Le gérant du propriétaire inconnu fit procéder à l’expulsion, non sans retenir le mobilier et jusqu’à la fameuse image du Successeur de saint Pierre. La mère, à son tour, mourut de chagrin et de labeur. Enfin, le jeune garçon fut rencontré, quatre ans plus tard, devenu juge de son siècle et maquereau de ses deux sœurs.

Il savait, alors, que le propriétaire qui avait consommé leur naufrage en les expulsant légalement, était un étranger du nom de Pecci et qu’il occupait la Chaire de Rome, pour ne rien dire de celle d’Antioche qui est aux mains des infidèles et où les disciples de Jésus furent nommés, pour la première fois, chrétiens.

Oui, Très Saint Père, vous avez la LOI pour vous.

Post-scriptum. — Aucune loi, même théophobe, ne m’obligeant, jusqu’à ce jour, à scandaliser les faibles, j’avertis, une fois pour toutes, que c’est une de mes pentes de m’exprimer en paraboles et que tel est ici le cas, manifestement. Il est bien certain que je ne pourrais donner l’adresse d’aucune maison de rapport appartenant à Léon XIII, mais je pourrais nommer toutes les églises paroissiales de France qu’un Innocent III ou un Grégoire IX aurait, depuis longtemps, frappées du grand Interdit, pour ce seul fait monstrueux et qui compromet horriblement le Vicaire du Dieu des pauvres, que les Va-nu-pieds en sont expulsés invariablement et avec ignominie.