Exégèse des Lieux Communs/024

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Mercure de France (p. 58-60).

XXIV

Être dans les nuages.


Aimer autre chose que ce qui est ignoble, puant et bête ; convoiter la Beauté, la Splendeur, la Béatitude ; préférer une œuvre d’art à une saleté et le Jugement dernier de Michel-Ange à un inventaire de fin d’année ; avoir plus besoin du rassasiement de l’âme que de la plénitude des intestins ; croire enfin à la Poésie, à l’Héroïsme, à la Sainteté, voilà ce que le Bourgeois appelle « être dans les nuages ». D’où il suit que les nuages sont une espèce de patrie-omnibus pour quiconque n’est pas situé exactement au plus bas de tous les degrés de l’échelle, — ce qui n’est, bien entendu, le cas de personne. Car il y a une hiérarchie de nuages à n’en pas finir et voilà ce que cache soigneusement l’Ennemi des hommes.

Démonstration aussi facile qu’elle est importante. Un pauvre compagnon vidangeur raclant le gratin au fond d’une fosse et songeant aux pommiers ou aux acacias en fleurs, est incontestablement dans les nuages. Un triste employé de commerce interrompant ses bordereaux pour dévorer un feuilleton de Richebourg d’où lui vient la sensation d’une pantelante littérature, est encore plus dans les nuages, si c’est possible, et on ne le lui envoie pas dire. Un notaire ivre d’amour qui fait un quatrième enfant à sa notaresse, oubliant qu’il a déjà procréé un hydrocéphale et deux avortons, est autant dans les nuages qu’on y puisse être, c’est certain, et il faudrait quelque chose comme la monstruosité d’un pharmacien faisant des vers pour y être d’une manière plus inquiétante. Je ne finirais pas, s’il fallait tout dire.

En somme, pour s’enlever instantanément dans les nuages, il suffit de faire, penser, vouloir ou rêver n’importe quoi de propre ou de quasi-propre, ne fût-ce qu’une demi-seconde.

Donc ces fameux nuages si énergiquement anathématisés par le Bourgeois peuvent, hélas ! être par lui rencontrés à chaque détour. Quoi qu’il fasse, il n’est jamais sûr de les éviter et voilà pourquoi son sort, bêtement envié, est si douloureux ! On s’est souvent demandé pourquoi le Bourgeois est si cochon, si crapuleusement bas, si enfoncé dans les latrines ! Tout simplement à cause des nuages.

Un usurier venait de crever. Sa famille pria saint Antoine de Padoue de prononcer l’oraison funèbre. Il y consentit et son sermon, tout à fait dans les nuages, fut sur ce texte : « Là où est ton trésor, là est ton cœur. » Puis, le sermon fini, s’adressant aux parents :

— Allez, leur dit-il, fouillez maintenant dans les coffres de cet homme qui vient de mourir. Je vais vous dire ce que vous trouverez au milieu des monceaux d’or et d’argent. Vous trouverez son cœur.

Ils y allèrent, ils fouillèrent et, au milieu des écus, ils trouvèrent un cœur humain, un cœur chaud et qui palpitait… Celui-là, peut-être, avait échappé aux nuages.

Combien l’Ascension doit paraître fâcheuse au Bourgeois et combien Jésus montant au ciel doit le révolter ! Un Dieu dans les nuages !… Cependant, qui pourrait être meilleur chrétien que le Bourgeois ? On le trouve à la tête de toutes les œuvres dans nos paroisses, et il s’arrange même de la Transfiguration, tant il est malin !