Exégèse des Lieux Communs/041

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Mercure de France (p. 86-88).

XLI

Je ne suis pas un saint.


Le Bourgeois n’oserait pas dire : « Je ne suis pas un homme de génie ». Comment ose-t-il dire : « Je ne suis pas un saint ? » Les deux choses doivent lui être également odieuses, puisqu’elles sont d’ordre absolu. Il est certain, cependant, que le soupçon de sainteté a quelque chose de plus lancinant pour l’amour-propre, de plus difficile à supporter. L’homme de génie, en effet, a des chances pour n’être pas indiscutablement et irréparablement un idiot ; le saint n’en a pas. C’est connu.

Mais il faut se rappeler que la langue du Bourgeois, étant exclusive de l’Absolu, doit fourmiller de surprises, de contradictions dans les termes, de non-sens, d’incohérences et de coq-à-l’âne, au milieu desquels il se débrouille très bien, paraît-il, mais qui doivent ahurir un étranger. Moi-même, qui m’efforce de jeter un peu de lumière dans ce gâchis, j’avoue que bien souvent je m’y perds et que je tombe, par l’effet de cette recherche, dans une espèce de coma dont mes amis sont alarmés.

Le moyen, par exemple, de concilier le désir si évident, si bourgeois et si raisonnable de n’être pas un saint, avec l’exigence habituelle de la sainteté chez les autres, particulièrement chez les inférieurs, car tel est le cas de ce Lieu Commun, très analogue au précédent. La sainteté est pour les autres, comme la souffrance.

Mais tout s’arrange. Le Bourgeois ne voulant pas et ne devant pas être un saint, il devient nécessaire que d’autres le soient à sa place, pour qu’il ait la paix, pour qu’il puisse digérer et roter en paix. C’est la religion à l’usage des domestiques préconisée par Voltaire, laquelle consiste à mettre son paquet sur le dos des autres.

On remarquera que je ne parle ici que du Bourgeois rudimentaire, du Bourgeois monopétale, si j’ose dire, celui qui « n’a rien contre Dieu » et qui ne pense qu’à ses tripes. Le Ricaneur, préjugeant l’hypocrisie de tout homme qui accomplit un acte religieux et s’efforçant de le poignarder de ce soupçon, sera l’objet d’une mention particulière.

Dans son célèbre Voyage en Chine, M. Huc explique la fréquence extrême du suicide chez les Chinois.


Dans les autres pays, dit-il, quand on veut assouvir sa vengeance sur un ennemi, on cherche à le tuer ; en Chine, c’est tout le contraire, on se tue soi-même. On est assuré de lui susciter, par ce moyen, une affaire horrible. Il tombe immédiatement entre les mains de la justice qui, tout au moins, le torture et le ruine complètement, si elle ne lui arrache pas la vie. La famille du suicidé obtient ordinairement, dans ces cas, des dédommagements et des indemnités considérables ; aussi il n’est pas rare de voir des malheureux, emportés par un atroce dévouement à leur famille, aller se donner stoïquement la mort chez des gens riches.


Cette page curieuse m’est revenue en songeant à mon bourgeois. Au point de vue strictement religieux, le refus ou l’absence du désir de la sainteté ne diffère pas du suicide, puisqu’on dehors de l’état des saints il n’y a, rigoureusement et en fin de compte, que l’état des morts, des vrais morts qui ont détesté leurs âmes, des morts éternels. Ceux-là se sont tués, eux aussi, dans le dessein de perdre leurs frères. L’homme qui dit volontiers : « Je ne suis pas un saint », accomplit spirituellement l’acte effroyable du Chinois désespéré. Mais comme il est dans les ténèbres, il croit n’enjamber qu’une marche et il enjambe l’abîme.