Exégèse des Lieux Communs/067

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Mercure de France (p. 128-132).

LXVII

Je ne suis pas un domestique
ou
Quand on nourrit.


J’étais impatient d’y venir. C’est à ce Lieu Commun que viennent aboutir tous les filaments, toutes les filandres de pensées ou de sentiments dont se constitue l’âme du Bourgeois pauvre. C’est à ce signe qu’on peut reconnaître le monstre. Car il existe, sorti de la vase, lui aussi, pour dévorer le Bourgeois riche, aussitôt que prendra fin la septième année d’abondance.

Il a le genre de laideur de Barrès auquel il ressemble avec addition de crasse. Bonne éducation belge et muflisme aigu. En outre, prétentions à la pensée et à une sorte d’omniscience. On est informé tout de suite qu’il sait assez de grec pour traduire au besoin le code civil ou la table des logarithmes en vers asclépiades ou choliambiques. Il ne sait pas moins d’hébreu et le syriaque n’a guère de secrets pour lui. Quant au sanscrit, c’est plutôt sa langue. Il ne fait, d’ailleurs, aucun usage de ces connaissances précieuses et on s’en étonne. Mais il ne veut pas éblouir, c’est assez qu’on sache qu’il les possède.

Les ongles, extraordinairement longs et taillés en griffes d’albatros, font un étrange contraste avec la lèvre toujours pendante, la face livide et les yeux cuits. Un ami m’avait pourtant conseillé de me défier des individus qui ont la bouche pourrie et les pieds sales, ce qui est aussi le cas. J’eus le tort de ne pas écouter cet avertissement prophétique. Le nom seul d’Edgar n’aurait-il pas dû me mettre en défiance ?

Que voulez-vous ? Je croyais lui devoir quelque chose et je poussai l’imprudence jusqu’à lui offrir l’hospitalité dans ma maison, le sachant fort menacé. Lorsqu’il voulut bien me faire entendre qu’il n’était pas un domestique, ce qui ne tarda guère, je compris l’énormité de ma sottise. Mais il était trop tard.

Puis, que dirai-je encore ? Il y avait la simagrée religieuse… Cet homme libre, imitateur et transcripteur infatigable d’un écrivain trop connu, était plein de textes et d’élans. Enfin ne l’ayant jamais vu, j’ignorais les décourageants effets de sa devanture. Que cela, surtout, me soit une excuse.

Il avait, hélas ! une compagne qui répondait au nom de Raphaële et même un petit enfant, malheureux être voué, j’en ai peur, à une éducation homicide. Cette mère, une blondasse flamande à chair molle et blanche sous une peau sale, aux yeux couleur de poussière, au regard fuyant, à la bouche hermétique d’une avaricieuse impressionnée par le cul-de-poule de la Joconde, était, je pense, plus odieuse encore que son mari.

Lui, du moins, ne nourrissait pas. Il se contentait d’être nourri et d’avoir une plume, car il se vante sans cesse d’avoir une plume, une pauvre diablesse de vieille plume ramassée dans l’ordure de mon plumier et qu’il espère utiliser contre moi.

Mais elle, ah ! justes cieux ! elle était de ces femmes à qui le fait de donner à téter confère un grade élevé dans l’admiration des hommes. Dépoitraillée, languissante, l’âme en pantoufles, elle se traînait suavement, du matin au soir, ayant à peine la force de réclamer, d’une voix exténuée par le prodige de son insurpassable dignité, les attentions et révérences qui lui étaient dues.

Le comble de l’injure eût été de lui proposer quelque chose à faire. — Oubliez-vous que je nourris ? Me prenez-vous pour une domestique ? se serait écriée cette chambrière immobile harnachée d’un époux savant. L’idée seule en paraissait monstrueuse et n’aurait eu d’équivalent que l’action folle de porter à cuire des pois cassés devant le Saint Sacrement.

Je n’essaierai pas de peindre les extases d’Edgar. Il n’en revenait pas d’avoir une femme qui nourrissait, regardant ça, toute la journée, de sa lèvre pendante et s’indignant avec lyrisme de ne pas voir affluer pour elle et surtout pour lui les viandes rares et les succulents morceaux qu’il avait espéré trouver sur ma table. Car cet helléniste engouffrait comme dans Homère.

J’ai gardé et rempli, trois mois, ce gracieux couple. Dès la première semaine, pourtant, j’en avais assez. Mais c’était l’hiver. Ma femme, qui avait à gagner les calomnies horribles dont on l’abreuva plus tard, me supplia de prendre patience et nous eûmes pitié de l’enfant. À la fin, Dieu se souvint de nous et un double miracle fut accompli. Les vermines ayant cru trouver mieux nous délivrèrent et un subside me tomba du ciel pour payer l’énorme dépense.

Le mois dernier, Edgar, que je croyais dans les profondeurs du nadir, reparut pour me taper — au Nom de Marie ! — d’une forte somme. Tout le monde sait que je suis un mendiant et on en abuse. L’expression de ma surprise et l’aveu de mon impuissance me valurent aussitôt une lettre goujate que je garde comme un document précieux pour servir à l’histoire du Bourgeois pauvre au commencement du vingtième siècle.

Mépriser le pain dont on s’est gavé à la table des indigents et leur expédier, en retour, un flot d’ordures où le nom de Dieu est pieusement invoqué à chaque minute ; être appareillé d’une idiote qui accomplit cet acte sublime de nourrir et, avec tout cela, pousser l’héroïsme jusqu’à n’être pas un domestique, lorsqu’on est si saintement outillé pour vider des pots de chambre et les rincer avec attention ; telles sont les grandes lignes de ce dévorant de ton espèce qui te menace, ô Bourgeois riche, et qui vient du Brabant pour t’engloutir[1].



  1. Voir le Fils de Louis XVI, chap. x, où j’ai traité à fond cette question grave de la Domesticité.