Exégèse des Lieux Communs/087

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Mercure de France (p. 157-160).

LXXXVII

Brûler la chandelle par les deux bouts.


M. Besoin comprit d’autant mieux qu’une gifle éblouissante souligna la péroraison. Jamais l’autre Lieu Commun dit des trente-six chandelles n’avait été plus complètement justifié, car les muscles de l’envoyeur valaient sa dialectique.

M. Besoin est un de ces penseurs dont la liberté étonne les animaux domestiques. Son trait le plus original est d’avoir lâché Dieu, comme tout le monde, à l’époque illuminative de sa puberté. À partir de là, peu de choses lui furent cachées. Ayant vécu loin du monde sacerdotal, il connaît les prêtres, cela va sans dire, et sait exactement ce qu’il faut penser de leurs manigances. M. Besoin ressuce goulûment le dix-huitième siècle et passe, dans son chef-lieu de canton, pour une intelligence de prime-saut. Il parle volontiers de l’Inquisition, de la Saint-Barthélemy, de la Révocation de l’Édit de Nantes, etc., en des phrases qui parurent champignonneuses vers 1820, et il s’exprime avec force contre le fanatisme de deux ou trois pauvres vieilles bougresses de dévotes qui vont assidûment à l’église paroissiale.

On n’attend que l’occasion pour faire de cet orateur un député. C’est lui qui saurait en finir avec la religion, quand il serait aux affaires ! Sans doute, ce n’est pas mal, si on veut, d’avoir congédié un assez bon nombre de religieux et de religieuses. Le gésier de cet homme d’État se dilate à la pensée que les pénitentes du Carmel ou les hospitalières des indigents sont peut-être désormais errantes et sans pain. Mais quelle mollesse dans l’exécution ! quelle timidité ! quel manque de décision ! quelle impuissance ! alors qu’il s’agissait de tout chambarder en un clin d’œil…

M. Besoin en était là de son discours, en plein café du Commerce, lorsque le sacristain, homme fougueux venu pour se rafraîchir, lui demanda brusquement s’il allait « fermer sa gueule ». L’orateur, interdit et suffoqué, ne répondit pas.

— Je vais parler pour vous, reprit l’employé d’église, chacun son tour. J’ai à vous dire d’abord que vous êtes un imbécile et que vous brûlez votre chandelle par les deux bouts. Ici vous braillez du matin au soir, et souvent jusqu’à minuit, contre les prêtres, contre l’église, contre les cérémonies et contre les cloches dont la sonnerie vous exaspère comme si vous étiez un démon, enfin contre les religieux et les religieuses. En même temps vous avez vos deux filles en pension, à Paris, chez les Dames Visitandines. Là je suppose que vous tenez un autre langage. Moi, je m’en fous, remarquez bien. Seulement, je trouve un peu salaud de se contredire à quelques minutes d’intervalle, juste le temps d’aller à Paris et d’en revenir. C’est une dégoûtation de mentir continuellement aux uns et aux autres comme vous le faites, avec l’intention de ficher dedans tout le monde. Heureusement que vous vous brûlez des deux côtés à la fois, je le répète, étant un parfait idiot et je ne vous l’envoie pas dire, moi, Charlemagne Dasconaguerre, ancien maréchal des logis aux cuirassiers de Reischoffen et devenu calotin, à votre service…

Étant mal placé dans ce café sans perspective, je ne pus voir comment la claque avait suivi la harangue, et quelle claque ! M. Besoin avait-il montré du dédain ou risqué le commencement d’un geste ? Toujours est-il qu’il en resta démantibulé.