Exégèse des Lieux Communs/119

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Mercure de France (p. 200-208).

CXIX

Plus on est de fous, plus on rit.


— À boire ! demanda la pauvre femme, d’une voix qui était à peine un peu plus qu’un souffle. Pas de réponse. Elle pensa que c’était l’heure de son agonie et essaya de s’exciter à la contrition de ses fautes. Plus tard, une autre gardienne venant à passer, elle parvint, en réunissant toutes ses forces, à prononcer distinctement ces mots qu’elle croyait irrésistibles : — Madame, un verre d’eau, pour l’amour de Dieu ! Mais l’amour de Dieu a peu de crédit à l’Assistance publique. L’employée, la regardant à peine, haussa les épaules et continua son chemin. Alors l’infortunée Geneviève se sentit réclamée par le désespoir.

On l’avait menée là parce que son mal, très dangereux, nécessitait des soins que son mari, malade lui-même et sans ressources, ne pouvait lui donner à la maison. Dans la voiture, elle avait vu auprès d’elle, comme une image de l’impuissance du Génie, ce grand artiste désolé. Combien désolé ! Elle n’aurait pu le dire. Elle savait seulement qu’il y avait là un gouffre et, dans sa propre détresse qui était effroyable, elle n’osait pas penser à cette détresse.

Il y avait aussi les enfants, aperçus par une fenêtre, à la dernière minute, aperçus seulement, hélas ! elle-même sentant bien que son départ eût été impossible si elle avait entrepris de les embrasser. Pauvres petits ! leur souvenir était comme des griffes autour de son cœur !

Aussitôt arrivée, on l’avait laissée sur cette chaise au milieu de ce vestibule, sans aucun secours, sans moyen de reposer sa tête douloureuse. Elle avait cru trouver quelqu’un pour la recevoir, un lit pour s’étendre, et sa présence ne paraissait pas même remarquée. Elle aurait donné la moitié des jours qui pouvaient lui rester à vivre pour un verre d’eau fraîche et l’autre moitié pour appuyer sa tête contre un mur.

Au bout d’une heure environ, la surveillante ayant achevé probablement de torturer des impotentes ou des agitées dans une autre salle, daigna enfin s’occuper d’elle. En attendant de la mettre au lit, on la fit asseoir à une longue table où quelques gâteuses étaient installées devant des bols. Ayant essayé de boire quelques gorgées du bouillon de crocodile de l’Assistance, une odeur circulante et chaude l’arrêta soudain. Elle vit alors, avec épouvante, que ses compagnes étaient encastrées dans des sièges en forme de petits bahuts et qu’elles fonctionnaient en même temps de la barbacane et de l’entonnoir. Mais ce n’était que le commencement.

Jusque-là elle avait pu croire qu’elle appartenait encore à la triste foule des malheureux qui, du moins, possèdent leurs corps. Il lui restait à voir disparaître ses vêtements d’épouse et de mère qui ne lui seraient rendus qu’à la sortie, s’il était dans sa destinée de sortir. Désormais elle ne se lèverait plus que dans l’uniforme des condamnées à la douleur sans mesure ni consolation : robe bleue, et de quel horrible bleu ! tablier de cuisine, et de quelle cuisine ! fichu blanc lessivé par des imaginations pleines de fange et bonnet blanc que ne tuyauta jamais aucune innocence.

La femme du grand artiste croyait savoir ce que c’était que de souffrir. Âme jeune, elle supposait que tout était jeune, même le démon et sa puissance. Comment aurait-elle pu prévoir les terreurs nocturnes, dans cet asile, et la circonstance effroyable des portes fermées à clef sur trente ou quarante malades, parmi lesquelles vingt aliénées ? Car ce mélange homicide est toléré monstrueusement par les médecins, comme s’il y avait une consigne d’alléger l’Administration de ses pensionnaires, en les exterminant par la peur. Le détail est sans nom et ferait ressembler l’enfer des poètes à une caverne d’espérance.

Au cri d’agonie que poussera une infortunée, en voyant s’approcher d’elle un fantôme errant d’une couche à l’autre, dans la pénombre, rien ne répondra, sinon, peut-être, d’autres gémissements plus douloureux encore, montés du fond des puits de l’Angoisse. Les gardiennes sont trop saoules pour se réveiller ou trop occupées de leurs saletés pour consentir à se déranger. Si une clameur extraordinaire les y force, elles accourent, enragées, avec le blasphème, l’injure, la menace et souvent les coups. Dès la première nuit, Geneviève, au comble de la terreur pour avoir vu une folle qui se penchait sur elle en la regardant avec des yeux terribles, s’entendit promettre la diabolique cellule où s’éteignent infailliblement les résistances et parfois les vies. Elle s’en plaignit, le lendemain, au médecin en chef, à l’heure de la visite.

— Tout cela se passe dans votre tête, ma petite dame, répondit en souriant le vieux sot et le vieux lâche qui ne voulait pas contrecarrer l’Administration et qui s’éloigna en faisant des gestes de pitié. L’abandonnée comprit qu’il n’y avait pour elle aucune justice, aucun secours à espérer des hommes. Elle apprit, le même jour, que son mari avait été frappé de paralysie et leurs deux petits enfants livrés à un monstre. On ne sait pas ce que Dieu demande à certaines âmes.

Elle vécut, ainsi que bien d’autres, sans qu’on puisse dire comment ni pourquoi. Avec la vigueur surnaturelle des naufragés, elle se jeta et se cramponna à l’idée chrétienne de payer généreusement ce qu’il y avait à payer pour elle-même et de secourir de ses tourments les êtres chers que son absence mettait en danger. À partir de cet instant, une force immense lui fut donnée. Sa pauvre âme, portée en haut des douleurs, envisagea sans désespoir les perspectives et les raccourcis de l’enfer. Elle put entendre les malédictions, les exécrations, les mots atroces qui font pleurer les Invisibles, les ricanements qui font apparaître les démons, les cochonneries effroyables, les longs sanglots. Elle put affronter l’obsédante, la terrible plainte des malheureuses appelant leurs pères, leurs maris, leurs enfants, leurs morts. Elle connut le dragon des pleurs sans larmes de la Folie qui ressemblent aux hurlements prolongés des chiens lamentateurs.

Ce qui lui coûta le plus, ce fut la Sottise bourgeoise, empanachée, gueulante et oraculaire des internes ou des médecins, à commencer par le vieux drôle déjà nommé, quand il débobinait, chaque matin, devant les lits, sa palabre filamenteuse. Habituée aux vues supérieures de son mari dont elle avait épousé le mépris sans bornes pour la médecine et les saltimbanques homicides qui s’en prévalent, elle se sentit plus blessée des âneries importantes qui se débitaient sur son corps plein de souffrance que de tout le reste. Le jour où cet onagre sans beauté, ayant aperçu son chapelet, proféra le Lieu Commun d’hôpital : « C’est une mystique, il n’y a rien à faire », elle eut honte d’appartenir au genre soi-disant humain d’un tel idiot et se jugea plus profanée par ce crétinisme olympien que par les regards infâmes et la concomitante brutalité des carabins.

Il y a au Mexique, particulièrement à la Vera-Cruz, une espèce de vautour dont le nom m’échappe, lequel a pour fonction d’assainir la ville en dévorant toutes les charognes. Il perche par milliers sur les toits et les murs les plus élevés, observant d’un œil infaillible tout ce qui tombe. C’est à peine si une ordure a le temps de toucher le sol. Cet oiseau est l’objet d’une considération respectueuse. Il ne se donne, pour ainsi dire, pas de fêtes sans lui, et il est défendu de le tuer sous les peines les plus sévères. Telle est la prérogative des malades assistés dans les hôpitaux ou les asiles de Paris. On compte sur eux pour engloutir la vieille carne et les autres mangeailles putréfiées dont les cochons ne veulent plus et qu’il serait indélicat d’offrir à d’honnêtes chiens.

Cet expédient offre le multiple avantage de diminuer les chances de peste buboneuse dans les divers quartiers de Paris, de remédier au gaspillage des subsistances, d’atténuer chez les égrotants l’horreur de la mort, enfin et surtout de faire affluer dans les poches laïques et philanthropiques des intéressés la bonne galette sans odeur. Il y a seulement cette différence avec les oiseaux de proie que les malades jouissent d’une bien moindre considération et qu’il est loisible de les crever avec promptitude.

En se souvenant de Dieu, Geneviève put avaler cette ordure, bénie, chaque jour, par les médecins de la maison. Que de choses n’avala-t-elle pas ! Bien qu’elle fût d’une faiblesse extrême et quasi-morte en arrivant, il lui fut accordé de subsister là plusieurs semaines et de survivre a ce qui aurait assommé une géante. Elle a dit plus tard qu’elle ne comprenait pas qu’une vieille gardienne aux trois quarts démente, qui la prit en haine dès le premier jour, n’eût pas réussi à la tuer.

Car l’existence des grabataires est absolument à la discrétion de ces chiennes, — ce qui tombe partout ailleurs sous la rigueur des lois pénales étant là tout à fait normal, toléré et encouragé par les bons docteurs eux-mêmes, qui ne veulent jamais rien savoir. Il faut un Décret spécial analogue à celui de la Création des Anges pour qu’une créature humaine échappe à ces assassins.

Une religieuse — de quel ordre ? — croupissait à quelques pas, échantillon rare et panique de décadence. Geneviève se demanda ce que pouvait être une communauté capable d’envoyer là une épouse de Jésus-Christ. Celle-là se jetait parfois sur ses voisines ou sur les gardiennes en poussant des cris à ressusciter les Innocents massacrés, il y a vingt siècles, par Hérode. Dans ces moments, le Nom de Dieu sortait d’elle, comme l’eau refoulée avec force d’un puits profond, et il fallait entendre les plaisanteries boueuses des internes, jeunes crapules jutées naguère sur des paillasses de vomissement, dans l’allégresse des gredineries, par des boutiquiers sans horizon.

Une autre en cheveux courts, pas religieuse mais plus effrayante encore, se croyait un homme, s’habillait en homme autant que possible, affectait des allures d’homme et faisait la cour à la surveillante, indéclinable trognon qui passait pour avoir été une jolie fille à la prise de Sébastopol.

Ces deux misérables, — cette aboyante religieuse et cette androgyne, — pouvaient être sûres de leur affaire. Parmi les hideurs de ce canton de l’Abîme où tout est médiocre, même la mort, quoi de plus tragique ?

La dernière vision que Geneviève emporta, pour ne l’oublier jamais, fut celle d’un groupe de folles se cousant des robes blanches pour la Sainte-Catherine qui approchait. L’une d’elles, une sorte de petite jeune fille à l’air vieux, courait sur de hauts talons, de salle en salle, cherchant des rubans qu’elle ne trouvait jamais. Le jour de sainte Catherine venu, les toilettes sinistres s’étalaient, se déployaient sur ces mortes sans repos, allant et venant, avec des manières, sans pouvoir trouver leurs sépulcres.

Geneviève se rappellera toute sa vie — souvenir bizarre et cruel qui flotte obstinément au-dessus d’un cratère de douleurs — une espèce de chanson ou de mélopée, triste comme la mandoline du purgatoire, dont les paroles étaient ordonnées par la démence, mais dont le refrain signifiait cette chose précise qu’on est heureux d’avoir perdu la raison qui fait tant souffrir !

Plus on est de fous, plus on rit.