Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 2

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 201-204).
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CHAPITRE II.
DE LA PERSONNE DE MOÏSE[1].

Y a-t-il eu un Moïse ? Tout est si prodigieux en lui depuis sa naissance jusqu’à sa mort qu’il paraît un personnage fantastique, comme notre enchanteur Merlin. S’il avait existé, s’il avait opéré les miracles épouvantables qu’il est supposé avoir faits en Égypte, serait-il possible qu’aucun auteur égyptien n’eût parlé de ces miracles, que les Grecs, ces amateurs du merveilleux, n’en eussent pas dit un seul mot ? Flavius Josèphe, qui, pour faire valoir sa nation méprisée, recherche tous les témoignages des auteurs égyptiens qui ont parlé des Juifs, n’a pas le front d’en citer un seul qui fasse mention des prodiges de Moïse. Ce silence universel n’est-il pas une présomption que Moïse est un personnage fabuleux ?

Pour peu qu’on ait étudié l’antiquité, on sait que les anciens Arabes furent les inventeurs de plusieurs fables qui, avec le temps, ont eu cours chez les autres peuples. Ils avaient imaginé l’histoire de l’ancien Bacchus, qu’on supposait très-antérieur au temps où les Juifs disent que parut leur Moïse. Ce Bacchus ou Back[2], né dans l’Arabie, avait écrit ses lois sur deux tables de pierre ; on l’appela Misem, nom qui ressemble fort à celui de Moïse ; il avait été sauvé des eaux dans un coffre, et ce nom signifiait sauvé des eaux ; il avait une baguette avec laquelle il opérait des miracles ; cette verge se changeait en serpent quand il voulait. Ce même Misem passa la mer Rouge à pied sec, à la tête de son armée ; il divisa les eaux de l’Oronte et de l’Hydaspe, et les suspendit à droite et à gauche ; une colonne de feu éclairait son armée pendant la nuit. Les anciens vers orphiques qu’on chantait dans les orgies de Bacchus célébraient une partie de ces extravagances. Cette fable était si ancienne que les Pères de l’Église ont cru que ce Misem, ce Bacchus, était leur Noé[3].

N’est-il pas de la plus grande vraisemblance que les Juifs adoptèrent cette fable, et qu’ensuite ils récrivirent quand ils commencèrent à avoir quelque connaissance des lettres sous leurs rois ? Il leur fallait du merveilleux comme aux autres peuples ; mais ils n’étaient pas inventeurs : jamais plus petite nation ne fut plus grossière ; tous leurs mensonges étaient des plagiats, comme toutes leurs cérémonies étaient visiblement une imitation des Phéniciens, des Syriens, et des Égyptiens.

Ce qu’ils ont ajouté d’eux-mêmes paraît d’une grossièreté et d’une absurdité si révoltante qu’elle excite l’indignation et la pitié. Dans quel ridicule roman souffrirait-on un homme qui change toutes les eaux en sang, d’un coup de baguette, au nom d’un dieu inconnu, et des magiciens qui en font autant au nom des dieux du pays. La seule supériorité qu’ait Moïse sur les sorciers du roi, c’est qu’il fit naître des poux, ce que les sorciers ne purent faire : sur quoi un grand prince[4] a dit que les Juifs, en fait de poux, en savaient plus que tous les magiciens du monde.

Comment un ange du Seigneur vient-il tuer tous les animaux d’Égypte ? Et comment, après cela, le roi d’Égypte a-t-il une armée de cavalerie ? Et comment cette cavalerie entre-t-elle dans le fond de la mer Rouge ?

Comment le même ange du Seigneur vient-il couper le cou pendant la nuit à tous les aînés des familles égyptiennes ? C’était bien alors que le prétendu Moïse devait s’emparer de ce beau pays, au lieu de s’enfuir en lâche et en coquin avec deux ou trois millions d’hommes parmi lesquels il avait, dit-on, six cent trente mille combattants. C’est avec cette prodigieuse multitude qu’il fuit devant les cadets de ceux que l’ange avait tués. Il s’en va errer dans les déserts, où l’on ne trouve pas seulement de l’eau à boire, et, pour lui faciliter cette belle expédition, son dieu divise les eaux de la mer, en fait deux montagnes à droite et à gauche, afin que son peuple favori aille mourir de faim et de soif.

Tout le reste de l’histoire de Moïse est également absurde et barbare. Ses cailles, sa manne, ses entretiens avec Dieu ; vingt-trois mille hommes de son peuple égorgés à son ordre par des prêtres ; vingt-quatre mille massacrés une autre fois ; six cent trente mille combattants dans un désert où il n’y a jamais eu deux mille hommes : tout cela paraît assurément le comble de l’extravagance ; et quelqu’un a dit que l’Orlando furioso et Don Quichotte sont des livres de géométrie en comparaison des livres hébreux. S’il y avait seulement quelques actions honnêtes et naturelles dans la fable de Moïse, on pourrait croire à toute force que ce personnage a existé.

On a le front de nous dire que la fête de Pâques chez les Juifs est une preuve du passage de la mer Rouge. On remerciait le Dieu des Juifs, à cette fête, de la bonté avec laquelle il avait égorgé tous les premiers nés d’Égypte : donc, dit-on, rien n’était plus vrai que cette sainte et divine boucherie.

Conçoit-on bien, dit le déclamateur et le mauvais raisonneur Abbadie, que « Moïse ait pu instituer des mémoriaux sensibles d’un événement reconnu pour faux par plus de six cent mille témoins » ? Pauvre homme ! tu devais dire par plus de deux millions de témoins, car six cent trente mille combattants, fugitifs ou non, supposent assurément plus de deux millions de personnes. Tu dis donc que Moïse lut son Pentateuque à ces deux ou trois millions de Juifs ! Tu crois donc que ces deux ou trois millions d’hommes auraient écrit contre Moïse, s’ils avaient découvert quelque erreur dans son Pentateuque, et qu’ils eussent fait insérer leurs remarques dans les journaux du pays ! Il ne te manque plus que de dire que ces trois millions d’hommes ont signé comme témoins, et que tu as vu leur signature.

Tu crois donc que les temples et les rites institués en l’honneur de Bacchus, d’Hercule, et de Persée, prouvent évidemment que Persée, Hercule, et Bacchus, étaient fils de Jupiter, et que, chez les Romains, le temple de Castor et de Pollux était une démonstration que Castor et Pollux avaient combattu pour les Romains ! C’est ainsi qu’on suppose toujours ce qui est en question ; et les trafiquants en controverse débitent sur la cause la plus importante au genre humain des arguments que lady Blackacre[5] n’oserait pas hasarder dans la salle de common plays. C’est là ce que des fous ont écrit, ce que des imbéciles commentent, ce que des fripons enseignent, ce qu’on fait apprendre par cœur aux petits enfants ; et on appelle blasphémateur le sage qui s’indigne et qui s’irrite des plus abominables inepties qui aient jamais déshonoré la nature humaine !

  1. Voyez t. XX, page 95 ; et les chapitres xxii à xxvii de Dieu et les Hommes.
  2. Voyez tome XI, page 79.
  3. Il faut observer que Bacchus était connu en Égypte, en Syrie, dans l’Asie Mineure, dans la Grèce, chez les Étrusques, longtemps avant qu’aucune nation eût entendu parler de Moïse, et surtout de Noé et de toute sa généalogie. Tout ce qui ne se trouve que dans les écrits juifs était absolument ignoré des nations orientales et occidentales, depuis le nom d’Adam jusqu’à celui de David.

    Le misérable peuple juif avait sa chronologie et ses fables à part, lesquelles ne ressemblaient que de très-loin à celles des autres peuples. Ses écrivains, qui ne travaillèrent que très-tard, pillèrent tout ce qu’ils trouvèrent chez leurs voisins, et déguisèrent mal leurs larcins : témoin la fable de Moïse, qu’ils empruntèrent de Bacchus ; témoin leur ridicule Samson, pris chez Hercule ; la fille de Jephté, chez Iphigénie ; la femme de Loth, imitée d’Eurydice, etc. (Note de Voltaire, 1771.) Eusèbe nous a conservé de précieux fragments de Sanchoniathon, qui vivait incontestablement avant le temps où les Juifs placent leur Moïse. Ce Sanchoniathon ne parle pas de la horde juive. Si elle avait existé, s’il y avait eu quelque chose de vrai dans la Genèse, certainement il en aurait dit quelques mots. Eusèbe, n’aurait pas manqué de les faire valoir. Le Phénicien Sanchoniathon n’en a rien dit : donc la horde juive n’existait pas alors en corps de peuple ; donc les fables de la Genèse n’avaient encore été inventées par personne. (Id., 1776.)

  4. Frédéric II, auquel Voltaire (voyez tome XXIV, page 437) voulait faire attribuer le Sermon des cinquante, où se trouve (voyez tome XXIV, page 446) ce que Voltaire rapporte ici. Il est possible, au reste, que l’idée soit de Frédéric.
  5. Lady Blackacre est un personnage extrêmement plaisant dans la comédie du Plain dealer. (Note de Voltaire, 1767.) — Le Plain dealer est une comédie de Wicherley. Voltaire en a tiré le sujet de la Prude ; voyez tome III du Théâtre.