Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 35

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 290-292).
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CHAPITRE XXXV. [1]

DES SECTES ET DES MALHEURS DES CHRÉTIENS JUSQU’À L’ÉTABLISSEMENT DU MAHOMÉTISME.

Les disputes, les anathèmes, les persécutions, ne cessèrent d’inonder l’Église chrétienne. Ce n’était pas assez d’avoir uni dans Jésus la nature divine avec la nature humaine : on s’avisa d’agiter la question si Marie était mère de Dieu. Ce titre de mère de Dieu parut un blasphème à Nestorius, évêque de Constantinople. Son sentiment était le plus probable ; mais, comme il avait été persécuteur, il trouva des évêques qui le persécutèrent. On le chassa de son siége au concile d’Éphèse ; mais aussi trente évêques de ce même concile déposèrent ce saint Cyrille, l’ennemi mortel de Nestorius ; et tout l’Orient fut partagé.

Ce n’était pas assez ; il fallut savoir précisément si ce Jésus avait eu deux natures, deux personnes, deux âmes, deux volontés ; si, quand il faisait les fonctions animales de l’homme, la partie divine s’en mêlait ou ne s’en mêlait pas. Toutes ces questions ne méritaient d’être traitées que par Rabelais, ou par notre cher doyen Swift, ou par Punch[2]. Cela fit trois partis dans l’empire par le fanatisme d’un Eutychès, misérable moine ennemi de Nestorius, et combattu par d’autres moines. On voyait, dans toutes ces disputes, monastères opposés à monastères, dévotes à dévotes, eunuques à eunuques, conciles à conciles, et souvent empereurs à empereurs.

Pendant que les descendants des Camille, des Brutus, des Scipion, des Caton, mêlés aux Grecs et aux barbares, barbotaient ainsi dans la fange de la théologie, et que l’esprit de vertige était répandu sur la face de l’empire romain, des brigands du Nord, qui ne savaient que combattre, vinrent démembrer ce grand colosse devenu faible et ridicule,

Quand ils eurent vaincu, il fallut gouverner des peuples fanatiques ; il fallut prendre leur religion, et mener ces bêtes de somme par les licous qu’elles s’étaient faits elles-mêmes.

Les évêques de chaque secte tâchèrent de séduire leurs vainqueurs ; ainsi les princes ostrogoths, visigoths et bourguignons, se firent ariens ; les princes francs furent athanasiens[3].

L’empire romain d’Occident détruit fut partagé en provinces ruisselantes de sang, qui continuèrent à s’anathématiser avec une sainteté réciproque. Il y eut autant de confusion et une abjection aussi misérable dans la religion que dans l’empire.

Les méprisables empereurs de Constantinople affectèrent de prétendre toujours sur l’Italie, et sur les autres provinces qu’ils n’avaient plus, les droits qu’ils croyaient avoir. Mais au viie siècle il s’éleva une religion nouvelle qui ruina bientôt les sectes chrétiennes dans l’Asie, dans l’Afrique, et dans une grande partie de l’Europe.

Le mahométisme était sans doute plus sensé que le christianisme. On n’y adorait point un Juif en abhorrant les Juifs ; on n’y appelait point une Juive mère de Dieu ; on n’y tombait point dans le blasphème extravagant de dire que trois dieux font un dieu ; enfin on n’y mangeait pas ce dieu qu’on adorait, et on n’allait pas rendre à la selle son créateur. Croire un seul Dieu tout-puissant était le seul dogme, et si on n’y avait pas ajouté que Mahomet est son prophète, c’eût été une religion aussi pure, aussi belle que celle des lettrés chinois. C’était le simple théisme, la religion naturelle, et par conséquent la seule véritable. Mais on peut dire que les musulmans étaient en quelque sorte excusables d’appeler Mahomet l’organe de Dieu, puisque en effet il avait enseigné aux Arabes qu’il n’y a qu’un Dieu.

Les musulmans, par les armes et par la parole, firent taire le christianisme jusqu’aux portes de Constantinople ; et les chrétiens, resserrés dans quelques provinces d’Occident, continuèrent à disputer et à se déchirer.

  1. Chapitre ajouté en 1767 ; voyez la note de la page 195.
  2. Appelons les choses par leur nom. On a poussé le blasphème jusqu’à faire un article de foi que Dieu est venu chier et pisser sur la terre ; que nous le mangeons après qu’il a été pendu ; que nous le chions et que nous le pissons. Et on dispute gravement si c’était la nature divine ou la nature humaine qui chiait et qui pissait ! grand Dieu ! (Note de Voltaire.) — Cette note est de 1776, sauf les deux derniers mots, qui ont été ajoutés dans les éditions de Kehl. (B.)
  3. Quel athanasien, quel bon catholique que ce Clovis, qui fit massacrer trois rois, ses voisins, pour voler leur argent comptant ! Quels bons catholiques que ses fils, qui égorgèrent de leurs propres mains leurs neveux au berceau ! By God ! En lisant l’histoire dos premiers rois chrétiens, on croit lire l’histoire des rois de Juda et d’Israël, ou celle des voleurs de grands chemins. (Note de Voltaire.) — Ce qui forme cette note fut ajouté en 1776, mais faisait alors partie du texte. (B.)