Examen important de Milord Bolingbroke/Édition Garnier/Chapitre 4

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Examen important de Milord BolingbrokeGarniertome 26 (p. 206-208).
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CHAPITRE IV [1].
QUI EST L’AUTEUR DU PENTATEUQUE ?

On me demande qui est l’auteur du Pentateuque : j’aimerais autant qu’on me demandât qui a écrit les quatre Fils Aymon, Robert le Diable, et l’histoire de l’enchanteur Merlin.

Newton, qui s’est avili jusqu’à examiner sérieusement cette question, prétend que ce fut Samuel qui écrivit ces rêveries, apparemment pour rendre les rois odieux à la horde juive, que ce détestable prêtre voulait gouverner. Pour moi, je pense que les Juifs ne surent lire et écrire que pendant leur captivité chez les Chaldéens, attendu que leurs lettres furent d’abord chaldaïques, et ensuite syriaques ; nous n’avons jamais connu d’alphabet purement hébreu.

Je conjecture qu’Esdras forgea tous ces contes du Tonneau[2] au retour de la captivité. Il les écrivit en lettres chaldéennes, dans le jargon du pays, comme des paysans du nord d’Irlande écriraient aujourd’hui en caractères anglais.

Les Cuthéens, qui habitaient le pays de Samarie, écrivirent ce même Pentateuque en lettres phéniciennes, qui étaient le caractère courant de leur nation, et nous avons encore aujourd’hui ce Pentateuque.

Je crois que Jérémie put contribuer beaucoup à la composition de ce roman. Jérémie était fort attaché, comme on sait, aux rois de Babylone ; il est évident, par ses rapsodies, qu’il était payé par les Babyloniens, et qu’il trahissait son pays ; il veut toujours qu’on se rende au roi de Babylone. Les Égyptiens étaient alors les ennemis des Babyloniens. C’est pour faire sa cour au grand roi maître d’Hershalaïm Kedusha, nommé par nous Jérusalem[3], que Jérémie, et ensuite Esdras, inspirent tant d’horreur aux Juifs pour les Égyptiens. Ils se gardent bien de rien dire contre les peuples de l’Euphrate. Ce sont des esclaves qui ménagent leurs maîtres. Ils avouent bien que la horde juive a presque toujours été asservie ; mais ils respectent ceux qu’ils servaient alors.

Que d’autres Juifs aient écrit les faits et gestes de leurs roitelets, c’est ce qui m’importe aussi peu que l’histoire des chevaliers de la Table ronde et des douze pairs de Charlemagne ; et je regarde comme la plus futile de toutes les recherches celle de savoir le nom de l’auteur d’un livre ridicule.

Qui a écrit le premier l’histoire de Jupiter, de Neptune, et de Pluton ? Je n’en sais rien, et je ne me soucie pas de le savoir.

Il y a une très-ancienne Vie de Moïse écrite en hébreu[4], mais qui n’a point été insérée dans le canon judaïque. On en ignore l’auteur, ainsi qu’on ignore les auteurs des autres livres juifs ; elle est écrite dans ce style des Mille et une Nuits, qui est celui de toute l’antiquité asiatique. En voici quelques échantillons.

L’an 130 après la transmigration des Juifs en Égypte, soixante ans après la mort de Joseph, le pharaon, pendant son sommeil, vit en songe un vieillard qui tenait en ses mains une balance. Dans l’un des bassins étaient tous les Égyptiens avec leurs enfants et leurs femmes ; dans l’autre, un seul enfant à la mamelle, qui pesait plus que toute l’Égypte entière. Le roi fit aussitôt appeler tous ses magiciens, qui furent tous saisis d’étonnement et de crainte. Un des conseillers du roi devina qu’il y aurait un enfant hébreu qui serait la ruine de l’Égypte. Il conseilla au roi de faire tuer tous les petits garçons de la nation juive.

L’aventure de Moïse sauvé des eaux est à peu près la même que dans l’Exode. On appela d’abord Moïse Schabar, et sa mère Jéchotiel. À l’âge de trois ans. Moïse, jouant avec Pharaon, prit sa couronne et s’en couvrit la tête. Le roi voulut le faire tuer, mais l’ange Gabriel descendit du ciel, et pria le roi de n’en rien faire. « C’est un enfant, lui dit-il, qui n’y a pas entendu malice. Pour vous prouver combien il est simple, montrez-lui une escarboucle et un charbon ardent, vous verrez qu’il choisira le charbon. » Le roi en fit l’expérience ; le petit Moïse ne manqua pas de choisir l’escarboucle ; mais l’ange Gabriel l’escamota, et mit le charbon ardent à la place ; le petit Moïse se brûla la main jusqu’aux os. Le roi lui pardonna, le croyant un sot. Ainsi Moïse, ayant été sauvé par l’eau, fut encore une fois sauvé par le feu.

Tout le reste de l’histoire est sur le même ton. Il est difficile de décider lequel est le plus admirable de cette fable de Moïse, ou de la fable du Pentateuque. Je laisse cette question à ceux qui ont plus de temps à perdre que moi. Mais j’admire surtout les pédants, comme Grotius, Abbadie, et même cet abbé Houteville[5], longtemps entremetteur d’un fermier général à Paris, ensuite secrétaire de ce fameux cardinal Dubois, à qui j’ai entendu dire qu’il défiait tous les cardinaux d’être plus athées que lui. Tous ces gens-là se distillent le cerveau pour faire accroire (ce qu’ils ne croient point) que le Pentateuque est de Moïse. Eh ! mes amis, que prouveriez-vous là ? que Moïse était un fou. Il est bien sûr que je ferais enfermer à Bedlam[6] un homme qui écrirait aujourd’hui de pareilles extravagances.

  1. Ce chapitre a été ajouté en 1767 ; voyez la note de la page 195.
  2. Le Conte du Tonneau, ouvrage facétieux de Swift, a été traduit en français par Van Effen, 1721, trois volumes in-12.
  3. Hershalaïm était le nom de Jérusalem, et Kedusha était son nom secret. Toutes les villes avaient un nom mystérieux que l’on cachait soigneusement aux ennemis, de peur qu’ils ne mêlassent ce nom dans des enchantements, et par là ne se rendissent les maîtres de la ville. À tout prendre, les Juifs n’étaient peut-être pas plus superstitieux que leurs voisins ; ils furent seulement plus cruels, plus usuriers, et plus ignorants. (Note de Voltaire, 1771.)
  4. Cette vie de Moïse a été imprimée à Hambourg, en hébreu et en latin. (Id., 1767.)
  5. Voyez tome XXIII, page 32.
  6. Bedlam, la maison des fous à Londres. (Note de Voltaire, 1767.)