Exemplaire punition du violement et assassinat commis par François de La Motte

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Exemplaire punition du violement et assassinat commis par François de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc, en la garnison de Metz en Lorraine, à la fille d’un bourgeois de ladite ville.

1607



Exemplaire punition du violement et assassinat commis par François de La Motte, lieutenant du sieur de Montestruc, en la garnison de Mets en Lorraine, à la fille d’un bourgeois de la dite ville, et executé à Paris le 5 decembre 1607.
M.DC.VII.
In-8.

Exemplaire punition du violement et assassinat commis par François de La Motte, sieur du dit lieu, et lieutenant de Montestruc, en la garnison de Mets.

Comme ainsi soit que tous crimes soient poursuivis de la vengeance divine, si est-ce que le ravissement et le viol en sont talonnez le plus indefatigablement ; la cause en est toute en posture : c’est qu’estant la virginité le miroir où le grand Dieu et les anges se mirent, celui qui, par le traict de quelque force et violence, deshonore et souille un si beau miroüer et pourtraict, incite et excite le grand Dieu et les anges à prendre la raison de sa faute ; faute non, mais forfaict, mais horrible crime, mais sacrilége, mais parricide, mais execration abominable et abomination execrable. Et combien qu’ailleurs le grand Dieu marche lentement à la punition du crime, et se contente de s’eclater d’autant plus asprement sur les testes criminelles, reparant par la pesanteur du suplice les delais de la justice trop tardive, si est-ce qu’en ce regard elle ne veut prester à usure, et veut le principal et l’interest presque sur-le-champ. Les escritures, tant sacrées que profanes, ne sont peintes que de ces sanglants discours ; la justice n’a les oreilles journellement batues d’autres plaintes, et les roües et potences ne sont accravantées1 que du poids de ces charongnes. Mais ce qui rend ce crime de violement plus detestable, c’est qu’il met le criminel tellement au delà de toute crainte de Dieu et de tous mouvemens et ressentimens d’humanité, qu’il veut laver sa faute avec des crimes plus enormes et detestables. Voilà comme, voulant fuir la justice, il s’y presente ; voulant enterrer sa faute, il la faict saillir en lumière, et, la voulant supprimer, il la fait parler et crier plus haut vengeance au ciel. Il n’est icy question de fouiller les escrits anciens ou modernes pour preuve, veu qu’il ne faut que les rues et carrefours de Paris pour en faire la leçon aux plus ignorans et grossiers. Aussi ne veux-je toucher qu’un seul de ces forfaicts, perpetré à Mets en Lorraine, et chastié à Paris devant la Croix du Tirouer2 le 5 decembre 16073.

Il y avoit un capitaine de la citadelle de Mets, homme preux et vaillant de sa personne, qui, durant ces dernières guerres, avoit acquis beaucoup de preuves de sa valeur ; mais plus valeureux eust-il esté cent mille fois s’il eut recongneu et bien entendu que la valeur des valeurs est celle par laquelle nous emportons la victoire sur nous-mesmes et nos affections, et non pas sur les autres et sur les places fortes. Comme aussi vrayement n’y a-il de plus glorieux trophées que ceux que, sans le secours d’autres, nous erigeons nous-mesmes de nous-mesmes, et à la gloire desquels autre ne peut avoir part que nous-mesmes. Ce capitaine, jettant et tournant les yeux (esveillez et hardis) sur les beaux objets et rencontres que la fortune luy presentoit, allant par la rüe, avisa une fille d’âge encore tendre et d’honeste maison, mais de taille relevée, et où la grace et la beauté disputoyent ensemble pour l’honneur et le prix. Aussi ne croi-je que jamais estocade luy porta plus dangereuse playe dans le corps que la grace de ceste jeune beauté dedans l’ame. Aussi est-il retourné de toute autre, mais en celle-cy il y est demouré pour les gages. Il fust donc vaincu de l’amour que la beauté de ceste jeune fille lui coula dedans l’ame. Je redoute d’appeller amour dont est sorty un acte de haine si detestable, et d’appeler amant celuy qui a faict tel traictement à la personne aimée.

Tant il y a que, l’esclair de ceste beauté luy avant penetré dedans l’ame, il soubmist incontinent sa raison à ses sens, et sans coup destourner ni ferir se donna en proye à ses salles appetits. Miserable ! que de prendre la loy de ceux qui la debvoyent recevoir de lui que de s’abaisser aux pieds de tels maistres et tirans, suivre des aveugles pour guides, et de se laisser commander de ceux qu’il debvoit severement gourmander. Mais c’est un grand plaisir aux mal-heureux que de se plaire en leurs mal-heurs, et de n’accuser pour cause de leurs mal-heurs qu’eux-mesmes.

Ce pauvre mal-heureux donc, cognoissant que ce tyran d’amour s’estoit saisi du fort de son cœur, et qu’il y commandoit à baguette, et n’ayant jamais trouvé parmy les rencontres de la guerre place si bien gardée et de si difficile accès et approche que ceste beauté, se resolut de la marchander au prix de sa reputation, et l’achepter au peril de sa vie et fortune, la payer de l’usufruict d’icelle et en recevoir l’acquit des sanglantes mains d’un executeur de justice. Ha ! que l’ombre du plaisir est grande, et ce qu’il a de corps et de solidité petit ! Mais que la fin et commencement des plaisirs font une estrange Heraclite et Democrite l’un vers l’autre ! Il s’accosta pour surgir au port de ses desirs d’une maquerelle, laquelle lui promet, quoy qu’il couste, de faire choir le gibier dans ses filets. Pleust à Dieu que par les royaumes et provinces il y eut de bons limiers pour courir, eventer et lever ces pestes des monarchies, villes et citez, et que, les forests estant suffisantes pour leur faire un bucher, un bras justicier mist le feu au dedans et resjouït les cieux de l’odeur de si belles fumées !

Mais quoy ! le mestier en est trop commun ! plusieurs en auroient trop chaud en leur pourpoinct, et puis le bois seroit trop ardamment recueilli en France.

Quoy qu’il en soit, ce capitaine, sans l’achoison4 de ceste peste, verroit encor sa vie et sa valeur debout ; ceste jeune et tendre pucelle, sa vie et son honneur ; et ses parens, leur joye, support et contentement.

Ceste vieille donc (peste de la jeunesse) avisa ceste fille qui marchandoit des bouquets, et, voyant qu’elle ne se trouvoit d’accord avec la jardinière, lui dist : Ma fille, venez avecques moy, et je vous en monstreray de plus beaux, et de plus belles fleurs, à plus raisonnable prix. Ce jeune tendron, portée de son jeune desir, et conduite de sa simplesse, se met à la suite de la vieille, comme un chevreuil qui, sous la conduite du boucher, va droit à la boucherie. Helas ! nous voyons bien le commencement des chemins que nous prenons, mais nous n’en descouvrons pas les progrès et l’avancement, et moins encor la fin. Ceste pauvrette s’en va pour trouver quelques bouquets et fleurettes, et ne pense pas qu’elle va perdre (sou la cruauté d’un bouc et vrayement boucquin) le bouquet des bouquets et la reine des fleurs, qui esl la rose de sa virginité, voires mesmes sa propre vie.

Elle ne fust donc si tost entrée en la maison de ce capitaine, que ce fust de tirer les portes après elle, et d’elle extorquer par force ce que par voye de consentement et d’honneur l’on ne pouvait impetrer. Icy donc la simplesse fut opprimée par la malice, la trop legère creance par le mensonge, et la foible pudicité par les efforts ravisseurs de la lubricité.

Ce miserable donc tient et entretient quelques jours ceste fille en sa chambre comme esclave, à ses contentemens debordez, et le subjet et l’object de ses plaisirs non moins desreglez qu’aveuglez. Les parens cependant font de tous costez recherches de leur enfant, et la justice, importunée de leurs plaintes, faict assemblée de ceux sur qui pouvoit tomber le soupçon du crime. Commandemens sur prières, menaces sur commandemens, à quiconque la tient ou en entend parler, de l’enseigner ou de la remettre entre les mains des parens. Ce coupable, qui estoit present en l’assemblée, à qui toutes les paroles du juge sembloyent des coups de tonnerres, toutes ses œillades des eclairs poignans comme estocades, et tous ses commandemens et menaces des foudres qui canonnoient, tronçonnoient et fouldroioient en sa conscience, rapporte de ceste assemblée mille craintes, terreurs et mortelles frayeurs à la maison. Seroit-ce pas, dit-il, maintenant que la bonté divine seroit en mon regard parvenue au dernier periode de sa patience ? Sens-je pas les coupables remors qui remuent mesnage et pincettent cruellement ma conscience ? Vois-je pas l’espée, non de Denis5, mais d’un cruel executeur, qui pend, attachée d’un simple fil, dessus moy, et menace ma criminelle teste ? Quoy ! faudra-il que je serve de spectacle à tout le monde sur un eschafaut, et qu’un glaive public limite et abrége honteusement le terme de mes jours ? Ay-je esté tant et tant de fois prodigue de ma vie, en tant de dangereuses rencontres, pour estre finalement reservé à ceste honteuse mort ? Que ne me rend la fortune les hazards des alarmes où je me suis tant de fois trouvé pour m’y faire ouvrir l’estomac d’un beau coup de picque au travers des entrailles ! Que ne me fait le ciel plouvoir et gresler des milions de pruneaux et dragées sur la teste, pour perdre en mes armes une vie glorieuse, plustost que souffrir une mort si vergongneuse6 !

Mais que dis-je ? où suis-je ? Y a-il pas moyen d’esviter ce coup ? Suis-je desjà entre les bras de la justice, laquelle peut-estre ne pense à autre chose qu’à me punir ? Y a-il pas moyen de derober ce faict à sa cognoissance, et quant et quant me delivrer de sa puissance ?

Comme il estoit en ces altères7, l’ennemy de nature, qui faict que les meschancetez servent aux meschants de degrez à plus grandes meschancetez, et qui, par les crimes execrables, leur en fraye le chemin, coula ce propos et ceste resolution en sa pensée : Que penses-tu faire ? Que servent tant de plaintes et deliberations ? Ne voy-tu pas que les premiers actes de ceste tragedie sont jouez ? La beste est prise, tu en as faict curée et en as assouvi tes appetits ; reste seulement la catastrophe. Estrangle donc celle qui te tient en peine ; et, celant ton faict, tire-toy d’inquietude et tourmens. Toute asseurance est perdue si tu ne trouves ta vie en sa mort, et si sa ruine ne te sert d’ancre de salut.

Le miserable remache et embrasse aussitost ce meschant conseil, non toutes fois sans se sentir merveilleusement esbranlé de ces raisons au contraire : Quoy ! de la Motte, pourras-tu concevoir une haine si mortelle contre celle qui, par le rapt de sa virginité, a commencé à t’aimer, et qui, par la perte de sa fleur, s’est domestiquée8 en ton amour ? Hé ! ne vois-tu pas que ces bourasques et tempestes t’emportent d’abisme en abisme et de Scille en Caribde ! Veux-tu joindre à ce rapt, à cet inceste, à ce sacrilége abominable, un homicide, un meurtre, un parricide execrable ? Veux-tu amasser le vol sur le viol, et te rendre voleur de sa vie aussi bien que violateur de sa pudicité ? Quoy ! faut-il que les lacs de tes bras, dont tu te pendois à son col, soyent maintenant deguisez en etoufans licols ? Veux-tu changer tes embrassemens en estranglemens, tes mignardises en cruautez, et ces mots de : Mon cœur et ma vie ! en ces termes : Meurs ! meurs ! il faut mourir ? Pourras-tu respondre d’une mine farouche et furieuse à ceste face aprivoisée par le temps, et maintenant si gracieuse ? Souffriras-tu d’un œil renfrongné ceste œillade, laquelle dissipoit tes ennuis et mettoit la joye et l’allegresse en ton ame ? — Que feray-je (repliquoit à soy-mesme), et quel moyen de cacher ma faute aux hommes ? — Miserable ! penses-tu la cacher à celuy qui tout oit et tout voit ? Mais penses-tu de te cacher à toy-mesme, et de faire que tu ne te trouves chez toy-mesme pour insupportable fardeau de la terre ? — Mais il ne m’en chaud9, pourveu que je puisse eviter la mort. — Si ne saurois-tu pourtant eviter les remords, qui te forgeront tous les jours mille espèces de mort en l’ame. Et puis penses-tu que la patience divine tiendra tousjours la main au sein, et que sa vengeance ne suive à la trace cette insupportable cruauté ? Ces discours et raisons commençoyent à le fleschir, lorsque quelqu’un, frappant à la porte, luy mist telle frayeur en l’ame et telle apprehension de la justice, que sans plus grand delay il estrangle ceste pauvre fille en son estable, et la fait mettre dans une valise et porter par son serviteur (appelé Houppart) dans la rivière. Ce forfaict fut quelques mois incongnu ; mais ce qui le mist en evidence, ce fut un autre viol que le dit de la Motte fist en la personne de Nicolle Martel, fille de Claude Martel, soldat de la citadelle de Mets, lequel en fist sa requeste et sa plainte à M. d’Arquien, lieutenant pour Sa Majesté en ladite garnison. M. d’Arquien renvoye la cause devant M. de Selve, president de la ville de Mets, qui, ayant fait informer contre Louyse de la Villette, maquerelle, et accusée de l’avoir vendue au dit de la Motte, il feit emprisonner le dit sieur de la Motte, lequel recusant M. de Selve pour son juge, la cause en fut evoquée devant M. de Poisisse, par lequel, finalement, toutes informations et justifications faictes de part et d’autre, et la question donnée à la dite Louyse de la Villette et à Claudine et Houppart, serviteur et servante du dit de la Motte, il fut sceu et confessé que le dit de la Motte avoit fait estrangler ceste innocente fille du ministre de Combes et defloré la dite Louyse Martel. Occasion pourquoy le dit de la Motte receut l’arrest de sa mort au fort l’Evesque, à Paris, et fut condamné d’avoir la teste tranchée, et Claudine et Houppart, ses serviteur et servante, condamnez estre pendus ; lesquels furent executez devant la Croix du Tirouer.

Que peut servir au dit de la Motte d’avoir voulu receler son fait aux hommes et d’avoir voulu monstrer sa ferocité lors que l’on le vouloit lier pour le mener au suplice ? Car il fust atterré par quatre crocheteurs dans la prison, et chargé à force sur le chariot et conduit sur l’echafaut, où, après avoir differé son supplice le plus qu’il pouvoit, et attendu en vain sa grace du roy, qu’il pensoit obtenir par le moyen de la royne Marguerite10, la grace que le roy lui feist fust qu’il auroit la teste tranchée et recevroit le digne salaire de sa meschanceté. Sur quoy un chacun peut recognoistre que l’homme ne se doit de la sorte precipiter à ses sensualitez, et que là où la crainte de Dieu et des hommes ne l’en destourneroit, la crainte du supplice doit pour le moins estre suffisante pour l’en destourner.



1. Accablées par le poids. (Dict. de Furetière.) C’étoit, au XVIIe siècle, un mot très suranné.

2. La petite place qui se trouvoit à la jonction de la rue Saint-Honoré et de la rue de l’Arbre-Sec, devant la croix dite du trahoir ou du tiroir, par altération, servoit souvent de lieu de supplice ; mais on y pendoit seulement. C’est par exception qu’on y décapitoit, comme en cette circonstance. Ce supplice des condamnés de qualité étoit réservé à la place de Grève.

3. L’Estoille, qui est d’ordinaire si bien au courant de toutes ces exécutions, ne parle pas de celle-ci. Malherbe n’en fait pas non plus mention dans ses lettres à Peiresc.

4. Vieux mot qui s’employoit pour occasion, et qui dérivoit aussi d’occasio, selon Huet. V. un article de M. Littré, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1855, p. 372.

5. L’épée de Denys le Tyran au dessus de la tête de Damoclès.

6. Ce mot est plus rare que vergogne, dont il est dérivé. On le trouve pourtant dans Montaigne et dans ce passage du 1er livre des Poèmes de Ronsard :

Ils faisoient bien souvent, sans nulle autre poursuite,
Tourner les ennemis en vergogneuse fuite.

7. « Inquiétudes d’esprit, passions véhémentes. » (Dict. de Furetière.) Ce mot étoit déjà vieux.

8. Montaigne s’est servi du même mot à peu près dans le même sens : « Il faut, dit-il, oster à la mort son estrangeté et la domestiquer à force d’y penser. »

9. V., sur cette locution, une note de la pièce précédente.

10. Elle avoit encore certain pouvoir sur l’esprit de Henri IV, son époux divorcé. V. notre tome 1er, p. 207. — Au mois de juin de cette même année, le roi lui avoit encore accordé une grâce. V. L’Estoille, à cette date.