Expédition de « La Recherche » au Spitzberg/01

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Expédition de « La Recherche » au Spitzberg
Revue des Deux Mondes, période initialetome 16 (p. 277-297).
III  ►

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DE


LA RECHERCHE


AU SPITZBERG.




I.
DRONTHEIM.





Nous venions de traverser les campagnes de Vollan et de Locknes avec leurs fermes en bois spacieuses et solidement bâties, leurs vallées où les épis de seigle mûrissent en quelques mois, et leurs coteaux où la rivière écume, scintille et se perd entre les rochers. Ces points de vue rians et pittoresques disparurent peu à peu, et nous nous trouvâmes sur un sol nu et plat, traversé çà et là par de larges bandes de sable, pareil à une grève sans eau. Au loin nous n’aperçûmes qu’un guard et quelques champs ensemencés. La terre avait une teinte grisâtre, et tout autour de nous paraissait triste et sans vie. Nous savions que Drontheim était près de là, et nous détournions avec joie nos regards de cette plaine aride par laquelle il fallait passer, dans l’espoir de découvrir à l’horizon les murs de cette ville que nous aspirions à voir depuis long-temps. Mais les chemins, minés par le dégel et creusés par les charrettes des paysans, étaient difficiles à suivre et dangereux en certains endroits. A chaque instant notre voiture tombait dans de profondes ornières, et, de peur de la voir se briser sur une route où nous n’aurions trouvé ni charpentier ni forgeron, nous allâmes au pas. Onze heures du soir sonnaient quand, du haut du Steenberg, nous vîmes se dérouler devant nous un vaste et beau panorama : c’était le golfe de Drontheim, large comme la pleine mer, bordé par une longue chaîne de montagnes qui ressemble à un rempart crénelé, et, dans la presqu’île formée par le golfe et le Nid, les maisons de cette vieille cité du Nord, réunies, serrées l’une contre l’autre, comme pour mieux supporter le souffle du vent, l’effort des vagues, le poids de la neige. C’était une de ces nuits limpides des régions polaires où le ciel est pur et étoile, où les rayons d’un crépuscule d’or remplacent le soleil, qui n’abandonne l’horizon que pour y revenir quelques instans après. Des teintes de lumière molles et argentées inondaient la surface du lac, et la base des montagnes était toute bleue, tandis que les dernières lueurs du jour étincelaient encore sur leurs cimes. Une sorte de voile imprégné de lumière et transparent s’étendait sur la ville, et l’antique cathédrale était là dans ce mélange d’ombre et de clarté, pareille à une de ces images lointaines que la mémoire fait revivre à travers le passé qui les obscurcit. Sur le golfe, tout était calme ; on n’entendait que les soupirs des vagues, qui venaient baiser du bout de leurs lèvres les plantes du rivage, et s’enfuyaient avec une couronne de roseaux et un collier d’écume. Dans la ville, tout dormait ; nous traversâmes les places et les rues sans rencontrer un être vivant, sans entendre un seul bruit. Quand j’aurais choisi moi-même l’heure à laquelle je devais visiter Drontheim, je n’aurais pu en trouver une plus belle et plus imposante. Dans ce silence de la nuit, dans cette ombre du crépuscule, la vieille ville des rois de Norwége était pour moi comme un livre ouvert dans le recueillement et la solitude. Sur une de ses pages, je lisais une saga glorieuse ; sur une autre, un chant de scalde chanté le soir au foyer du jarl ; ici les premières lignes d’une légende de saint, là le roman d’amour d’Axel et Valborg. Je m’en allais ainsi de rue en rue, reprenant l’un après l’autre tous les anneaux de cette chaîne du passé, et alors j’oubliais les années inscrites sur le calendrier depuis ces époques de guerre et d’aventure, et il me semblait que je devais voir apparaître encore sur les vagues la barque du Vikingr, entendre le chant des matines au cloître de Munkholm, et visiter dans la cathédrale la merveilleuse chasse de saint Olaf. L’aspect des magasins bâtis le long du golfe anéantit mon rêve ; la poétique cité des traditions islandaises disparut, et je ne vis plus que la cité marchande.

L’origine de Drontheim se rattache à l’une des époques les plus mémorables de l’histoire de Norwége, à l’époque où le paganisme commençait à tomber en ruines, où le jarl Hakon, abandonné de ses soldats, trahi par un esclave, mourait avec les dieux qu’il avait adorés, tandis qu’Olaf Tryggvason, son valeureux adversaire, reprenait le sceptre conquis par son aïeul Harald Haarfager, et sur la pierre sanglante des sacrifices posait la croix, symbole (le la paix. Jeune, il avait connu les douleurs de l’exil et les joyeux périls d’une vie aventureuse. Avant de porter la couronne, il avait manié la lourde épée du Vikingr. Après avoir subjugué Fun après l’autre les divers partis qui s’opposaient à son avènement au trône de Norwége, il se bâtit une demeure auprès de l’embouchure du Nid (997). C’est là le commencement de cette cité de Nidaros (maintenant Drontheim), dont le nom se retrouve si souvent dans les anciennes sagas. Trente ans plus tard, un autre roi construisit une église à côté de la demeure royale, et l’église enrichit la ville naissante.

Le christianisme, énergiquement et quelquefois cruellement défendu par Olaf, n’avait encore fait que des progrès assez incertains, et, sous la domination des deux jarl qui lui succédèrent, la religion païenne reprit son ascendant. Mais un homme vint qui acheva par l’épée l’œuvre de conversion entreprise par le raisonnement : c’était Olaf II. Il s’en alla de district en district, suivi de trois cents soldats, brisant lui-même avec la hache les statues de Thor et d’Odin, prenant les biens de ceux qui refusaient de croire à l’Évangile et condamnant à mort les plus rebelles.

Cette manière de prêcher révolta contre lui ses sujets. Canut-le-Grand encouragea leur sédition, et Olaf, vaincu dans plusieurs rencontres et voyant son parti diminuer de jour en jour, s’enfuit en Suède, puis en Russie. Pendant ce temps, Canut entrait à Drontheim avec une escorte, disent les chroniques, de quatorze cents navires. Dans la ferveur de son zèle, Olaf, dépouillé de sa couronne, avait d’abord pensé à se faire moine ou à s’en aller en pèlerinage à Jérusalem ; mais une nuit il vit apparaître en songe son prédécesseur Olaf Tryggvason, qui lui conseilla de retourner en Norwége. Il débarqua sur la côte à la tête de quatre mille hommes, et fut attaqué dans la plaine de Stikklestœd par dix mille paysans. Après un combat violent, qui se prolongea pendant plusieurs heures, il fut accablé par le nombre, et mourut sur le champ de bataille (1er août 1030).

Ce prince, que les Norwégiens n’avaient pas voulu garder pour roi, devint un saint ; il fit des miracles, et fut invoqué religieusement par ceux qui l’avaient maudit. Son corps avait été enseveli par un de ses partisans à l’endroit où s’élève aujourd’hui une des chapelles de la cathédrale. Un an après, quand on le retira de cette sépulture, non-seulement ses membres n’avaient subi aucune altération, mais sa barbe et ses ongles avaient grandi comme s’il n’avait pas cessé de vivre, et sur le sol où il reposait, on vit jaillir une source d’eau qui avait la vertu de guérir les malades. Le jour de sa mort devint un jour de solennité en Norwége et dans plusieurs autres contrées. Le peuple, qui l’avait chassé, le béatifia et en fit un héros. La légende de saint Olaf, racontée par les moines, vénérée par les paysans, courut de montagne en montagne, de famille en famille, grandissant et se modifiant sans cesse selon les lieux et les circonstances. Aujourd’hui encore, on la retrouve dans tous les districts de la Norwége. Il n’est pas de vieille femme qui ne puisse en raconter quelque chapitre, et pas d’enfant qui, en allant à l’école, n’apprenne à connaître le nom de saint Olaf. Ici on montre le roc desséché d’où il fit jaillir, comme Moïse, un torrent d’eau pure ; là le passage qu’il se fraya entre un rempart de montagnes ; plus loin les figures des sorciers qu’il a changés en pierres. A quelque distance de Drivstuen, en allant à Riisa, on aperçoit à droite, au bord de la route, une grande masse de rocs taillés a pic, et terminés par une espèce de terrasse qui s’élève à plus de cent pieds au-dessus du sol. Un jour que je passais là, le guide me dit : « Voyez, voilà le rocher d’où saint Olaf s’élança pour échapper au diable qui le poursuivait, et cette entaille que vous remarquez sur la pierre est l’empreinte du pied de son cheval. » Dans le Romsdal, on montre sur la cime d’une montagne une ouverture pareille à la brèche de Roland dans les Pyrénées, et les paysans racontent que saint Olaf a fendu cette montagne avec son épée. Quand on parle de l’église de Saint-Clément, qu’il fit bâtir à Nidaros, on raconte une légende pareille à celle qui existe sur la cathédrale de Lund. Un Trolle s’était engagé à construire tout l’édifice à condition que saint Olaf lui donnerait le soleil et la lune, s’il ne parvenait pas à savoir son nom ; mais lorsque l’église fut finie, le saint proclama à haute voix le nom de l’architecte ensorcelé, qui, dans son désespoir, se précipita du haut de la tour, et mourut h l’instant.

A l’endroit où le corps de saint Olaf avait été déposé, Magnus-le-Bon, son fils, qui monta après lui sur le trône de Norvège, construisit une chapelle en bois (1036) qui, en 1077, fut remplacée par une église en pierre. Vingt ans après, Harald Haardraade en bâtit une autre à peu près sur le même lieu. Il y avait ainsi, dès le XIe siècle, trois églises dans cette ville fondée à la fin du Xe, dans cette capitale d’une contrée où le baptême avait été introduit par la force du glaive. Un grand nombre de pèlerins se rassemblaient là chaque année ; ils venaient se mettre à genoux dans l’église de saint Olaf et déposaient de riches offrandes sur son tombeau. Les bords du Nid, où l’on n’entendait retentir autrefois que le cri des matelots et le chant de guerre des pirates, répétèrent l’hymne des fêtes religieuses et les prières du cloître. Cette ville, qui n’avait été qu’une résidence de prince et un camp de soldats, devint la métropole de l’Evangile, le boulevart du christianisme dans le Nord. En l’année 1030, elle avait déjà un évêque, et, en 1152, l’évêque fut nommé archevêque, primat de Norwége et légat du saint-siège. Au commencement du XIVe siècle, on comptait à Nidaros deux hôpitaux, quatre couvens, et quatorze églises au milieu desquelles l’œil du voyageur distinguait de loin la magnifique flèche de la cathédrale.

Cette cathédrale, plus vaste que celles de Roeskilde et d’Upsal, fut bâtie en 1183 par l’archevêque Eystein. Une partie de l’ancienne église de Harald forma l’une des ailes du nouvel édifice ; le chœur et la nef furent construits sur un autre plan. Quand on y entre, c’est une chose curieuse que d’observer, dans la même enceinte, à quelques pas de distance, deux époques d’art si voisines et déjà si différentes l’une de l’autre, deux styles d’architecture qu’un siècle sépare et qui ne se ressemblent plus. L’église, avec ses deux ailes placées symétriquement de chaque côté, a la forme d’une croix ; l’aile droite, construite vers l’an 1050, et l’aile gauche, dessinée plus tard sur le même modèle, présentent un beau type de style bysantin. Là est la grande arcade ronde partagée par une colonne, le pilier massif, le chapiteau carré et plat, et le contour du plein cintre festonné. Le style gothique commence à la nef, qui s’étendait autrefois beaucoup plus loin qu’à présent, et dont le protestantisme, avec ses habitudes de comfort, a complètement masqué les formes par des tribunes en bois qui s’élèvent l’une sur l’autre comme des loges de théâtre. Ce style est simple, composé avec goût, mais peu orné et peu hardi. Toute son élégance, toute sa richesse, semblent avoir été réservées pour le chœur : c’est une enceinte de huit arcades légères comme des rameaux d’arbres, détachées comme un berceau de feuillage du reste de l’édifice ; et les colonnes qui portent vers la voûte ces gracieuses ogives, la ceinture de fleurs et de festons qui l’entoure, les deux petites chapelles qui le gardent de chaque côté, comme deux ailes d’ange, tout ce qui appartient à cet antique sanctuaire du catholicisme est fait avec tant de légèreté et d’abandon et offre tant de charmantes combinaisons de détail et d’ensemble, que la pierre semble avoir cédé comme une cire molle à l’inspiration de l’artiste. Les ogives se croisent comme des plantes touffues qui, ne trouvant pas assez de place pour se développer à l’écart, reposent l’une sur l’autre, et leur forme varie à chaque pas, comme les arabesques capricieuses d’un manuscrit du moyen-âge. Tantôt c’est un pilier uni qui s’élance du sol et jette dans les airs trois branches pareilles à celles du candélabre biblique ; tantôt, sur la nervure de l’arcade, on voit surgir une bande de dentelles que l’on dirait découpées par la main d’une jeune fille, ou un collier de perles arrondies dans le marbre, ou de longues lignes de feuillage qui semblent avoir grandi entre les moulures de la pierre comme des saxifrages entre les fentes du rocher. Ici la colonne, fine et déliée, porte pour chapiteau une touffe de fleurs, ailleurs un fruit du midi ou de larges feuilles de palmier, dont un croisé, peut-être, rapporta le modèle des bords du Jourdain ; puis des têtes de prêtres posées à chaque angle avec un air de recueillement, et quelquefois suspendues à une tige légère, comme des étamines à leurs pistils. Çà et là on rencontre aussi quelques traces de ces rêves hideux qui se mêlaient, dans les églises, aux chastes inspirations de l’art du moyen-âge, comme une idée de doute à un sentiment de foi, comme un rire sceptique à une fervente prière. On aperçoit sur le pourtour d’une colonne un visage de moine qui grimace, un buste de religieux qui se termine en queue de dragon. Mais ces images sont peu nombreuses et peu apparentes ; elles s’effacent au milieu de cette végétation cosmopolite qui étale ses fleurs, ses fruits et ses rameaux autour du chœur ; elles se perdent dans l’ombre de ces colonnades éclairées seulement par la mystérieuse lumière des fenêtres à ogives.

Comme cette cathédrale du Nord devait être belle jadis, avec ses neuf grandes portes, ses dix-huit autels et ses trois mille piliers, les uns taillés dans les carrières de marbre d’Italie, les autres dans les rocs du Groenland I Toute la communauté chrétienne de Norwége et de Suède avait contribué à L’enrichir. Les pirates eux-mêmes lui avaient payé leur tribut : deux de ces hommes, qui s’en allaient sur leur navire chercher au loin les aventures et piller les côtes étrangères, revinrent un jour en Norwége avec-un riche butin qu’ils ne purent partager sans se battre. L’un d’eux, avant de tirer le glaive, invoqua son bon ange et fit vœu d’offrir à l’église une part de ses richesses, s’il sortait victorieux du combat. Sa prière fut exaucée, et il donna à la cathédrale de Nidaros une croix en argent massif, si lourde qu’il fallait trois hommes pour la porter. C’était cette croix que l’on voyait briller en tête des processions le jour de la fête de saint Olaf ; puis venait la chasse du saint, composée de trois caisses, l’une en argent doré, les deux autres en bois, revêtues d’ornemens en or et parsemées de pierres précieuses. Soixante hommes la portaient en dehors de l’église, et les vieillards, les enfans, les hommes du pays et les voyageurs, l’entouraient avec un saint respect. C’était en touchant cette chasse que le malade espérait se guérir ; c’était sur cette chasse que les rois étendaient la main en prêtant leur serment ; c’était au pied de cette châsse qu’ils étaient couronnés ; c’était là qu’on les enterrait. Du haut du sanctuaire, saint Olaf présidait aux destinées de ceux qui venaient occuper son trône ; le jour de leur sacre, les rois se mettaient sous la protection de son sceptre ; le jour de leur mort, ils reposaient à l’ombre de sa palme de martyr. Cette époque de foi et de prospérité catholique dura trois siècles. En 1328 l’église fut incendiée, et reconstruite peu de temps après. En 1431, elle fut incendiée encore et réparée avec le même zèle. Mais, en 1531, elle brilla de nouveau, et cette fois les efforts de l’archevêque pour lui rendre sa première splendeur, et les vœux des fidèles, furent impuissans. Les idées de réforme commençaient à pénétrer dans le Nord. Sans avoir encore admis le protestantisme, le peuple discutait déjà le pouvoir des indulgences et la légitimité des saints. Les pèlerins ne vinrent plus grossir les processions, les malades désertèrent l’autel. Le tribut que les fidèles portaient chaque jour à la cathédrale diminua peu à peu, et les prêtres, privés du trésor où ils avaient coutume de puiser, ne parvinrent qu’à peine à masquer les désastres de l’incendie et les ruines de leur église. Puis, quand les trois contrées Scandinaves eurent adopté le dogme de Luther, les nouveaux convertis crurent faire une œuvre pieuse en détruisant tous les vestiges de leurs anciennes croyances. Ceux-ci brisèrent les statues des saints, ceux-là déchirèrent les tableaux, et il y en eut un plus pervers encore que les autres, qui, rassemblant sur la place les livres du chapitre, en fit un auto-da-fé. Dans cette dévastation des monumens catholiques, le Danemark n’oublia pas qu’il était maître de la Norwège. Il envoya un navire chercher la chasse d’argent, les calices, les ciboires et tous les ornemens d’or et de vermeil. Le navire, attaqué le long de la route et pillé par un pirate hollandais, échoua sur la côte avec le reste de ses dépouilles. Cinquante années auparavant, à la nouvelle de ce naufrage, on eût crie au miracle ; mais alors le temps des miracles était passé, et les iconoclastes, plus barbares que les barbares dont parlent les anciennes chroniques, continuèrent à ravager l’église. En 1564, les Suédois en firent une écurie. Auprès de l’autel du chœur, naguère encore étincelant d’or et de pierreries, ils ne trouvèrent que les armes de saint Olaf qu’ils emportèrent à Stockholm. Il restait encore à cette cathédrale si splendide autrefois et si vite dépouillée de ses richesses, il lui restait encore ce que ni les Danois, ni les Suédois n’auraient pu lui enlever, sa grande flèche qui s’élevait, disent les historiens, à deux cent vingt pieds. Un orage la renversa pendant l’hiver de 1689. Maintenant le toit est surmonté d’une tour carrée, massive, pareille à un clocher de village. La partie de la nef détruite par l’incendie n’a pas été rebâtie ; les statues des saints n’ont pas été replacées sur leur piédestal, et les dentelures légères, les rosaces brisées ou mutilées par le marteau, n’ont pas été refaites. Dans quelques endroits, la base des colonnes est seule restée ; dans d’autres, on a remplacé les piliers de marbre par des piliers de bois. Quand le roi de Suède vint, en 1818, se faire couronner dans cette cathédrale, il eut pitié du veuvage du chœur et y lit placer une copie du Christ de Thorvaldsen. On dit aussi qu’il a l’intention de mettre dans la nèfles douze apôtres du célèbre sculpteur, tels qu’on les voit à Copenhague dans la cathédrale. Peut-être alors, pour leur faire place, sera-t-on obligé d’abattre une partie de ces loges à rideaux rouges qui recouvrent les deux côtés de la nef, et c’est une destruction dont je suis sûr qu’aucun homme de goût ne se plaindra. Malgré les ravages du feu et les ravages des hommes, cette cathédrale est encore l’un des monumens gothiques les plus curieux qui existent. Du milieu de la nef, il est triste d’observer les désastres qu’elle a subis ; mais, quand on pénètre dans l’enceinte du chœur, on y reste retenu par un sentiment d’admiration, et quand on la regarde du dehors avec son singulier mélange de construction, sa petite chapelle, posée sur un de ses flancs comme une chasse de saint, son clocher massif, sa coupole ronde comme celles des pagodes de l’Inde, et sa tour semblable à un minaret, il y a je ne sais quel vague souvenir des voyages d’Orient qui prête un charme de plus à cet édifice du Nord ; et si alors on remonte jusqu’à l’époque lointaine où ses murailles s’élevèrent sur la tombe d’un roi martyr de son zèle religieux, ce n’est plus seulement une œuvre d’art que l’on contemple, c’est une page d’histoire, c’est une légende de saint noircie par les siècles, altérée par des mains impies, mais assez belle encore pour arrêter long-temps le regard et la pensée.

A la chute du catholicisme, une nouvelle ère s’ouvre dans les annales de la cité de saint Olaf. Elle avait été ville de pèlerinages, ville religieuse ; elle devint ville marchande. Ses cloîtres tombèrent en ruine, mais son port s’agrandit. En changeant de destinée, elle changea aussi de nom. Les sagas islandaises l’appelaient, dans leur langage poétique, Nidaros. Les contrats de négocians l’appelèrent Trondhiem (du nom du district où elle est située, Trondiagen) ; nous en avons fait, dans nos habitudes d’altération, Drontheim. Cette capitale des rois, cette métropole des évêques, transformée en entrepôt de commerce, perdit bientôt les vestiges de sa grandeur première. La cathédrale est le seul monument qui atteste encore ce qu’elle fut autrefois. incendiée à diverses reprises, Drontheim a si fraichement été rebâtie, qu’on la prendrait pour une ville née d’hier, pour une de ces villes manufacturières d’Angleterre ou d’Amérique qui surprissent tout d’un coup. Ses rues sont bien percées, régulières et larges, si larges qu’on y remarque à peine le peu de monde qui y passe, et qu’on pourrait parfois les croire désertes. Ses maisons en bois, revêtues d’un stuc blanc, ornées d’un péristyle, d’un fronton, d’une colonnade, ressemblent, pour la plupart, à de superbes édifices en pierres. Ses magasins bordent tout un côté du golfe et les deux rives du Md ; ils reposent à moitié sur terre et à moitié sur pilotis. Les bâtimens viennent, au pied de la porte qui s’ouvre sur l’eau, charger et décharger les marchandises. De distance en distance, on voit quelques-uns de ces magasins qui sont séparés l’un de l’autre, et qui forment entre eux une espèce de baie où le paysan des îles voisines arrive les jours de foire sur son bateau à voiles, avec sa femme et ses enfans.

Entre toutes ces rues si fraîchement bâties et si fraîchement peintes, où la plaque en cuivre du comptoir orne chaque porte, où les denrées coloniales et les denrées du Nord, placées symétriquement derrière les vitres, attirent le regard à chaque pas, il en est une plus large et plus belle que les autres où l’on revient toujours avec une émotion poétique : c’est la Munkgade (rue des moines). Là, d’un côté, on aperçoit la cathédrale isolée et debout sur les tombes du cimetière comme une éternelle pensée de vie dans l’empire des morts ; de l’autre, le golfe, les montagnes bleues qui le terminent, et la tour de Munkholm, bâtie sur un rocher au milieu des flots. Lorsque Canut-le-Grand vint, en l’an 1028, prendre possession du royaume de Norwége, il bâtit sur cette île un cloître. C’était un de ces cloîtres dont l’aspect seul devait donner à l’âme une impression solennelle, un cloître comme celui dont parle René, où la lampe du sanctuaire brillait de loin comme un fanal aux yeux du matelot égaré dans sa route, où le chant de l’espoir religieux, l’hymne de salut, résonnaient à travers le souffle de l’orage et le mugissement des vagues. La réformation renversa l’autel que les tempêtes de la mer n’avaient pas ébranlé ; les religieux quittèrent leurs cellules, et le couvent de Munkholm devint une forteresse. C’est là qu’une barque chargée de soldats conduisit un Jour Griffenfeld, cet enfant du peuple devenu grand seigneur, cet étudiant devenu ministre, cet homme d’état dont le Danemark déplora la perte. C’est là qu’il vint expier ses rêves d’ambition et ses phases de grandeur. Il passa dix-huit ans enfermé dans sa prison (de 1680 à 1698). Exilé du monde où il avait vécu, dépouillé des titres qui l’avaient paré, précipité tout à coup des splendeurs d’un palais dans l’ombre d’un cachot, il appela à son secours la poésie et la religion, ces deux fidèles divinités du malheur. Il traduisit les psaumes de David et crayonna autour de lui des sentences morales. Un de ses biographes nous a conservé celle-ci que j’ai essayé de traduire :

Sur les ondes du golfe on voit de loin surgir
Le rocher de Munkholm que la mer bat sans cesse ;
Mais la mer qui mugit ne le fait pas fléchir,
Et le flot fatigué se retire et s’affaisse.

Que l’aspect de ce roc nous apprenne à souffrir
Les rigueurs du destin, les orages du monde.
Je regarde ces murs d’où je ne puis sortir,
J’entends autour de moi la vengeance qui gronde.

Mais votre nom, grand Dieu ! sera notre rempart.
Si vous nous protégez, si partout où nous sommes
Vos anges sur nos pas étendent leur regard,
Que nous fait le pouvoir et la haine des hommes ?

Maintenant ces sentences écrites sur les murailles ont été effacées. La chambre qu’occupait Griffenfeld a été transformée en arsenal. Il ne reste de sa prison que les barreaux de la fenêtre par laquelle plus d’une fois, sans doute, il regarda avec douleur la ville bâtie au bord du golfe et le navire fuyant dans le lointain.

Dans cette même rue des Moines, où l’histoire primitive apparaît ainsi en face de l’histoire moderne, on aperçoit h droite, en montant vers la cathédrale, une maison en bois à un seul étage, peinte en jaune, remarquable entre toutes les autres par sa modeste construction. C’était autrefois le seul hôtel de Drontheim. La bonne vieille femme qui l’a fondé il y a une cinquantaine d’années, et qui l’occupe encore, ne se rappelle pas sans un certain sentiment d’orgueil la prospérité dont il a joui long-temps, les éloges que les voyageurs lettrés lui donnaient dans leurs livres, et la gloire que le comfort de ses appartemens, les combinaisons hardies de sa cuisine, lui avaient acquise dans les pays lointains. Un jour elle vit arriver un jeune homme qui lui demanda d’une voix timide une chambre pour lui et son compagnon de voyage. Mme Holmberg lui montra une chambre d’étudiant bien humble et bien étroite. Elle fît mettre un matelas sur le parquet, et les deux étrangers restèrent là cinq jours, puis partirent pour le cap Nord. Nous avons vu cette chambre à peu près telle qu’elle était il y a quarante ans, et Mme Holmberg nous la montrait avec une naïve vanité d’hôtesse ; car ce jeune homme qu’elle avait reçu comme un étudiant, c’était un prince français : c’était Louis-Philippe, duc d’Orléans.

Je ne terminerai pas ce tableau de la Munkgade sans ajouter qu’on y voit encore la maison du gouverneur, le plus grand édifice en bois, disent les habiîans de Drontheim, qui existe en Europe, et la maison élégante qui renferme à la fois les salles d’étude du gymnase et les collections de l’académie des sciences. Cette académie, la seule qui existe en Norwége, fut fondée en 1760 par deux hommes d’un grand mérite, Suhm et Schœning, et enrichie plus tard par plusieurs legs considérables. On a plusieurs fois lancé contre elle de violentes épigrammes ; on lui a reproché amèrement son inaction. Le fait est que ses collections d’art et de livres ne sont pas en fort bon ordre, que ses mémoires ne sont ni très volumineux, ni très savans ; mais elle a su mettre plusieurs fois d’intéressantes questions au concours, récompenser des œuvres de mérite, et quand des hommes de talent ont réclamé son appui pour entreprendre un voyage utile, ils ne l’ont pas réclamé en vain. Le recteur du gymnase de Drontheim, quels que soient ses titres littéraires, est en quelque sorte président né de cette académie. Le gouverneur, les principales autorités en font nécessairement partie, et les marchands trouvent en général peu de difficultés à s’y faire inscrire. Mais les marchands de Drontheim n’ont pas l’esprit aussi étroit que ceux de Hambourg. Le calme qui les entoure, les longues soirées d’été, et les soirées d’hiver plus longues encore, leur donnent l’habitude de s’entourer, dans leur isolement, des livres et des objets d’art. Moyennant une cotisation annuelle qu’ils se plaisent à acquitter, ils reçoivent très promptement les ouvrages étrangers et les revues, qu’ils emportent chez eux et qui passent de main en main jusqu’à ce que le bibliothécaire de la société les place dans le dépôt central. J’ai trouvé chez l’un d’eux, au mois de juin, la Chute d’un Ange de M. de Lamartine, qui avait paru au mois de juin à Paris. A Stockholm, on ne recevra peut-être pas ce poème avant un an.

C’est une chose intéressante que d’entrer dans la maison de ces négocians et de passer en revue les divers sujets d’observation qu’elle présente. Il y a dans cette vieille ville de Drontheim des familles ou depuis plusieurs siècles les spéculations commerciales ont passé comme une charge héréditaire de père en fils. Chaque génération a déposé là son tribut de meubles et d’argenterie, et l’on compte les entreprises qu’elle a faites, les navires qu’elle a expédiés, les livres de caisse qu’elle a remplis, comme on compte dans une famille parlementaire les débats célèbres auxquels un conseiller a pris part et les discours qu’il a prononcés. Pour être admis chez ces honnêtes négocians, il n’est pas besoin de lettres de recommandation. Le titre d’étranger suffit pour éveiller en eux un sentiment de bienveillance, pour obtenir une réception souvent cordiale et du moins toujours hospitalière. L’hiver ils vous gardent la première place à leur foyer, l’été ils vous emmènent dans leurs maisons de campagne. Les environs de Drontheim présentent plusieurs beaux et larges points de vue. Ici le regard plane sur le golfe ; là il repose sur la cathédrale ; ailleurs il s’égare sur la cascade de Leer, sur la vallée du Nid ou sur les cimes dentelées des montagnes, et les marchands qui peuvent avoir une villa lui choisissent pour premier ornement une situation pittoresque, une perspective étendue. Il y a chez ces hommes du Nord un amour de la nature qui jette sur leur vie une teinte constante de poésie. Plus leur sol est aride et leur ciel rigoureux, plus ils s’attachent à ses beautés éphémères. Le dimanche, quand ils vont à la campagne se reposer des travaux de la semaine, ils se réjouissent d’un bourgeon qui éclot sur leurs arbustes, d’un rayon de soleil qui éclaire leur fenêtre, comme un mercier de la rue Saint-Martin se réjouit d’avoir gagné pendant le jour quelques deniers de plus qu’il ne l’avait espéré.

L’amour des voyages, qui était un des traits caractéristiques des anciens Scandinaves, est encore profondément enraciné dans le cœur de leurs descendans. Les contrées lointaines et surtout les contrées méridionales exercent toujours sur eux une attraction à laquelle ils résistent difficilement. La plupart des négocians que j’ai vus à Drontheim avaient visité l’Allemagne, la France, l’Angleterre. L’un d’eux était parti comme un Vikingr avec un navire, non plus pour guerroyer sur les mers, mais pour visiter paisiblement les pays étrangers. De Drontheim il était allé en Islande voir la patrie des conteurs de sagas, de là en Ecosse, puis à Naples. Il avait vu la Sicile, l’Espagne, la Turquie, et quand il revint au bout de trois années, quelques graves spéculateurs lui demandèrent peut-être quel bénéfice escomptable il rapportait de sa longue excursion ; mais la plupart, oubliant tout calcul matériel, lui enviaient le bonheur d’avoir pu faire un tel voyage.


II.
SANDTORV

Le 27 juin, au point du jour, les pilotes de Drontheim avaient signalé la Recherche. L’un d’eux vint nous annoncer cette nouvelle, et nous courûmes sur le port. Le vent était contraire. A l’aide de la longue-vue, on apercevait. à l’extrémité du golfe, le navire louvoyant le long de la côte, et il était facile de calculer qu’il n’arriverait pas avant plusieurs heures. Mais nous ne pouvions attendre si long-temps ; nous prîmes une barque et nous allâmes à sa rencontre. Le ciel était pur, la mer était belle. Nos deux matelots, penchés sur leurs avirons, poussaient avec force notre barque en avant. Jamais je n’ai eu tant de plaisir à voir le sillage d’écume fuyant derrière moi, à entendre le bruit d’une rame tombant sur l’eau. Peu à peu, nous distinguions plus nettement les formes de la corvette qui nous avait ramenés d’Islande, et qui venait nous chercher pour nous conduire au Spitzberg. Déjà nous pouvions voir ses trois lignes de voiles blanches étagées l’une sur l’autre et son drapeau flottant au haut de la dunette. Il faut avoir passé des jours d’isolement en pays étranger et regretté l’air vivifiant de la terre natale pour comprendre l’émotion que l’on éprouve à se retrouver tout à coup avec des compatriotes. avec des hommes qui parlent notre langue, s’associent à nos souvenirs et partagent nos affections. Notre arrivée à bord fut annoncée par de longs cris de joie, et nous embrassions nos amis, et nous ouvrions les lettres qu’ils nous apportaient, et nous commencerions un récit interrompu aussitôt par un autre récit. C’était de part et d’autre un mélange continuel de questions précipitées, de réponses décousues, et des effusions de cœur et des serremens de main. Hélas ! il y avait près de deux ans que j’étais loin de la France, et il y avait tant de choses que j’aurais voulu savoir en quelques minutes ! Pendant ce temps la corvette continuait sa route, et bientôt nous vîmes arriver une troupe de musiciens de Drontheim qui chantaient nos airs nationaux. Les habitans de la ville étaient réunis sur le rivage, les drapeaux flottaient sur les navires du port, et le canon de Munkholm saluait notre pavillon. Pour cette paisible cité du Nord, où il n’entre que des bâtimens de commerce, l’apparition d’une corvette française était un événement mémorable, et cet événement, on le célébrait comme une fête.

Quelques jours après nous faisions nos préparatifs de départ. La corvette devait aller par la pleine mer à Hammerfest. Le désir de voir la côte septentrionale de Norwége nous engagea à nous embarquer sur le bateau à vapeur le Prince Gustave, qui passe entre les îles de Norland et de Finmark et relâche sur plusieurs points. Ce bateau n’est pas l’œuvre d’une spéculation commerciale, c’est le gouvernement qui l’a fait construire et qui l’entretient. Le prix du transport des passagers ne suffît pas à payer le charbon qu’il consume, et le transport des marchandises est très minime. Les négocians norwégiens ne renonceront pas si vite à l’habitude d’employer les bateaux à voiles. La célérité dans les relations n’augmente guère leurs chances de succès. Peu leur importe, à vrai dire, que leurs marchandises arrivent quelques semaines plus tôt ou plus tard, pourvu qu’elles arrivent. Le gouvernement ne peut donc pas s’attendre à recouvrer jamais l’argent qu’il a consacré à ce bateau ; mais les avantages qu’il procure par là à deux grandes provinces sont incalculables. Qu’on se figure cette quantité d’îles dispersées à travers la mer du Nord, ces montagnes isolées l’une de l’autre, ces habitations jetées au bout du monde. Autrefois on ne traversait l’archipel qu’en s’en allant d’île en île avec une barque de pêcheurs. L’absence de rameurs, la brume, l’orage et les vents contraires arrêtèrent souvent plusieurs jours le passager à la même station. Il fallait un mois au moins pour aller de Hammerfest à Drontheim, et il en coûtait.500 francs pour voyager ainsi sur un bateau découvert, les genoux serrés l’un contre l’autre, les pieds dans l’eau, le corps livré à toutes les intempéries de l’air. Alors il n’y avait point de jour de poste déterminé. La poste arrivait selon le bon vouloir du temps, une semaine ou l’autre : on calculait la célérité de sa marche par la direction du vent et la hauteur du baromètre, mais souvent elle trompait toutes les espérances, et le marchand qui venait l’attendre sur la grève s’en retournait la tête baissée et l’esprit inquiet. L’évêque de Tromsœ me disait qu’une lettre partie de cette ville au mois de mars n’était arrivée à Christiania qu’au mois de juin. Si le correspondant de Christiania mettait le moindre retard à répondre, c’était l’affaire d’un an. Maintenant le bateau à vapeur va de Drontheim à Hammerfest en huit jours. Il s’arrête quelques heures ici et lu, un jour à Sandtorv, deux jours à Tromsœ, et apporte avec lui les lettres, les journaux, les nouvelles du sud. C’est un messager savant qui parcourt une contrée lointaine, c’est une veine de sang généreux qui pénètre jusqu’au cœur de ces froides régions. Quand il parut pour la première fois en Finmark, c’était au mois de mars dernier, un jour où il naviguait avec le vent contraire ; les habitans de la côte ne comprenaient pas sa puissance. Ils le regardaient tous avec une sorte de stupéfaction, et en voyant cette lourde machine s’avancer vers eux malgré le vent et les flots, les uns la prenaient pour une baleine, d’autres pour ce vaisseau fabuleux, ce vaisseau maudit que les matelots ont entrevu parfois errant sur les vagues, sans gouvernail et sans voiles. Mais avec leur intelligence de marins, ils ont bientôt découvert la force secrète de ce bateau ; lorsqu’ils le voient, ils le saluent et l’admirent ; les hommes d’un esprit plus développé, les fonctionnaires, les prêtres, les riches marchands, ne prononcent son nom qu’avec un sentiment de reconnaissance ; le drapeau norwégien se déploie au bord de toutes les îles devant lesquelles il s’arrête, et le jour où il arrive les jeunes filles se parent comme pour un jour de fête. Si, après tous ces témoignages de joie, j’avais pu douter encore de l’influence du bateau à vapeur en Norland, j’aurais été converti le jour où j’ai entendu un habitant de Bodœ, dont je respectais le savoir autant que le caractère, s’écrier avec un accent d’enthousiasme : « Nous devons bénir à jamais celui qui le premier songea à nous envoyer le Prince Gustave ; car nous étions pauvres, et il nous a enrichis ; nous n’avions ni livres, ni journaux, et il nous en a apporté ; nous vivions dans une espèce de thébaïde, et il nous a rapprochés du monde. J’ajouterai à cette digression sur le bateau à vapeur un aveu auquel un voyageur ne se résigne pas facilement, c’est que, depuis qu’il existe, il n’y a plus aucun mérite à voyager le long de ces mers orageuses et de ces côtes arides. On trouve sur le bateau à vapeur un salon élégant, des couchettes commodes, et un restaurateur qui se fait gloire d’apporter avec lui une ample provision de vins de France. Le bâtiment est commandé par un lieutenant de la marine royale, M. Grunch, qui, dès le jour de notre arrivée à bord, nous avait tous séduits par ses soins obligeans et sa politesse aimable. On s’en va ainsi de Drontheim à Hammerfest, entre des livres et des journaux, sur un canapé de soie, dans un salon de bonne compagnie. Il ne manque plus qu’un bateau à vapeur de Christiania à Bergen, et le voyage, que l’on regardait encore, il y a quelques années, comme une entreprise audacieuse, deviendra tout simplement une promenade par eau. Le bourgeois parisien pourra s’embarquer à bord de la Normandie, et en se laissant conduire à Hambourg, à Copenhague, en s’endormant quelques nuits de suite dans sa cabine, il se réveillera un beau matin dans le port de Hammerfest, au 70° degré de latitude, à quelques lieues du cap Nord.

Nous venions de voir, sur les bords du lac Miœssen et dans le Guldbrandsdal, une des parties les plus pittoresques de la Norvége. Au haut du Dovrefild, nous avions rencontré des sites étranges ; mais rien de ce qui attire le regard sur la route de Stockholm et celle de Christiania ne ressemble aux magnifiques points de vue des côtes du Nord. A peine sortis du golfe de Drontheim, nous entrons dans une enceinte d’îles étroites, de roes escarpés, qui tantôt forment autour de nous un bassin pareil à celui d’un port, tantôt s’élèvent de chaque côté du navire comme deux colonnes de granit, se ferment comme une barrière, et s’étendent au loin comme une rue. Les uns portent encore à leur base quelques tiges de bouleaux et des touffes d’herbe ; mais la plupart n’offrent que de faibles traces de végétation. Ils sont gris comme la lave de l’Hécla et secs comme une écaille de tortue, quelquefois on distingue la flèche en bois de la chapelle, qui s’élève comme un signe de consolation au milieu de la tristesse solennelle du paysage. Cette chapelle, quoique située au centre de la paroisse, est ordinairement très éloignée de toute habitation. Le prêtre, qui a plusieurs chapelles à desservir, ne vient là que deux ou trois fois par an, et quand il entreprend ce voyage évangélique, c’est souvent au péril de sa vie, car il faut qu’il traverse des golfes où une raffale violente succède parfois tout à coup à un calme plat. Quelques-uns de ses paroissiens ont encore plus de difficultés à vaincre et de dangers à surmonter quand ils veulent se rendre à l’office. L’hiver, l’église est presque déserte ; tandis que les hommes sont à la pêche, la mer et l’orage empêchent les femmes de sortir. On a vu alors des familles obligées de garder un mort pendant deux ou trois mois avant de pouvoir le porter au cimetière pour le faire enterrer.

Le matin, quand nous passions là, le ciel était d’un bleu limpide, le soleil projetait ses rayons sur les flots de la mer, et tous ces rocs si nus, si tristes, si déserts, formaient un singulier contraste avec ces vagues vertes comme l’émeraude, rouges comme la pourpre, et ce ciel pur comme un ciel du midi. Mais peu à peu des vapeurs grises s’amoncellent au sommet des montagnes ; elles s’étendent comme un nuage, elles enveloppent l’horizon, et l’on n’entrevoit plus au loin qu’un voile de brouillards noirs, où quelques rayons de lumière percent çà et là comme les teintes blanches que le peintre jette du bout de son pinceau sur une toile sombre. Le brouillard, étendu d’abord au large dans l’espace, nous resserrait de plus en plus. Alors tous les objets se dessinaient confusément à nos yeux, et l’œil exercé du pilote pouvait seul discerner les brisans dont nous étions menacés, et reconnaître la route que nous devions suivre à la forme à demi effacée des montagnes. Nous naviguâmes ainsi à l’aide de la merveilleuse expérience de notre pilote pendant quelques heures ; puis la brume devint si obscure, qu’il fallut jeter l’ancre, et nous restâmes là toute la nuit, bercés par le vent et dormant entre les écueils.

Le lendemain, c’étaient des îles plus sauvages encore et des rocs plus escarpés. La mer était parfois si resserrée, qu’on l’eût prise pour une rivière. Le bateau virait sans cesse et glissait comme un serpent entre les sinuosités des montagnes. Ici la végétation va toujours en décroissant ; les plus disparaissent ou deviennent plus petits et plus rares ; le bouleau des vallées, aux branches étendues, fait place au bouleau nain, que la neige et le froid oppressent. Les collines sont revêtues d’une quantité de mousses nourries par l’humidité ; mais l’œil cherche en vain ces belles couches de fleurs qui parsèment nos campagnes. On ne voit guère que la diapensia avec ses rameaux semblables à ceux d’un jeune sapin, ses légères clochettes d’un rouge violet, et l’azalea procumbens, pauvre petite plante, plus jolie encore et plus frêle, qui s’épanouit entre les touffes du lichen comme un bouquet de mariée, et semble, en se penchant vers la terre, lui demander un refuge contre la glace et le vent. M. Martins, qui doit traiter la partie botanique de notre voyage, n’avait trouvé ces plantes qu’au sommet des Alpes ; il les a trouvées ici presque au niveau de la mer. La végétation refroidie de nos hautes montagnes est celle des vallées du Norland.

Toutes ces collines devant lesquelles notre bateau passe sont sans abri ; cette terre est sans culture, et cependant on distingue parfois sur la grève solitaire une cabane en bois. L’homme est plus hardi que l’oiseau de mer ; il bâtit sa demeure sur tous les rivages et repose au milieu de toutes les tempêtes.

Après avoir traversé cette longue ligne de côtes arides et de rescifs, on aperçoit au bord de la mer une colline couverte de verdure et couronnée par une forêt de plus : c’est Hildringen, la demeure du maître de poste des deux provinces. Le bateau s’arrêtait là quelques heures pour prendre des lettres, et quand nous descendîmes à terre, il y avait je ne sais quelle espèce de soulagement de cœur à voir cette maison riante bâtie au haut d’une terrasse où le propriétaire essaie de faire croître quelques plantes potagères, et la ceinture de bois qui l’abrite, et le ruisseau, qui coule sur un lit de mousse, mêler ses eaux fraîches aux vagues amères de l’Océan. Toute cette terre, qui sourit de loin aux yeux du voyageur, ne donne pourtant pas de moisson. A peine celui qui l’ensemence parvient-il à récolter, tous les quatre ou cinq ans, un peu d’orge et de pommes de terre. L’été ne commence là qu’au mois de juin, et finit au mois de septembre ; mais la colline est couverte d’une bruyère touffue, la chèvre grimpe au flanc du rocher, la génisse dort près du bouleau, et la mer étend avec un doux murmure une nappe d’écume sur un lit de sable. Toute cette habitation est pleine de vie et de fraîcheur : c’est un paysage suisse après un tableau de Salvator Rosa.

De cette scène champêtre nous passions à un aspect grandiose. La mer s’ouvrait devant nous large et puissante. Le bateau bondissait sur les vagues enflées par le vent, puis se penchait sur sa quille et faisait fuir derrière lui deux longues raies pareilles aux sillons creusés par un soc pesant. Devant nous, nous apercevions le Torghat avec sa cime arrondie et ses deux ailes inclinées de chaque côté, comme celles d’un chapeau alsacien ; plus loin une ligne bleuâtre et dentelée, les montagnes qu’on appelle les Sept-Sœurs, qui s’élèvent comme sept têtes de jeunes filles curieuses à la surface des flots. Le Torghal est coupé de haut en bas par une ouverture qui a, dit-on, trois cents pieds de haut, et qui le traverse dans toute son épaisseur. On raconte qu’un géant, dont on voit encore, à douze milles de là, le buste pétrifié, lança un jour une flèche contre un Trolle qui lui enlevait sa bien-aimée. Le Trolle échappa au trait meurtrier, la jeune fille fut changée en pierre dans l’île de Lek, et la flèche fit dans le Torghal cette ouverture immense.

Le soir, la brume couvrait encore l’horizon, mais les rayons du soleil luttaient contre elle, et alors on apercevait de singuliers effets de lumière : les montagnes, toutes bleues à leur base, entourées sur leurs flancs d’une ceinture de vapeurs grises, et revêtues au sommet d’une teinte de pourpre, et la mer traversée çà et là par de grandes ombres, et roulant un peu plus loin des étincelles d’or dans des flots de cristal.

Le 4 juillet au matin, nous franchissions le cercle polaire. C’était une fête pour nous tous qui n’avions jamais été si loin au nord, une fête que nous célébrâmes avec joie, en traversant déjà dans notre pensée les nouveaux pays que nous allions voir. A mesure que nous avançons, toute la nature prend un aspect plus sauvage et plus imposant ; des montagnes nues s’élancent par des jets hardis du niveau de la mer, leurs lianes sont droits et escarpés, leur cime taillée carrément, effilée comme une aiguille, ou dentelée comme une scie ; la neige s’abaisse de plus en plus vers la mer, et les brouillards noirs jettent comme un voile de deuil sur cette surface blanche. De temps à autre une troupe de goélands s’élève du sein des Ilots en battant de l’aile, et s’enfuit sur la grève ; une hirondelle égarée dans sa route voltige autour de notre bateau comme pour y chercher un abri ; puis toute trace de vie disparait, et l’on n’aperçoit que les montagnes projetant dans les airs leurs pics audacieux, le ciel voilé par une brume continue, la grève déserte, la mer sombre. Que de fois, en regardant ces magnifiques scènes que je me sentais incapable de décrire, en me laissant aller à l’émotion produite par l’aspect de ces iles solitaires, de ces rocs sauvages que l’on dirait enfantés dans un bouleversement de la nature, que de fois n’ai-je pas désiré que Byron fut venu ici ! Quel sujet de chant sublime pour Child-Harold ! quelle page terrible pour Manfred !

Mais voilà que les matelots déroulent la chaîne de l’ancre. Nous entrons dans une baie bordée de tout côté par des cimes de neige. Deux bricks marchands sont dans le port, un pavillon flotte sur la côte. Nous sommes à Bodœ, la seule ville de Norland, si l’on peut appeler ville un groupe d’une trentaine de maisons en bois et quelques magasins à moitié vides qui se penchent sur l’eau comme pour attendre la cargaison de blé et de poisson qui n’arrive pas. Les marchands de Drontheim avaient fondé de grandes espérances sur cette ville. Ils prétendaient en faire un entrepôt de commerce, rival de Bergen. En 1803, une société, formée par quelques-uns d’entre eux, employa un capital de 600,000 francs à cette spéculation. Mais Bergen l’emporta, et les pertes de la société devinrent en quelques années si considérables, qu’ils se décidèrent à abandonner leur entreprise et à vendre leurs constructions. Maintenant on ne trouve plus à Bodœ que deux marchands et quelques ouvriers. L’église est à une demi-lieue de là, une jolie petite église bâtie dans une situation pittoresque, entre deux golfes, au pied d’une colline couverte de quelques arbustes. Il y avait là jadis une chapelle très ancienne, car cette province de Norland a été habitée dès les temps les plus reculés. Elle portait, au moyen-âge, le nom de Halogaland. Il en est souvent parlé dans les sagas islandaises. Mais ces vestiges d’antiquité ont disparu peu à peu, et il ne reste qu’un petit nombre de tumulus dispersés çà et là et quelques pierres sépulcrales sans inscription. Le seul monument un peu curieux que nous ayons trouvé dans les environs de la ville, est une pierre tumulaire du XVIIe siècle, placée dans la muraille de l’église et représentant un vieux prêtre de la paroisse avec sa calotte sur la tête, sa longue barbe, ses moustaches, une main sur la poitrine, une autre sur un livre. On me raconta que la femme de ce prêtre avait manqué à ses devoirs de fidélité conjugale. Quand il fut mort, il apprit dans l’autre monde ce qu’il avait toujours eu le bonheur d’ignorer dans celui-ci. Il revint chaque nuit reprocher à sa femme la faute qu’elle avait commise, et la malheureuse veuve, tourmentée par le remords, employa ses colliers, ses parures, à faire ériger cette tombe à son mari ; après quoi on assure qu’elle dormit tranquille. A la main droite sculptée sur la pierre, on remarque un doigt mutilé. Une légende populaire rapporte qu’un paysan le brisa un jour pour montrer sa force, mais au même instant il fut attaqué d’une maladie étrange que personne ne connaissait et dont nul médecin ne put le guérir.

Quand nous eûmes visité l’église, nous entrâmes dans la maison du prêtre. Elle est construite carrément comme un ancien castel : au milieu, une grande cour pavée, et de chaque côté une habitation. Ce fut un prêtre riche et ambitieux qui la bâtit. Il avait acheté, selon la taxe en usage au XVIIIe siècle, le titre d’évêque, et quand il eut reçu ses lettres-patentes, il voulut avoir une demeure qui convînt à sa dignité. Il fit venir chez lui un peintre renommé de Drontheim, et décora son salon et son cabinet de travail de quatre grandes toiles représentant des bergers et des bergères, de belles dames à paniers, tenant du bout des doigts une rose épanouie, et à leurs pieds de jolis jouvenceaux cueillant des fleurs. Le dessin de ces pastorales est tout ce qu’on peut voir de moins artiste ; mais le fait est curieux. En étudiant l’histoire de l’idylle dans ses diverses transformations, je n’avais pas encore appris qu’elle fût venue se nicher dans la demeure d’un prêtre de Norland, au 66e degré de latitude.

Au-delà de Bodœ, on entre dans le Vestfiord, si vaste en certains endroits, qu’on le prendrait pour la pleine mer. Mais après avoir navigué au large pendant quelques heures, on voit de nouveau reparaître des groupes de montagnes, des amas de rochers. Ce sont les îles Lofodden, l’un des points les plus remarquables de toute la Scandinavie. C’est là que chaque année les pêcheurs du Nord se rassemblent pour la pêche d’hiver. Il en vient de Finmark. de Drontheim et de Bergen. Il en vient par centaines, par milliers. On compte, dans les diverses îles dispersées à travers le Fiord, environ trois mille bateaux, et chaque bateau est occupé par six hommes. Les uns pêchent à la ligne, d’autres au filet. Ils laissent chaque soir leurs filets à la mer et vont les retirer le lendemain. Ils arrivent au mois de janvier ou février, et ne s’en retournent guère qu’au mois d’avril. Chaque ile est occupée par un marchand qui fournit aux pêcheurs de quoi subvenir à leurs besoins imprévus, car ils apportent avec eux leurs provisions de beurre, de farine, de lait et d’eau-de-vie. Le même marchand leur loue, pour une taxe moyenne de vingt-quatre poissons par homme, les séchoirs et les malheureuses cabanes où ils se réunissent quelquefois au nombre de dix-huit ou vingt-quatre. En arrivant à la station qu’ils se sont choisie, ils élisent parmi eux un patron. C’est d’ordinaire un vieux pêcheur expérimenté qui a pour mission d’apaiser leurs différends, d’observer l’état de la température, de voir si elle ne présage pas quelque tempête, et de guider vers les bancs de poisson sa petite flottille. D’après le règlement de 1830, ce patron doit être réélu chaque année, et les hommes placés sous sa surveillance lui paient chacun un tribut de deux poissons.

Autour des côtes de Lofodden, les poissons descendent en si grande quantité, qu’ils s’entassent les uns sur les autres et forment souvent des couches compactes de plusieurs toises de hauteur. Le patron jette la sonde dans la mer, et, là où il la sent rebondir sur le dos des poissons comme sur un roc, il s’arrête et commence la pêche. Chaque matin il consulte l’état de l’atmosphère, la direction du vent, et, lorsqu’il arbore son pavillon, c’est le signal du départ. Au mois de février, sur ces côtes septentrionales, les nuits sont si longues, l’obscurité si épaisse, que les pêcheurs n’osent pas sortir avant neuf heures du matin ni rester à la mer passé quatre heures du soir ; ils reviennent alors dans leurs cabanes ou préparent le poisson dans les bateaux. Il y a une partie de leur pêche qu’ils vendent au moment même aux marchands de Drontheim, une autre qu’ils suspendent à des perches pour la faire sécher, et qu’ils viennent reprendre au mois de juin. Ils ont encore une saison de pêche en été, sur les côtes de Finmark ; mais à cette époque elle est moins abondante et moins active. On peut évaluer le produit des deux saisons, terme moyen, à 300 fr., et, pour gagner cette somme, ces pêcheurs passent une misérable vie. Rien qu’à voir ces cabanes en bois qui les abritent à peine contre le froid, ce sol nu où ils reposent avec leurs habits humides, on éprouve un profond sentiment de pitié. Et c’est là qu’ils restent trois mois au milieu de l’hiver, loin de leur famille, pauvrement vêtus et pauvrement nourris, couchés la nuit dans la boue, et s’en allant le jour tirer des filets hors d’une eau glacée. La malpropreté, l’humidité des vêtemens, la mauvaise nourriture, engendrent parmi eux des maladies graves dont ils ne guérissent presque jamais ; c’est la gale, la lèpre, l’éléphantiasis, et surtout le scorbut.

Un poète de Norwége, Peter Dass, pasteur d’Alstahong, a décrit en termes pathétiques les privations auxquelles ces malheureux sont condamnés, les dangers continuels qui les menacent ; et les pêcheurs, touchés de voir un homme s’intéresser ainsi à leur sort, ont béni le nom de Peter Dass dans leurs traditions et perpétué sa mémoire dans leurs regrets. Au haut de la grande voile blanche des Jagt norlandais, on aperçoit deux petites bandes noires en vadmel, et l’on dit que c’est le signe de deuil adopté par les pêcheurs depuis la mort de Peter Dass. L’histoire littéraire cite quelques éclatans témoignages d’admiration rendus à la mémoire des hommes illustres ; pour moi, je ne connais rien de plus beau que ce nom du pauvre prêtre passant de père en fils au sein de la colonie des pêcheurs, et ce deuil du poète porté sur toutes les barques à travers tous les golfes [1].

Cependant ni la misère, ni les infirmités, ni les périls d’une mer orageuse, n’arrêtent les hommes du Nord ; ils aiment leur vie de pêcheur, et rien au monde ne pourrait les en détacher. Le Norlandais de nos jours est comme celui des temps anciens ; il va à la mer par instinct, par entraînement ; il y retourne par habitude. C’est son domaine, c’est sa richesse, c’est son orgueil ; c’est là que l’enfant exerce ses forces naissantes ; c’est là que l’homme marié va chercher les moyens de soutenir sa famille ; c’est là que le vieillard veut retourner encore si les infirmités ne l’en empêchent pas. Le jour où le fils du pêcheur va passer un hiver à Lofodden, de ce jour-là date son entrée dans la vie ; il revêt la camisole de cuir, il porte les grandes bottes, il manie la rame, il est fier, il est homme. Jusque-là il n’était bon qu’à rester auprès du poêle avec les femmes et les enfans. Si ingrate que soit la terre de Norland, elle porterait cependant quelque récolte, si le pêcheur voulait la labourer ; mais il ne la cultive qu’à regret et négligemment, car toutes ses pensées sont tournées du côté de la mer, et, du moment où il quitte la mer, il tombe dans une profonde paresse. Qu’on dise à un Norlandais de faire un quart de lieue à pied, il trouvera le chemin prodigieusement long ; mais qu’on lui dise de s’en aller par eau et de ramer pendant plusieurs heures, il sourit, il accepte, il est prêt. Les paysans de la paroisse de Tromsœ, qui s’étend fort au loin, ne craignent pas de faire quinze ou vingt lieues avec leur bateau, pour venir le dimanche à l’église ; mais, une fois arrivés dans le port, il leur en coûte de traverser une place et quelques rues, et les marchands, qui connaissent cette indolence, ont bâti leurs magasins aussi près que possible de la grève, afin d’avoir plus de chalands.

Nous venions de passer la limite du Vesterfiord. La mer était orageuse, le ciel noir, le vent froid ; on ne pouvait plus se promener sur le pont sans un triple vêtement de laine, et l’on ne pouvait descendre dans le salon sans respirer la funeste odeur du mal de mer. Les passagers les plus robustes essayaient de résister à la rigueur de l’air en marchant à pas forcés sur la dunette, et les moins résolus tournaient un regard timide vers le capitaine, comme pour lui demander si l’on n’arriverait pas bientôt à la station de relâche. Mais le thermomètre baissait de plus en plus, le vent enflait encore les vagues, et nous n’apercevions que l’eau et les montagnes nues. Tout à coup, au détour d’une baie, sur un promontoire vert, nous vîmes apparaître une grande et belle maison entourée de quelques magasins ; c’était le lieu où nous devions passer la nuit, c’était l’île, de Sandtorv. L’île est grande et bien peuplée ; la pointe de terre qui s’élève en face de nous est habitée par un riche marchand qui fait, deux fois par année, le voyage de Bergen avec son propre iagt, pour vendre le poisson qu’il a acheté et ramener les denrées qu’il débite dans le pays. Chaque pêcheur est un de ses vassaux, chaque voisin lui doit quelque redevance ; ses champs d’orge et ses pâturages s’étendent au loin sur la côte. Sa maison est l’hôtel des voyageurs, le foyer des nouvelles, la bourse où se discutent les affaires d’état et les affaires de commerce. Il n’y a que lui qui soit en relations directes avec les deux grandes villes du Nord, Bergen et Drontheim ; il n’y a que lui qui reçoive le journal de Christiania. Derrière sa demeure, qui, pour les pauvres gens de ce pays, doit être un vrai palais, on aperçoit cinq ou six cabanes en bois ; une de ces cabanes est habitée par un tonnelier, une autre par un cordonnier, tous deux également pauvres, obligés de chercher dans la pêche une ressource qu’ils ne trouvent pas dans leur métier. Un peu plus loin j’aperçus la maison du pilote ; il était sur le chemin au moment où je passais, et me pria d’entrer. Sa fille m’apporta une chaise, sa femme m’offrit du lait ; car la pauvreté ici n’exclut pas l’hospitalité, et la porte du pêcheur, comme celle du marchand, est ouverte à l’étranger. Pendant que la famille du pilote était ainsi occupée à me recevoir, je regardais cette demeure ; elle était bien triste : une seule chambre au rez-de-chaussée, étroite et puante, servant dé chambre à coucher, de cuisine et de salle de réunion à toute la famille ; en haut, une autre chambre, où les femmes se retirent pour filer la laine et tisser, l’hiver, quand les hommes sont à la pèche ; au dehors, un séchoir pour le poisson, un hangar inachevé ; voilà tout. Ces pauvres gens couchent sur une planche recouverte d’une peau ; ils portent des vêtemens de vadmel, ils boivent du lait mêlé avec de l’eau, après l’avoir laissé fermenter pendant plusieurs mois, et ils se nourrissent toute l’année de fromage et de poissons. Comme ils manquent souvent de foin pour les bestiaux, ils font bouillir les têtes de poissons dans l’eau et les donnent à leurs vaches, qui les mangent, dit-on, avec avidité. Autour d’eux, la terre ne produit qu’un peu d’orge ; souvent la récolte manque, et, quand elle donne cinq à six fois la semence, on peut dire que c’est une excellente année. L’hiver et l’été, le mari va à la pèche ; la femme travaille avec ses enfans, et cette famille vit ainsi au jour le jour. Elle a l’air paisible et content, et, quand le mari vint me reconduire, quand il me montra le vallon, fermé d’un côté par la mer, de l’autre par une masse de montagnes dont les sommités, couvertes de neige, s’effacent dans le lointain, à l’accent de joie et de vérité avec lequel il nie disait : « Oh ! c’est un joli pays que notre vallon de Sandtorv ! » je voyais qu’il n’aurait voulu changer son sort contre nulle autre destinée au monde.

En revenant vers la maison du marchand, j’entendis des chants norwégiens, des éclats de voix. La plupart de mes compagnons de voyage étaient rassemblés chez lui. La table était dressée, la carafe de punch d’un côté, le flacon de vin de Porto de l’autre, la théière au milieu. Le maître de la maison s’en allait tour à tour auprès de chacun de ses hôtes, l’invitant à répondre à son toast et à boire. Quand il me vit entrer, il accourut aussitôt à ma rencontre et me souhaita la bienvenue en me serrant la main avec la cordialité norwégienne ; puis il m’apporta un verre, et d’abord il fallut boire à ma santé, à la sienne, à celle de sa famille et à celle de toutes les personnes qui se trouvaient là. Cette première tournée de toasts était à peine finie qu’on en recommença une autre, et à chaque nouvelle série de complimens bachiques c’étaient de nouvelles chansons et de nouveaux cris de joie. Pendant ce temps, les femmes, assises à l’écart, regardaient silencieusement cette scène bruyante, ne se levant que pour venir elles-mêmes verser du punch dans nos verres et se rasseyant aussitôt. Mais il y avait parmi elles une jeune fille au visage pale, au regard languissant, qui soulevait parfois timidement vers nous sa blonde tête, et dont l’âme souffrante semblait, comme Mignon, appeler, au milieu de cette froide contrée, la terre où les citrons fleurissent.


X. MARMIER.

Hammersfest, 20 août 1838.

  1. Le poème de Peter Dass, l’un des livres les plus populaires qui existent en Norwége, a pour titre : Norlands Trompet. Il y en a encore un autre du même genre sur le Finmark, mais qui est moins répandu. L’auteur naquit en 1647 et mourut en 1708.