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Expédition de Garibaldi dans les Deux Siciles/04

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Expédition de Garibaldi dans les Deux Siciles
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 33 (p. 40-87).
◄  III
EXPEDITION
DES DEUX-SICILES
SOUVENIRS ET IMPRESSIONS PERSONNELLES

IV.
NAPLES ET LA BATAILLE DU VULTURNE.

I

Trois cent mille polichinelles piqués de la tarentule et dansant des sarabandes auraient fait moins de bruit que le bon peuple de Naples au moment de l’arrivée des volontaires. Un flot diapré et hurlant montait et descendait la rue de Tolède ; tous ceux qui avaient pu trouver une loque rouge, casaque, châle ou rideau, s’en étaient affublés, et, levant les bras, vociférant, agitant des bannières, s’embrassant, riant, pleurant, s’en allaient acclamer le dictateur, qui, brisé de fatigue, rompu d’émotion, énervé de ce triomphe brutal, demandait du repos et priait qu’on le laissât dormir. Les têtes les plus solides tournaient dans cette enivrante atmosphère que remuait tant de bruit. Ceux-là seuls que retenait forcément au logis la maladie ou l’impotence n’étaient point descendus dans les rues et sur les places. Les voitures renonçaient à ouvrir la foule, qu’elles suivaient au pas, s’arrêtant là où elle s’arrêtait et bien vite escaladées par les curieux, qui grimpaient sur les roues, sur la capote, sur les brancards. Pour ce monde en fièvre d’enthousiasme, il n’y avait qu’un cri : Vive l’Italie une ! et, ajoutant le geste à la parole, chacun levait en l’air l’index de la main droite. Descendu du ciel, dont il est après Dieu l’hôte le plus puissant, saint Janvier n’eût pas été mieux reçu que Garibaldi, si, comme lui, il fût entré à Naples.

Dès qu’un garibaldien, vêtu de la chemise rouge, hâlé par le soleil et traînant ses souliers troués, se montrait, il était entouré, saisi par les femmes, et par elles embrassé jusqu’à crier grâce ! Quelquefois cette foule se déplaçait tout à coup, sans motif apparent, comme prise d’un vertige subit, et courait vers un point où elle se massait pour voir passer une voiture qui le plus souvent ne contenait personne. Un hymne en l’honneur de Garibaldi avait été en quelque sorte improvisé, et on le chantait à tue-tête. Nous échappâmes de notre mieux aux ovations qui nous arrêtaient à chaque pas, et, fatigué d’être embrassé, tiraillé, acclamé, je courus me délivrer de ma compromettante casaque rouge pour mettre des vêtemens qui ne me vaudraient ni poignées de mains, ni accolades.

Le 6 septembre au soir, vers sept heures, le roi François II s’était embarqué pour se rendre à Gaëte ; le 7, dans la matinée, Garibaldi avait reçu à Salerne les députés de Naples, et vers midi et demi, accompagné d’une dizaine d’officiers, il était arrivé par un train express dans la ville, où la garde nationale l’attendait. Il avait accepté l’hospitalité au palais d’Angri, vaste et imposante maison qui s’élève au bout de la rue de Tolède. Selon sa coutume, négligeant les appartemens somptueux, les salons et les galeries, il avait choisi une toute petite chambre en haut de la maison, sorte de mansarde plus que modeste où il s’était établi, abandonnant le reste du palais à son état-major. Pour cet homme accoutumé aux immensités de la mer et à la libre vie sous le ciel1, ce qui importe avant tout, c’est de l’air et un large horizon. Son premier soin avait été de constituer son gouvernement et de nommer un ministère. De cela je ne parlerai pas, car j’ignore absolument la valeur et même la nuance politique des hommes qu’il appela près de lui pour le seconder dans cette œuvre difficile de tout remplacer rapidement sans rien détruire avec violence. J’ai entendu prononcer des noms, mais pour moi c’étaient des vocables qui n’avaient pas plus de signification que les mots d’une langue inconnue ; j’ai écouté des appréciations, mais je me donnerai bien garde de les répéter, car je n’ai pu en contrôler l’exactitude. La politique intérieure passait à côté de nous sans nous atteindre ; elle n’était pour nous qu’un accident tout à fait temporaire et insignifiant dans une œuvre générale dont elle ne pouvait modifier sensiblement ni la fin, ni les moyens. Nous apprenions parfois qu’on avait changé le ministre de l’intérieur, le directeur de la police, le prodictateur même ; nous n’y faisions guère attention, et le soir nous avions oublié les noms qu’on nous avait dits le matin. Il devait en être ainsi, car nous n’étions pas venus à Naples pour inaugurer une nouvelle politique, nous étions venus changer un état de choses : nous ne voulons ni la république, ni la monarchie, ni telle nuance, ni telle autre ? nous agissions en vertu d’une idée morale, nous voulions l’indépendance de l’Italie et le droit pour elle de choisir librement ses destinées, Être indépendant est un droit, c’est pour ce droit seul qu’on s’était mis en-armes ; tous ceux qui, désirant juger la campagne des Deux-Siciles, se placeront à un autre point de vue tomberont forcément dans le faux.

Rien n’était plus étrange que Naples pendant les premiers jours qui suivirent notre arrivée. Les promenades enthousiastes de la journée recommençaient le soir avec accompagnement de torches, de lampions et de boites qu’on tirait à tous les coins de rues. C’était odieux de rumeur et de fracas. On ne savait où se réfugier pour fuir ces tumultueuses mascarades qui ressemblaient à une descente de la Courtille politique. Les Calabrais en chapeaux pointus, nos soldats déguenillés se mêlaient à la population endimanchée ; de tous Les trous il sortait des patriotes qui criaient d’autant plus haut qu’ils avaient fait moindre besogne ; le peuple et la bourgeoisie fraternisaient dans une joie sans bornes. Quant à la noblesse, aux gens du monde, comme on dirait à Paris, elle était absente ; où était-elle ? Auprès de son roi sans doute, à côté de celui dont elle avait mangé le pain et sollicité les grâces, prête à se faire tuer pour sa défense ? Point. Elle était en Allemagne, en France, en Angleterre, aux eaux, aux bains de mer, partout enfin où l’on se divertit, mais loin du danger. La bourgeoisie payait de sa personne avec une rare abnégation, car le service de garde nationale auquel elle était condamnée est un des plus durs que jamais troupe régulière ait subis. Grâce à elle, l’ordre n’a jamais été troublé, et les approvisionnemens de la ville n’ont pas souffert un instant. Des chercheurs de fortune étaient accourus à Naples, croyant l’occasion bonne et le moment propice. Les uns, officiers en demi-solde, sortis, des armées européennes, venaient proposer sérieusement à Garibaldi d’organiser ses soldats en quinze jours sur un nouveau mode ; le dictateur les écoutait avec la patience d’un martyr et leur répondait invariablement : « Si vous nous organisez, nous serons battus ! » les autres, fournisseurs en déroute, quêtant une bonne affaire, cherchaient à se débarrasser de leurs vieux fonds de magasins ; ils offraient à notre armée, et pour le plus juste prix, des souliers, des armes, des uniformes. L’un d’eux, que je vois encore, avec sa mine de chafouin criblée par la petite vérole, proposait une modification radicale dans notre, costume et se faisait fort de nous fournir douze mille casqués en cuir bouilli, avec ou sans panache au choix, en moins de Quinze jours. Il avait apporté un modèle et s’en coiffait impudemment pour en démontrer le bon effet. En dehors de ces deux catégories de gens inutiles, il y en avait une troisième moins honorable peut-être et plus perfide : je parle des agens secrets que tous les gouvernemens de l’Europe avaient lâchés au milieu de nous. Au reste, ils étaient sans danger, car nous les connaissions à peu près tous. Ils traînaient partout leurs curiosités indiscrètes, récoltant d’une oreille avide tous les bruits, les plus absurdes même, que souvent, par simple esprit de taquinerie, nous nous plaisions à faire circuler autour d’eux. Ces pauvres gens, qui n’avaient et ne pouvaient avoir aucun caractère officiel, faisaient triste figure à certaines questions un peu vives qu’on leur adressait à brûle-pourpoint. Ils jouaient là un sot rôle, et quelques-uns avaient assez d’esprit pour le sentir. Cette sorte de diplomatie occulte et interlope, qui défait n’est que de la police déguisée, les conduisait parfois à de petits excès qui leur firent connaître le château de l’Oeuf plus qu’ils ne l’auraient voulu. Il n’est cancans si ridicules, bourdes si invraisemblables qu’ils n’aient répétés pour en donner la primeur à leur gouvernement. C’est ainsi qu’un de ces agens écrivit, dans un rapport dont le hasard fit tomber le brouillon entre nos mains, que Garibaldi s’était entendu avec les généraux napolitains pour leur acheter les soldats tant.par tête, trois carlins ou trois ducats, je ne me souviens plus exactement de la somme indiquée : vieille calomnie qui a déjà traîné dans les bas-fonds de toutes les politiques et qu’on y avait ramassée à notre intention. La vérité sur tous ces monceaux d’or que Garibaldi avait distribués à gauche et à droite pour s’ouvrir la route jusqu’à Naples, la vérité, c’est que l’armée méridionale a constamment manqué d’argent, et que les généraux étaient aussi pauvres que les soldats ; quant aux chefs des troupes napolitaines, quoi qu’on ait dit, quoi qu’on ait écrit à ce sujet, ils n’ont pas reçu un baïocco. Il fut question une fois de fusiller, pour l’exemple, un de ces drôles à double visage qui écoutent aux portes et envoient des renseignemens frelatés ; maison trouva que c’était donner bien de l’importance à une niaiserie, et l’on renonça à ce projet.

Garibaldi avait mieux à faire que de s’occuper de ces pauvretés. Agissant au grand jour, en plein soleil de publicité, et annonçant longtemps d’avance ses intentions principales, il n’avait rien à craindre de ce petit espionnage qui courait Naples et quelquefois Capoue ; il lui fallait faire reposer son armée, puis aller avec elle chercher les royaux là où ils s’étaient réfugiés. Ainsi que je l’ai dit, les forts qui commandent Naples tenaient encore pour le roi, lorsque Garibaldi entra dans la ville. Par leur position vraiment formidable, ils la dominent de telle sorte qu’ils peuvent la réduire en moins de deux heures. Il y avait là un danger terrible ; malgré l’explosion de sa joie, ses promenades et ses cris, la population le sentait et était inquiète. Les grilles du palais, les portes des forteresses étaient closes, les sentinelles posées, les armes prêtes ; dans les embrasures, les canons allongeaient leur cou noir, derrière lequel apparaissait un artilleur debout. Que se passa-t-il entre les chefs du mouvement national et les officiers supérieurs qui commandaient la garnison des forts ? Je ne le sais ; mais vers cinq heures, le 9 septembre, Garibaldi monta au fort Saint-Elme, qui s’ouvrit devant lui et sa suite : il le reçut des mains du commandant et licencia les soldats. Une heure après, le Palais-Royal, le fort de l’OEuf et le Château-Neuf avaient fait leur soumission et appartenaient à la cause de l’unité italienne. De cet instant, il n’y eut plus un soldat bourbonien à Naples, et si le roi fugitif y entretint des agens, ce qui n’est pas douteux, ils se cachèrent assez bien pour que leur présence fût ignorée de nous pendant les premiers jours.

Renfermée à Capoue et à Gaëte, tenant le pays qui servait de communication entre ces deux places, l’armée napolitaine ne nous menaçait point d’un danger immédiat ; mais il était bon de la cerner vers ses refuges et de la mettre dans l’impossibilité de faire sur Naples un mouvement offensif. À ce moment, nous ignorions et nous ignorâmes longtemps encore que la cour de Turin venait de prendre la résolution de se jeter elle-même dans l’aventure et d’y apporter ses forces redoutables. Garibaldi eut un instant d’hésitation sur le parti qu’il devait prendre, cela ne me semble pas douteux. Le 10 septembre au matin, nous reçûmes ordre de nous préparer en toute hâte pour entrer immédiatement en campagne. Une nouvelle très grave, qu’on avait tout lieu de croire authentique, nous était parvenue. On assurait que le général Lamoricière, se fiant aux Français pour la garde de Rome et du pape, venait, à la tête de quinze mille hommes, de traverser la frontière napolitaine pour donner la main à l’armée de François II, en prendre le commandement, et marcher sur Naples. Le plan était très simple, tout à fait indiqué par les circonstances et tellement prévu par nous que nous devions y ajouter foi. Le lendemain, la nouvelle fut démentie.

C’est à ce moment, c’est-à-dire aux premiers jours de son arrivée à Naples, que doit se placer pour Garibaldi la lutte qu’il eut à soutenir contre lui-même et contre des conseillers trop emportés. Le fait est hors de doute aujourd’hui ; il voulut marcher d’emblée sur Rome, l’enlever par un coup de main, la déclarer capitale du royaume péninsulaire, et y proclamer Victor-Emmanuel roi d’Italie. Si les esprits les plus éminens n’étaient souvent obscurcis par les fumées généreuses qui montent de leur cœur ; je ne pourrais croire à un tel projet. L’accomplir était radicalement impossible, mais oser seulement le tenter à forces ouvertes, c’était briser l’œuvre de l’Italie et remettre tout en suspens. La solution de la question italienne est à Rome, nul ne l’ignore ; mais cette solution ne peut venir que du temps, qui forcément l’amènera. La France est à Rome à son corps défendant, les preuves en abondent ; mais tant que, poussée par un esprit de générosité méconnu jusqu’à la calomnie et maintenu au-delà des limites du dévouement, elle croira devoir y rester, elle. y est inattaquable. Si Garibaldi eût essayé cette folie, qui tentait sa grande âme, entre Naples et Rome, devant lui et debout pour lui disputer le passage, il eût trouvé tout ce que l’Italie a de sensé et de prévoyant. L’Italie entière, cette Italie qu’il adore, et pour laquelle il s’est fait sa vie terrible, se serait levée et l’eût arrêté.

Des conseillers hardis, enivrés de succès, poussaient le dictateur dans la voie agressive ; quelques-uns disaient même : « À notre approche, le pape se retirera et l’armée française avec lui ! » Les plus sages suppliaient Garibaldi de renoncer à son dessein, dont ils lui montraient le péril, non pas seulement pour lui, mais pour la patrie. Céda-t-il ? maintint-il d’abord au contraire fermement sa résolution ? Je l’ignore ; du moins nous pûmes croire à un ajournement de son projet. Il ne pouvait du reste penser à l’exécuter qu’après s’être assuré une forte position à Naples, et cette position était compromise par le voisinage de Capoue. En effet, il était imprudent de s’éloigner en laissant la capitale menacée par une place de guerre bien approvisionnée, renfermant un camp retranché considérable et située seulement à dix heures de marche. Il fallait donc prendre Capoue, ou tout au moins laisser devant la place un corps de troupes assez nombreux pour repousser toute tentative de sortie sérieuse ; mais dans ce dernier cas Garibaldi diminuait son armée de moitié, et n’aurait pas eu des forces suffisantes pour essayer même d’envahir les États-Romains. Il se résigna donc à marcher sur Capoue et à la mettre dans la nécessité de capituler. Deux jours de bombardement, et la ville nous eût appartenu. Ce n’étaient ni les munitions ni les engins qui nous faisaient défaut ; on sait, à n’en point douter, que, les arsenaux napolitains ont toujours été abondamment fournis de ces grands outils de destruction. De plus, un chemin de fer reliant Naples à Capoue rendait extrêmement facile le transport du matériel de siège. Néanmoins, lorsqu’on parla à Garibaldi de la possibilité de réduire immédiatement la place en la bombardant, il répondit avec colère que, quel que soit celui qui les lancer les bombes sont toujours des bombes, et que, puisqu’on était venu détrôner une dynastie-dont les deux derniers rois avaient été surnommés par le peuple Bomba et Bombicella, il fallait agir autrement qu’eux, car la liberté ne devait point procéder comme l’absolutisme. Il fut donc décidé qu’on entourerait la ville de manière à obtenir une capitulation, et à éviter le plus possible l’effusion du sang.

Capoue est une ville défendue par de bonnes murailles, appuyée-contre un camp retranché et contenue, c’est là sa vraie force, dans-un coude du Vulturne qui est étroit, profond et muni de berges. escarpées. Elle est traversée par la route consulaire qui va de Naples-à Rome ; on y pénètre par un pont-levis qui fait face à Naples, on en sort par un pont de pierre qui regarde vers Rome. En sortant de la ville, la route de Rome, qui touche à Gaëte, se bifurque dans la direction de l’est, et, passant par la petite ville de Cajazzo, aboutit à une forte bourgade qu’on nomme Rojano. Devant Capoue, vers Naples, s’étend une immense plaine d’une extraordinaire fertilité ; elle est occupée par de nombreuses cascine, plantée d’arbres si pressés que de loin ils lui donnent l’apparence d’une forêt, et cultivée surtout en céréales. À l’extrémité de cette plaine, vers Test, s’élève une très haute montagne qui baigne ses pieds dans le Vulturne : c’est Monte-Tifata ; ses ressauts forment une colline assez abrupte et rocailleuse, puis une seconde qui va mourir en pente douce dans la région plate, et qui porte le village de Sant’Angelo della Forma. Au-delà, et toujours côtoyant le fleuve, les montagnes. continuent leurs ondulations à l’extrémité desquelles se trouve la petite ville de Limatola. C’étaient là nos positions de montagnes, si j’ose dire, faisant face au Vulturne, qu’elles surveillaient, et dominant la plaine par Sant’Angelo, qui s’y avance en éperon. Vers le sud-est, au milieu de la plaine, la ville de Santa-Maria, garnie à la-hâte de barricades extérieures et de quelques ouvrages en terre, nous offrait une très bonne base d’opérations, car de là nous pouvions donner la main à Sant’Angelo, où conduisait un large chemin vicinal, et nous étions à portée de surveiller toutes les sorties de la garnison ennemie. Plus bas, Caserte, avec son palais, ses casernes immenses, ses hôpitaux, nous faisait un excellent quartier-général, et plus bas encore, vers le sud, Maddaloni, situé sur la pente d’une colline évasée dans la plaine, nous servait de position de réserve et 40 point très important de défense dans le cas où nous aurions été tournés par les royaux. Nous n’avions à redouter qu’un mouvement désespéré des Napolitains, qui, culbutant nos lignes, eussent marché droit sur Naples. Or, pour aller de Capoue à Naples, il y a deux routes : celle qui passe à Aversa, et nous la commandions par Santa-Maria ; celle qui côtoie Afragola, et nous la tenions par notre position de Maddaloni. En outre, dans le cas où ils auraient essayé un mouvement tournant sur notre droite, les royaux ne pouvaient franchir le Vulturne qu’à deux endroits : à la scafa della Formicola et à la scafa di Cajazzo [1] ; ces deux points étaient dominés par le village Sant’Angelo, et lors même que les royaux eussent réussi à se jeter en-deçà du fleuve, ils devaient être arrêtés entre le, Vulturne et les montagnes par notre établissement à Limatola. Nos positions étaient donc très bonnes, sagement choisies, habilement disposées sous le double rapport de l’offensive et de la défensive ; en résumé, elles formaient un large demi-cercle, suivant la ligne des montagnes qui longent le Vulturne et qui à Limatola se courbent subitement en arrière ; Santa-Maria, Caserte et Maddaloni étaient la corde de cet arc. Ces positions n’avaient qu’un défaut, qui faillit nous être funeste : la route qui va de Santa-Maria à Sant’Angelo longe la plaine, et pouvait être très facilement occupée par l’ennemi, que nul obstacle naturel ou factice n’en repoussait.

Dans le plus grand secret, une petite expédition fut préparée, qui devait avoir pour résultat d’opérer notre jonction avec le pays insurgé au-delà du Vulturne et de couper les communications royales entre Capoue et Gaëte. Pour cette aventure extrêmement périlleuse, qui demandait une grande hardiesse, de l’habileté et une résolution inébranlable, on fit choix d’un homme jeune encore, ancien officier autrichien et qui avait fait ses preuves sur plus d’un champ de bataille : c’était un Hongrois, le major Csudafy. Le 16 septembre, vers la nuit tombante, il partit de notre quartier-général de Caserte, emmenant avec lui trois cents hommes choisis parmi nos meilleurs. Nous étions dans la confidence des ordres qu’il avait reçus, et ce ne fut point sans un certain serrement de cœur que nous le vîmes s’éloigner. Il devait, dissimulant sa marche autant que possible, s’avancer par les montagnes jusqu’au Vulturne, qu’il franchirait à la scafa de Dragoni, continuer vers le nord, de façon à s’éloigner de l’armée napolitaine, et tout à coup, obliquant vers l’ouest, faire un mouvement rapide vers Teano, et même, s’il était possible, vers Calvi, de façon à s’en emparer. Si le mouvement réussissait, nous nous trouvions à cheval sur la route de Capoue à Gaëte, menaçant la ligne de retraite des royaux et nous reliant aux insurrections de la montagne. Le plan était bien conçu ; mais les hommes qui devaient l’exécuter étaient dans un nombre si manifestement insuffisant que nous tremblions pour eux et pour celui qui les commandait ; nous savions cependant qu’au nombre de ses instructions, il avait celle de n’engager d’action qu’à la dernière extrémité, et de se retirer dans la montagne dès qu’il se sentirait menacé par des forces trop imposantes.


II

Notre quartier-général de Caserte était le plus beau qu’il fût possible de trouver. Le palais, dont les appartemens royaux ne furent même pas occupés, nous offrait des logemens spacieux et commodes où nous n’étions plus pressés les uns contre les autres et couchés souvent sept ou huit dans la même chambre, comme pendant nos étapes à travers les Calabres ; nous avions de bons lits, de l’air, et pour lieu de promenade un jardin splendide. Le palais est une des plus grandes conceptions architecturales qu’il ait été donné à un homme de réaliser. « Il est coulé d’un jet, » a dit Quatremère de Quincy, ce qui paraît vrai, tant les différentes parties en sont homogènes et parfaitement reliées entre elles. Vanvitelli, qui l’a bâti en 1752 pour Charles III, a eu le bonheur d’être seul à diriger son œuvre. La façade est imposante, quoique monotone ; quatre cours carrées divisent l’intérieur des constructions, à travers lesquelles s’allonge un grandiose portique que supportent soixante-quatre colonnes de marbre ; l’escalier est d’une imposante majesté, tout en marbre et surmonté d’une coupole peinte où les dieux assemblés admirent une Vénus qui me parut n’avoir point mauvaise tournure. La salle de théâtre est d’assez bel aspect, soutenue par seize colonnes enlevées à ce temple de Sérapis dont on voit les ruines à moitié baignées dans l’eau, sur la route de Pouzzoles. Les appartemens sont immenses pour la plupart, et pénètrent l’esprit de je ne sais quoi de triste et de servile qui émane de tous les palais déserts. L’appartement du feu roi est sinistre à voir ; pas un meuble n’y est resté : on a gratté les peintures et brûlé les boiseries, coutume royale que l’antiquité nous a léguée et qui finira par disparaître. Il pouvait y avoir une certaine grandeur barbare à ensépulturer un roi avec ses trésors, ses femmes et ses gardes ; mais il est bien puéril d’incendier la chambre où il est mort, à moins que ce ne soit impérieusement commandé par l’hygiène, ainsi qu’on l’a prétendu dans le cas présent. En effet, le roi Ferdinand II, qui était d’une corpulence énorme, mourut d’une si lente et si profonde décomposition, qu’on put dire qu’il avait, vivant, assisté à sa propre putréfaction. Il a fini courageusement du reste, implacable dans ses idées royales et faisant jurer à son fils de ne gouverner jamais que d’après les préceptes de l’absolutisme. Ces préceptes, mis en œuvre, devaient finir par ébranler les forces de la dynastie, et son plus fidèle allié n’allait pas tarder à la trahir ; je veux parler de saint Janvier.

Sa fête approchait, c’était un grand émoi dans la ville de Naples ; pour qui le saint infaillible prendrait-il parti ? Était-il Italien ? était-il bourbonien ? Grave question qu’on se posait partout et que nul n’osait résoudre par avance. Saint Janvier est l’idole des Napolitains, et ils sont fermement persuadés que Dieu ne règne aux cieux que par sa permission. Une fois cependant, pris de colère subite contre leur saint bien-aimé, ils le détrônèrent et à sa place choisirent saint Antoine pour patron de Naples. C’était en 1799, saint Janvier s’était fait démocrate ; son sang s’était liquéfié aux cris de vive la république ! et quand la réaction conduite à main armée par le cardinal Ruffo vint à Naples se livrer à des massacres dont le souvenir n’est pas encore effacé aujourd’hui, on se rappela l’attitude républicaine de saint Janvier, et on le destitua comme un simple préfet ; on parla même de le jeter à la mer et devant sa statué on cria : A bas le jacobin ! mais trop de liens intimes, tenant aux fibres les plus tendres du cœur, attachaient les lazzaroni à leur patron ; cette séparation était trop pénible pour des âmes si unies. Les uns se repentaient de leur violence, l’autre promit de n’être jamais qu’un bon royaliste, et la paix fut faite. On renvoya saint Antoine, et l’on remit saint Janvier en possession de tous ses honneurs, titres et privilèges. — On sait en quoi consiste le miracle. Recueilli après le martyre du saint, son sang, renfermé dans une ampoule et desséché, se liquéfie et bouillonne. Le saint fait attendre plus ou moins longtemps ce prodige, selon qu’il est plus ou moins content de la politique et du gouvernement ; mais il n’y a pas d’exemple qu’il l’ait jamais refusé, même au général Championnet, qui ne lui donnait que dix minutes pour l’accomplir. En présence des graves événemens qui avaient remué le royaume des Deux-Siciles, quelle allait être l’attitude de saint Janvier ?

Le jour de sa fête, vers dix heures du matin, je me rendis à la cathédrale ; c’est une grande église restaurée dans le lourd goût italien de la décadence, où l’art est absolument remplacé par la valeur et la rareté de la matière première. Il y a là un régiment de statues en argent dont tout le prix est dans le poids. Dans la chapelle de saint Janvier, qui est à droite, la foule s’entasse et se presse ; il fait très chaud ; une fade odeur de sueur plane au-dessus de toutes les têtes agitées ; vers la balustrade qui protège le maître-autel, on se bat pour avoir les meilleures places. Les femmes me paraissent être en majorité, quelques-unes portent de tout petits enfans qui pleurent, et qu’elles font danser sur leurs bras pour les apaiser. On dit la messe ; mais qui l’écoute ? Personne. On est haletant. Quelquefois un chant suraigu éclate au milieu de la foule, c’est quelque femme déjà possédée, qui par un cantique espère hâter l’arrivée du saint. On amène plusieurs hommes de la garde nationale et on les distribue, ici pour maintenir la circulation auprès des portes, là pour empêcher la foule de se précipiter dans la sacristie, plus loin, pour défendre le chanceau de l’autel contre ceux qui tenteraient de l’escaler. La porte de la sacristie s’ouvre enfin, et un cri de joie éclate sous les voûtes. En grande pompe, on apportait l’image de saint Janvier couvert d’un voile rouge brodé d’or ; on s’écarta pour le laisser passer. Porté par un chanoine, précédé par deux gardes qui écartaient le peuple, le saint s’ouvrit un chemin à travers ses adorateurs, qui furtivement tâchaient de toucher le voile de leur main qu’ensuite ils baisaient ; la précieuse idole put enfin franchir les trois marches de l’auteur, et sur la nappe blanche on l’exposa. On enleva le voile, et le buste d’argent apparut, éclatant comme un poêlon fraîchement étamé. Ce que je vis alors est fait pour rendre modestes ceux qui dans leur vie se sont crus aimés, car jamais être humain n’inspira l’amour qu’on témoignait à cette tête immobile. Les femmes criaient : « O saint Janvier, mon petit saint Janvier, saint Janvier de mon cœur, de mes entrailles et de mon âme ; saint Janvier, saint Janvier ! » Vers lui elles tendaient leurs mains crispées, des larmes coulaient de leurs yeux renversés par l’extase, leur lèvres tremblantes jetaient des mots confus et lui envoyaient des baisers, les tendons de leur cou, saillis comme de grosses cordes, remuaient au battement précipité des artères ; quelques-unes, plus enivrées que les autres, avaient écarté leur fichu et se frappaient la poitrine à coups de poing en poussant des appels lamentables. Jamais femmes de Tahiti ivres d’eau de feu et dansant autour de la statue de Taroa n’ont eu des contorsions si sincères et des cris d’un si grand amour. D’une voix nasillarde on chantait les louanges du saint, des encens brûlaient autour de lui, des cierges brûlaient à ses côtés et jetaient des reflets fauves sur sa face luisante. On l’habillait cependant ; sur son front, on a posé la mitre enrichie de pierres précieuses ; à ses épaules, on a attaché le pallium de pourpre brodé d’or, relevé d’améthystes ; à son doigt, on a passé l’anneau épiscopal. À cette vue, les cris redoublèrent : « Qu’il est beau ! c’est lui, c’est bien lui, ô mon cher saint Janvier ! » et recommencèrent aussi les génuflexions, les baisers, les tremblemens nerveux. Près de moi, une grande jeune fille sanglotait. « Qu’avez-vous à pleurer, lui dis-je. — Ah ! répondit-elle, il ne me regarde pas ! » En effet, elle était placée de façon à ne pouvoir rencontrer les yeux du buste. Une tempête de clameurs aiguës, profondes, joyeuses, désespérées, impérieuses, suppliantes, allaient se heurter aux voûtes et retombaient sur nous. Les gardes nationaux, épuisés de fatigue, accablés de chaleur et ruisselans, ne pouvaient maintenir l’ordre ; on les poussait, on les étouffait pour approcher et contempler de plus près la face de l’image adorée. Cela ne me donnait point envie de rire, je le jure ; j’avais plutôt à me défendre contre un sentiment d’invincible terreur qui m’envahissait peu à peu ; je me débattais en plein cauchemar ; il y avait quelque chose de si formidablement réel dans cette explosion d’idolâtrie que j’en étais épouvanté ; seule et au milieu des folles furieuses de la Salpêtrière, je me serais cru plus en sûreté et peut-être plus près de créatures raisonnables qu’en ce moment. Dans cette immonde comédie qui dupait ces malheureux jusqu’à l’extase, qui donc était fou, eux ou moi ? Jamais le spectacle de la dégradation de l’âme humaine ne m’a si profondément affecté ; j’eus une sotte envie de tomber à coups de canne à travers cette foule hurlante et de briser l’idole sur l’autel, comme au temps où les jeunes chrétiens renversaient dans les temples les statues des dieux !

Un chanoine, vieillard courbé, couvert de vêtemens splendides, enleva un voile qui cachait l’ostensoir contenant la précieuse relique. Cet ostensoir qui est en argent, garni de deux galces qui facilitent la vue de l’ampoule qu’il renferme ; un prolongement arrondi permet de le placer sur un piédestal d’argent. Je demande pardon pour ma triviale, mais très juste comparaison, cet ostensoir ressemble à une lanterne de cabriolet. Le chanoine le tient par la douille et par le sommet, qui est enrubanné de rouge ; il el baise dévotement, le regarde avec soin, l’élève entre ses mains et s’écrie : Il sangue è dura ! Puis, le montrant d’aussi près que l’on veut aux assistans, mais n’y laissant jamais toucher, il l’agite de haut en bas en y tenant les yeux attachés, afin de déterminer l’instant précis où le sang coagulé commence à se liquéfier. Derrière lui, un prêtre éclaire la relique à l’aide d’un cierge, de façon à ce qu’on puisse la voir aussi par transparence. Pendant ce temps, on chante des hymnes, on récite certaines prières spéciales, dont le tumulte qui régnait dans la chapelle m’empêche de saisir un seul mot. Des femmes du peuple qui sont dites « parentes de saint Janvier, » c’est-à-dire qui prétendent descendre de la vieille mendiante à qui le saint apparut après son martyre pour indiquer l’endroit où son corps avait été déposé, sont rangées aux places d’honneur, près de la balustrade. Elles interpellent familièrement le saint, sans plus se gêner que pour se gourmander entre elles : les unes lui parlent en suppliant, les autres lui adressent des injonctions violentes qui contrastent singulièrement avec tant d’adoration. Je les ai entendues ! « Ah ! saint Janvier chéri, disaient les premières, ne nous fais point languir, et dis-nous par ton sang bouillonnant que tu es heureux, que tu es content de nous, et que toujours tu nous protégeras ! — Allons » canaille, brigand, criaient les secondes, vas-tu te dépêcher, chien pourri ? Crois-tu que nous sommes faites pour t’attendre ? Hâte-toi de faire jaillir ton sang, vieil édenté ; sinon, nous irons chercher saint Antoine » qui te flanquera encore à la porte ! » Tout à coup le chanoine leva l’ostensoir en prononçant des paroles que je n’entendis pas, et je vis le sang qui bouillonnait lentement dans l’ampoule. Trois minutes, montre en main, avaient suffi pour obtenir le miracle. Une clameur de joie ébranla les murs ; on se jeta la face contre terre avec des sanglots et des cris de reconnaissance ; on lâcha une volée d’oiseaux épouvantés qui ne savaient où battre de l’aile au-dessus de ce tumulte ; les orgues éclatèrent, mêlant leurs notes triomphales aux chants d’allégresse qui s’élancèrent de toutes les poitrines. Chacun se précipitait vers la relique bénie pour y poser ses lèvres ; des fleurs étaient jetées à pleines mains sur le buste, des encensoirs poussaient devant lui leurs fumées odorantes, et cent-un coups de canon tonnant dans les forts apprirent à la ville de Naples que le patron de son choix veillait toujours sur elle avec la même sollicitude.

Naples fut ravie de la rapidité exceptionnelle du miracle, et chacun y trouva son compte, les bourboniens en y voyant la preuve que le roi François II reviendrait bientôt, les libéraux en y découvrant que saint Janvier favorisait l’entreprise de Garibaldi. Du reste, à voir la ville, on ne se serait guère douté que tout le monde ne fût pas du même avis : elle était fort tranquille, joyeuse selon son habitude, et trouvait chaque jour de nouveaux commérages pour se distraire. Tous les matins, dans la rue de Tolède, les gens « bien informés » disaient : « C’est aujourd’hui qu’on donne l’assaut à Capoue ! » ce qui n’empêchait pas les garibaldiens de se promener sous les chênes verts de Chiaja et de remplir le Café de l’Europe, Donner l’assaut à Capoue, on n’y pensait guère. Chaque jour il y avait, il est vrai, quelques engagemens aux avant-postes : une patrouille en rencontrait une autre, on échangeait des coups de fusil ; on s’envoyait quelques boulets, la place tirait de temps en temps pour nous tenir en alerte ; mais nulle action sérieuse ne s’engageait, et les deux armées semblaient être sur la défensive. Cependant l’instant d’agir était venu : nous savions que le major Csudafy marchait selon ses instructions ; il fallait, pour se mettre en communication avec lui et continuer l’opération qu’il avait si heureusement commencée, franchir le Vulturne et s’emparer de l’un des points importans de la rive droite. Il fut donc décidé qu’on se rendrait maître de la petite ville de Cajazzo, située à mi-côte d’une colline et dominant la rive droite du Vulturne, comme Sant’Angelo en domine la rive gauche. Pour arriver au résultat qu’on voulait obtenir, il était nécessaire d’attirer ailleurs l’attention de l’ennemi : une fausse démonstration sur Capoue fut donc résolue. Pendant ce temps, une petite colonne composée d’hommes d’élite tournerait la montagne, passerait le Vulturne et se jetterait sur Cajazzo, qui, quoique défendu par des Napolitains et des Bavarois, pouvait être surpris.

On se mit en marche de bonne heure. Le général Türr commandait en chef et se soutenait vaillamment à cheval, quoique la fièvre l’agitât de nouveau d’une façon presque continue. Les deux brigades Rustow et Sacchi, sorties de Santa-Maria, se portèrent, à travers la plaine masquée d’arbres, droit sur Capoue, et prirent position devant un grand couvent nommé li Capucini. L’action s’engagea. La combinaison était bonne et réussit. Les Napolitains, croyant à une attaque sérieuse pour enlever la ville, réunirent leurs troupes de ce côté, où le combat devint-général. Les royaux, qui sont de bons artilleurs, ne parvinrent ni à rompre ni même à ébranler nos lignés, malgré une canonnade constante habilement dirigée sur elles. La place fit une sortie vigoureuse, qui fut repoussée par le colonel Rustow avec une ardeur un peu imprudente peut-être, car elle lui coûta plus d’hommes qu’il ne convenait. Il se passa là un fait curieux. Nous avions dans l’armée méridionale une compagnie de Suisses forte d’environ cent cinquante hommes ; rien ne put les retenir, ils s’élancèrent jusqu’aux murailles de Capoue, et là, criant et appelant, ils disaient : « Ohé ! les goitreux du Valais, les jésuites de Fribourg, sortez donc, qu’on vous étrille comme des baudets que vous êtes ! Cela vous apprendra à déshonorer le pays de la liberté en vous vendant à des rois absolus ! » On leur répondait à coups de canon ; ils n’en appelaient pas moins leurs compatriotes. Cette brave compagnie menaçait d’être anéantie. Le colonel Puppi fut tué en essayant de la ramener. Il fallut envoyer plusieurs officiers d’ordonnance avec des ordres impérieux pour qu’elle se décidât à venir reprendre sa ligne de bataille. Un officier d’état-major j beau, jeune et blond garçon que nous aimions beaucoup, le baron Cozzo, de Palerme, trouva là une fin héroïque. Il revenait de porter un ordre ; il entendit un cri retentir derrière lui, il se retourna. Son cavalier-guide, abattu par une balle, gisait à terre, exposé à un feu terrible. Cozzo descendit de cheval, vint au guide et le chargea sur ses épaules. Pendant qu’il marchait, ralenti et presque accablé par ce fardeau, un coup de feu plongeant l’atteignit aux reins ; à son tour il tomba ; on releva, on emporta le guide et l’officier. Le premier guérit, mais deux jours après le combat le pauvre Cozzo était mort. Un de nos amis, le major Briccoli, Parmesan de distinction, et fort instruit, qui commandait notre artillerie volante, composée de trois pièces de campagne, s’appuya tout à coup contre un arbre ; on alla vers lui : une balle de mitraille avait pénétré dans sa jambe, balle plus grosse qu’un œuf de poule, et qui par miracle ne brisa point les os. Plus heureux que Cozzo, Briccoli en fut quitte pour deux mois de repos forcé. Pendant que, de front nous tenions les royaux en échec, ils essayèrent, par un mouvement rapide sur leur gauche, de s’emparer du village de Sant’Angelo, que sa situation dominante rendait extrêmement précieux ; mais là veillait Spangaro, à qui, dès notre arrivée à Naples, on avait donné le commandement d’une brigade. Ils furent reçus de manière à renoncer vite à leur projet, et se virent ramenés, la baïonnette aux reins, jusqu’à la ligne du chemin de fer, ce qui les conduisait si près de la place qu’ils n’hésitèrent pas à y rentrer.

Cependant le Vulturne avait été franchi par six cents hommes-que conduisait Gian-Battista Cattabeni, officier d’une rare vigueur, auquel un long séjour en Australie a appris toutes les audaces. Il trouva Cajazzo défendu par un régiment napolitain et un bataillon étranger (Suisses et Bavarois) ; il les culbuta à la baïonnette et s’empara de la ville. À deux heures, le résultat tenté était obtenu. Nous nous retirâmes lentement vers nos lignes. À quatre heures, toutes nos troupes étaient rentrées dans leurs positions respectives, et quelques rares coups de canon tirés par la place de Capoue annonçaient seuls qu’il y avait eu un combat, comme les tonnerres lointains annoncent qu’il y a eu un orage.

En traversant le champ de bataille pour revenir au quartier-général de Caserte, Türr fut acclamé par les troupes ; on avait toujours vu son manteau blanc au plus chaud de l’action, et les soldats, qui aiment la bravoure, applaudissaient leur jeune général. Le matin, il possédait sept chevaux ; le soir, il ne lui en restait que deux : cinq, montés par les officiers de son état-major, tombèrent pendant le combat. Parmi ces officiers, qui se distinguèrent spécialement dans cette journée, il convient de nommer le lieutenant-colonel Kiss, ancien chef d’état-major d’Omer-Pacha pendant la guerre du Monténégro, excellent et froid soldat que rien n’étonne, et qui abandonne sa vie au jeu des batailles avec une insouciance merveilleuse ; puis le capitaine de Gyra, gracieux et spirituel jeune homme qui sourit aux balles et aux coups de sabre. Il était lieutenant dans un régiment autrichien à la bataille de Solferino, et il a conservé bon souvenir des soldats français, à qui il doit trois blessures.

On pouvait s’attendre à ce que, pendant la nuit, les royaux, profitant de. notre fatigue, tenteraient un mouvement pour nous déloger de nos avant-postes ; les chevaux furent laissés sous le harnais, et l’on ne dormit qu’à moitié, tout vêtu, les armes près du lit. Les heures sonnaient lugubrement dans le silence ; parfois, dans mon demi-sommeil, il me semblait entendre les sourdes détonations des artilleries éloignées. J’ouvrais la fenêtre ; la fraîcheur du grand parc de Caserte me frappait au visage ; j’écoutais, mais je n’entendais rien que le murmure monotone des cascades et quelquefois le cri d’un paon réveillé tout à coup. Le jour se leva chaud et nuageux ; un vent d’ouest violent courbait les arbres et promettait un orage. Je voulus aller à Santa-Maria et à Sant’Angelo voir s’il n’était rien arrivé de fâcheux aux personnes que je connaissais. Je partis en calèche découverte par la charmante route qui passe devant le palais même et côtoie les immenses casernes dont les Bourbons de Naples avaient entouré leur demeure favorite. Près du chemin s’élèvent deux tombeaux antiques, en briques, d’un ordre régulier, où le toscan domine ; les herbes folles, les broussailles les ont empanachés de verdure. Le catholicisme a procédé là comme partout : il a pris le monument païen et se l’est approprié ; chacune de ces tombes est aujourd’hui une chapelle surmontée d’une croix et enluminée de mauvaises peintures religieuses. Santa-Maria n’est qu’une petite ville dont les maisons se dressent là même où jadis resplendissaient les palais de l’ancienne, Capoue, qui eut trois cent mille habitans. De ces splendeurs il ne reste rien, à peine quelques soubassemens de l’amphithéâtre, le plus ancien de l’Italie, qui pouvait contenir soixante mille spectateurs assis. J’y trouvai la brigade Eber et la plupart de ceux avec qui j’avais fait mes premières étapes dans les Calabres. Vers Capoue, la route était coupée par un fossé défendu par des chevaux de frise et une barricade ; une grand’garde y veillait ; au-delà, le pays était désert ; pas un paysan, pas un bœuf, pas un mouton : l’épouvante avait tout chassé. De distance en distance, des sentinelles appuyées contre les arbres, le doigt sur la détente du fusil, examinaient la campagne.

À Sant’Angelo, nous trouvâmes Garibaldi trempé comme un barbet qui sort de la rivière ; il descendait du haut du Monte-Tifata, où il était allé examiner l’emplacement propice à l’établissement d’une batterie qui, pouvant battre la route de Capoue à Cajazzo, empêcherait les Napolitains de faire un mouvement pour reprendre cette dernière ville. Il s’en allait sous la pluie, couvert de son vieux, manteau gris si connu des soldats, parlant aux uns, serrant la main aux autres, les félicitant de leur conduite pendant le combat de la veille et soulevant autour de. lui des cris frénétiques. Je retrouvai Spangaro, toujours joyeux et affable ; un de ses chevaux avait été blessé sous lui pendant la bataille, mais lui, il avait été respecté par les balles. Nous grimpâmes sur une éminence pour voir Capoue, qui, grise, rayée par la pluie, sous une calotte de fumée, s’étendait large et forte près du Vulturne brillant ; parfois un flocon blanc apparaissait à ses murailles, le sifflement d’un boulet passait dans la plaine, une explosion se faisait entendre, puis tout rentrait dans le silence.

Ce jour même, le général Türr tomba si gravement malade et fut repris de vomissemens de sang si violens, que Garibaldi se vit dans la nécessité de l’envoyer se rétablir a Naples. En remettant la conduite de sa division à celui qui devait momentanément le remplacer, Türr avait fait spécialement la recommandation d’envoyer sans délai une brigade et deux batteries d’artillerie à Cajazzo pour soutenir la position et la rendre imprenable. Je ne sais quels retards ajournèrent l’exécution de ces ordres ; mais Gian-Battista Cattabeni fut laissé à ses seules forces, qui, suffisantes pour s’emparer de la ville, n’étaient d’aucune manière en mesure de la défendre. Pour toute munition, chacun de ses six cents hommes avait vingt cartouches ; quant à des canons, il n’en était même pas question. Or, si l’on peut enlever une place avec des baïonnettes, il faut autre chose pour s’y maintenir. Cinq mille hommes sortis de Capoue vinrent donc un matin attaquer Cajazzo par trois côtés. Il s’est fait là des miracles de valeur. Deux cent quatre-vingt-huit de nos soldats restèrent sur le champ de bataille, couchés, la face au ciel, comme des braves qu’ils avaient été ; le reste se dispersa ou fut fait prisonnier. Cattabeni ne rendit son épée qu’à sa troisième blessure, qui, lui traversant la poitrine, le mettait dans l’impossibilité de se tenir debout. Conduit à Capoue, il y fut traité avec des soins tout fraternels par les officiers de l’armée royale.

Cependant des nouvelles surprenantes nous arrivaient coup sur coup à Naples ; le Piémont, prenant fait et cause ouvertement pour l’indépendance italienne, rompait brusquement en visière avec la cour de Rome et entrait dans les états du saint-siège ; ces événemens étaient déjà connus depuis longtemps d’une partie de l’Europe que nous les ignorions encore. Le télégraphe électrique était arrêté à Gaëte ; nulle dépêche ne nous parvenait, et en réalité nous n’avions les nouvelles que par les journaux français. Garibaldi savait sans aucun doute la marche de l’armée piémontaise, mais il avait gardé le secret pour lui, et nous ne l’apprîmes que par la voix publique. Je ne cacherai pas qu’il y eut un vif désappointement parmi nos officiers supérieurs ; leur rêve avoué et caressé était de se mesurer avec le général Lamoricière, non point par animosité, grand Dieu ! mais simplement par déférence. Ils auraient voulu, en luttant contre un homme de guerre que ses campagnes d’Algérie ont rendu célèbre, contre une des notabilités les plus remarquables de l’armée française, acquérir la certitude de leur propre valeur, et prouver peut-être au monde que dans certains cas une cause juste obtient toujours la victoire. Il est certain que nous eûmes tous un moment de tristesse en comprenant que nous ne mènerions pas jusqu’au bout la grande aventure entreprise ; mais il nous fut difficile de blâmer le Piémont, car nous qui connaissions bien sa situation en Italie, nous savions, et de reste, qu’il ne pouvait faire autrement que d’intervenir. On a jugé sévèrement la conduite du roi Victor-Emmanuel, on a crié à la violation du droit des gens, on a parlé d’ambition démesurée, de conquête, d’usurpation. Cependant la cour de Turin fut absolument contrainte à marcher en avant, la situation était telle que la fameuse phrase d’Hamlet, si souvent citée : « être ou ne pas être, » était réellement devenue la question. Les peuples ne se modèrent pas aussi facilement qu’on semble le croire, et il est tel moment où, sous peine de mort et, qui pis est, de déshonneur, il faut les suivre dans la voie qu’ils ont choisie.

L’appel des populations des Marches et de l’Ombrie ne fut point une démonstration en l’air, ce fut un cri de douleur arraché par la souffrance à toutes les poitrines ; c’était un appel désespéré comme on en entend dans les naufrages, et il méritait d’être écouté. Les troupes piémontaises firent acte d’humanité en franchissant la frontière et en passant sur le corps des troupes pontificales ; de plus, elles firent acte de prudence. A-t-on bien songé à ce qui pouvait advenir, si nous nous étions trouvés les premiers en présence de l’armée papale ? Dans mon inébranlable conviction, la victoire ne pouvait être douteuse. Nous avions vingt-cinq mille hommes de très bonnes troupes pleines d’enthousiasme, combattant pour la patrie, pour une idée sacrée ; nous nous serions fournis à Naples d’un matériel excellent et nombreux ; derrière nous, nous laissions une réserve imposante, et de plus tout le pays était pour nous, par sympathie, depuis le dernier paysan jusqu’au plus riche propriétaire : nous eussions été vainqueurs, je le crois fermement. Qu’arrivait-il alors ? Rome avait bien de quoi tenter, Venise aussi, et celui qui nous commandait n’a jamais douté de rien. Mieux que le manteau du Romain, la casaque rouge de Garibaldi eût renfermé la paix du monde. Si à ce moment la paix n’a pas été universellement troublée, c’est à l’acte décisif du Piémont qu’on en est redevable.

Il y a plus, et dans une sphère d’idées plus générales, je dirai que, sous peine de déchéance, le Piémont devait se jeter tête baissée dans la bataille. Sa situation depuis la campagne d’Italie, la paix de Villafranca et le vote de l’Italie centrale lui a imposé des devoirs auxquels il ne peut faillir. Il sait, à n’en point douter, que l’Italie ne veut pas être annexée à lui, mais qu’elle veut être indépendante sous le sceptre librement choisi du roi Victor-Emmanuel. Jusqu’à présent, le Piémont était le Piémont, rien que le Piémont ; il n’était pas encore italien, il fallait qu’il le fût, à tout prix, ou l’Italie entière., s’éloignant de lui, aurait bien pu arrêter au Tessin la frontière péninsulaire. En restant immobile, assis au pied des Alpes, tandis que les volontaires du monde entier combattaient pour la grande cause, il ne s’associait à leur œuvre que par ses vœux ; il attendait, en regardant ses rizières et ses pâturages, qu’on lui apportât les provinces et les royaumes qui loin de son action se donnaient à lui ; il s’isolait de plus en plus, il restait au nord, en haut de l’Italie, comme un maître presque étranger, et non point comme un frère partageant le péril ; il daignait recueillir les fruits de la victoire sans avoir pris part à la lutte ; tranchons le mot, au point de vue italien, il se déshonorait, devenait impossible, perdait tout droit à la direction des événemens, et jetait la péninsule dans une révolution sanglante dont il eût été la première victime, et dont l’Autriche aurait profité. Déjà, quand le ministre de France engageait M. de Cavour à traiter avec la cour de Naples, celui-ci fut en droit de lui répondre : « Si nous faisions ce qu’on demande, on nous jetterait par les fenêtres [2]. » Le passage des frontières romaines était donc pour le Piémont une de ces questions d’existence devant lesquelles un gouvernement, quel qu’il soit, ne peut reculer. Il a suivi sa voie, il a joué sa vie pour assurer celle de la patrie commune, et le pays tout entier l’a approuvé : le Piémont par ce fait est devenu Italie.

L’entrée de l’armée piémontaise dans les états du pape modifiait essentiellement notre situation ; au lieu de marcher en avant, nous n’avions plus qu’à rester immobiles, attendant que les soldats de Victor-Emmanuel eussent fait leur jonction avec les nôtres. Toute tentative pour franchir le Vulturne et isoler Capoue de Gaëte devenait inutile, car les royaux n’allaient pas tarder à se trouver pris entre deux armées et réduits à l’impuissance. En conséquence on envoya un émissaire secret au major Csudafy pour lui apprendre la perte de Cajazzo et lui porter l’ordre de revenir. Il quitta Piedimonte, où il s’était retiré, attirant vers lui un corps de quatre mille Napolitains auxquels il avait livré deux combats à Rocca-Romana et à Pietra-Mellara, et, faisant le grand tour par Bénévent, il rentra à Caserte, ramenant sa vaillante petite troupe, qui avait souffert de grandes privations. et à laquelle les combats avaient tué soixante-deux hommes. Il vint nous voir à Naples, et ce ne fut pas sans une vive joie que nous lui donnâmes l’accolade du retour au palais de la Foresteria, qui nous servait de quartier-général.

J’avoue sans honte que je m’ennuyais à Naples ; je n’avais plus cette verdeur d’émotion qui se plaît à toute chose ; j’étais pris par des pensées trop vivantes pour n’être point promptement las des musées, de la Chiaja, de Pausilippe, et surtout de la rue de Tolède. Une de mes rares distractions était, du balcon de la Foresteria, de regarder prêcher le père Gavazzi ; je dis regarder, car, l’ayant écouté une fois, je ne fus point tenté de renouveler l’épreuve. Quelquefois, avant le coucher du soleil, à l’heure où tout le peuple de Naples est dans les rues, on dressait sur la grande place du palais, entre les statues équestres de Charles III et de Ferdinand Ier, une tribune en planches qu’on enveloppait de cotonnade rouge, comme un orchestre de guinguette. Dans un coin, on y déposait un drapeau national pour faciliter les mouvemens oratoires ; on savait ce que cela voulait dire, et tout le peuple accourait. Le père Gavazzi arrivait alors, vêtu de sa casaque rouge, débraillé, montrant le calicot de sa chemise blanche, une cravate mal nouée en satin noir autour du cou. Il regardait la foule qui levait vers lui ses mille têtes attentives, puis il toussait, crachait d’une façon retentissante, et commençait. Sa voix de tonnerre ondulait sur la place et allait frapper les échos entre les colonnes de l’église Saint-Vincent-de-Paule. Jamais âne qui brait pour avoir du son n’eut des éclats semblables. C’est un homme grand et solide sans être obèse ; la face est commune, grêlée, jaunâtre, et éclairée de deux yeux extrêmement vifs et mobiles. Sa grosse chevelure noire entoure son visage rasé, qui repose sur un cou énorme ; ses larges mains osseuses frappent sur la rampe des balustrades et l’ébranlent à grands coups sans jamais se lasser ; son poignet et sa voix vont de pair, il hurle ses sermons et les mime à coups de poing. Ce qu’il dit, on peut le supposer ; il s’enfle, il s’enfle, et s’il ne crève pas comme la grenouille, c’est qu’il a une poitrine de taureau. Son geste est d’une extravagance inimaginable et suffit à faire de lui un spectacle très divertissant. Les pantins à ressort qui ont cassé leur mécanique n’ont jamais fait de si curieux soubresauts. Il se tape sur la tête, il se donne des coups de poing sur la poitrine, il se prend à bras le corps comme s’il voulait s’étouffer, il se laisse choir avec mélancolie sur le rebord de la tribune ; il saisit sa tête à deux mains par derrière, l’agite comme s’il voulait la déraciner et la jeter au nez de ceux qui l’écoutent ; c’est là son nec plus ultra, c’est le : « Allez dire à votre maître… » de ce Mirabeau de carrefour. J’avais commencé par être irrité de toute cette pantomime, mais je finis par en rire et j’allais me divertir à regarder padre Gavazzi gesticuler un sermon, comme j’aurais regardé Paillasse avaler des étoupes. Il représentait pour moi un des personnages inédits de la comédie italienne, non pas un des moins curieux, et je lui donnerais volontiers place entre dom Tarteglia et le capitan Cocodrillo : — du reste bon homme, fort doux, faisant la mouche du coche, innocemment enivré de son importance, et prenant bien les observations qu’on fut parfois obligé de lui adresser.

Les nouvelles que nous recevions de Capoue étaient toujours les mêmes : rien de nouveau ; sauf ces petits combats d’avant-poste dont j’ai parlé et sur lesquels il serait superflu de revenir, nul engagement sérieux n’avait lieu. Cependant nous tendions avec inquiétude l’oreille du côté du Vulturne, car nous sentions qu’une bataille allait devenir inévitable. En effet, les Napolitains ne pouvaient rester dans la position périlleuse où ils se trouvaient entre deux armées, l’une prête à les attaquer par le nord, l’autre les repoussant au midi. Il ne fallait pas être un stratège bien érudit pour comprendre qu’ils essaieraient de détruire un des deux ennemis afin de se retourner ensuite contre l’autre, et qu’ils commenceraient par le plus faible et le plus voisin, c’est-à-dire par nous. Si l’action s’engageait, elle serait décisive, et, perdue pour nous, la bataille pouvait bien entraîner la perte de Naples. Garibaldi déployait une activité extraordinaire ; à peine dormait-il, jour et nuit Il visitait les avant-postes, faisait établir des batteries, réunissait des bateaux à portée du Vulturne dans le cas où le passage deviendrait nécessaire, et chaque soir se disait sans doute : Ce sera pour demain… Nous nous en disions autant, et, comme on peut le penser, nous avions grande impatience de retourner au quartier-général de Caserte. Nous y retournâmes enfin, et Türr reprit le commandement de sa division, dont une brigade détachée occupait la périlleuse position de Sant’Angelo sous les ordres de Spangaro. Le 29 septembre, je me rendis chez ce dernier vers cinq heures du soir ; je m’installai comme je pus. Spangaro fit dédoubler son lit pour me donner à coucher dans l’unique chambre qu’il occupait ; ses officiers dormaient pêle-mêle dans une autre chambre qui servait à la fois de salle à manger et de chancellerie. C’était à peu près la plus belle maison du pays, dont les habitans, effrayés par les projectiles creux que Capoue lançait sans relâche, avaient abandonné leurs demeures, où ils ne se trouvaient plus en sûreté. La chère qu’on y faisait n’était point exquise et me rappela nos plus mauvais jours des Calabres ; le quartier de Spangaro, situé sur la hauteur, faisait partie des bâtimens de l’église, qui jadis avait appartenu à une abbaye. Plus bas, sur un petit chemin qui tombe en flèche de T sur la route qui va de Santa-Maria à la scafa de la Formicola, s’élève une sorte de ferme où le général Avezzana avait établi son quartier-général. Avezzana fut ministre de la guerre à Rome pendant la défense de Garibaldi : après la prise de la ville par les Français, il se réfugia en Amérique, d’où il a rapporté une raideur tout extérieure, qui contraste avec sa vivacité et sa bonhomie italiennes, que l’âge n’a pas affaiblies. Il se promenait au milieu de ses troupes, vêtu d’une redingote noire et n’ayant d’autres signes distinctifs de son grade qu’un grand sabre de cavalerie qui lui battait les talons. Il comptait au nombre de ses soldats les Anglais que commandait le colonel Dunn.

La nuit tombait déjà violette et fraîche, nous finissions de dîner, à califourchon sur un banc qui nous servait à la fois de table et de siège, lorsqu’un officier d’ordonnance apporta une lettre à Spangaro ; il l’ouvrit, la lut et me la passa : il y avait alerte aux avant-postes. Nous montâmes à cheval ; nous descendîmes le petit chemin rocailleux qui est la grande rue du village, nous traversâmes la route de Santa-Maria, et nous nous engageâmes dans un autre sentier qui va directement de Sant’Angelo à Capoue. Au bruit de nos chevaux, les sentinelles criaient : Qui vive ? et nous répondions en sifflant deux fois, ce qui était le signe de ralliement pour cette nuit. Nous arrivâmes ainsi jusqu’à une cascine toute perdue sous les arbres, avec un joli jardin où foisonnaient les lauriers-roses ; en avant d’elle se courbait le demi-cercle d’une solide barricade en sacs de terre, armée de quatre canons et défendue par une centaine d’hommes qui, agenouillés, couchés, abrités, guettaient, dans l’obscurité croissante et à travers les arbres, les mouvemens des patrouilles ennemies. On établit une chaîne de sentinelles avancées qui, marchant avec précaution et recevant les ordres donnés à voix basse, allèrent, d’arbre en arbre, jusqu’à la lisière du bois. Au loin, sur notre gauche, vers Santa-Maria, quelques coups de fusil retentirent qui brillaient dans la nuit Comme des vers luisans. Tout se calma ; le silence se fit dans cette plaine immense où tant d’yeux veillaient, où tant d’armes étaient prêtes. Lentement nous revînmes, visitant les postes, et, voyant que ce n’était qu’une de ces fausses alertes si fréquentes à la guerre, que du reste bonne garde serait faite, nous allâmes nous coucher.

Au point du jour, j’étais debout. De longs rubans de brouillard chassés par le vent du matin couraient au-dessus du Vulturne, se massaient en vastes flocons dans la plaine et allaient s’amonceler sur Capoue. En même temps que moi, un officier regardait ce spectacle ; il eut un mouvement de pitié : « Pauvres Napolitains ! dit-il, voilà les fièvres d’automne qui vont vers eux ! » Une lumière jaillit à travers les brumes, et un boulet vint éclater dans un champ voisin près d’un figuier dont il brisa les branches. Dès que le brouillard eut été bu par le soleil, nous braquâmes nos lorgnettes vers Capoue. La ville paraissait endormie, les sentinelles se promenaient sur les remparts, le camp retranché regorgeait de troupes ; à une demi-lieue de la ville, vers Cajazzo, on voyait régulièrement alignés sur la route des caissons et des pièces d’artillerie dont les mulets dételés paissaient dans une prairie. Nulle bataille ne s’annonçait encore pour ce jour. Spangaro et moi, après être convenus avec les officiers du quartier d’un signal en cas d’alarme, nous partîmes pour aller visiter les batteries du Monte-Tifata. Une rêche végétation de lentisques rabougris et d’herbes desséchées par le soleil tapisse la montagne, dont l’ascension est difficile ; un étroit sentier y serpente où les pierres roulent sous les pieds ; quelques longues racines appartenant à des figuiers biscornus rampent à travers les rochers comme de grosses couleuvres. Tant bien que mal et fort essoufflés, nous arrivons au sommet, crête découpée en roches grises que rongent les lichens lépreux et où glissent les lézards. La vue est immense : au-dessous de nous coule le Vulturne encaissé, jaune, laid, sinistre ; sur la rive droite s’élève une maison blanche où nos boulets ont fait des taches noires ; sur la rive gauche s’arrondit une redoute armée de trois pièces. Nos hommes l’occupent et tirent sans relâche sur la pauvre petite maison, dont le plâtre s’envole par larges écailles à chaque projectile qui vient la frapper. Dans l’ouest, la plaine s’étend à perte de vue au-delà de Capoue ; dans l’est, elle s’arrête à une ligne de coteaux sur les revers desquels brille en blanc la petite ville de Cajazzo ; dans le nord, en face de nous, les champs cultivés partent des bords mêmes du Vulturne et vont rejoindre une assez haute colline qui doit être la première ondulation de ce groupe de montagnes où sont Monte-Grande, Monte-Scopella, Monte-Gaprario. Entre le Vulturne et la colline, une bosse de terrain porte un bâtiment carré qui, si les indications minutieuses de ma carte sont exactes, doit être une faisanderie royale. Là, les Napolitains avaient établi une batterie de six pièces destinée à faire taire les quatre canons qu’à grand renfort de bras nos hommes étaient parvenus à hisser sur le sommet de Tifata.

Nous avions d’excellentes longues-vues marines que nous parvînmes à placer commodément dans Une crevasse de rocher. Derrière la faisanderie se tenait un poste de cavalerie dont parfois nous apercevions un homme ; deux compagnies d’infanterie étaient massées dans une sorte de ravin que des arbres couvraient ; les six pièces de canon, abritées sous des gourbis de paille, accroupies sur leur affût, tournaient leur gueule noire de notre côté. Deux ou trois de nos boulets portèrent dans la maison, un d’eux entra par une fenêtre et éclata avec un bruit terrible dont l’écho vibra longtemps, répercuté par les montagnes. Nous vîmes des gens qui s’enfuyaient et des chevaux qui couraient en liberté. Pendant plus d’une heure, la batterie napolitaine fit silence : notre redoute du Vulturne canonnait toujours à outrance la petite maison blanche qui lui faisait face et qui n’en pouvait mais, car ses angles abattus jonchaient le sol, les tuiles de son toit bondissaient en poussière ; à ses fenêtres, il ne restait plus une vitre. Du côté de Cajazzo, des troupes allaient et venaient, comme ne pouvant se résoudre à franchir le passage que gardaient nos artilleurs.

Des Napolitains revinrent à la faisanderie, prudemment d’abord, inquiets, regardant vers Monte-Tifata, où nos pièces restaient muettes. Ils s’avancèrent, conduits et encouragés par un officier que je reconnaissais à son képi galonné. Ils tirèrent plusieurs coups qui vinrent se perdre à quelque distance de notre emplacement. Nos quatre canons furent pointés par l’officier même qui commandait la batterie, et ensemble ils firent feu. L’effet fut terrible. Un boulet pénétra dans un des gourbis de paille qui sauta en l’air avec de la fumée, de la terre, des débris de toute sorte ; un autre frappa au milieu d’un groupe de soldats et éclata. Deux hommes s’affaissèrent sur eux-mêmes, comme un vêtement qui tombe ; un troisième, projeté en avant, les bras étendus, courut quelques pas et s’abattit la face contre terre. Involontairement j’eus un mouvement d’horreur, mon œil quitta la lorgnette, je ne vis plus rien, et je restai stupéfait de ne plus apercevoir que le paysage tranquille qui verdoyait sous les petits nuages de fumée que le vent emportait. Je regardai de nouveau : les Napolitains fuyaient et descendaient précipitamment la colline, derrière laquelle je les perdis de vue.

Nous revînmes à Sant’Angelo ; nulle alerte n’avait eu lieu ; l’ennemi était enfermé derrière ses remparts ; nos avant-postes veillaient. La vieille Capoue devait jadis s’étendre jusqu’à Sant’Angelo, car on retrouve partout ici des traces d’antiquités : voies, murailles, colonnes brisées. Le campanile de l’église est carré, composé de deux étages, dont le premier est exclusivement formé de cubes en marbre blanc, reste de quelque construction détruite, et dont beaucoup sont encore chargés d’inscriptions ; le second étage est en belles briques bien agencées et percées de deux baies latines où les cloches sont suspendues. Pour le moment, cet étage servait de prison ; c’est là qu’on renfermait les nombreux espions que les royaux envoyaient vers nous pour compter nos troupes, surprendre nos positions et prévoir nos mouvemens. La petite église attenante au campanile est curieuse, car elle est construite sur le modèle des vieilles basiliques, et date, sans contredit, des premiers siècles de l’ère chrétienne. Dans l’impossibilité de trouver à loger nos soldats chez les habitans et dans la nécessité de les avoir en nombre sous la main à un moment voulu, on avait été obligé de prendre l’église et de la leur abandonner ; elle était jonchée de paille, et c’est là qu’ils dormaient, ayant pour oreiller les marches de l’autel. Devant l’église s’étend une sorte de terre-plein carré soutenu par un mur qui tombe droit à pic dans un champ situé à vingt-cinq pieds en contre-bas ; là aussi bivouaquent nos soldats, sous le ciel humide de l’automne, à côté de leurs fusils en faisceau, que rouille souvent le brouillard du matin. De cette terrasse, on a une vue immense qui se projette au-delà de Capoue, qu’on peut facilement surveiller. Vers le soir, quand déjà le jour avait éteint ses grandes clartés, nous vîmes tout à coup surgir un incendie qui brillait au loin derrière les murailles de la place forte. Il nous apparaissait comme un point lumineux que le crépuscule rendait plus éclatant de minute en minute. À l’aide de nos lunettes, nous distinguions les tourbillons de flammes qui se tordaient au-dessus d’une fumée noire inclinée par le vent. Est-ce une ferme incendiée par les royaux ? est-ce une meule d’herbes inutiles allumée par les paysans ? est-ce un signal ? Chacun donnait son avis. Garibaldi arriva. Debout sur le parapet qui termine la terrasse, il resta longtemps sans parler, regardant ce feu lointain ; il se retourna vers Monte-Tifata, qu’il sembla considérer durant quelques secondes avec attention, jeta les yeux du côté de Santa-Maria, qui déjà disparaissait sous la brume, et se reprit à contempler l’incendie. Un sourire singulier passa sur ses lèvres, et, se dirigeant vers nous, il nous dit : « Messieurs, cette nuit, il ne faudra dormir que d’un œil ! » Il remonta en voiture et partit pour Caserte. Un sous-officier, qu’à son beau langage je reconnus pour un Romain, et qui avait attentivement examiné le dictateur, dit tout haut, dès qu’il se fut éloigné : « Il a ri, le vieux lion ! Ce feu est un signal, la bataille est prochaine ! »

Une alarme qui s’apaisa nous retint jusqu’à onze heures du soir aux avant-postes. Nous rentrâmes alors dans notre chambre, et j’ôtais ma casaque pour me coucher, lorsque Spangaro me dit : « Croyez-moi, dormons tout habillés ; nos chevaux sont sellés à l’écurie, soyons prêts en cas d’événement ; le sous-officier avait raison, Garibaldi a flairé la poudre. » Le lendemain matin je dormais encore, lorsque Spangaro, se jetant à bas de son lit, courut précipitamment à la fenêtre, l’ouvrit et poussa les volets. Les pâles lueurs du jour naissant nous éclairèrent ; une bouffée d’air frais entra, et en même temps la crépitation des coups de fusil. À notre gauche, vers Santa-Maria, le canon tonnait sourdement à travers les arbres. En une minute, chacun fut sur pied et prêt ; l’aigre clairon réveillait ceux que la fusillade avait laissés endormis. Le jour verdâtre et froid se débattait encore au milieu des ténèbres ; le ciel était très pur, d’un bleu aigu. Comme nous descendions la grande rue de Sant’Angelo, nous rencontrâmes Garibaldi qui galopait sur un cheval noir, suivi de plusieurs guides. Il jeta en passant quelques mots d’encouragement à ses troupes, et s’élança vers Monte-Tifata, qu’il allait gravir pour embrasser d’un coup d’œil les opérations de l’ennemi. Au moment où nous pénétrions dans un petit chemin creux qui conduit à la scafa de la Formicola, la canonnade éclata sur notre droite, et les boulets, gémissant plaintivement, se brisèrent avec fracas dans les champs qu’ils bouleversaient. Le grand poste de notre extrême droite (je parle et ne puis parler que par rapport à Sant’Angelo) était défendu par une batterie de quatre canons et par trois cents Siciliens. Un des premiers boulets lancés par l’ennemi tomba au milieu d’eux, éclata et en tua sept ; le reste prit la fuite : à ce moment, nous arrivions. Nous les vîmes, courant et retournant la tête avec effroi, escalader le talus de la route, se sauver en désordre, malgré nos cris et nos imprécations, franchir la première colline qui porte Sant’Angelo, franchir la seconde, où sont des cavernes qui servent d’étables aux paysans, et enfin plus tard apparaître au sommet de Monte-Tifata, où nul danger ne pouvait plus les atteindre, mais où ils étaient facilement spectateurs de la lutte. « Ce n’est pas un combat, me dit Spangaro, c’est une bataille ! » Son vieil instinct de soldat ne l’avait point trompé, c’était la bataille du Vulturne qui s’engageait. Une moitié de brigade faisant partie de la division Medici, et presque exclusivement composée de Toscans, se jeta dans le chemin creux pour aller remplacer les Siciliens ; on reprit les canons abandonnés et l’on tint bon. L’endroit était mauvais ; il y pleuvait du fer. Le colonel Longo venait d’être emporté ; une balle lui avait traversé la gorge. Le premier spectacle qui me frappa dans ce petit chemin, où les branches cassées et un continuel sifflement annonçaient avec quel ensemble il était attaqué, et de quelle importance en était la possession, fut le cadavre d’un des nôtres. Il était couché sur le dos, au milieu de la route, les bras en croix, la bouche tordue dans un rictus effroyable, la tête échancrée par un boulet qui pêle-mêle avait jeté le sang avec la cervelle sur ce visage tuméfié, où pendait un œil horrible arraché de son orbite. Nos soldats, qui arrivaient en toute hâte, passèrent près de ce malheureux sans même détourner la tête. Il est un fait curieux et d’une tristesse profonde, c’est l’insensibilité absolue qui vous envahit dans ces momens-là. Après le combat, on s’émeut sur les blessés, on s’ingénie en mille manières pour leur porter secours, on pleure les morts ; pendant la bataille, on voit sans sourciller tomber près de soi les plus jeunes et les plus forts ; les instans sont précieux, on n’a pas le temps de s’attendrir. Et puis involontairement ne se dit-on pas : « Avant que j’aie pu donner un regret à ce compagnon, ne serai-je peut-être pas réuni à lui pour toujours ? »


III

Au bout du chemin creux, qui à son extrémité se réunit à angle très aigu avec le chemin vicinal, nous trouvâmes le Vulturne. Autour de nous, les boulets labouraient la terre, qui jaillissait en panaches de poussière. Un jeune officier nous dit en souriant : « Les balles sifflent comme des merles amoureux ! » Il n’avait pas fini sa phrase qu’il tombait avec un bras fracassé. C’était une grêle, je parle sans métaphore, Nos soldats eurent un instant d’hésitation, et l’on vit osciller leurs rangs. Celui qui, après la blessure du colonel Longo, venait d’être chargé de les commander leur dit à peu près. ceci : « Mes enfans, il ne s’agit ni d’avoir peur, ni de lâcher pied ; nous tenons ici la clé de la position qui défend Sant’Angelo. Si Sant’Angelo est pris, tout est perdu. Il faut donc rester ici et s’y faire tuer jusqu’au dernier en criant vive l’Italie ! » Un sous-officier déjà grisonnant sortit des rangs, et, s’approchant de celui qui avait parlé, il lui répondit à haute voix : « Alors, monsieur, nous allons mourir. » Ce ne fut point une vaine parole, tous l’entendirent et tous. l’approuvèrent. Le soir, on avait emporté de là onze tombereaux de morts et cent quatre-vingt-trois blessés. La Toscane peut être fière d’avoir produit de tels hommes. Ils étaient jeunes pour la plupart, doux, très curieux, bavards dans leur suave parler, qui ressemble au chant des oiseaux, sans grand élan, mais d’une intrépide ténacité que rien ne put vaincre. Quand les munitions commençaient à manquer, on envoyait dix hommes en chercher au quartier, et les dix hommes revenaient sans qu’un seul eût songé à profiter de sa course loin du péril pour ne pas revenir. Pendant sept heures, ils tinrent là, sans reculer d’une semelle, et avec une fermeté si imposante que les Napolitains semblèrent renoncer à cette position, sur laquelle ils lançaient des masses toujours renouvelées.

Parmi nous, il y avait un petit Sicilien qui servait de trompette ; il avait environ quatorze ans, était de courte taille, très basané, d’une intarissable gaieté, qui sur son visage noir jetait l’éclair de ses dents blanches. Il avait une manie baroque. Dès qu’il trouvait un ruban blanc, il le cousait sur sa manche en guise de galon. Dès qu’il avait une petite pièce de monnaie, il y faisait un trou, et, à l’aide d’une ficelle, la suspendait à sa poitrine. On en riait. « Quelles belles décorations ! »-lui disait-on. Et il répondait avec une gambade : « C’est l’ordre du baïocco et la croix du carlin ! — Si on te donne une piastre, qu’en feras-tu ? — Je me la pendrai au cou, et je serai commandeur du ducat d’argent. » Il était avec nous pendant nos premières marches des Calabres, à côté de nos chevaux, prêt à en prendre la bride et à les garder dès qu’on le lui demandait. J’avais « et enfant en grande affection, car Il était alerte, serviable et si joyeux de vivre, qu’il faisait plaisir à voir. On ne l’appelait que Tromba (trompette) ; naturellement je l’avais surnommé Goula, et toutes les fois que je l’apercevais, je ne manquais pas de lui dire :

C’est mon ami de cœur, nommé Goulatromba ;


plaisanterie d’un goût fort médiocre, j’en conviens, mais qui avait le privilège de faire éclater de rire celui à qui elle s’adressait, quoiqu’il n’en ait jamais compris le premier mot. Tromba, qui s’était trouvé le matin avec les Picciotti (c’est ainsi que nous nommions les Siciliens), ne s’était pas enfui avec eux, il avait bravement gardé son poste, et maintenant il se tenait au milieu de nous. Ce jour-là, il était encore plus chamarré que de coutume ; un tas de vieux sous s’entre-choquaient sur sa poitrine, et des galons sans nombre se tortillaient autour de ses bras. Il était gai comme un pinson et sautait comme un cabri. Il sonnait la charge sans s’arrêter, mais sa trop jeune poitrine ne suffisait pas à pareille besogne, et des couacs l’interrompaient à chaque instant. « Qu’as-tu donc aujourd’hui, Goulatromba ? lui dis-je. Tu ne sais donc plus ton métier ? — Ah ! répondit-il avec un grand éclat de rire, ma trompette a dîné en ville hier ; elle a mangé des canards, et maintenant ils se sauvent pour aller barboter dans le Vulturne. » Tout à coup il poussa un cri et jeta sa trompette avec colère. Un long filet de sang glissa sur son pantalon de toile écrue. Une balle lui avait percé la cuisse ; il se précipita sur un mort dont il enleva le fusil et prit la giberne ; puis il se mit à tirer. « Tromba, lui criai-je, va te faire panser à l’ambulance ! — Non, non, répondit-il, il faut que je tue ces chiens-là ! » Je le suivais des yeux ; il allait en avant, mordant sa cartouche et faisant le coup de feu comme un vieux troupier. Ah ! le pauvre petit trompette, quel grand cœur il avait ! Il tira cinq fois. Comme il allait recharger son arme, il renversa la tête en arrière et cria : « Ah ! Ah ! ah ! » Il tourna et tomba la face contre terre. On courut à lui. Un de nous le prit dans ses bras. Une balle lui avait traversé les deux tempes en lui crevant les yeux. Il était mort.

Medici commandait en chef à Sant’Angelo, et commandait bien ; Spangaro se multipliait ; Avezzana, armé d’une carabine de chasse, allait d’une position à l’autre et donnait l’exemple du sang-froid. Vers onze heures du matin, j’étais sur la route de Santa-Maria, près du poste qui servait de grand’garde, lorsque je vis revenir le colonel Dunn, marchant avec peine et appuyé sur deux soldats. « Où donc êtes-vous blessé ? » lui dis-je. Il leva la main, parut m’indi-quer, par-dessus son épaule, le terrain qui s’étendait derrière lui, et me répondit : « Par là-bas ! » Je repris : « C’est à la barricade que vous commandiez, je m’en doute ; mais dans quelle partie du corps êtes-vous atteint ? » Il renouvela son geste, et répliqua : « Mais je vous le dis, par là-bas ! » Je compris alors de quelle façon le pudique Anglais m’indiquait où il avait été blessé, en se retournant pour donner un ordre à ses hommes, qui du reste se conduisaient très courageusement et virent emporter tous leurs officiers, troués par les balles, à l’exception d’un seul. À ce moment, des cris se firent entendre, et des gens effarés vinrent nous dire que Sant’Angelo était pris par les Napolitains. On ramassa une poignée d’hommes et l’on partit au pas de course. Le fait était vrai. Arrivées de Cajazzo, se glissant entre le fleuve et la montagne, des troupes royales s’étaient emparées des premières maisons du village ; elles marchaient en bon ordre et pouvaient facilement se rendre maîtresses de Sant’-Angelo, que rien ne protégeait de ce côté, lorsqu’une hésitation étrange se manifesta dans les rangs ; les chefs s’arrêtèrent, et le mouvement en avant fut comme suspendu. Nous accourions. Les royaux lâchèrent pied, laissant un bataillon tout entier entre nos mains. Un hasard inconcevablement heureux avait combattu pour nous et nous avait permis de reprendre l’offensive, — ces hasards, qui souvent décident du sort des batailles, ne doivent point être rares à la guerre. Les royaux s’avançaient presque en sécurité, ne trouvant aucun des nôtres devant eux, et faisant fuir à leur approche les quelques paysans restés à Sant’Angelo, lorsque, levant les yeux, ils aperçurent au sommet de Monte-Tifata les Siciliens qui le matin, au premier feu, étaient allés chercher cet inexpugnable refuge. Les royaux, en les voyant, se crurent devinés ; ils s’imaginèrent que ces hommes avaient été postés là pour leur tomber sur la tête ; ils s’arrêtèrent, estimant leur stratagème éventé. À cet instant, nous arrivions à toutes jambes pour les prendre de front ; une batterie vite retournée leur envoya quelques boulets sur leur droite ; ils se crurent attaqués sur trois côtés et nous abandonnèrent le terrain. Le chef de bataillon prisonnier s’approcha d’un de nos officiers supérieur, et lui dit : « Monsieur, je suis un galant homme, je vous prie de me faire fusiller et de ne pas permettre que je sois égorgé à coups de couteau, selon votre usage ! » A cette demande, nous eûmes un haut-le-cœur ; nous pressâmes le prisonnier de questions, et nous apprîmes alors qu’on leur avait dit à Capoue que nous coupions le cou aux officiers captifs et que nous torturions les simples soldats. Celui à qui le chef de bataillon, s’était adressé lui répondit : « Si vous avez faim, vous aurez du pain de munition, car nous n’avons pas d’autre nourriture ; si vous avez envie de dormir, nous vous donnerons notre paille la plus fraîche. Dès que la bataille sera finie, vous serez conduit à Naples et traité avec toute sorte d’égards, car vous êtes Italien comme nous. Si vous voulez retourner à Capoue dès à présent et dire aux Napolitains comment les prisonniers sont accueillis par nous, vous êtes libre sur parole ! » Le chef de bataillon refusa, prétextant qu’il ne voulait point quitter ses hommes, et on le conduisit au campanile. Puisque Sant’Angelo avait failli être pris, il pouvait l’être encore : c’était là un raisonnement fort simple que je ne manquai point de faire. Or, dans mon sac de nuit, à notre quartier, j’avais deux portefeuilles contenant toutes les notes recueillies depuis mon départ de Gênes, et qu’il m’eût été très désagréable de perdre. Les pauvres écrivains ont toujours la manie funeste de sauver leurs papiers. Je me rendis donc à notre maison en compagnie de Missori, que je venais de rencontrer au milieu de la bagarre. Tout était un peu en désordre ; les ordonnances chargeaient nos effets sur les mulets, pour les conduire, à l’abri d’un coup de main, au village de San-Prisco, que sa position au milieu des montagnes rend d’un accès presque inabordable. Je pris mes portefeuilles, et comme je n’avais point de poches à ma casaque, je les fourrai entre mon gilet et ma poitrine, où ils me gênèrent fort, ballottant, et glissant toutes les fois que mon cheval quittait les allures paisibles. Si le hasard du combat avait voulu que je tombasse au pouvoir de l’ennemi, on n’eût certes pas manqué de dire que les garibaldiens se cuirassaient d’in-folio pour éviter les balles. Avec Missori, j’entrai dans l’église, où la veille j’avais entendu retentir le chant de nos soldats, et qui aujourd’hui ne répétait plus que leurs gémissemens, car on en avait fait une ambulance. Le sang tachait la paille. Dans un coin, près de l’autel, des formes humaines raidies sous des manteaux indiquaient les morts. Nous dîmes quelques paroles réconfortantes aux blessés, qui tous paraissaient assez calmes. L’un d’eux, jeune homme d’une beauté remarquable, était assis, appuyé contre la muraille, les bras pendant inertes le long du corps ; une pâleur profonde blêmissait son visage, un cercle livide cernait ses yeux indécis, les ailes de son nez aminci semblaient pincées par une force intérieure. Il avait reçu une balle au creux de l’estomac ; la blessure ronde ne laissait plus échapper le sang, la mort venait vers ce pauvre garçon. Je lui dis un de ces lieux communs répétés en pareil cas : « Allons, cela ne sera rien ; du courage ! » Un attendrissement singulier passa dans son regard ; il dit à voix basse : « Oh ! maman ! » et deux grosses larmes coulèrent de ses yeux. Il y a des hommes qui aiment la guerre pour la guerre, comme il y a des artistes qui aiment l’art pour l’art, et qui disent : « Quelle poésie ! » Non, la guerre n’a pas de poésie ! C’est une effroyable extrémité, nécessaire peut-être dans certains cas pour faire mûrir des vérités supérieures trop lentes à éclore, mais exécrable, laide, brutale, souvent aveugle, et que tout doit condamner en nous, la raison aussi bien que le sentiment.

Du haut de la terrasse, nous donnâmes un coup d’œil à la plaine. La fumée blanche montait en flocons à travers les arbres et se précipitait en nuages impétueux à chaque détonation d’artillerie ; la bataille était partout. Près de la maison qui servait de quartier au général Avezzana, nous rencontrâmes Garibaldi. Ah ! qu’il ressemblait peu à l’idée qu’on se fait habituellement d’un général en chef que la fantaisie brode sur toutes les coutures et empanache de toute sorte de plumets ! Il avait au hasard pris le premier cheval rencontré ; dans une des fontes de la selle, apparaissait une paire de pantoufles en tapisserie, dans l’autre une bouteille en osier ; en guise de portemanteau, une vieille couverture était roulée. Le maître du cheval, un guide, courait ruisselant, essoufflé, mais arrivait toujours à temps pour saisir la bride au moment opportun. Quant à Garibaldi, coiffé de son petit chapeau noir hongrois, vêtu de la chemise rouge et du pantalon gris si connus, il excitait à son passage de tels cris d’enthousiasme qu’ils faisaient trembler la terre et couvraient le bruit du canon. Il sauta à bas de cheval, monta dans la maison et se rendit à la chambre où le colonel Dunn avait été déposé ; nous le suivîmes ; là il dicta à Spangarola dépêche suivante, qui fut immédiatement expédiée à Naples : « L’ennemi est repoussé sur toute la ligne. » Le moment n’était peut-être pas très heureusement choisi pour faire partir une telle nouvelle, car le canon de notre barricade, qui défendait les approches de Sant’Angelo par la plaine, cessa tout à coup, et des balles ricochèrent jusque vers nous, effrayant les chevaux et brisant les vitres d’une voiture qui portait des blessés. La barricade venait d’être enlevée par les Napolitains. Il y eut un instant de confusion ; on évacuait les blessés en toute hâte ; quelques pauvres impotens criaient : « Ne nous abandonnez pas !… » Garibaldi réunit tout ce qu’il trouva d’hommes disponibles, et à leur tête se jeta vers la barricade. Une charge à la baïonnette en chassa les Napolitains. Dans la ferme voisine, d’où nous délogeâmes quelques royaux, nous trouvâmes un des nôtres étendu par terre, l’œil blanc, l’écume aux lèvres ; de blessures, aucune. Il bégayait des mots inarticulés et retombait dès qu’on voulait le dresser debout. À force de patience et de questions, nous comprîmes que, fait prisonnier par les Napolitains, il avait été battu par eux à coups de crosse et à coups de pied à ce point qu’il en était comme roué. On le fit porter à l’ambulance ; le soir, je l’y retrouvai mort.

Garibaldi s’élança de nouveau vers Monte-Tifata pour le franchir. Où allait-il ? A Màddaloni sans doute, par le chemin le plus court. Une canonnade effroyable retentit ; elle était dirigée contre le dictateur, facilement reconnaissante au foulard qu’il porte flottant sur les épaules ; les projectiles tombaient autour de lui, faisant jaillir la terre molle, où ils s’enfonçaient heureusement sans éclater ; son cheval se cabrait et faisait des bonds terribles ; Garibaldi descendit, le prit par la bride, continua sa route à pied, miraculeusement respecté parles boulets qui s’abattaient autour de lui, et disparut de l’autre côté de la montagne. J’avais invinciblement tenu mes yeux fixés sur lui ; j’eus une large respiration et comme une défaillance de joie en le voyant hors de péril. Il pouvait être un peu plus de midi, il y avait une accalmie dans la bataillé. Bientôt elle parut cesser ; nos troupes continuaient à s’avancer, refoulant les Napolitains vers Capoue ; le combat s’arrêta, et l’on put croire que tout était fini. Une demi-heure ne s’était pas écoulée que la canonnade recommençait de plus belle ; les royaux avaient fait un changement de lignes et nous attaquaient de nouveau. La lutte fut dure, car elle était inégale. Il y avait neuf heures qu’on se battait ; nos pauvres soldats, sans boire ni manger, n’avaient pas quitté le feu ; on était harassé de fatigue, et des troupes fraîches arrivaient contre nous, bien pourvues et reposées. On les reçut d’un cœur solide, et le combat recommença avec vigueur. La barricade, encore prise par les royaux, fut reprise et gardée par nous, la ferme aussi ; il y eut une cascine qui, prise et perdue sept fois, resta enfin en notre pouvoir. À deux heures, les munitions nous manquaient ; on put retrouver trois gargousses à mitraille : habilement employées, elles éparpillèrent les Napolitains, qui faisaient encore une tentative sur la barricade dont la possession assurait celle de Sant’Angelo. Un Français, M. Baillot, ancien élève de l’École polytechnique, ancien ingénieur des ponts et chaussées, commandait une batterie de quatre pièces : il avait tiré quatre cent soixante-trois coups, chargeant, pointant, écouvillonnant lui-même ses canons ; mais ses munitions étaient épuisées, il prit un fusil et se plaça devant ses pièces pour les défendre en cas d’attaque. On bouleversa tout au quartier-général ; on découvrit une demi-caisse de cartouches qui furent utilisées comme il convenait.

À deux heures et demie, voici quelle était notre situation à Sant’Angelo, c’est-à-dire à l’extrême droite de la ligne de bataille : de front, nous étions attaqués par les troupes sorties directement de Capoue ; sur notre droite, nous étions fusillés et canonnés par les royaux, qui cherchaient l’occasion de forcer le passage du Vulturne à la scafa de la Formicola ; à gauche, nos communications avec Santa-Maria étaient coupées par sept bataillons de la garde royale, dont l’artillerie envoyait des boulets de plein fouet jusque- dans Sant’Angelo. On tenait ferme, car on sentait qu’il était d’importance extrême de garder la position ; mais la fatigue envahissait les plus robustes : tout ce que nous avions d’hommes était au feu. Quand les Napolitains s’avançaient, on leur courait sus la baïonnette en avant, et ils reculaient. À ce moment, il était trois heures, un nouveau canon se fit entendre à notre extrême gauche, vers Santa-Maria. Nous écoutâmes avec une certaine anxiété : « Si c’est l’artillerie napolitaine qui tonne ainsi, du côté de San-Prisco, il faut s’embrasser et tomber en braves, me dit un officier avec emphase, car nous sommes aux Thermopyles. » Les détonations continuaient précipitées ; on eût dit qu’elles voulaient rattraper le temps perdu. Une idée m’illumina : « C’est Türr qui arrive de Caserte avec les réserves ! » Il fallait s’en assurer. Enfoncés sous les arbres, dans le chemin creux, derrière la barricade, nous ne pouvions rien voir, rien comprendre, rien interpréter. Je courus à l’église, et comme je mettais le pied sur la terrasse, une sentinelle m’arrêta en me priant d’ôter ma chemise rouge ; quelques-uns de nous, apparaissant avec la blouse éclatante, avaient attire les boulets royaux sur notre ambulance. Je mis bas ma casaque, je jetai sur mes épaules mouillées de sueur la première capote grise que je trouvai par terre, et je regardai : je vis des arbres, de la fumée, de la poussière ; mais la poussière se dirigeait vers Capoue, suivie et comme repoussée par un nuage de fumée qui, en demi-cercle, s’avançait lentement et continuellement. Sur la route de Santa-Maria à Sant’Angelo,il y eut tout à coup une fumée violente et des détonations ; puis cette fumée parut se changer en poussière et fuir hâtivement en tourbillons vers Capoue. Je compris que nous ramenions l’ennemi. Cela n’avait pas duré dix minutes. Je courus à la barricade, elle était déjà abandonnée ; nos hommes, marchant en avant, chassaient les Napolitains, et arrivèrent sous les murailles de la place tellement mêlés à eux, que les canons royaux n’osèrent pas tirer. la journée était nôtre, et Garibaldi venait de gagner sa plus grande bataille.

À cinq heures, au quartier, je retrouvai Spangaro, dont j’étais séparé depuis quelque temps ; nous nous donnâmes une de ces bonnes accolades où le cœur est tout entier, car nous étions heureux de nous revoir sains et saufs. La nuit venait : dans la plaine, quatorze incendies flambaient, jetant des lueurs livides sur les arbres ; la bataille avait allumé toutes les fermes ; parfois nous entendions un craquement sourd, c’était un toit s’effondrant dans le feu, qui, sous ce poids, semblait s’apaiser pour mieux s’élancer en gerbes plus hautes. Quatre maisons et l’église suffisaient à peine à nos ambulances. Aux dernières lueurs du jour, un paysan arriva, conduisant une petite charrette tramée par un âne ; sur cette charrette, un de nos jeunes soldats était couché, raidi : le paysan l’avait trouvé au pied d’un arbre, et nous le rapportait. Il avait les jambes repliées, la tête sur le bras droit, la main gauche sur la poitrine ; il eût semblé dormir sans sa pâleur et le refroidissement glacial qui avait saisi ses membres ; la tête ne touchait pas au bras, la main ne s’appliquait pas à la poitrine, et tout cela tremblait d’une seule pièce à chaque mouvement du chariot. La bouche fermée et pincée montrait une colère terrible que la main adoucissante de la mort n’avait point effacée. Le pauvre petit avait été frappé, et, se sentant près de sa fin, il s’était probablement traîné sous un arbre et s’était couché, dans la position où il s’endormait chaque soir, pour finir le rêve fatigant de l’existence. La bataille était finie, nous nous sentions gagner par l’émotion à la vue de cette forte fleur brisée avant les fruits ; d’un air morne et silencieux, ses compagnons survivans le regardaient : « Je le confie à votre garde, leur dit Spangaro ; c’était un des nôtres, un de nos amis, un de nos enfans ; nous lui rendrons les honneurs funèbres, nous pleurerons sur lui, et cependant son sort est enviable, puisqu’il est mort pour le salut de l’Italie. » Puis, s’interrompant : « Où sont les autres ? » demanda-t-il ; on lui montra du doigt une large caverne ouverte dans la colline. Rangés le long des parois, ils étaient là, ceux que la déesse des victoires avait acceptés en sacrifice ; un prêtre disait des prières, et des sentinelles veillaient pour que nul ne vînt troubler leur sommeil éternel.

J’allai voir Garibaldi, qui s’était réfugié dans la petite chambre du curé de Sant’Angelo, où il cherchait à se reposer un peu ; assis sur un banc de bois, appuyant son dos à la muraille, il écoutait Eber et Missori, qui expliquaient un mouvement exécuté le matin par nos troupes. Une joie sérieuse brillait sur son visage, illuminait ses yeux, et donnait à son sourire une douceur pleine de force. Je dus me rendre à Naples sans délai ; mais comment faire la route ? Le dernier train du chemin de fer de Santa-Maria partait à sept heures, et sept heures sonnaient au campanile de Sant’Angelo ; de voiture, il n’y en avait pas vestige à notre village ; quant à nos chevaux, il n’y fallait pas penser : les pauvres bêtes, à demi fourbues de fatigue, blessées pour la plupart, n’auraient quitté la litière que pour tomber vingt pas plus loin. J’allais me décider à partir à pied pour Santa-Maria, où j’aurais cherché un moyen quelconque de gagner Naples, lorsqu’arriva une grande charrette à deux roues, sorte de baquet attelé de trois chevaux de front, et qui apportait la provision de pain pour nos troupes. Je mis le conducteur en réquisition ; on jeta sur les planches du chariot deux ou trois bottes de paille, je m’y étendis, et nous partîmes. Quelques cadavres, des chevaux morts çà et là tachaient de noir notre route, où les incendies jetaient de grandes lueurs ; le charretier chantait un petit air assez gai qui se terminait par un coup de sifflet et se mariait allègrement au bruit régulier. des grelots de l’attelage. Lorsque les chevaux s’arrêtaient, on n’entendait plus qu’une sorte de mugissement sourd qui ressemblait à la chute d’une cascade très lointaine : c’étaient les flammes qui se battaient contre le vent.

À Santa-Maria, que nous traversâmes, des paquets sombres gisaient dans tous les coins ; c’étaient nos soldats épuisés qui dormaient au hasard. Après Santa-Maria, la route, coupée de barricades, incessamment parcourue par des patrouilles de gardes nationaux et de paysans armés, devint insupportable ; des qui-vive nous arrêtaient de quart d’heure en quart d’heure ; à chaque village, on venait me demander des nouvelles et m’offrir de me « régaler ; » j’envoyai tous ces braves gens au diable avec la plus grande politesse possible, et tant bien que mal j’arrivai à Aversa, où il me fallut absolument accepter une tasse de café et des cigares. Je ne pensai guère à m’informer des ruines d’Atella, de l’origine des atellanes, ni de l’assassinat d’André par la reine Jeanne ; mais je demandai une voiture quelconque en remplacement de ma charrette, qui, allant au pas, menaçait de ne jamais arriver à Naples, et qui, trottant, me disloquait par ses cahots. Les officiers de la garde nationale, qui tout entière veillait, y mirent une complaisance extrême, et l’on ne tarda pas à m’amener un corricolo. — Une douce fraîcheur planait autour de nous ; sur le ciel nacré parles reflets de la lune, les pins-parasols découpaient la large silhouette de leur tête arrondie ; les festons de la vigne semblaient en acier bruni ciselé à jour ; ce calme d’une nuit charmante mêlé au souvenir de l’action de la journée me donnait un bien-être profond qui me pénétrait jusqu’à l’âme. Comme j’entrais à Naples vers deux heures du matin, deux postes de gardes civiques se jetèrent littéralement sur moi avec cent questions entrecroisées, auxquelles il me fallut répondre, car elles étaient justifiées par l’inquiétude qui depuis le matin régnait dans la ville.

Ce n’était pas dans le coin étroit de Sant’Angelo, où j’avais été pour ainsi dire parqué pendant toute la journée du 1er octobre, que je pouvais me rendre compte de la bataille ; je ne la compris réellement qu’après avoir tenu en main les rapports des principaux chefs de corps et consulté les différens acteurs du drame. L’idée des généraux napolitains apparaît très nettement : ils voulaient couper nos lignes, passer entre elles, reprendre Naples et y célébrer la Saint-François, qui se fête le 4 octobre. Pour arriver à ce résultat, ils avaient, en grand silence et avec une rare habileté, établi au milieu de la nuit une forte colonne entre Santa-Maria et Sant’Angelo, et au point du jour attaqué vigoureusement ces deux positions ; de plus, à l’aide d’un corps de cinq mille hommes qui, parti de Cajazzo, avait traversé le Vulturne à la scafa du Torello, ils étaient venus, en suivant la route de Ducenta, attaquer Maddaloni pour en débusquer Bixio et interrompre par une marche rapide nos communications entre Naples et nos avant-postes. À Maddaloni, la lutte fut terrible ; enlevée par les troupes royales dans un premier moment de surprise, la position fut reconquise par Bixio ; le régiment qui servait de grand’garde à Ponte-della-Valle, et que commandait le colonel Dunyov, fut décimé ; Dunyov, resté au feu malgré une atroce blessure qui devait un mois après nécessiter l’amputation de la jambe gauche, tint ferme jusqu’au bout, et c’est peut-être grâce à sa fermeté que l’on doit d’avoir pu se maintenir à Maddaloni, d’où à midi les royaux étaient définitivement expulsés. À Sant’Angelo, on a vu que nous résistions, et que, tout en restant sur une défensive très accentuée, qui empêchait les royaux d’entamer nos positions, nous étions contraints cependant de ne faire aucun mouvement agressif. À Santa-Maria, le général Milbitz était forcé de restreindre la défense aux environs immédiats de la ville, et la journée pouvait rester indécise, peut-être même mal tourner pour nous, malgré le courage déployé sur toute la ligne, lorsque par l’ordre de Garibaldi la réserve cantonée à Caserte arriva sous le commandement du général Türr ; elle se composait de deux brigades, la brigade milanaise [3] et la brigade Eber. Le général Türr rencontra Garibaldi à Santa-Maria : « C’est presque fini, dit ce dernier, il n’y a plus qu’un coup de collier à donner ! » Türr se prit à sourire en répondant : « Alors dépêchons-nous de le donner. » Selon le récit d’un témoin oculaire, on ne pouvait « passer le nez » hors des portes de Santa-Maria, tant la mitraille napolitaine gardait la route. La brigade milanaise, sortie par la porte de Sant’Angelo, et les hussards hongrois, sortis par la porte de Capoue, prirent l’ennemi entre deux charges et firent du jour autour de Santa-Maria. à la tête de la brigade Eber, Garibaldi en voiture s’avança vers Sant’Angelo. Une décharge tua un cheval et le cocher. Garibaldi sauta à terre, et, appelant à lui la légion magyare et la compagnie suisse, se jeta sur les royaux en criant son nom ; le reste de la brigade Eber arrivait au pas de course. On enfonça les lignes ennemies, et nos communications furent rétablies entre Santa-Maria et Sant’Angelo. Toute notre armée alors, marchant en demi-cercle, refoula les royaux vers Capoue, qui sur eux ouvrit et referma ses portes à cinq heures. La bataille avait duré treize heures ; quarante neuf mille hommes y avaient pris part : quatorze mille de notre côté, trente-six mille du côté des royaux, de leur propre aveu. Pendant la journée, ils purent opérer trois changemens de lignes ; c’est ce qui nous causa tant de fatigues et retarda si longtemps la victoire. En tués, blessés, prisonniers, nous avions près de dix-huit cents hommes hors de combat, les Napolitains quatre mille environ. Parmi nous, chacun fit son devoir ; quelques Siciliens faiblirent, il est vrai, mais le hasard utilisa leur fuite en une sorte de stratagème qui, ainsi que je l’ai raconté, paralysa un mouvement dangereux de l’ennemi ; les Hongrois furent admirables et aussi les Suisses. Les Français furent ce qu’ils sont à la bataille, fermes, braves et gais ; leur petite compagnie, qui s’appelait la compagnie de Flotte, composée à peine de quatre-vingts hommes, avait été chargée de défendre une ferme qui protégeait les approches de Santa-Maria ; nos compatriotes ont combattu là tout le jour, sans reculer d’une semelle, sans être jamais entamés, et avec un entrain qui leur valut les éloges mérités de tous nos généraux [4].

Le 30 septembre était un dimanche. Une quinzaine de matelots appartenant à un navire de la marine royale britannique avaient obtenu la permission de descendre à terre pendant la journée, bien vite ils étaient accourus à Santa-Maria, s’y étaient naturellement grisés, et avaient espéré pouvoir partir le lundi matin pour Naples par le train de six heures ; mais à ce moment la bataille tonnait déjà dans la plaine. Les Anglais demandèrent des canons, on leur en donna ; on leur donna aussi un baril de vin, et ils firent bon usage du tout. On a dit que si les Piémontais n’étaient point venus à notre secours vers la fin de la journée, nous étions perdus. La vérité est que les Piémontais casernes à Naples n’ont point bougé de toute la journée du 1er octobre. Les seuls Piémontais qui combattirent au Vulturne sont trente-quatre artilleurs que, depuis sept jours déjà, on avait envoyés aux avant-postes comme instructeurs, car nous manquions absolument de canonniers. L’armée piémontaise ne fit acte de présence au milieu de l’armée méridionale que le lendemain 2 octobre, et voici dans quelles circonstances.

Garibaldi, couché, après la victoire, dans la chambre du curé de Sant’Angelo, reçut, le 1er octobre, vers dix heures du soir, une dépêche qui lui apprenait.qu’on venait d’apercevoir une colonne ennemie, forte d’environ cinq mille hommes, au nord de Caserte, dont les avant-postes occupaient même Monte-Briano et la Cascade, qui est à peu près à deux kilomètres du palais. Cette colonne était celle qui, le matin, n’avait pu s’établir à Maddaloni ; ne pouvant sans doute faire sa retraite sur Capoue, elle s’était jetée sur Caserta-Vecchia, position élevée que couronnent les ruinés de la vieille ville lombarde ; quelques prisonniers nous ont depuis affirmé que les royaux, croyant que nous avions été complètement battus à SantaMaria et à Sant’Angelo,. avaient tenté de s’emparer du palais de Caserte. À cette nouvelle, Garibaldi donna ordre aux carabiniers génois, à deux cents hommes de Spangaro et aux volontaires calabrais d’être sur pied à deux heures du matin. Ces troupes étaient les seules qu’il eût sous la main ; les autres gardaient la longue ligne avancée qu’on avait prise dans la journée. De son côté, le chef de l’état-major, le général Sirtori, réunissant toutes les forces qui n’étaient point indispensables pour conserver nos positions, devait marcher sur Caserte par la grand’route ; il emmena avec lui la compagnie suisse de la brigade Eber et une partie de la brigade Amanti (de la division Cosenz). Bixio, prévenu, envoya dès l’aube une colonne qui, se glissant par les rampes de Montecaro, devait attaquer Caserta-Vecchia. Enfin Garibaldi expédia par le télégraphe à deux compagnies de bersaglieri et à deux compagnies d’infanterie de l’armée piémontaise qui se trouvaient à Naples l’ordre de se rendre en chemin de fer, avant le jour, à Caserte. C’est donc le 2 octobre, et non point le 1er, que les Piémontais sont intervenus dans nos affaires, ce qui constitue une différence essentielle. Telle est la vérité, il n’y en a point d’autre ; comme le pigeon de La Fontaine, je puis dire : J’étais là !

Le 2, au point du jour, les royaux firent descendre deux bataillons vers la ville de Caserte. Le général Sirtori réunit promptement les forces qu’il avait sous la main, entre autres les bersaglieri et les deux compagnies de ligne des troupes piémontaises que le chemin de fer venait d’amener, et marcha aux Napolitains, qui s’enfuirent vers Maddaloni, où Bixio tomba sur eux. Garibaldi avait tourné la montagne par San-Leucio. Toutes nos autres forces furent lancées contre l’ennemi, qui se fit pendant quelque temps donner la chasse, et ne tarda pas à mettre bas les armes. Ce succès complétait celui de la veille ; nous avions pris quatorze canons et fait environ cinq mille huit cents prisonniers.

Je vis arriver à Naples la plupart de ces malheureux, et je fus témoin de leur stupéfaction quand ils trouvèrent les forts aux mains de la garde nationale. On leur avait dit et ils étaient persuadés que les Autrichiens occupaient les forteresses. Avant la bataille du Vulturne, ils pensaient n’avoir qu’à passer à travers l’armée de Garibaldi pour se joindre aux impériaux et marcher ensuite avec ceux-ci contre les Piémontais. En entrant au fort Saint-Elme, ils n’en croyaient pas leurs yeux ; quelques-uns pleurèrent : a Ah ! disaient-ils, comme on nous a menti ! Si nous avions su ! » Ceux qui commandaient la ville eurent confiance dans la population napolitaine ; ils eurent tort. Les prisonniers furent insultés ; on leur mettait le poing sous le nez, on leur cracha dans le dos, on leur aboya des injures atroces ; ils furent très fermes et très dignes. La garde nationale, admirable de dévouement, se multipliait pour les protéger. Les officiers garibaldiens qui les conduisaient perdirent parfois patience et tombèrent à coups de plat de sabre su, cette canaille vociférante, dont la vraie place eût été aux-avant-postes. Les Bavarois, reconnaissables à leur face blonde et épatée, furent exposés plus que les autres, et il fallut parfois faire plus que le coup de poing pour les arracher aux mains impies qui les tenaient déjà. Grâce à l’extrême vigueur des officiers et à l’attitude de la garde nationale, nul malheur ne fut à déplorer ; mais, je n’oublierai jamais de quel dégoût je fus saisi en voyant ces hommes désarmés, qui après tout avaient fait leur devoir, vilipendés par une cohue immonde qui au premier coup de fusil se serait enfuie comme une bande de corbeaux. On prit plus de précautions à l’avenir ; les transports des prisonniers, qui étaient obligés de traverser la ville pour gagner les forts, se firent de très grand matin ou pendant la nuit. Pour éviter de si regrettables scènes, on poussa même la prudence jusqu’à faire déguiser les Bavarois et les Suisses ; on les habillait pour la plupart en Calabrais. L’idée était bonne, car sous le chapeau pointu ils avaient une si singulière et grotesque figure qu’elle eût désarmé les plus implacables colères.

Ce n’est pas que le peuple napolitain soit malfaisant ou cruel ; il est ignorant, très spirituel et prodigieusement facile à toute émotion. Son imagination l’emporte très loin ; mais, lorsque l’instant de l’action arrivé, le côté nerveux de sa nature reprend le dessus et trop souvent le condamne à l’immobilité. C’est un peuple d’enfans qui aime à changer de joujoux, quitte à leur ouvrir le ventre pour voir ce qu’il y a dedans. En somme, c’est encore Polichinelle qu’il aime le mieux. Il est taquin, et, quand il veut s’amuser, ne recule devant aucune inconséquence. Pour taquiner Garibaldi, il criait : Vivent les Piémontais ! Pour taquiner les Piémontais, il criait : Vive Garibaldi ! Enfantillage et rien de plus. Il est, malgré l’ignorance profonde où il a été renfermé, assez intelligent pour comprendre qu’il vient de franchir un pas énorme et pour s’en contenter. Je ne parle que du peuple et non point de la bourgeoisie, qui est généralement instruite, éclairée, curieuse d’apprendre, mais d’une défiance excessive, qu’explique l’état de suspicion où elle a été tenue sous les derniers règnes.

Le peuple s’amusait beaucoup, tout lui devenait un sujet de curiosité ; les bourdes les plus étranges passaient pour vérités mathématiques, et l’on se racontait tout bas avec épouvante qu’on avait découvert heureusement et interrompu un souterrain que François II faisait creuser de Capoue jusqu’à Naples pour pouvoir reprendre sa capitale à l’improviste. Mais c’est au théâtre qu’il fallait voir ces braves Napolitains : ils s’identifiaient absolument avec le personnage, et il n’était pas toujours bon de représenter celui du traître. À cette époque, on jouait une pièce moitié ballet, moitié drame militaire, qu’on appelait la Vivandière de Magenta, ou de Montebello, ou de Valleggio, je ne sais plus exactement. La scène se passait pendant la campagne de 1859 : je n’ai pas besoin de dire qu’il y avait fort peu de Français et que toute la gloire revenait aux Italiens ; ceci est trop naturel pour qu’on puisse s’en étonner. On voyait d’abord défiler des Piémontais agitant un drapeau aux couleurs nationales, et l’on criait vive Garibaldi ! toujours un peu par esprit d’opposition. Quand les dix hommes qui constituaient l’armée sarde avaient quitté la scène pour « courir à l’ennemi sur les ailes de la victoire, » un général autrichien apparaissait : figure rébarbative, uniforme blanc, chapeau à plumes, ceinture jaune, croix et médailles sur la poitrine. Un murmure de mécontentement passa dans la salle. Le pauvre général entama sa tirade et parla de la bannière invincible des Habsbourg : on se mit à huer. Le sifflet est presque inconnu en Italie. L’acteur tint bon et continua ; on hurla : « A la porte ! à la porte ! » Quelques voix ajoutèrent : « Mort à l’Autrichien ! » Au parterre, Un homme se leva et cria : « Ah ! canaille ! si j’avais mon revolver, je te casserais la tête ! » Quelques gamins qui par hasard avaient des souliers les lancèrent à la tête du malheureux acteur. Il n’y tint plus ; il arracha ses croix, son chapeau, sa ceinture, enleva son uniforme, le jeta par terre, le foula aux pieds, cracha dessus, fit un bond jusque dans les coulisses, revint avec un drapeau tricolore, l’embrassa et entonna un hymne patriotique. Ce furent des cris de joie et des applaudissemens à faire écrouler le théâtre. On baissa la toile, on recommença la pièce. L’acteur revint avec son costume autrichien. Il n’avait pas fait trois pas sur la scène que tous les spectateurs levés lui criaient des injures. Pour la seconde fois, il dépouilla son uniforme et continua son rôle en manches de chemise. Chacune de ses paroles était accueillie par des huées. Le pauvre diable s’interrompait alors et disait : « Moi, je suis bon Italien ! Ce n’est pas moi qui parle, c’est l’Autrichien ! » On applaudissait ; il reprenait son discours, on le huait de nouveau ! Pendant toute la pièce, il en fut ainsi. Quand la représentation fut terminée, la foule s’assembla devant le théâtre, et des hommes disaient : « Nous verrons s’il osera sortir ; le lâche ! »


IV

Comme la victoire du Vulturne avait rassuré les plus timorés, et qu’on était bien certain maintenant que jamais l’armée royale ne réussirait à traverser nos lignes, on était fort tranquille à Naples, et la population profitait de cette tranquillité pour manifester tout à son aise. Quelque main lointaine et fort habile était-elle dans toutes ces petites promenades qui ne faisaient que du bruit ? Cela est bien possible. Il se peut qu’un très important personnage, à qui l’Italie doit avant tout d’être ce qu’elle est, ne fût pas fâché de montrer à Garibaldi qu’il ne faut jamais se mettre en contradiction avec soi-même, et que, lorsqu’on cherche l’unité et qu’on fait des appels à l’union, il faut prêcher d’exemple. Et puis, disons-le, on n’était pas fâché d’occuper le dictateur à Naples, afin de l’empêcher de marcher trop vite au-devant de Victor-Emmanuel : on préférait qu’il l’attendît. On manifestait donc pour la votation immédiate, pour le renvoi de Mazzini, pour tel ministre, contre tel autre, pour la destruction du fort Saint-Elme, pour ceci, pour cela, pour bien d’autres choses encore. Une manifestation est une chose très simple. Une centaine d’hommes se réunissent, on prend un drapeau, on se promène dans les rues, on s’arrête devant certaines maisons en criant le plus fort qu’on peut, et quand on est fatigué, on rentre chez soi. Comme on ne fit aucune attention à ces plaisanteries bruyantes, elles restèrent inoffensives. Après qu’une manifestation contre le gouvernement avait eu lieu, bien vite le parti national organisait une contre-manifestation. Au fond, j’ai toujours cru que ce n’était qu’un motif à promenades ; celles du parti libéral étaient conduites par un homme fort intelligent, chef des lazzaroni, ou, pour mieux dire, des marchands de poisson, vieux patriote inflammable qu’on appelait Gambardella : taille moyenne, trapu, poignets d’acier, tête ronde, cheveux gris et ras, face vigoureuse, larges épaules, éloquence populaire, regard des plus fins et sourire admirable. Un matin, comme il allait et venait dans le marché de Sainte-Lucie, on l’entendit jeter un grand cri, et l’on vit un homme qui s’enfuyait à toutes jambes par une ruelle obscure. On courut à Gambardella, un couteau droit à lame étroite s’enfonçait entre ses deux épaules. L’œil blanchissait, la voix devenait indistincte ; il demanda un prêtre, il en vint un trop tard. D’où partait le coup ? On ne l’a jamais bien su ; c’était très probablement une affaire politique, et je ne veux point répéter ici les conjectures que l’on a faites.

Du « théâtre de la guerre, » point de nouvelles, ou du moins rien d’intéressant. Entre Capoue et nos avant-postes, on échangeait de temps en temps quelques coups de canon, mais sans y mettre d’animosité, par simple acquit de conscience. Des deux côtés, on savait que la place était fatalement perdue. Le temps devait amener la reddition ; rien ne nous pressait, nous autres, puisque les Piémontais arrivaient. Nous attendions en. grande patience, et notre état-major particulier passait même maintenant la plus grande partie de son temps à Naples, car le général Türr, à son refus d’être ministre de la guerre, avait été nommé commandant militaire de la ville et de la province de Naples. Cela ne nous empêchait pas d’aller de temps en temps aux avant-postes, mais par pure curiosité, car il n’y avait plus rien à y faire. Quoi que nous en eussions, nous étions tristes, car nous sentions que notre aventure touchait à sa fin. La régularité un peu pédante des Piémontais n’allait pas tarder à remplacer la pétulance des garibaldiens. Nous en prenions notre parti, mais avec peine, et cependant force nous était bien de comprendre qu’après la journée du Vulturne et la prochaine arrivée de Victor-Emmanuel, nous n’étions plus qu’inutiles. Dès que le roi serait entré à Naples, il ne nous restait plus qu’à faire nos paquets et à partir. Le 15 octobre, toute une légion anglaise arriva, fort bien équipée, armée, reluisante et vraiment de belle attitude. La garde nationale alla au-devant d’elle en grande cérémonie, portant un drapeau anglais, tandis que les Anglais portaient un drapeau italien. Les deux bannières se firent toute sorte de politesses, et comme deux heures après son arrivée on trouva la moitié de la légion anglaise ivre-morte, couchée sous les tables des cafés, on l’expédia en hâte vers Caserte, où les spiritueux sont moins abondans. Le soir du même jour, nous enterrâmes le lieutenant Kanyok, de la légion hongroise. Au Vulturne, seul et attaqué par sept cavaliers royaux, il avait reçu cinq blessures, dont une avait déterminé une paralysie complète des jambes. Deux jours avant sa mort, il me disait : « Je suis bien aise de m’être trouvé dans cette situation, parce que si jamais elle se représente, je sais maintenant comment il faut faire pour s’en tirer. » Quatre jours auparavant, nous avions rendu les derniers devoirs au capitaine Fligel, qui, blessé de sept coups de feu et le visage balafré d’un coup de sabre, se fit asseoir contre un mur et ne voulut quitter le champ de bataille qu’après la victoire bien et dûment décidée. Je ne tarirais pas d’éloges sur cette légion magyare. Du reste, Garibaldi n’a pu s’en taire, il leur disait : « Vous êtes les premiers soldats du monde ! »

Le vote pour l’annexion eut lieu le 21 et le 22 octobre. À Naples, tout se passa dans un ordre parfait. On a parlé d’intimidation : j’ai vu à l’église Saint-François-de-Paule, où l’on votait, un homme arriver avec un non majuscule collé au chapeau ; vingt mille personnes l’ont vu comme moi, on en a ri, mais nul ne pensa même à lui faire ôter sa pancarte. On attendait le roi, on préparait les arcs de triomphe, les échafaudages s’élevaient lentement sur les places ; mais parmi les officiers garibaldiens il y avait quelque mécontentement. Victor-Emmanuel, avant de franchir la frontière, avait lancé un manifeste aux peuples de l’Italie méridionale, dans lequel il disait, à deux reprises différentes, qu’il venait rétablir l’ordre ; à ce compte, nous étions donc le désordre ! On parla vaguement d’un contre-manifeste qu’on voulait adresser au roi ; j’en ai conservé un brouillon qui me fut donné à cette époque. Voici ce que j’y trouve de plus saillant : « Ceux qui sont tombés en combattant pour notre cause d’abnégation, qui peut-être ne profitera qu’à vous, ne croyaient pas, sire, qu’en venant parmi nous votre seule intention était de rétablir l’ordre. Ils croyaient, nous en sommes certains, que, donnant franchement la main à la révolution, vous veniez conquérir réellement votre couronne italienne : Ils pensaient qu’entrant dans une incarnation nouvelle, vous laissiez au passé les gloires de la maison de Savoie pour devenir le chef, le premier ancêtre de la maison d’Italie ; mais jamais, sachez-le bien, ces chers morts pour la patrie n’ont cru qu’il fût question d’ordre à maintenir ou de prétendues factions subversives à comprimer. C’est à la diplomatie européenne qu’il fallait dire ces sortes de choses, mais non point à nous qui savons ce qu’il en est. Dans cette ville de Naples, la troisième ville de l’Europe, où nous sommes arrivés en guenilles, traînant nos pieds meurtris sur les dalles brûlantes, vous allez entrer bientôt sur des pavés jonchés de fleurs et sous des arcs de triomphe. Soyez-y le bienvenu et permettez-nous, à nous qui sommes la révolution et la liberté, c’est-à-dire le désordre, ainsi que le dit votre manifeste, en récompense des fatigues que nous avons subies et du sang que nous avons versé, permettez-nous de vous offrir dix millions de nouveaux sujets et le royaume des Deux-Siciles ! » Puis on disait au roi qu’on eût été en droit de lui imposer des conditions avant de laisser voter la population, et ces conditions eussent été : 1° l’établissement immédiat de lignes de chemins de fer qui, traversant l’Italie en tous sens, accéléreraient le mouvement d’unification ; 2° l’instruction obligatoire entre les mains laïques, universités dans toutes les anciennes capitales, collèges dans toutes les villes importantes, écoles jusque dans les derniers hameaux ; 3° rédaction d’un code nouveau, empruntant aux divers codes du monde entier la législation la plus libérale et la plus douce ; 4° abolition de la peine de mort. Je citerai encore cette phrase : « Nous demandons tout pour l’accroissement moral de la patrie ; pour nous, nous ne demandons rien, nous ignorons même si nos grades nous seront conservés, mais cela importe peu, car nous sommes certains de les retrouver pu de les reconquérir à l’heure du péril ! »

Ceux qui avaient rédigé cette sorte d’adresse, appelaient l’attention du roi sur l’état intellectuel du peuple des Deux-Siciles, dont l’ignorance et la superstition réclament des secours immédiats. Il y a beaucoup à faire, mais il y a bien des obstacles à surmonter, et le plus grand sera peut-être l’étrange liberté dont ce peuple a joui jusqu’à présent. Je ne fais point de paradoxe et je m’explique. Jamais tribu de sauvages n’a eu à sa disposition une liberté matérielle égale à celle qui déshonore les Italiens méridionaux. Il suffit de parcourir Naples pour s’en convaincre. Si la capitale est ainsi, on peut se figurer ce que sont les villes provinciales. Au point de vue physique, la police n’est pas complaisante, elle est complice ; elle ne réprime pas, elle encourage. La moitié de la population dort dans les rues, se vautre sous les porches, se fait des alcôves avec les guérites, des matelas avec les trottoirs et des oreillers avec les bornes ; la nuit, on marche à travers des paquets de haillons qui se remuent et grognent à votre approche : ce sont des hommes.et des femmes qu’on dérange de leur sommeil ou de toute autre occupation. La mendicité est plus que tolérée, la mendicité est une fonction. Ceux qui ont le bonheur d’avoir quelque bonne plaie dégoûtante l’entretiennent avec soin, la ravivent, et vous la mettent impudemment sous le nez en vous disant qu’ils crèvent de faim, c’est le mot consacré. À tout âge et dans toute situation sociale, on mendie. Le jour, ce sont les malingreux, pauvres diables trop paresseux pour travailler et souvent serrés de près par la misère : ceux-là s’en vont hardiment, face découverte, et tendent la main avec une fierté tranquille qui prouve une conscience en repos. Ils appartiennent pour la plupart à des couvens ou à des hôpitaux qui les envoient mendier, afin que le soir ils rapportent à la bourse commune les aumônes recueillies dans la journée. Le soir, dès le coucher du soleil, ces misérables rentrent dans leur gîte, et alors les petits rentiers ou plutôt les petites rentières sortent à leur tour ; c’est la mendicité honteuse, paterne et déguisée. On voit apparaître des ombres timides, voilées de noir, qui vous suivent en poussant vers vous une main presque gantée, et en murmurant une plainte aigrelette où l’on distingue, à travers des sanglots sans larmes, qu’il est question de dix ou douze enfans mourant de faim. Naples serait capable de dégoûter pour toujours de la charité. Le gouvernement des Bourbons n’a jamais rien fait pour remédier à ces hontes. Il en rougissait cependant, car lorsqu’un prince des familles souveraines d’Europe venait à Naples, bien vite on faisait disparaître les mendians : on les fourrait dans les couvens, dans les hôpitaux, au besoin dans les prisons, afin que l’illustre personnage ne fût point offusqué de tant de misère ; mais dès qu’il était parti, on relâchait tous ces francs-mitoux, qui recommençaient à geindre sur la voie publique et à assaillir les passans. Malheureusement le droit de faire son lit dans la rue avec toutes les conséquences possibles, celui de demander l’aumône, ne sont pas les seules libertés contre lesquelles la nouvelle administration devra lutter ; il en est une autre, plus terrible que ces deux premières, poussée ici à un degré qui constitue un-danger réel pour la santé publique ; et qui est tellement enracinée dans les mœurs qu’elle en fait partie intégrante. Naples s’est imprégnée ainsi d’une odeur spéciale qui soulève le cœur et qui est insupportable, surtout en été. Cette liberté dégoûtante, cette liberté du sommeil en public, de la mendicité et de l’ordure, est la seule liberté dont le peuple des Deux-Siciles pouvait jouir ; il en jouit jusqu’à l’abus le plus outrageant. Quant à la liberté morale, à cette liberté saine qui permet de penser et d’exprimer ses idées, elle était non-seulement combattue, mais vaincue absolument, et par tous les moyens possibles.

Au point de vue moral, l’état des esprits est encore plus bas. La plus simple notion de la justice est ici radicalement inconnue. Rien n’est un droit, tout est une grâce. Le gouvernement du bon plaisir a brouillé toutes les cervelles de ce peuple ; c’est tout au plus s’il a encore la notion du bien et du mal. Et cependant le recueil des lois napolitaines est excellent, supérieur à beaucoup de titres aux lois piémontaises, et le meilleur de toute l’Italie incontestablement ; mais à quoi servent des lois, même parfaites, lorsqu’on ne les applique jamais ? Il faudra bien du temps pour élever ce peuple à la vie sociale, à la vie civile, à la vie politique. La bourgeoisie aura là un grand rôle à remplir, et elle est assez intelligente pour s’en tirer à son honneur. Le plus beau et le plus riche royaume de cette riche et belle Italie est celui-ci ; que l’âme de la nation s’élève, et il n’y aura point de patrie comparable.

Les Piémontais s’avançaient par le nord ; nous-mêmes nous avions franchi le Vulturne ; quelques coups de fusil de ci et delà, quelques escarmouches, quelques coups de sabre entre hussards hongrois et cavaliers royaux, mais rien d’important ni même de curieux. Nous en étions arrivés à ce moment des drames militaires du Cirque-Olympique où, la pièce terminée, la toile se relève pour montrer les héros triomphans, couronne en tête, sur des nuages de carton éclairés par des feux de Bengale. L’heure lugubre des apothéoses avait sonné pour nous. Le 31 octobre, sur la place Saint-François-de-Paule, Garibaldi remit aux Hongrois les drapeaux que les Palermitaines avaient brodés pour eux.

Cependant le roi était venu visiter les avant-postes, et avec sa bravoure connue il s’était promené près de la place, fort paisiblement, malgré les coups de canon qui le saluaient à bonne portée. On somma Capoue de se rendre, elle refusa ; on mit des mortiers en position, et le 1er novembre, vers le soir, on commença le bombardement. Nul soldat garibaldien n ? y prit part. Le 2, au point du jour, oh renouvela le feu avec une intensité excessive ; à dix heures, la place capitulait entre les mains du général della Rocca. Neuf mille prisonniers furent expédiés à Naples. La ville redevint folle de joie comme au jour de l’entrée de Garibaldi ; pendant vingt-quatre heures, on n’entendit que la détonation des boites, des canons, des fusils et des pistolets : on en était assourdi. Si les Napolitains avaient brûlé à propos le quart de la poudre qu’ils bridèrent si sottement, ils eussent été libres depuis longtemps.

Le 4 novembre, par une matinée froide qu’aigrissait encore un méchant vent de nord-est, on se réunit de nouveau sur la place de Saint-François-de-Paule, et Garibaldi distribua lui-même la médaille d’argent que la ville de Palerme avait fait frapper en l’honneur de ceux qui, les premiers, mirent le pied en Sicile. À l’heure du débarquement, ils étaient mille soixante-douze ; le 4 novembre, il en restait quatre cent cinquante-sept. Garibaldi prononça un discours, ou, pour parler plus exactement, il lut quelques paroles étudiées avec soin ; il y était question du passé et de l’avenir, niais les noms de Rome et de Venise n’étaient même pas prononcés. Jamais cependant il n’avait laissé échapper une occasion de rappeler aux Italiens aies deux cités esclaves. » En ce moment, il ne se sentait déjà plus le maître ; il comprenait que, dans un pays légitimement possédé par Victor-Emmanuel, il n’avait plus le droit de donner l’essor à toutes ses espérances. Du reste il avait déjà congédié son état-major, et lui-même il se préparait à partir.

Le 5 novembre, tous les garibaldiens qui étaient casernés à Naples reçurent ordre de se rendre à Caserte, où le roi devait les passer en revue ; pendant toute la journée du 6, ils l’attendirent vainement : il ne daigna point passer devant nos bandes, afin sans doute de ne pas mécontenter son armée. Du reste la mesure fut habile ; on retint ainsi toute l’armée méridionale à Caserte, et le lendemain, le 7, le jour de l’entrée du roi, quelques officiers des casaques rouges assistèrent seuls du haut d’un balcon à la cérémonie. La troupe piémontaise et la garde nationale faisaient la haie ; de soldats garibaldiens, nulle trace. Ceux qui avaient conquis la Sicile, délivré les Calabres, dispersé les troupes bourboniennes, pris Naples, défendu à outrance leurs positions devant Capoue et gagné seuls la bataille du Vulturne, n’assistaient point au jour du triomphe. C’était peut-être dans l’ordre des choses. Ce jour d’ailleurs n’était point beau, il déshonorait le ciel italien. Il pleuvait à torrens ; un gros vent d’ouest poussait sur la ville d’incessantes rafales ; dans le port, les navires étaient agités par la houle jusqu’à tremper leurs vergues dans la mer. Tout était triste et froid. On eût dit qu’une fée maligne avait frappé de sa baguette tous les préparatifs glorieux : rien n’était terminé ; les statues sans tête tendaient à travers les rues inondées leurs mains symboliques où manquaient les drapeaux ; les toiles peintes, arrachées par le vent, mouillées par l’orage, battaient contre les échafaudages non recouverts ; les arcs triomphaux n’étaient que des carcasses, les portiques n’avaient que des planches. C’était pitoyable à voir. Une foule immense encombrait la ville depuis le débarcadère du chemin de fer jusqu’au Palais-Royal, mais on ne voyait que des parapluies. De loin et de haut, cela ressemblait à une armée de champignons gigantesques. À dix heures, le canon des forts éclata, le roi se rendit d’abord à la cathédrale, accompagné de Garibaldi, qui fut dès son entrée enlevé par les femmes et embrassé par elles plus qu’il n’aurait voulu. De là Victor-Emmanuel, en voiture, gagna le palais à travers la foule, les cris, les pétitions tendues. À sa gauche, on voyait Garibaldi couvert de son manteau gris ; en face se tenaient le prodictateur de Naples, M. Pallavicino, en habit noir, et M. Antoine Mordini, prodictateur de Sicile, en chemise rouge. Mordini a rendu d’excellens services en Sicile, et tout le monde lui à su gré d’être entré près du roi dans le costume qui devait surtout apparaître ce jour-là ; c’était bien en effet la casaque rouge, c’est-à-dire l’indépendance italienne par la révolution, qui devait faire à Victor-Emmanuel les honneurs de la ville de Naples. M. Pallavicino reçut le cordon de la Sainte-Annonciade que refusèrent Garibaldi et Mordini.

Est-il vrai que Garibaldi ait prié Victor-Emmanuel de lui donner la dictature du royaume italien pour un an ? Je le crois sans l’affirmer, car je n’ai point entendu formuler la demande ; mais elle est trop dans le caractère de Garibaldi pour que j’en puisse douter. Évidemment il voulait décréter la levée en masse de toute la nation, et se jeter sur la Vénétie au printemps de 1861 avec une force si considérable que toute résistance fût devenue illusoire. Le roi refusa, se retranchant derrière le statut piémontais, qui ne laisse qu’au parlement l’initiative des mesures exceptionnelles.

Deux jours après l’entrée de Victor-Emmanuel, le 9 novembre, vers l’heure où l’aube se lève, Garibaldi monta dans un canot que lui-même il détacha du rivage, et il gagna un bateau à vapeur mis à ses ordres pour le conduire à Caprera ; de son armée, il n’emmenait avec lui que ses vieux et fidèles amis Basso, Giusmaroli et Froccianti ; des sommes énormes qu’il avait maniées, il emportait 10 piastres, c’est-à-dire 50 francs. Ce jour-là, les garibaldiens ne se parlaient guère dans la ville ; nous étions tristes, et nous pouvions dire aussi : Une vertu vient de sortir de nous. Le soir, une immense procession parcourut la ville aux cris de : Vive Garibaldi !

Le lendemain, j’avais le cœur gros, car je faisais mes adieux à ceux près de qui, pendant quatre mois, j’avais vécu dans la fraternité de la fatigue et des dangers ; à deux heures, je me rendis à bord du Céphise. J’étais assis sur le pont, lorsque je vis apparaître Spangaro ; par un mouvement involontaire, je me jetai dans ses bras. Il me sembla que je ressaisissais quelque chose de ce passé qui se fermait aujourd’hui ; ce brave ami avait par hasard appris mon départ, et vite il était accouru de Caserte, Je ne suis pas bien certain de n’avoir pas eu l’œil un peu humide en lui disant adieu du haut de l’échelle qui allait se relever. Debout, tant que Naples fut en vue, je regardai de ce côté, la poitrine écrasée par une émotion douloureuse, me rappelant les détails de l’épisode que je venais de traverser, et qui n’est pas un des moins curieux de ceux qui ont laissé leur trace dans mes souvenirs de voyageur.

Le soir, à la nuit close, nous arrivâmes devant Gaëte ; la flotte française avait allumé ses feux ; dès lumières brillaient dans la ville ; nous restions sous vapeur pour échanger les dépêches. Tous les passagers réunis sur le pont regardaient vers les remparts, dont la masse sombre se distinguait à peine sur la profonde obscurité du ciel. On parlait de François II. Résistera-t-il ? se rendra-t-il ? Il a tort ; il a raison ! Chacun donnait son avis. Je restais silencieux, et je me disais : Comme homme, il a tort absolument de prolonger une résistance qui, dans aucun cas, ne pourra le sauver ; comme roi, il a raison, non point parce que cela garantit son honneur, mais parce qu’il met les rois du droit divin en demeure de se prononcer et de le secourir sous peine d’abandonner aux hasards des révolutions le principe en vertu duquel ils règnent. Les gouvernemens issus de même origine sont solidaires les uns des autres ; sous peine de mort, ils se doivent aide et protection en cas de périls. Si les rois absolus d’Europe ne sauvent pas ce membre de leur famille, qui combat pour leur principe commun, ils seront perdus tôt ou tard ; un jour on les abandonnera, comme ils abandonnent aujourd’hui ; en tombant, François II, se tournant vers ceux qui l’appelaient mon frère, pourra dire : Hodie mihi, cras tibi !

Au moment où nous allions repartir, une mélodie lente et singulièrement mélancolique éclata au-dessus des flots ; c’était la retraite en musique qu’on sonnait ou plutôt qu’on jouait à bord du navire la Bretagne. Les notes languissantes arrivaient vers nous en vibrant sur l’aile des brises, dans la nuit, comme les voix plaintives d’un chœur invisible. Cet air, que j’entends encore bourdonner dans ma mémoire, avait des accens déchirans et des soubresauts imprévus. On eût dit les lamentations désespérées d’une de ces âmes errantes qui pleurent dans les légendes du moyen âge. Si je lui avais crié : Que chantes-tu là, pauvre âme en peine ? peut-être m’aurait-elle répondu en gémissant : Le miserere de la monarchie absolue.


MAXIME DU CAMP.


  1. Scafa signifie proprement chaloupe. C’est l’expression usuelle pour désigner un bac et son emplacement.
  2. Documens diplomatiques français, p. 153.
  3. Commandée, je crois, par le colonel Degiorgis.
  4. Leur conduite fut telle qu’il est question aujourd’hui de la rappeler par une inscription sur une tablette de marbre qui serait placée dans la ferme même où ils ont combattu.