Explication et origine de la formule bouddhique Om mani padmè hoûm

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Explication et origine de la formule bouddhique Om maṇi padmè hoûm, par M. Klaproth.

Notre illustre confrère, M. le baron A. de Humboldt, a rapporté de son voyage en Russie une de ces planches de bois sur lesquelles on grave, pour l’impression, la formule de la prière la plus usitée parmi les sectateurs de Bouddha dans l’Asie centrale. M. de Humboldt a présenté cette planche à la Bibliothèque royale de Berlin, et M. le D.r Spiker a bien voulu m’en envoyer une épreuve, qu’on voit reproduite ici au moyen de la lithographie.

Cette planche contient :

Dans la première ligne, la formule Om maṇi padmè hoûm, trois fois répétée et écrite en caractères de l’Inde appellés Landza. En voici la transcription en dévanagari :

ओँ मणि पद्मे हूं
Om[1] maṇi padmè hoûm

Dans la seconde ligne, la même formule en tubétain, trois fois répétée :

ཨོཾ མནི པདམེ ཧྰུཾ
Om maṇi badhamè hoûm

On y a écrit, par erreur, པདམེ Badhame pour པདྨེ་ Badhme.

À la fin de la seconde ligne, on lit la même formule en caractères mongols.

[texte mongol]
Om ma ni badmé hoûm.

Dans la troisième ligne, la même formule, en mongol y est répétée quatre fois, et à la fin une cinquième abrégée ainsi :

[texte mongol]
Om ṇi hoûm.

Dans cette ligne, la syllabe bad est la première fois écrite [caractère mongol], puis toujours [caractère mongol], ce qui revient au même.

Les Tubétains et les Mongols, qui ont perpétuellement cette prière dans la bouche, l’écrivant, sans y faire de différence, de deux manières, savoir Om maṇi badma hoûm et Om maṇi badmé hoûm[2].

Les mots de ces deux transcriptions sont sanscrits, et donnent un sens complet dans cette langue.

ओँ ou आम् Om est, chez les Hindous, le nom mystique de la divinité, par lequel toutes les prières commencent. On le dit composé de A, le nom de Vichnou ; Ou, celui de Siva, et म् M celui de Brahma. Mais cette particule mystique équivaut aussi à l’interjection Oh ! prononcée avec emphase et avec une entière conviction religieuse.

मणि Maṇi signifie précieux, chose précieuse.

पद्म Padma, le lotus ; पद्मे Padmé, est le locatif du même mot.

Enfin हूं ou हूम् Hoûm, est une particule qui équivaut à notre Amen.

Le sens de la phrase est très-clair. Lue Om maṇi padma hoûm, elle signifie Oh ! précieux lotus, Amen ; et si on lit Om maṇi padmè hoûm, Oh ! le joyau (est) dans le lotus, Amen.

Malgré ce sens indubitable, les Bouddhistes du Tubet et de la Mongolie se sont évertués à chercher un sens mystique à chacune des SIX SYLLABES qui composent cette phrase. Ils ont rempli des livres entiers de ces explications imaginaires. On peut se faire une idée des absurdités qu’ils ont débitées sur ce sujet, en lisant quelques extraits donnés par Pallas (Mongolische Voelkerschaften, II, pag. 90, 401 et suiv.), et par M. J. J. Schmidt, dans ses Forschungen über Mittelasien (pag. 200 et 201). On verra par ce qui suit, que cette formule est particulière aux Bouddhistes du Tubet, d’où les tribus mongoles de l’Asie centrale l’ont reçue avec leur religion.

Selon l’histoire de ce pays, la formule Om maṇi padmè hoûm, y a été apportée de l’Inde, vers la moitié du viie siècle de notre ère, par le ministre Tönmi Sambhôdh’a, le même qui introduisit l’usage de l’écriture dans le Tubet. Mais comme l’alphabet Landza, qu’il avait d’abord adopté, parut au roi Srong bdzan gombo trop compliqué et trop difficile à apprendre, il l’invita à en rédiger un nouveau plus facile et mieux adapté à la langue tubétaine. ‘Tonmi Sambôd’ha, inspiré par le dieu Dziamdjang (Mandjous’ri), s’enferma pendant quelque temps, et composa l’écriture tubétaine dont on se sert encore aujourd’hui. Il l’employa pour rédiger une série de préceptes moraux et civils, qui renferme trente-six sentences très-courtes, dont dix ont rapport aux vertus, dix à la vie et seize aux devoirs des sujets envers leurs princes. Il instruisit aussi le roi dans les secrets de la doctrine du dieu Djan raï ziïgh (le Khomchin bodhisat’wa des Mongols), et lui transmit et expliqua la formule sacrée Om maṇi padmè hoûm ; et ce roi, qui était comme le père et la mère de son peuple, fit apprendre à ses sujets les SIX SYLLABES sacrées qui la composent.

Cette formule est particulière au dieu Djian raï ziïgh, qui est la divinité principale et le protecteur spécial du Tubet[3]. Ce dieu est appelé en sanscrit अवलोकितेश्वर Avalôkites’vara, ou le maître qui contemple avec amour ; ce que les Tubétains ont rendu par སྤྱན་རས་གཟེགས་དབང་ཕྱུག་ Djian raï ziïgh vang tchough, ou le tout-puissant qui voit avec les yeux ; ils disent aussi simplement Djian raï ziïgh, ou celui qui voit avec les yeux. Les Mongols traduisent ce nom par [texte mongol] Nidou bèr uzèktchi, ou celui qui contemple avec les yeux. Le mandchou ᠵᡳᠯᠠᠨ ᡳ ᠪᡠᠯᡝᡴᡠᡧᡝᡵᡝ ᡨᠣᠣᠰᡝᠩᡤᠠ Dzilan ni boulekouchere toosengga signifie le tout-puissant qui contemple avec compassion. Les Chinois ont traduit le nom d’Avalôkites’vara par 音世觀 Kouan chi yn, c’est-à-dire celui qui contemple les sons du monde[4], et comme c’est un Bodhisat’wa, ils y ajoutent le terme 薩菩 Phou sa, qui en est la transcription imparfaite. Les Mongols donnent communément au dieu Nidou bèr uzèktchi le nom de [texte mongol] Khomchin Bodhisat’wa ou [texte mongol] Khongchin Bodhisat’wa[5], dans lequel le Khomchin n’est qu’une corruption du chinois Kouan chi yn et non pas un terme sanscrit, comme le présume M. J. J. Schmidt (Forschungen, pag. 206).

Un autre nom d’Avalokites’vara est पद्मपाणि Padmapâni, c’est-à-dire celui qui tient un lotus dans la main, en tubétain ཕྱག་ན་པད་མ་ Tchah na padma. Dans cette dernière langue, il est encore appelé ཕྱག་སྟོང་སྤྱན་སྟོང་སྤྱན་རས་གཟིགས་ Tchiah tong djian tong djian raï ziïg, ou le tout-voyant aux mille mains et aux mille yeux : que les Bouddhistes chinois rendent par :

音世觀眼千手千
Thsian cheou thsian yan kouan chi yn.

On verra plus bas pourquoi. Les Tubétains désignent aussi souvent la même divinité par l’épithète ཐུགས་རྫེ་ཅེན་པོ་ Thuh rdzie tsien bo, ou le grand compatissant[6].

Avalokites’vara ou Djian raï ziïgh, a toujours montré une affection particulière pour le Tubet, et les habitans de ce pays prétendent même que c’est lui qui l’a peuplé le premier. D’après leur récit, ce dieu, s’étant concerté avec Dziamdjang[7] sur les moyens de donner des habitans à cette région couverte de neiges éternelles, Dziamdjang exposa, que pour parvenir à ce but, il fallait qu’un d’eux prît la forme d’un singe mâle, et qu’on disposât une མཁའ་འཀགྲོ་མ་ K’hâdroma, ou un génie magique de l’atmosphère, à se transformer en singe femelle, pour procréer des êtres semblables aux hommes. En effet, Djian raï ziïgh devint le singe བྲག་སྲིན་ཕོ་ Bhrasrinp’ho, ou le père des vers de pierre, tandis que la K’hâdroma prit la forme de བྲག་སྲིན་མོ་ Bhrasrinmo, ou la mère des vers de pierre. Ils donnèrent la vie à trois fils et à trois filles, qui peuplèrent le Tubet d’hommes et devinrent ainsi les premiers ancêtres de ses habitans actuels. Bhrasrinmo est figurée comme une femme barbue, d’un regard terrible ; sa peau est noire et rougeâtre, le nez comme celui des singes ; elle a des yeux livides et des défenses de sanglier ; ses cheveux sont jaunes et en désordre, sa coîffure[sic] est formée par cinq têtes de mort. Elle a des griffes ; sa position est libidineuse et indique l’envie de donner la mort.

C’est d’après cette tradition que les Tubétains désignent les provinces de Zzang, d’Oui et de Kiang sous le nom général de Royaume des Singes, tandis que la partie inférieure de leur pays, ou les provinces de Dhaghbo, de Gombo et de K’hang, est appelée Royaume de Bhrasinmo.

La légende suivante, traduite du mongol par M. J. J. Schmidt, contient des détails sur la conversion du Tubet par Djian ras ziïgk ou Nidou bèr uzêktchi, et sur l’origine des six syllabes sacrées Om maṇi padmè hoûm, qui font l’objet de ce mémoire.

« Autrefois, quand le glorieux accompli séjournait dans la forêt d’Odma, il advint un jour, qu’étant entouré de nombreux disciples, un rayon de lumière de cinq couleurs sortit tout-à-coup entre ses deux sourcils, forma un arc-en-ciel et se dirigea du côté de l’Empire septentrional de neige[8]. Les regards (du Bouddha) suivaient ce rayon, et sa figure montra un sourire de joie inexprimable. Le Bodhisatwa Touidker teïn arilghaktchi lui demanda de lui en expliquer la raison, et sur sa prière, le glorieux-accompli enseigna le soudour Tsaghan Padmatou (ou du Lotus blanc). Il dit : « Fils d’illustre origine ! dans le pays qu’aucun des trois âges n’a pu convertir, et qui est rempli d’une foule de Manggous[9] et d’autres êtres malfaisans, la loi se lèvera comme le soleil et s’y répandra dans les temps futurs. Les créatures vivantes qui habitent ce pays se trouveront conduites sur la route du Bôdhi salutaire[10]. L’apôtre de cet empire de neige âpre et sauvage sera le Khouthouktou Nidoubèr uzèktchi, car, quand autrefois, le Khouthouktou Nidoubèr uzèktchi commença sa vie de Bodhisatwa, il fit, devant les yeux des mille Bouddhas, le vœu suivant : Puissé-je devenir l’apôtre de cet empire de neige âpre et sauvage, où le pied d’aucun Bouddha des trois âges n’a encore pénétré ; que je sois en état de conduire sur la route du Bôdhi salutaire les habitans de cet empire, si difficiles à convertir ! Puissé-je servir de père et de mère aux Manggous, aux démons malfaisans et à tous les autres êtres qui y séjournent ! Puissé-je devenir leur conducteur au salut ! Que je sois le flambeau destiné à éclaircir leur obscurité épaisse ! Que les doctrines de tous les véritablement venus (Tathâgata) des trois âges se répandent dans cet empire de neige âpre et sauvage, et y restent pour toujours indigènes. Que ses habitans, en entendant le nom des trois précieux[11], et en marchant dans leur foi, obtiennent le bonheur des naissances divines, pour pouvoir participer à la jouissance des propriétés augustes. Ainsi que moi, qui, par tous les moyens possibles, convertis, perfectionne et sauve tous les êtres du monde, de même cet empire de neige âpre et sauvage, puisse-t-il ressembler à un pays rempli de choses précieuses ! Oh ! que tout ceci s’accomplisse.

Tel fut le vœu qu’il prononça, et c’est par la vertu de ce vœu que cet empire, qu’aucun des Bouddhas des trois âges n’avait converti, est devenu la région de la conversion prédestinée au Khouthouktou Nidoubèr uzèktchi.

Après que S’akyamouni eut prononcé ces paroles, un rayon de lumière, éclatant comme un lotus blanc[12], sortit de son cœur et illumina toutes les régions du monde, jusqu’à ce qu’il arriva dans l’empire Soukhâwati[13], situé dans l’occident (du plus élevé des cieux, où il se plongea dans le cœur du Bouddha infiniment resplendissant[14]. Alors un autre éclat de lumière sortit du Bouddha resplendissant et se plongea dans la mer des fleurs de Padma (lotus), et y transmit cette pensée (du Bouddha) qu’il s’en élèverait et qu’il en naîtrait un Khoubilkhan[15] divin, destiné à la conversion de l’empire de neige.

Le roi Dehdou saïn Nomihn khan qui était parvenu à participer à la béatitude de l’empire de S’oukhâwati, voulant un jour offrir au Bouddha un sacrifice de fleurs, dépêcha quelques-uns des siens aux bords de la Mer des Padma, pour y cueillir de ces fleurs. Ses envoyés aperçurent dans la mer une très-grande tige de Padma, au milieu de laquelle il y avait un bouton colossal entouré d’une foule de grandes feuilles, et jetant des rayons de lumière de différentes couleurs. Les envoyés en firent leur rapport au roi, qui, rempli d’étonnement, se rendit avec sa cour et des offrandes sur un grand radeau à la place de la mer où se trouvait cette tige merveilleuse. Y étant arrivé, il présenta ses offrandes et prononça la bénédiction ; le bouton s’ouvrit alors des quatre côtés et au milieu apparut l’apôtre de l’empire de neige, né comme Khoubilkhan. Il y était assis, les jambes croisées, avait un visage et quatre mains ; les deux mains antérieures étaient jointes devant le cœur, dans la position de la prière, la troisième de droite tenait un rosaire de cristal, et la quatrième à gauche une fleur de Padma blanche, qui penchait vers l’oreille. Sa tête et ses oreilles étaient ornées de pierres précieuses, et l’écharpe qui tombait de son épaule gauche sur sa poitrine brillait de la couleur d’une montagne de neige éclairée par le soleil. Sur sa figure, dont l’éclat se répandait vers les dix régions du monde, se montrait un sourire qui pénétra dans tous les cœurs.

Le roi et sa suite portèrent le Khoubilkhan au palais, en poussant des cris de joie et entonnant des hymnes. Le roi se rendit devant le Bouddha éternel (Amitâbha) et lui demanda la permission d’adopter pour fils, le Khoubilkhan né dans la mer de lotus. Mais sa demande ne fut pas agréée, et il apprit la véritable origine de ce Khoubilkhan. Le Bouddha infiniment resplendissant posa alors sa main sur la tête de celui-ci et dit : « Fils d’illustre origine ! Les êtres qui habitent l’âpre empire de la neige, qu’aucun Bouddha des temps passés n’a pu convertir, qu’aucun des temps futurs ne convertira, et qu’aucun du temps présent n’a converti, le seront par la force et la bénédiction de ton vœu. C’est excellent ; c’est excellent ! Khoutoukhtou[16] ! Aussitôt que les habitans de l’âpre empire de neige te verront et qu’ils entendront le son des six syllabes (Om mani pad mè hoûm), ils seront délivrés des trois naissances de mauvaise nature, et trouveront la béatitude par la renaissance comme êtres d’une nature supérieure. Les esprits malfaisans de l’âpre empire de neige, les démons y les influences nuisibles et les obstacles, ainsi que tous les êtres donnant des maladies ou la mort, aussitôt, Khoutoukhtou, qu’ils te verront et qu’ils entendront le son des six syllabes, ils quitteront la fureur et la méchanceté qui les anime et deviendront compatissans. Les tigres, tes panthères, les loups, les ours et autres animaux féroces, aussitôt, ô Khoutoukhtou ! qu’ils te verront et entendront le son des six syllabes, ils adouciront leurs hurlemens, et leur fureur sanguinaire se changera en douceur bienveillante. Khoutoukhtou ! ta figure et le son des six syllabes rassasieront les affamés et calmeront la soif des altérés ; il tombera comme une pluie d’eau bénite, et elle remplira tous leurs désirs. Les malades en obtiendront la santé, les aveugles la vue, les opprimés et les abandonnés y trouveront secours et consolation ; et les mourans la vie. Khoutoukhtou ! tu es l’être gracieux destiné à annoncer la volonté du Bouddha à cet empire de neige. Selon ton exemple, un grand nombre de Bouddhas et de Bodhisatwas s’y montreront, dans les temps futurs, et y répandront la foi ; Les SIX SYLLABES sont le sommaire de toute doctrine, et l’âpre empire de neige sera rempli de cette doctrine par la force de ces SIX SYLLABES :

OM MA ṆI PAD MÈ HOÛM. »

Après cette consécration, qui dans l’original mongol est encore très-longue, le Khoutoukhtou Nidoubèr uzèktchi s’agenouilla devant le Bouddha infiniment resplendissant, joignit les mains et prononça le vœu suivant : « Puissé-je être en état de pouvoir faire parvenir à la béatitude les six espèces d’êtres vivans dans les trois royaumes ! Puissé-je avant tout, conduire sur le chemin du bonheur, les êtres vivans de l’empire de neige (Tubet). Loin de moi le désir de retourner dans mon empire de joie, avant d’avoir achevé l’œuvre si difficile de la conversion de ces êtres. Si une telle pensée, produite par le dégoût et la mauvaise humeur, s’empare de moi, que ma tête se fende comme cette fleur d’Araka[17] en dix parties et mon corps comme cette fleur de lotus en mille. »

Après ces mots, il se rendit dans le royaume de l’enfer, prononça les SIX SYLLABES et détruisit les peines des enfers froids et chauds. De là il s’éleva à la région des Birid[18], prononça les SIX SYLLABES et détruisit la peine de la faim, et de la soif éternelles. Il monta au royaume des animaux, prononça les SIX SYLLABES et détruisit la peine que leur produit la chasse. Puis il se rendit dans l’empire des hommes, prononça les SIX SYLLABES et détruisit la peine de la naissance, de l’âge, des maladies et de la mort. Il s’éleva après à l’empire des Assouri (génies du ciel), prononça les SIX SYLLABES et détruisit l’envie qui les tourmente pour se disputer et se combattre. De là, il se rendit dans région des Tègri (divinités inférieures), prononça les SIX SYLLABES détruisit le danger de leur mort et de leur chute. Enfin, il aborda le grand Royaume de Neige (le Tubet) ; il y aperçut les trois districts supérieurs du Ngœri[19] comme un vaste désert ; il descendit dans le pays des bêtes fauves qui se nourrissent d’herbe, leur apprit les SIX SYLLABES et les rendit propres à la délivrance. Puis il vit les trois districts inférieurs d’Amdoo k’hamgang[20] qui ressemblait à un grand parc, il descendit dans ce pays des oiseaux ; leur apprit les SIX SYLLABES, et les rendit propres à la délivrance. De là il se rendit dans le pays de Dieu, (H’lassa), à la montagne rouge (Mar bo ri). Ici, il aperçut la mer d’Otang comme un enfer terrible ; il vit que derechef, plusieurs trillions d’êtres y étaient bouillis, brûlés et martyrisés ; il vit les tourmens insupportables qui leur étaient occasionnés par la faim et la soif, et il entendit leurs vains cris et des hurlemens qui perçaient le cœur. Une larme tomba alors de son œil droit ; cette larme ayant atteint le sol, se changea en la puissante déesse courroucée[21], qui lui dit : « Fils d’illustre origine ! Ne désespère pas du salut des êtres vivans dans l’empire de neige ; je viens à ton secours pour avancer l’œuvre de leur délivrance. » Après ces mots, elle se replongea dans l’œil droit du dieu. C’est elle qui plus tard est devenue la Dâra blanche de Bhalbo. De l’œil gauche du dieu tomba également une larme par terre, laquelle devint la puissante déesse Dâra[22]. Ayant dit les mêmes mots, elle se replongea dans son œil gauche, et c’est elle qui, dans un temps postérieur, devint la Dâra verte de la Chine[23].

Le Khoutoukhtou se rendit alors au bord de la mer et dit : « Oh ! que les damnés qui, depuis un temps éternel, se trouvent par suite de leurs crimes accumulés dans cet enfer sans fond et sans bornes, puissent être délivrés de leurs tourmens et de leur désespoir, et conduits dans le royaume de la tranquillité. Oh ! que tous ceux qui bouillent dans cette mer de laquelle s’élèvent des exhalaisons empoisonnées, qui brûlent éternellement dans ce feu infernal, et tous ceux que des tourmens effroyables font crier et hurler, puissent être pour toujours rafraîchis par la pluie restaurante de la béatitude ! Que tant de milliers d’êtres qui se trouvent dans cette mer où ils souffrent des tourmens inexprimables par la chaleur, le froid, la faim et la soif, puissent rejeter loin d’eux leur enveloppe funeste et renaître dans mon paradis comme êtres supérieurs ! OM MAṆI PADMÈ HOÛM. »

À peine le Khoutoukhtou avait-il prononcé ces mots que les tourmens des damnés cessèrent ; leur esprit fut tranquillisé, et ils se virent transportés sur le chemin du Bôdhi (ou de la sagesse divine). Le Khoutoukhtou ayant ainsi rendu propres à la délivrance les six espèces d’êtres vivans dans les trois royaumes du monde, se trouva fatigué, se reposaet tomba dans un état de contemplation intérieure.

Après quelque temps ses regards se portèrent en bas du mont Bo ta la, et il vit qu’à peine la centième partie des habitans de l’empire de neige avaient été conduits sur le chemin de la délivrance. Son ame en fut si douloureusement affectée, qu’il eut le désir de retourner dans son paradis Souk’hâwati. À peine l’avait-il conçu qu’ensuite de ce vœu, sa tête se fendit en dix et son corps en mille pièces. Il adressa alors une prière au Bouddha infiniment resplendissant, qui lui apparut, dans le même moment, guérit la tête et le corps fendus du Khoutoukhtou, le prit par la main et lui dit : ô fils d’illustre origine ! vois les suites inévitables de ton vœu ; mais parce que tu l’avais fait pour l’illustration de tous les Bouddhas, tu as été guéri sur-le-champ. Il augmentera ta béatitude, ne sois donc plus triste, car quoique ta tête se soit fendue en dix pièces, chacune aura, par ma bénédiction, une face particulière, et au-dessus d’elles sera placé mon propre visage rayonnant, celui de Bouddha Amitâbha. Ce onzième visage[24] de l’infiniment resplendissant, placé au-dessus de tes dix autres, te rendra l’objet de l’adoration. Quoique ton corps se soit fendu en mille morceaux, ils deviendront, par ma bénédiction, mille mains qui représenteront les mille monarques du monde. Dans les paumes de tes mille mains se formeront, par ma bénédiction, mille yeux qui représenteront les mille Bouddhas d’un âge complet du monde (Galab, en sanscrit Kalpa), et qui te rendront l’objet le plus digne d adoration. »

Cette légende nous explique, non-seulement l’extrême importance que les Bouddhistes du Tubet et de l’Asie centrale attachent à la formule Om maṇi padme hoûm, mais elle nous démontre aussi que son véritable sens est celui que j’ai donné plus haut : OH ! LE JOYAU (est) DANS LE LOTUS ; AMEN ! Il est évident qu’elle se rapporte à Avalokites’vara ou Djian raï ziïgh lui-même, qui naquit dans une fleur de lotus. Toutes les autres explications semblent donc futiles, parce qu’elles ne sont que mystiques et nullement basées sur le sens des mots sanscrits qui composent la formule.

Finalement, je dois remarquer que, si la phrase Om maṇi padme hoûm se retrouve dans l’Inde, elle pourrait bien avoir pris son origine parmi les sectateurs de S’iva ; car on sait que maṇi est aussi un des noms les plus usités du lingam, et padma ou le lotus est le symbole du yôni. Dans l’Inde, cette formule rait donc : Oh ! le lingam (est) dans le yôni}}, amen, et elle serait ainsi une formule désignant le mystère de la création. Peut-être était-ce là son sens primitif, et n’a-t-elle été qu’importée dans le Bouddhisme des Tubétains par les premiers apôtres qui ont répandu cette religion dans ce pays ; car, je le répète, je ne l’ai pas encore trouvée dans aucun ouvrage chinois ou japonais. Notre savant collègue, M. E. Burnouf, m’a dit aussi qu’il ne l’a jamais rencontré dans les livres palis, birmans et siamois[25].

  1. Sur la tablette, on lit par erreur la première fois, अँ Am au lieu d’Om.
  2. Bayer a publié cette formule écrite Om maṇi padma hoûm, en caractères Landza et tubétains, dans le III.e volume des Commentaires de l’Académie de Saint Pétersbourg, pag. 393. Dans l’ouvrage de Pallas, Sur les Mongols (t. II, p. 89), on lit Padma dans une des deux transcriptions en lettres Landza, et Padmè en tubétain. Sur le beau casque mongol trouvé à Moscou, et que j’ai publié dans l’Atlas qui accompagne le voyage de M. Timkovski, (planche 12), on lit également Padma pour Padmè. Le Père Giorgi écrit partout en caractères tubétains Padma, mais il province Padmè.
  3. Je n’ai pas encore trouvé cette formule dans les livres bouddhiques de la Chine ; cependant Pallas (Mongolische Voelkerschaften, II, page 89), citant un manuscrit de Messerschmidt, dit y avoir lu qu’elle était traduite du chinois (et non pas en indien, comme on l’a imprimé par erreur) par Pa dji gou peng ding ti, et en indien par Ommi tommi tokho pet. J’avoue que je ne suis pas en état d’ajouter aux mots chinois les caractères qui leur appartiennent, pour en trouver le sens.
  4. C’est vraisemblablement une traduction fautive du sanscrit Avalôkites’vara. On y aurait lu à la fin स्वर Svara pour श्वर S’vara. — Kl.
  5. Ils le font précéder ordinairement par le mot [texte mongol] Erkétou, qui, comme Vang tchough en tibétain, et Toosengga en mandchou , signifie le Tout-puissant.
  6. Le P. Kircher a donné une image de cette divinité dans sa China illustrata, elle porte le titre singulier de Typus Pussœ seu Cybelis aut Isidis Sinensium. Une autre se trouve dans la Description du Japon par Kæmpfer, sous le nom de Quanwon moditimanum Sinarum et Japonum idolum. Ex archetypo sinico Sloaniani.
  7. Les trois བུང་ཆུབ་ Djang tsioubh ou Bodhisat’wa, འཇན་དབྱངས་ Dziamdjœng (en sanscrit Mandjous’ri) པྱག་ན་རྡོ་རྫེ་ Tchah na dho rdze (Vadjrapâni), et སྤྱན་རས་གཟིགས་ Djan raï ziïgh (Avalokites’vara) forment une espèce de trinité nommée མཆོག་གསུམ་ངོ་པོ་ནམ་ཁའི་ནོར་བུ་ Tsioh soum ngo bo nam k’haï nor bhou ou le joyau céleste des trois corps divins. Le mot Dziamdjang signifie l’excellent chanteur ou musicien.
  8. གངས་ཅན་ལུལ​ Ngœ djian youl, ou l’Empire neigeux, en tubétain, et [texte mongol] Tsasoutou oron en mongol, est un des noms les plus communs que les Tubétains donnent à leur pays, parce que la plupart de ses hautes montagnes sont couvertes de neiges perpétuelles. — Kl.
  9. Les Manggous des Mongols, appelés en tubétain Srim boi din, et en sanscrit रक्षस् Rakchas, sont des esprits malfaisans, qui aiment à se nourrir de chair. On les dépeint sous des formes horribles. Ils ont cependant le pouvoir de prendre de belles formes, pour séduire plus facilement les hommes, et s’emparer d’eux pour les dévorer ensuite. Ils hantent principalement les endroits déserts et éloignés. — Kl.
  10. बोधि Bôdhi en sanscrit, désigne la plus profonde méditation religieuse qui, seule, peut entièrement dégager l’esprit de l’illusion de la matière. — Kl.
  11. Les trois précieux : sont Bouddha, la loi et le clergé. — Kl.
  12. पुण्डरीक Pouṇḍarîka, en sanscrit, désigne le lotus blanc. Voy. Cosha or dictionary of the sanscrit language by Amera simha with an english interpretation and annotations by H. T. Colebrooke. Printed at Serampore, 1808 ; IV, p. 63. — Kl.
  13. Souk’hâwati (en mongol Souk’hâwadi-oron, le royaume Souk’hâwadi) est la résidence d’Amida ou d’Amithâba. Ce mot est sanscrit (सुखावति) et désigne le plus haut degré de plaisir et de joie ; en chinois 國樂極 Ky lo koue. Amithâba, comme habitant ce paradis, porte également le nom de सुखावतिश्वर Souk’hâwatis’wara, ou le maître du Souk’hâwati. Les livres mongols en font une description qui surpasse tout ce qu’on est accoutumé à trouver de merveilleux dans les ouvrages des Asiatiques. — Kl.
  14. En tubétain འོད་དབག་མེད་ O bak mèdh ou lumière immense ; c’est l’épithète la plus commune du Bouddha Amitâbha. — Kl.
  15. Le mot [texte mongol] Khoubilkhan, en mongol, désigne l’incarnation d’une âme supérieure. En tubétain, c’est སྤྲུལ​་པ་ Broul ba, en mandchou ᡴᡡᠪᡠᠯᡳᠨ᠋ Kouboulin, en chinois Houa. — Kl.
  16. [texte mongol] Khoutoukhtou, en mongol, signifie un saint maître, en tubétain c’est མཚོག་ Tsioh, en sanscrit आर्य​ Aryâ, en mandchou ᡝᠨᡩᡠᡵᡳᠩᡤᡝ Endouringe, et en chinois Ching, — Kl.
  17. अरक Araka, nommée aussi शैवल S’aïvala, est une plante aquatique (Vallisneria). — Kl.
  18. Ce sont des démons tourmentés par une faim et une soif perpétuelles. — Kl.
  19. Le Ngœ ri est la partie la plus occidentale du Tubet ; elle se compose des trois provinces de Ngœri Tamo, Ngœri sangkar et Ngœri Pourang. La première est la plus orientale, elle a à l’ouest Ngœri Pourang, au nord le pays occupé par les Hor ou Mongols dans le Tubet septentrional, à l’est la province de Zzang et au sud l’Inde. Ngœri Pourang confine au sud-ouest avec Ngœri Sangkar, au nord avec les Hor, à l’est avec Ngœri Tamo, et au sud avec l’Inde. Enfin Ngœri Sangkar, la plus occidentale, est bornée à l’ouest par le pays de Ladak, au nord par le Kachkar et le pays habité par les Mongols, à l’est par Ngœri Pourang, et au sud par l’Inde. — Kl.
  20. C’est le Tubet oriental, situé entre la grande rivière Khag bho zzang bo tsiou et la frontière occidentale de la Chine. — Kl.
  21. En tubétain ཁྲོ་གཉེར་ཅན་མ་ T’hro gnêr djian ma, ou la mère brûlante de colère. — Kl.
  22. En tubétain སྒྲོལ་མ་ Trol ma, ou la mère puissante.
  23. La Dâra blanche de Bhalbo (ou Népal) et la Dâra verte de la Chine sont les deux épouses du roi tubétain Srong bdzan gambo, qui, au milieu du vii.e siècle, répandit le Bouddhisme dans son empire. — Kl.
  24. C’est pour cette raison que Djian raï ziïgh est aussi appelé en tubétain གདོང་བཅུ་གཅིག་ Tong djou djigh (le dieu) à onze visages. — Kl.
  25. J’ai trouvé la formule Om maṇi padmè hoûm, écrite en caractères Landza, sur plusieurs bâtons d’encre de la Chine [illisible] présentent des Fa lun, ou roues de la loi, et sur lesquels je compte donner plus tard quelques détails.