Extinction du paupérisme/Chapitre II

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CHAPITRE II.


PROPOSITION.

Pour accomplir un projet si digne de l’esprit démocratique et philanthropique du siècle, si nécessaire au bien-être général, si utile au repos de la société, il faut trois choses : 1º une loi ; 2º une première mise de fonds prise sur le budget ; 3º une organisation.

LA LOI. Il y a en France, d’après la statistique agricole officielle, 9,190,000 hectares de terres incultes qui appartiennent soit au gouvernement, soit aux communes, soit à des particuliers. Ces landes, bruyères, communaux, pâtis, ne donnent qu’un revenu extrêmement faible, 8 francs par hectare. C’est un capital mort qui ne profite à personne. Que les chambres décrètent que toutes ces terres incultes appartiennent de droit à l’association ouvrière, sauf à payer annuellement aux propriétaires actuels ce que ceux-ci en retirent aujourd’hui ; qu’elles donnent à ces bras qui chôment, ces terres qui chôment également, et ces deux capitaux improductifs renaîtront à la vie l’un par l’autre. On aura trouvé le moyen de soulager la misère tout en enrichissant le pays. Afin d’éviter le reproche d’exagération, nous supposerons que les deux tiers seuls de ces neuf millions d’hectares puissent être livrés à l’association et que l’autre tiers soit ou indéfrichable ou occupé par les bâtimens, les ruisseaux, canaux etc. il resterait 6,127,000 hect. à défricher. Ce travail serait rendu possible par la création de colonies agricoles qui, répandues sur toute la France, formeraient les bases d’une seule et vaste organisation dont tous les ouvriers pauvres seraient membres sans être personnellement propriétaires.

LA MISE DE FONDS. Les avances nécessaires à la création de ces établissemens doivent être fournies par l’état. D’après nos estimations, ce sacrifice s’éleverait à une somme d’environ 300 millions payée en quatre ans ; car à la fin de ce laps de temps ces colonies tout en faisant vivre un grand nombre d’ouvriers seraient déjà en bénéfice. Au bout de dix ans, le gouvernement pourrait y prélever un impôt foncier d’environ 8 millions sans compter l’augmentation naturelle des impôts indirects dont les recettes augmentent toujours en raison de la consommation qui s’accroît elle-même avec l’aisance générale.

Cette avance de 300 millions ne serait donc pas un sacrifice, mais un magnifique placement. Et l’État en songeant à la grandeur du but pourrait-il se refuser à cette avance lui, qui dépense annuellement 46 millions[1] pour prévenir ou punir les attaques dirigées contre la propriété, qui sacrifie tous les ans 300 millions, pour façonner le pays au métier des armes, qui propose aujourd’hui 120 millions pour construire de nouvelles prisons. Enfin le pays qui, sans périr, a donné deux milliards aux étrangers qui ont envahi la France, qui, sans murmurer, a payé un milliard aux émigrés, qui, sans s’effrayer, dépense deux ou trois cents millions aux fortifications de Paris, ce pays là dis-je, hésiterait-il à payer 300 millions en quatre ans pour détruire le paupérisme, pour affranchir les communes de l’immense fardeau que leur impose la misère, pour augmenter enfin la richesse territoriale de plus d’un milliard.

L’ORGANISATION. Les masses sans organisation, ne sont rien ; disciplinées, elles sont tout. Sans organisation, elles ne peuvent ni parler ni se faire comprendre ; elles ne peuvent même ni écouter ni recevoir une impulsion commune.

D’un côté, la voix de 20 millions d’hommes éparpillés sur un vaste territoire se perd sans échos ; et de l’autre, il n’y a pas de parole assez forte et assez persuasive pour aller d’un point central porter dans 20 millions de consciences, sans intermédiaires reconnus, les doctrines toujours sévères du pouvoir.

Aujourd’hui, le règne des castes est fini, on ne peut gouverner qu’avec les masses ; il faut donc les organiser pour qu’elles puissent formuler leurs volontés, et les discipliner pour qu’elles puissent être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts.

Gouverner, ce n’est plus dominer les peuples par la force et la violence ; c’est les conduire vers un meilleur avenir, en faisant appel à leur raison et à leur cœur.

Mais comme les masses ont besoin d’être instruites et moralisées et, qu’à son tour, l’autorité a besoin d’être contenue et même éclairée sur les intérêts du plus grand nombre, il est de toute nécessité qu’il y ait dans la société deux mouvemens également puissants : une action du pouvoir sur la masse et une réaction de la masse sur le pouvoir. Or, ces deux influences ne peuvent fonctionner sans choc qu’au moyen d’intermédiaires qui possèdent à la fois la confiance de ceux qu’ils représentent, et la confiance de ceux qui gouvernent. Ces intermédiaires auront la confiance des premiers dès qu’ils seront librement élus par eux, ils mériteront la confiance des seconds dès qu’ils rempliront dans la société une place importante, car on peut dire en général que l’homme est ce que la fonction qu’il remplit l’oblige d’être.

Guidé par ces considérations, nous voudrions qu’on créât entre les ouvriers et ceux qui les emploient, une classe intermédiaire jouissant de droits légalement reconnus et élue par la totalité des ouvriers. Cette classe intermédiaire serait le corps des prud’hommes.

Nous voudrions qu’annuellement tous les travailleurs ou prolétaires s’assemblassent dans les communes, pour procéder à l’élection de leur représentans ou prud’hommes, à raison d’un prud’homme pour dix ouvriers. La bonne conduite serait la seule condition d’éligibilité. Tout chef de fabrique ou de ferme, tout entrepreneur quelconque serait obligé par une loi, dès qu’il emploierait plus de dix ouvriers, d’avoir un prud’homme pour les diriger, et de lui donner un salaire double de celui des simples ouvriers.

Ces prud’hommes rempliraient dans la classe ouvrière le même rôle que les sous-officiers remplissent dans l’armée. Ils formeraient le premier degré de la hiérarchie sociale, stimulant la louable ambition de tous, en leur montrant une récompense facile à obtenir. Relevés à leurs propres yeux par les devoirs mêmes qu’ils auraient à remplir, ils seraient forcés de donner l’exemple d’une bonne conduite. Par ce moyen, chaque dizaine d’ouvriers renfermerait en elle un germe de perfectionnement. Ce qui améliore les hommes, c’est de leur offrir toujours devant les yeux un but à atteindre, qui soit honorable et honoré !

Pour l’impulsion à donner à la masse pour l’éclairer, lui parler, la faire agir, la question se trouve simplifiée dans le rapport de 1 à 10 ; en supposant qu’il y ait 25 millions d’hommes qui vivent au jour le jour de leur travail, on aura deux millions et demi d’intermédiaires auxquels on pourra s’adresser avec d’autant plus de confiance qu’ils participent à la fois des intérêts de cent qui obéissent et des idées de ceux qui commandent.

Ces prud’hommes seraient divisés en deux parties. Les uns resteraient dans l’industrie privée, les autres seraient employés aux établissemens agricoles. Et nous le répétons, cette différente mission serait le résultat du droit de l’élection directe attribuée à tous les travailleurs.

  1. budget de 1843.
    Frais de justice criminelle ou correctionnelle 
     4,179,400
    Gendarmerie et sergens de ville 
     19,793,782
    Commissaires et agens 
     1,032,000
    Administration supérieure de la police de sûreté 
     97,800
    Maisons de détention, transports de condamnés 
     6,280,000
    Bagnes 
     5,728,550
    Gardes-champêtres payés par les communes 
     9,000,000

    Total 
     46,111,522