Extinction du paupérisme/Chapitre V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE V.


RÉSUMÉ.

Dans l’aperçu sommaire que nous avons présenté des bénéfices, nous sommes restés bien en deçà de la vérité, car l’exploitation du quart du domaine agricole aujourd’hui stérile, non-seulement augmenterait d’un quart la valeur du revenu brut de la France, mais cet accroissement de richesse donnerait à toutes les branches du travail national une activité immense qu’il est plus facile de comprendre que d’expliquer dans tous ses détails. Non seulement ces colonies empêcheraient au bout de vingt ans plus d’un million d’êtres de languir dans la misère, non-seulement elles feraient vivre une foule d’industries annexes à l’agriculture, mais ce bénéfice annuel de 800 millions échangé dans le pays contre d’autres produits augmenterait dans le même rapport la consommation et le commerce intérieur. Ce bénéfice offrirait à tous les fruits du travail un débouché plus considérable que ne pourraient le faire les traités de commerce les plus avantageux, puisque cette valeur de 800 millions dépasse de 156 millions la valeur de toutes nos exportations hors de France qui s’est élevée, en 1842, à 644 millions. (Voyez documens de douanes, commerce spécial, résume analytique, no 6.)

Pour rendre ce raisonnement plus saisissant, et pour montrer toute l’importance du commerce intérieur, supposons que ces colonies agricoles fussent non-enclavées dans le territoire mais séparées du continent par un bras de mer et une ligne de douanes, et que cependant elles fussent obligées à n’avoir de rapports commerciaux qu’avec la France. Il est clair que si leur production agricole leur donnait un bénéfice de 800 millions, cette somme serait échangée contre des produits continentaux soit manufacturés, soit du sol même, mais de différentes natures.

Nous croyons donc que l’accroissement de la consommation intérieure, favorisée par cet accroissement de richesses et d’aisance, remédierait plus que tout autre chose au malaise dont se plaignent certaines industries, et surtout qu’il ferait cesser en partie les maux dont souffrent les cultivateurs de la vigne tout en rendant le pain et la viande meilleur marché.

En effet, il est présumable que par la nature de leur sol, ces colonies produiraient des céréales et des bestiaux, mais pas de vin. Or, en augmentant par leur production la quantité de blé et de viande, elles diminueraient le prix de ces denrées de première nécessité, ce qui tendrait à en augmenter la consommation en permettant à la classe pauvre d’en manger ; et, d’un autre côté, l’accroissement d’aisance augmenterait le nombre de ceux qui peuvent boire du vin, et par conséquent la consommation générale.

Il est facile d’expliquer par les chiffres officiels le malaise de nos viticoles. La France produit 36,783,223 hectolitres de vins sans compter les eaux-de-vie.

Elle en consomme 
 23,578,248
Elle en exporte 
 1,351,677

Total de la consommation intérieure et extérieure 
 24,929,925

Retranchant cette somme de la production, il reste 11,853,298 hectolitres sans emploi.

Ces chiffres montrent et la cause du malaise et les moyens d’y remédier ; ils prouvent la supériorité du marché national sur l’exportation, car si par les moyens que nous avons indiqués, l’activité donnée au commerce intérieur augmentait seulement la consommation de 1/10, ce qui n’est pas hors des probabilités, l’augmentation serait donc de 2,357,824 hectolitres, ce qui est près du double de toutes nos exportations.

D’un autre côté si la politique de nos gouvernans parvenait, ce que nous sommes loin de prévoir, à augmenter nos exportations de 1/5, ce qui serait un résultat immense, cet accroissement ne serait que de 270,334 hectolitres.

Le travail qui crée l’aisance et l’aisance qui consomme, voila les véritables bases de la prospérité d’un pays. Le premier devoir d’un administrateur sage et habile, est donc de s’efforcer, par l’amélioration de l’Agriculture et du sort du plus grand nombre, d’augmenter la consommation intérieure qui est loin d’être arrivée à son apogée. Car, statistiquement parlant, en France, chaque habitant consomme par an, en moyenne : De froment, méteil, seigle 2,71 hectolitres, ce qui fait 328 rations de pain par individu par an ; de viande, 20 kilog. ; de vin, 70 litres ; de sucre, 3,4 kilog. Ce qui veut dire, humainement parlant, qu’il y a en France plusieurs millions d’individus qui ne mangent ni pain, ni viande, ni sucre, et qui ne boivent point de vin. Car tous les gens riches consomment bien au-delà de cette moyenne, c’est-à-dire 365 rations de pain au lieu de 328, 180 kilog. de viande au lieu de 20 kilog., 365 litres de vin au lieu de 70, et 50 kilog. de sucre au lieu de 3 et 2/5.

Nous ne produisons pas trop, mais nous ne consommons pas assez !

Au lieu d’aller chercher des consommateurs en Chine, qu’on augmente donc la richesse territoriale ; qu’on emploie tous les bras oisifs au profit de toutes les misères et de toutes les industries ; ou plutôt qu’on fasse l’un et l’autre si l’on peut, mais surtout qu’on n’oublie pas qu’un pays comme la France qui a été si richement doté du ciel renferme en lui-même tous les élémens de sa prospérité, et que c’est une honte pour notre civilisation de penser qu’au 19e siècle, le dixième au moins de la population est en haillons et meurt de faim en présence de millions de produits manufacturés qu’on ne peut vendre, et de millions de produits du sol qu’on ne peut consommer !

En résumé, le système que nous proposons est la résultante de toutes les idées, de tous les vœux émis par les économistes les plus compétens depuis un demi-siècle.

Dans le rapport au roi de M. Gouin qui se trouve en tête de la statistique officielle agricole, page xxviii, le ministre déclare qu’un des plus grands progrès à obtenir est le défrichement de ces terres qui ne rapportent que 8 francs par hectare. Notre projet réalise cette pensée.

Tous les hommes qui se sentent animés de l’amour de leurs semblables réclament pour qu’on rende enfin justice à la classe ouvrière qui semble déshéritée de tous les biens que procure la civilisation ; notre projet lui donne tout ce qui relève la condition de l’homme, l’aisance, l’instruction, l’ordre et à chacun la possibilité de s’élever par son mérite et son travail. Notre organisation ne tend à rien moins qu’à rendre, au bout de quelques années, la classe la plus pauvre aujourd’hui, l’association la plus riche de toute la France.

Aujourd’hui la rétribution du travail est abandonnée au hasard ou à la violence. C’est le maître qui opprime ou l’ouvrier qui se révolte. Par notre système les salaires sont fixés comme les choses humaines doivent être règlées, non par la force, mais par un juste équilibre entre les besoins de ceux qui travaillent et les nécessités de ceux qui font travailler.

Aujourd’hui tout afflue à Paris, le centre absorbe à lui seul toute l’activité du pays ; notre système sans nuire au centre reporte la vie vers les extrémités en faisant agir 86 nouvelles individualités travaillant sous la haute direction du gouvernement dans un but continuel de perfectionnement.

Et que faut-il pour réaliser un semblable projet ? une année de solde de l’armée, quinze fois la somme qu’on a donnée à l’Amérique, une dépense égale à celle qu’on emploie aux fortifications de Paris.

Et cette avance rapportera au bout de vingt ans à la France un milliard, à la classe ouvrière 800 millions, au fisc 37 millions !

Que le gouvernement mette à exécution notre idée, en la modifiant de tout ce que l’expérience des hommes versés dans ces matières compliquées peut lui fournir de renseignemens utiles, de lumières nouvelles, qu’il prenne à cœur tous les grands intérêts nationaux, qu’il établisse le bien-être des masses sur des bases inébranlables, et il sera inébranlable lui-même. La pauvreté ne sera plus séditieuse, lorsque l’opulence ne sera plus oppressive, les oppositions disparaîtront et les prétentions surannées qu’on attribue à tort ou à raison à quelques hommes, s’évanouiront comme les folles brises qui rident la surface des eaux sous l’équateur s’évanouissent en présence du vent réel qui vient enfler les voiles et faire marcher le navire.

C’est une grande et sainte mission, bien digne d’exciter l’ambition des hommes que celle qui consiste à apaiser les haines ; à guérir les blessures, à calmer les souffrances de l’humanité en réunissant les citoyens d’un même pays dans un intérêt commun ; et en accélérant un avenir que la civilisation doit amener tôt ou tard.

Dans l’avant-dernier siècle La Fontaine émettait cette sentence, trop souvent vraie et cependant si triste, si destructive de toute société, de tout ordre, de toute hiérarchie : « Je vous le dis en bon Français, notre ennemi c’est notre maître ! »

Aujourd’hui le but de tout gouvernement habile doit être de tendre par ses efforts à ce qu’on puisse dire bientôt : le triomphe du christianisme a détruit l’esclavage ; le triomphe de la révolution française a détruit le servage ; le triomphe des idées démocratiques a détruit le paupérisme !