Fécondité (Zola)/Livre VI/Chapitre I

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Eugène Fasquelle (p. 617-641).


Un dimanche matin, Norine et Cécile, qui, malgré le jour férié, travaillaient aux deux côtés de leur petite table commune, dans le coup de feu des cartonnages pour les étrennes prochaines, reçurent une visite, dont elles restèrent toutes pâles de stupeur et d’épouvante.

Jusque-là, leur vie ignorée, cachée, avait coulé paisible, sans autre combat que les deux bouts de la semaine à joindre et que l’argent du terme à mettre de côté, tous les trois mois. Depuis huit ans qu’elles habitaient ensemble, rue de la Fédération, près du Champ-de-Mars, la grande chambre aux fenêtres gaies, dont la propreté coquette les rendait fières, l’enfant de Norine avait gaillardement poussé, entre ses deux mères, également passionnées et tendres ; car il finissait par les confondre, il y avait maman Norine, et il y avait maman Cécile, sans qu’il sût au juste si l’une des deux était sa maman plus que l’autre. Elles ne travaillaient plus, elles ne vivaient plus que pour lui, l’une belle encore à quarante ans, sauvée des hommes par sa maternité tardive, l’autre restée fillette à trente ans bientôt, ayant mis sur cet enfant tout l’amour éperdu de l’amoureuse et de l’épouse qu’elle ne pourrait jamais être.

Or, ce dimanche-là, vers dix heures, on frappa fort, à deux reprises. Puis, la porte ouverte, ce fut un garçon trapu, de dix-huit ans environ, qui entra. Il était brun, la face carrée, la mâchoire dure, avec des yeux d’un gris pâle. Et il avait un vieux veston en loques, une casquette de drap noir, roussie par usure.

« Pardon, demanda-t-il, c’est bien ici mesdames Moineaud, qui travaillent dans le cartonnage ? »

Norine, debout, le regardait, prise d’un soudain malaise. Son cœur s’était serré, comme sous une menace. Elle avait certainement vu cette figure quelque part, mais elle ne retrouvait dans sa mémoire qu’un danger ancien, qui revenait, aggravé, pour gâter son existence.

« Oui, c’est ici », répondit-elle.

Sans hâte, le jeune homme faisait des yeux le tour de la pièce. Il devait s’attendre à plus de fortune, car il eut une moue légère. Son regard, ensuite, s’arrêta sur l’enfant, qui, s’amusant à lire, en petit garçon bien sage, avait levé la tête, pour examiner le nouveau venu. Et il acheva son inspection par un bref coup d’œil donné à l’autre femme qui était là, si mince, si frêle, l’air inquiet, elle aussi, devant l’inconnu qu’il apportait si brusquement.

« On m’avait dit au quatrième, la porte à gauche, reprit-il. Tout de même, j’avais peur de me tromper, parce que ce que j’ai à dire, je ne peux pas le dire à tout le monde… C’est une chose pas commode, et bien sûr qu’avant de venir ici, J’ai fait mes réflexions. » Il traînait les mots, il ne quittait plus Norine de son regard pâle, après s’être encore assuré que l’autre femme était trop jeune pour être celle qu’il cherchait. L’angoisse croissante dont il la voyait frémir, l’appel évident qu’elle adressait à sa mémoire, lui firent un instant prolonger l’épreuve. Enfin, il se décida.

« Je suis l’enfant qu’on a mis en nourrice à Rougemont, je me nomme Alexandre-Honoré. »

Et il n’eut pas besoin d’en dire davantage. Norine s’était mise à trembler de tout son pauvre corps, ses mains se joignirent, se tordirent, tandis que sa face bouleversée blêmissait. Grand Dieu ! Beauchêne ! C’était à Beauchêne qu’il ressemblait, et d’une façon si frappante, avec ses yeux de proie, sa rude mâchoire de jouisseur tombé aux basses voracités, qu’elle s’étonnait maintenant de n’avoir pas crié son nom, à première vue. Ses jambes défaillirent, elle dut s’asseoir.

« Alors, c’est vous », dit simplement Alexandre.

Comme elle continuait de grelotter, avouant, sans pouvoir prononcer un mot, tellement le désespoir et la peur la serraient à la gorge, il sentit le besoin de la rassurer un peu, s’il ne voulait pas se fermer du premier coup la porte qu’il venait se faire ouvrir.

« Il ne faut pas vous révolutionner à ce point. Vous n’avez rien à craindre de moi, mon intention n’est pas de vous causer de la peine… Seulement, n’est-ce pas ? quand j’ai fini par savoir où vous étiez, j’ai eu le désir de vous connaître, c’est bien naturel. Et je me suis même dit que vous seriez peut-être contente de me voir… Puis, la vérité est que je suis dans la peine. Voilà bientôt trois ans que j’ai eu la bêtise de revenir à Paris, où je n’arrive guère qu’à crever de faim. Les jours où l’on n’a pas déjeuné, ça donne envie, n’est-ce pas ? de retrouver les parents, qui vous ont lâché à la rue, mais qui, tout de même, n’auraient pas le mauvais cœur de vous refuser une assiette de soupe. »

Des larmes montèrent aux yeux de Norine. C’était le comble, ce retour du misérable abandonné, ce grand gaillard inquiétant qui l’accusait, qui criait la faim. Et, fâché de ne tirer toujours d’elle que des frissons et des sanglots, il se tourna vers Cécile.

« Je sais, vous êtes sa sœur… Dites-lui donc qu’elle est bête de se manger les sangs. Je ne vais pas l’assassiner, bien sûr. C est drôle, le gros plaisir qu’elle a de me voir… Pourtant, je ne fais pas de bruit, je n’ai rien dit en bas à la concierge, je vous jure. »

Puis, sans lui répondre, Cécile s’étant levée pour aller au secours de Norine, il s’intéressa de nouveau à l’enfant, que la peur prenait aussi, très pâle, en voyant ses deux mamans dans le chagrin.

« Alors ce gamin-là, c’est mon frère ? »

Mais, tout d’un coup, Norine, debout, se mit entre l’enfant et lui. L’idée folle l’envahissait d’une catastrophe, d’un écroulement qui devait les broyer. Elle aurait voulu ne pas être méchante, trouver même de bonnes paroles. Et elle achevait de perdre la tête, hors d’elle, dans un soulèvement de révolte, de rancune et d’hostilité.

« Vous êtes venu, je comprends ça… Seulement, c’est si cruel, qu’est-ce que je puis faire ? Après tant d’années, on ne se connaît pas, on n’a rien à se dire… Et puis, vous le voyez bien, je ne suis pas riche. »

Alexandre, d’un regard, fit une seconde fois le tour de la pièce.

« Je vois bien… Et mon père, vous ne pouvez pas me dire son nom ? »

Elle resta saisie, elle blêmit encore, pendant qu’il continuait :

« Parce que, si mon père avait des sous, je saurais le forcer à m’en donner. On ne jette pas les enfants comme ça, au coin des bornes. »

Brusquement, elle avait revu le passé, Beauchêne, l’usine, le père Moineaud, qui venait d’en sortir, infirme, en y laissant son fils Victor. Et elle fut prise d’une prudence instinctive, à la pensée que, si elle livrait le nom de Beauchêne, ce serait peut-être compromettre toute sa vie heureuse, au milieu des complications terribles qui pourraient se produire. Sa peur de ce garçon louche, qui suait la paresse et le vice, l’inspira.

« Votre père, il y a longtemps qu’il est mort. »

Sans doute il ne savait rien, il n’avait rien appris de ce côté, car il ne douta pas, tant elle avait mis d’énergique vouloir dans son affirmation. Il n’eut qu’un geste brutal, disant sa colère de voir ainsi détruite l’espérance vorace de sa démarche.

« Faut donc crever de faim ! »

Norine, bouleversée, n’avait qu’un besoin douloureux, qu’il ne fût plus la, qu’il ne la torturât plus par sa présence, tant son pauvre cœur saignant était à la fois plein de remords, de pitié, d’épouvante et d’horreur. Elle ouvrit un tiroir, y prit une pièce de dix francs, des économies de trois mois, qu’elle destinait aux étrennes de l’enfant. Et, les donnant à Alexandre :

« Écoutez, je ne puis rien faire pour vous. Nous vivons trois dans cette chambre, nous avons à peine du pain… Cela me chagrine beaucoup de vous savoir malheureux. Mais il ne faut pas compter sur moi… Faites comme nous, travaillez. »

Il avait empoché les dix francs, il resta un instant encore à se dandiner à dire qu’il n’était pas venu pour ça, qu’il savait comprendre les choses. Il se conduisait bien avec les gens, quand les gens se conduisaient bien avec lui. Et il répéta que son idée n’était pas de faire du scandale, du moment qu’elle se montrait gentille. Une mère qui partageait, accomplissait son devoir, ne donnât-elle que dix sous.

Puis comme il partait enfin :

« Ne voulez-vous pas m’embrasser ? »

Elle l’embrassa, les lèvres froides, le cœur mort. Elle garda, aux joues, un petit frisson, des deux lourds baisers qu’il y posa ensuite, avec une affectation bruyante.

« Et au revoir, n’est-ce pas ? On a beau être pauvres et ne pouvoir habiter ensemble, on sait tout de même qu’on existe, maintenant. Et ça ne m’empêchera pas de monter de temps à autre, vous dire en passant un petit bonjour. »

Quand il eut disparu, un long silence régna, dans l’infinie détresse qu’il laissait de son passage. Norine était retombée sur une chaise, comme sous l’écrasement de la catastrophe. En face d’elle, Cécile accablée, elle aussi, avait dû également s’asseoir. Et ce fut elle, au milieu du deuil de la grande chambre, où, le matin encore, tenait leur bonheur, qui parla la première, pour dire son étonnement, sa protestation.

« Mais tu ne lui as rien demandé, nous ne savons rien de lui… D’où vient-il que fait-il, que veut-il ? Et, surtout, comment a-t-il pu te découvrir ?… C’étaient les seules choses intéressantes à savoir.

— Ah ! que veux-tu ? répondit Norine, quand il m’a dit son nom, ça m’a glacée, anéantie ! Oh ! c’est bien lui, tu as aussi reconnu le père, n’est-ce pas ?… Et tu as raison, nous ne savons rien, nous allons vivre à présent sous cette menace, avec la peur continuelle que la maison ne s’écroule sur notre tête. »

Elle se remit à sangloter, sans force, sans courage, ne bégayant plus que des paroles noyées de larmes.

« Un grand garçon de dix-huit ans qui vous arrive comme ça, sans crier gare !… Et c’est bien vrai que je ne l’aime pas, puisque je ne le connais seulement pas… Quand il m’a embrassée, je n’ai rien senti, qu’un froid de glace, comme si mon cœur était gelé… Mon Dieu ! que j’ai de peine ! Que tout ça est vilain, et sale, et cruel ! »

Et, comme son enfant, en la voyant pleurer, accourait, se jetait sur sa poitrine, effrayé, en larmes lui-même, elle le serra éperdument dans ses bras.

« Mon pauvre petit ! mon pauvre petit ! Pourvu que tu n’en souffres pas, que ce ne soit pas sur toi que retombe la faute !… Ah ! ce serait une rude punition, le mieux est décidément de se bien conduire, quand on ne veut pas avoir des embêtements plus tard ! »

Le soir, les deux sœurs, s’étant un peu calmées, décidèrent qu’elles devaient écrire à Mathieu. Norine se rappela la visite qu’il lui avait faite, quelques années plus tôt, pour lui demander si Alexandre n’était pas venu la voir. Lui seul connaissait l’affaire, savait où se renseigner. Et, dès qu’une lettre l’eut averti, Mathieu s’empressa d’accourir rue de la Fédération, inquiet du contrecoup qu’une telle aventure pouvait avoir à l’usine, dans la situation de Beauchêne, qui s’embarrassait chaque jour davantage. Après avoir longuement interrogé Norine, il devina qu’Alexandre avait dû découvrir l’adresse de celle-ci par la Couteau, sans bien saisir encore l’enchaînement logique des faits, tant il y avait de lacunes et de trous. Enfin, à la suite d’un grand mois de discrètes recherches, de conversations avec Mme Menoux, avec Céleste, avec la Couteau elle-même, il put rétablir à peu près les choses. L’éveil venait certainement de l’enquête qu’il avait chargé la meneuse de faire à Rougemont, lorsqu’elle s’était rendue au hameau de Saint-Pierre, pour recueillir des renseignements sur l’enfant qui devait être en apprentissage chez le charron Montoir. Elle avait trop parlé, elle en avait trop dit, surtout à l’autre apprenti charron à ce Richard, un enfant de l’Assistance publique, d’instincts si mauvais, lui aussi, que, sept mois plus tard, il filait à son tour comme Alexandre, après avoir volé son patron. Là, des années se passaient, on perdait leur trace. Mais plus tard, à coup sûr, les deux jeunes vauriens s’étaient retrouvés sur le pavé de Paris, de sorte que le grand roux avait appris au petit brun toute l’histoire et de quelle façon ses parents le faisaient rechercher, et peut-être qui était sa mère, le tout noyé de commérages, d’inventions saugrenues. Seulement cela ne suffisait pas, Mathieu fut amené, pour comprendre comment le garçon avait eu l’adresse, à l’hypothèse qu’il la tenait de la Couteau, mise au courant de bien des choses par Céleste ; car il eut la preuve, à la maison Broquette qu’un jeune homme trapu, de mâchoires brutales, était venu deux fois y causer avec la meneuse. Sans doute, des faits restaient inexpliqués, l’aventure s’agitait dans cette ombre tragique des bas-fonds parisiens, dont il n’est pas sain de remuer la boue. Il finit par se contenter de se rendre compte, en gros, de l’affaire, pris d’effroi lui-même devant le dossier déjà lourd des deux bandits lâchés sur le pavé de la grande ville, vivant de hasards, traînant leur paresse et leur vice. Et il n’eut qu’une certitude consolante, ce fut que, si la mère, Norine, était connue, le nom et la situation du père, Beauchêne, n’étaient certainement soupçonnés de personne.

Lorsque Mathieu revit Norine, il la terrifia par les quelques détails qu’il dut lui donner.

« Oh ! je vous en supplie, je vous en supplie, qu’il ne revienne pas ! Trouvez un moyen, empêchez-le de revenir… Ça me fait trop de mal de le voir. »

Naturellement, Mathieu n’y pouvait rien. Et tout son effort après de mûres réflexions, devait se restreindre à empêcher Alexandre de découvrir Beauchêne. Ce qu’il avait appris du garçon était si gros, si bassement douloureux, qu’il voulait éviter à Constance elle-même l’affreux scandale d’un tel chantage. Il la voyait blêmir devant l’ignominie de cet enfant, qu’elle avait si passionnément souhaité, cherché, dans la perversion de son amour trahi ; et il était pris de honte pour elle, il jugeait nécessaire et pitoyable d’ensevelir le secret en un silence de tombe. Mais ce ne fut pas sans un long combat, car il trouvait dur aussi d’abandonner le misérable au pavé. Était-il encore un sauvetage possible ? Il ne le croyait guère. Puis, qui voudrait, qui saurait mener jusqu’à la guérison une cure d’honnêteté par le travail ? Un être de plus à la mer, dans la tempête, et son cœur saignait de le condamner, bien qu’il doutât de tout moyen raisonnable de salut.

« Mon avis, dit-il à Norine, est qu’en ce moment vous lui cachiez le nom de son père. Nous verrons plus tard. Aujourd’hui, je redouterais des ennuis pour tout le monde. »

Elle approuva vivement.

« Oh ! ne vous inquiétez pas. Je lui ai déjà dit que son père était mort. Toute l’histoire me retomberait sur le dos, et j’ai tant le désir qu’on me laisse tranquille, dans mon coin, avec mon petit ! »

La face chagrine, Mathieu réfléchissait encore, ne pouvait se décider à l’abandon.

« Je lui trouverais bien quelque besogne, s’il voulait travailler. Plus tard, je le prendrais même à la ferme, lorsque je ne craindrais plus qu’il m’empoisonnât mon petit peuple… Je vais voir, je connais un charron qui l’emploierait sans doute, et je vous écrirai la réponse, pour que vous lui disiez où il doit se présenter, quand il reviendra vous voir.

— Comment, quand il reviendra ! cria-t-elle, désespérée, vous croyez donc qu’il va revenir ? Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! Je ne serai plus jamais heureuse ! »

Il revint, en effet. Mais, lorsqu’elle lui donna l’adresse du charron, il haussa les épaules en ricanant. Les charrons, à Paris, il les connaissait, des exploiteurs, des fainéants qui faisaient travailler le pauvre monde pour eux. D’ailleurs, il n’avait pas fini son apprentissage, il n’était bon qu’à faire les courses, il voulait bien une place dans un grand magasin. Et, quand Mathieu lui eut procuré cette place, il n’y resta pas quinze jours, il disparut un beau soir, avec les paquets de marchandises qu’il portait. Successivement, il commença l’état de boulanger, il servit les maçons, il fut employé aux Halles, sans jamais se fixer nulle part, décourageant son protecteur, laissant à liquider derrière lui toutes sortes de vilenies. On dut renoncer au sauvetage. Il fallut se borner simplement, lorsqu’il reparaissait, en loques, hâve, affamé, à lui donner de quoi s’acheter une veste et du pain.

Alors, Norine ne vécut plus que dans cette mortelle inquiétude. Durant des semaines, Alexandre semblait mort. Mais elle n’en tressaillait pas moins, au moindre bruit, sur le palier. Toujours elle le sentait là, et, quand il frappait, brusquement, elle reconnaissait son coup de poing, elle se mettait à trembler, comme s’il venait la battre. Il s’était bien aperçu de quelle force d’anéantissement il terrorisait la triste femme, il en abusait pour tirer d’elle tout ce qu’elle cachait au fond de ses tiroirs. Quand elle lui avait promis la pièce de cent sous, l’aumône dont Mathieu la chargeait discrètement, il ne s’en contentait pas, il voulait fouiller lui-même. Parfois, il tombait chez elle, égaré, racontant qu’il irait en prison le soir, s’il n’avait pas dix francs, parlant de tout casser dans la chambre, d’emporter la petite pendule afin de la vendre. Et il fallait que Cécile s’interposât, le jetât dehors, très brave, si mince et si chétive qu’elle fût. Il ne partait que pour revenir quelques jours plus tard, avec des exigences nouvelles, des menaces de crier son histoire dans l’escalier, à moins qu’on ne lui donnât les dix francs. Un jour, comme sa mère pleurait, n’ayant pas un sou, il voulut découdre le matelas, en disant qu’elle y cachait son magot. Le pauvre ménage des deux sœurs devenait un enfer.

Mais le désastre fut qu’Alexandre fit, rue de la Fédération, la connaissance d’Alfred, le plus jeune frère de Norine, le dernier-né des Moineaud. Il avait alors vingt ans, deux ans de plus que son neveu d’occasion, comme il appela plaisamment Alexandre, dès leur première rencontre. Et il n’était pas de pire rôdeur de trottoir, le voyou blême, la face imberbe et sans cils, aux yeux clignotants à la bouche tordue, toute la plante mauvaise du ruisseau, poussée librement dans le fumier parisien. À l’âge de sept ans, il volait ses sœurs, il battait Cécile, le samedi, pour arracher sa paie, de ses petites mains faibles. Jamais la mère Moineaud, éreintée de sa besogne, ne pouvant le surveiller, n’était parvenue à lui faire fréquenter l’école, à le maintenir ensuite en apprentissage ; et il l’exaspérait tellement, qu’elle finissait par l’envoyer elle-même à la rue, afin d’avoir la paix. Les grands frères lui allongeaient des taloches, le père était au travail du matin au soir, l’enfant moralement abandonné poussait au-dehors pour le vice et pour le crime, parmi le flot grouillant des gamins et des gamines de son âge, qui se pourrissaient ensemble, tels que des pommes hâtives tombées des branches. Et il avait grandi en corruption, et il était l’excès sacrifié de la famille pauvre, le trop-plein versé à l’égout, le fruit gâté qui gâtait les autres.

Comme Alexandre, d’ailleurs, il ne vivait plus que de hasards sans qu’on sût même où il couchait, depuis que la mère Moineaud était allée mourir à l’hôpital, épuisée d’avoir trop enfanté dans la misère et sous l’écrasement de son rude ménage. Elle n’avait que soixante ans, elle marchait courbée, détruite, telle qu’une centenaire. Son aîné de deux ans, le père Moineaud, déjeté comme elle, pris par les jambes que tordait la paralysie, lamentable ruine de cinquante années d’injuste travail, venait d’être forcé de quitter l’usine ; et c’était la maison vidée, les quelques misérables nippes aux quatre vents. Lui, heureusement, touchait une petite pension de retraite, qu’il devait à l’initiative pitoyable de Denis. Mais il tombait en enfance, hébété par son long effort de cheval de manège ; il buvait ses quelques sous, il ne pouvait rester seul, les pieds impotents, les mains si tremblantes, qu’il manquait de mettre le feu, quand il allumait sa pipe ; de sorte qu’il était venu s’échouer chez ses deux filles, Norine et Cécile, les seules de la famille qui avaient eu le bon cœur de vouloir bien le recevoir. Elles lui avaient loué un cabinet au-dessus de leur chambre, au cinquième, elles le soignaient, dépensaient sa maigre pension à sa nourriture à son entretien, en ajoutant beaucoup du leur. Cela faisait, comme elles le disaient d’un air de gai courage, qu’elles avaient désormais deux enfants, le tout-petit et le tout-vieux, une lourde charge pour deux femmes qui gagnaient cinq francs, à coller leurs boîtes du matin au soir. Et l’ironie tendre des choses voulait que le père Moineaud n’eût trouvé d’autre refuge que chez Norine, la fille autrefois chassée par lui, maudite pour son éconduite, cette propre-à-rien, cette cateau qui le déshonorait, et dont il baisait les mains aujourd’hui, lorsqu’elle l’aidait à allumer sa pipe, de peur qu’il ne se flambât le bout du nez.

Mais c’était le vieux nid branlant des Moineaud détruit, la famille tout entière envolée, dispersée, au hasard de la chute. Seule, Irma, grâce à son beau mariage avec un employé, vivait heureuse, faisait la dame, si vaniteuse, qu’elle ne voyait plus ni ses frères ni ses sœurs. Victor recommençait, à l’usine, la vie de son père, tournant la meule que son père avait tournée, du même effort aveugle et têtu. Il s’était marié, il avait six enfants déjà, trois garçons et trois filles, à moins de trente-six ans, refaisant à sa femme le destin de sa mère, la Moineaude, des nuits de rigolade imprévoyante après des jours sans pain, des couches continuelles aggravant les dures besognes du ménage ; et tous deux finiraient également fourbus, tandis que leurs enfants continueraient à leur tour, sans même le savoir, le pullulement de la race maudite des meurt-de-faim. Chez Euphrasie, l’inévitable destinée était plus tragique encore. La misérable opérée n’avait point eu la chance suprême de mourir. Réduite à rien, depuis qu’elle avait cessé d’être femme, elle s’était peu à peu immobilisée dans un lit, incapable d’un geste, pourtant vivante, écoutant, regardant, comprenant. Et de cette tombe ouverte, elle avait assisté, pendant des mois, à la débâcle de ce qu’il restait de son ménage. Elle était une chose que son mari injuriait, que Mme Joseph, devenue maîtresse, torturait, la laissant des jours entiers sans eau, lui jetant des croûtes comme à une bête malade, dont on ne change pas même la paille. Encore, personnellement, se résignait-elle, frappée de peur et d’humilité, dans sa déchéance. Le pis était que les trois enfants, les deux jumelles et le garçon, abandonnés, glissaient à l’ordure, tombaient à la rue. Bénard, le mari, s’était mis à boire avec Mme Joseph, les bras cassés, la tête tournée par le désastre de son foyer. Ensuite, ils se battirent, brisant tout, chassant les enfants qui ne rentraient plus qu’en loques, boueux, les poches pleines de choses volées. Deux fois, Bénard disparut pendant huit jours. La troisième, il ne revint pas. Quand il fallut payer le terme, Mme Joseph à son tour s’en alla, emmenée par un autre homme. Ce fut la fin. Euphrasie dut se faire porter à la Salpêtrière, pendant que les enfants, sans domicile, étaient poussés au ruisseau. Le garçon ne reparut pas, comme emporté, englouti dans quelque cloaque. L’une des jumelles, ramassée, mourut l’hiver suivant à l’hôpital. L’autre, Toinette, une maigre fille, terrible sous son air chétif, blonde, avec des dents et des yeux de loup, vivait sous les ponts, au fond des carrières, habitait les bouges prostitués à dix ans, déjà vieille à seize dans la rapine et le vol. C’était l’aventure d’Alfred aggravée, la fille abandonnée moralement, empoisonnée par la rue, guettée par le crime. Et l’oncle et la nièce, s’étant rencontrés, faisaient ménage ensemble, sans qu’on sût au juste où ils couchaient, peut-être du côté des Moulineaux, où il y avait des fours à plâtre.

Un jour, il arriva donc qu’Alexandre, montant chez Norine y fit la rencontre d’Alfred, qui parfois venait là pour tâcher de tirer une pièce de dix sous au père Moineaud. Les deux jeunes bandits s’en allèrent ensemble, causèrent, se retrouvèrent. De là naquit toute une association. Alexandre vivait avec Richard, Alfred leur amena Toinette. Ils furent quatre, et il arriva que la maigre Toinette se passionna pour Richard, un colosse, auquel Alfred voulut bien la céder, en bon camarade. Dès lors, chaque soir, elle fut giflée par son nouveau maître, quand elle ne lui rapporta pas cent sous. Mais elle trouvait ça très bon, elle qui, pour une chiquenaude, aurait labouré la face des gens, comme une chatte en furie. Et l’histoire commune se déroula : d’abord la mendicité, la fille encore jeune que les trois rôdeurs poussaient à tendre la main faisant le guet, forçant à l’aumône les bourgeois attardés, le soir, dans les coins sombres ; puis la prostitution, la fille grandie emmenant les hommes derrière les palissades, livrant aux amis ceux qui ne payaient pas ; puis le vol, le petit vol pour commencer, la rapine de tout ce qui traînait aux étalages, les coups plus sérieux ensuite, des expéditions préméditées, étudiées, ainsi que de véritables plans de guerre. La bande couchait où elle pouvait, tantôt dans des garnis louches, tantôt dans des terrains vagues. C’était l’été, des flâneries sans fin, au travers des bois de la banlieue, en attendant la nuit, qui livrait Paris à leur dévastation. Ils se retrouvaient aux Halles, parmi les foules des boulevards, dans les cabarets borgnes, le long des avenues désertes, partout où ils flairaient la chance, le pain de paresse à dérober, la joie du vice à prendre sur les autres. Un vrai clan de sauvages, lâchés en pleine civilisation, vivant hors la loi, toute une portée de jeunes fauves battant la forêt ancestrale, la bête humaine retournée à l’état barbare, abandonnée dès la naissance, en proie aux instincts antiques de pillage et de carnage. Et, comme les herbes mauvaises, ils poussaient dru, enhardis davantage chaque jour, exigeant une rançon croissante des imbéciles qui travaillaient, élargissant leurs vols, en marche pour le meurtre.

Au hasard d’une minute de luxure, la semence humaine avait jailli, l’enfant avait poussé sans qu’on y songeât, né au petit bonheur, lâché ensuite sur le trottoir sans surveillance, sans soutien. Il s’y pourrissait, il y devenait un terrible ferment de décomposition sociale. Tous ces petits mis au ruisseau, ainsi qu’on porte à l’égout les petits chats trop nombreux, tous ces abandonnés, ces errants du pavé qui mendiaient, qui se prostituaient, qui volaient, faisaient le fumier où germait le crime. L’enfance misérable entretenait ainsi un foyer d’effrayante infection, dans l’ombre tragique des bas-fonds parisiens. Cette semence si imprudemment jetée à la rue, devenait une moisson de brigandage, l’affreuse moisson du mal dont craquait la société tout entière.

Lorsque Norine se douta des exploits de la bande, par les fanfaronnades d’Alexandre et d’Alfred qui se plaisaient à l’étonner, elle fut prise d’une telle peur, qu’elle fit poser un verrou de sûreté à sa porte. Et, dès la nuit noire, elle n’ouvrait plus sans qu’on se nommât. Depuis deux ans bientôt, son supplice durait : l’attente frissonnante où elle était toujours d’une visite possible d’Alexandre. Il avait vingt ans, il parlait en maître, la menaçait d’atroces vengeances, quand il devait s’en aller les mains vides. Un jour, sans que Cécile pût s’y opposer, il se jeta sur l’armoire, emporta un paquet de linge, des mouchoirs, des serviettes, des draps, pour les vendre. Et les deux sœurs n’osèrent le poursuivre dans l’escalier, toutes deux éperdues, en larmes, anéanties sur des chaises.

L’hiver fut très rude. Le triste ménage des deux pauvres ouvrières, rançonnées de la sorte, serait mort de froid et de faim, avec le cher enfant qu’elles gâtaient quand même, sans les secours que leur apporta régulièrement leur ancienne amie, Mme Angelin. Elle était toujours dame déléguée de l’Assistance publique, elle continuait à surveiller les enfants des filles mères, dans ce terrible quartier de Grenelle, que la misère dévore. Mais, depuis longtemps, elle ne pouvait plus rien faire pour Norine, au nom de l’Administration. Et, si, tous les mois, elle lui apportait une pièce de vingt francs, c’était que des personnes charitables lui confiaient leurs aumônes, des sommes assez fortes, sachant qu’elle aurait à qui les distribuer utilement, au fond de l’effroyable enfer où sa fonction la faisait vivre. Elle mettait sa dernière joie, la grande consolation de sa vie désolée, sans enfant, à donner ainsi aux mères pauvres, dont les petits lui riaient d’allégresse, dès qu’ils la voyaient venir, les mains pleines de bonnes choses.

Un jour, par un temps affreux de pluie et de vent, Mme Angelin s’oublia un instant chez Norine. Il était deux heures à peine, elle commençait sa tournée, tenant sur les genoux son petit sac, gonflé des pièces d’or et des pièces d’argent qu’elle avait à distribuer. Le père Moineaud se trouvait là, en face d’elle, calé sur une chaise, à fumer sa pipe ; et elle se préoccupait de lui, elle expliquait qu’elle aurait bien voulu lui faire obtenir un secours mensuel.

« Mais, ajouta-t-elle, si vous saviez ce que souffre le pauvre monde, en ces mois d’hiver ! Nous sommes débordés, nous ne pouvons donner à tous. Vous êtes encore parmi les heureux. J’en vois couchés sur le carreau, comme des chiens, qui n’ont pas un morceau de charbon pour se chauffer, pas une pomme de terre pour se nourrir. Et les pauvres petits là-dedans, mon Dieu ! des enfants en tas dans la vermine, sans souliers, sans vêtements, poussant pour la prison et l’échafaud, quand la phtisie ne les tue pas ! »

Elle frissonna, elle ferma les yeux, afin d’échapper à la terrifiante évocation des misères, des hontes, des crimes, qu’elle coudoyait, dans ses continuelles courses au travers de cet enfer de la maternité pauvre, de la prostitution et de la faim. Elle en revenait pas, muette, n’osant tout dire, ayant touché le fond de l’abomination humaine. Parfois, elle tremblait, elle regardait le ciel, en se demandant quel cataclysme vengeur allait engloutir la cité maudite.

« Ah ! murmura-t-elle encore, ils souffrent tant, que leurs fautes leur soient pardonnées ! »

Hébété, Moineaud l’écoutait, sans avoir l’air de comprendre. Il retira péniblement sa pipe de la bouche, car ce geste lui demandait un effort considérable, lui qui, pendant cinquante années, s’était battu contre le fer, à l’étau et sur l’enclume.

« Il n’y a que la bonne conduite, bégaya-t-il sourdement. Quand on travaille, on est récompensé. »

Mais, lorsqu’il voulut remettre sa pipe à ses lèvres, il ne le put. Sa main, ankylosée par l’outil, tremblait trop. Et il fallut que Norine se levât, pour l’aider.

« Ce pauvre père ! dit Cécile, qui n’avait pas interrompu son travail, découpant le carton des boîtes. Que serait-il devenu, si nous ne l’avions pas recueilli ? Ce n’est pas Irma, avec ses chapeaux et ses robes de soie, qui l’aurait voulu chez elle. »

Cependant, le petit garçon de Norine, depuis que Mme Angelin se trouvait là, s’était planté devant elle, car il savait bien que, les jours ou la bonne dame était venue, on avait le soir du dessert. Il souriait, les yeux clairs, dans sa jolie face blonde, aux cheveux de soleil ébouriffés… Et, quand elle remarqua de quel regard amusé il attendait qu’elle ouvrît son sac, elle fut prise d’un attendrissement.

« Viens m’embrasser, mon petit ami. »

Elle n’avait pas de plus douce récompense que ce baiser des enfants, dans les maisons pauvres où elle portait un peu de joie. Ses yeux se remplirent de larmes, lorsque le petit lui eut sauté gaillardement au cou, et elle répéta, s’adressant à la mère :

« Non, non, ne vous plaignez pas, il y en a de plus malheureuses que vous… J’en connais une qui, pour avoir ce mignon bien à elle, tout à elle, accepterait vraiment votre misère, et ces boîtes à coller du matin au soir, et cette vie de recluse dans cette pauvre et unique pièce, qu’il suffit à emplir de soleil… Ah ! grand Dieu ! si vous vouliez, si nous pouvions changer ! »

Un instant, elle se tut, craignant d’éclater en sanglots. C’était sa plaie éternellement rouverte, l’enfant d’abord remis à plus tard, puis l’enfant tant désiré, et qui n’était jamais venu. Les époux vieillissaient maintenant dans une solitude amère, occupant trois étroites pièces sur une cour, rue de Lille, vivant ainsi à l’écart, grâce aux appointements de dame déléguée, joints à ce qu’ils avaient pu sauver de leur fortune. Complètement aveugle, l’ancien peintre éventailliste, si triomphant, n’était plus qu’une chose, une pauvre chose douloureuse que sa femme asseyait le matin dans un fauteuil, qu’elle y retrouvait le soir, quand elle rentrait de ses continuelles courses au travers des misères affreuses, des mères coupables, des enfants martyrs. Il ne pouvait ni manger ni se coucher sans elle, il n’avait plus qu’elle, il était son enfant, comme il le disait avec une ironie désespérée, qui les faisait pleurer tous les deux. Un enfant ? mais elle avait fini par en avoir un, et c’était lui ! Un vieil enfant de désastre, qui, à moins de cinquante ans, paraissait en avoir quatre-vingts, rêvant de soleil dans son éternelle nuit noire, pendant les longues heures qu’il devait passer seul. Et elle n’enviait pas seulement son petit garçon à cette ouvrière pauvre, elle lui enviait aussi ce vieillard fumant sa pipe, cet infirme du travail, qui lui au moins voyait clair, vivait encore.

« Ne tourmente pas madame, dit à son fils Norine, inquiète, émue de la sentir troublée, le cœur si gros. Va jouer. »

Elle savait, par Mathieu, un peu de l’histoire. Elle avait pour sa bienfaitrice une reconnaissance, une sorte de respect passionné, qui la rendait timide, déférente, chaque fois qu’elle la voyait venir ainsi, grande, distinguée, toujours vêtue de noir, avec les restes de sa beauté, ruinée par les larmes, à quarante-six ans à peine. C’était pour elle comme une reine déchue dans d’effroyables et injustes douleurs.

« Va, va jouer, mon chéri. Tu fatigues madame.

— Me fatiguer, oh ! non ! cria Mme Angelin, victorieuse de son émotion. Il me fait du bien au contraire… Embrasse-moi, embrasse-moi encore, mon bel enfant. »

Puis, elle s’agita, elle se reprit.

« Voyons, je m’attarde, et j’ai tant de courses, avant ce soir !… Voici ce que je puis faire pour vous. »

Mais, au moment où elle tirait enfin une pièce d’or de son petit sac, il y eut un coup de poing donné dans la porte. Et Norine pâlit affreusement : elle avait reconnu le coup de poing d’Alexandre.

Que faire ? Si elle n’ouvrait pas, le bandit continuerait à frapper, soulèverait un scandale. Elle dut ouvrir, et les choses n’eurent rien de la violence tragique qu’elle redoutait. Surpris de trouver là cette dame, Alexandre ne desserra même pas les lèvres, se glissa, resta debout contre un mur. L’inspectrice avait levé, puis détourné les yeux, comprenant que ce garçon, accueilli de la sorte, était quelque ami, quelque parent. Et elle continua, sans cacher rien : « Voici vingt francs, je ne puis faire davantage… Seulement, je vous promets que, le mois prochain, je tâcherai de doubler la somme. C’est le mois du terme, et j’ai déjà sollicité partout, on donnera le plus qu’on pourra… Hélas ! aurai-je assez, j’ai tant de demandes ! »

Son petit sac était resté ouvert sur ses genoux ; et, de ses yeux luisants, Alexandre le fouillait, y soupesait le trésor des pauvres, l’or et l’argent, les gros sous même qui gonflaient le cuir. Toujours silencieux, il la regarda le fermer, en passer à son poignet la chaînette, puis se lever de sa chaise.

« Alors, au revoir, au mois prochain, n’est-ce pas ? reprit-elle. Je viendrai le 5, sûrement. Je commencerai sans doute ma tournée par vous. Mais il est possible que ce soit assez tard dans la journée car c’est justement la fête de mon pauvre mari… Allons, bon courage, travaillez bien. »

Norine et Cécile s’étaient levées également, pour l’accompagner jusqu’à la porte. Et il y eut là encore des remerciements infinis, et l’enfant baisa de nouveau la dame sur les deux joues, de tout son petit cœur. Les deux sœurs, épouvantées par l’apparition d’Alexandre, respirèrent. L’aventure finit même assez bien, car il se montra coulant, il se contenta, lorsque Cécile fut allée faire de la monnaie, d’une pièce de cent sous sur les quatre qu’elle remonta. Il ne traîna pas à les torturer comme d’habitude, il emporta la pièce tout de suite, en sifflant un air de chasse.

Le mois suivant, le 5, un samedi, fut un des jours les plus noyés de pluie, les plus sombres du triste hiver. Dès trois heures la nuit se fit rapide, presque complète. Il y avait, dans ce bout désert de la rue de la Fédération, un vaste terrain vague, un terrain à bâtir, que, depuis des années, fermait une palissade pourrie à la longue par l’humidité. Des planches manquaient, une brèche s’était faite, à l’une des extrémités. Et, tout l’après-midi une maigre fille se tint là, malgré les continuelles averses, enveloppée d’un vieux morceau de châle troué, qui la cachait jusqu’aux yeux, sans doute pour la protéger du froid. Elle devait attendre quelque hasard, l’aumône d’un passant charitable, la débauche d’un rôdeur peu difficile, dans une impatience qui la détachait à chaque minute des planches où elle se rasait, telle qu’une bête à l’affût, allongeant sa mince tête de fouine, guettant là-bas, du côté du Champ-de-Mars.

Les heures s’écoulèrent, trois heures sonnèrent, et des nuages si sombres roulèrent dans le ciel livide, que la fille parut noyée elle-même, une épave jetée aux ténèbres. Parfois, elle levait la tête, regardait de ses yeux luisants le ciel noircir, comme pour le remercier de jeter tant d’ombre, dans ce coin désert de guet-apens. Ce fut alors, au moment où recommençait un déluge, qu’une dame s’avança, vêtue de noir, toute noire sous un parapluie ouvert. Elle marchait vite, elle évitait les flaques, en personne pressée qui fait ses courses à pied, afin d’épargner l’argent d’une voiture.

De loin, Toinette dut la reconnaître, à quelque signalement précis. C’était Mme Angelin, qui se hâtait, venant de la rue de Lille, courant chez ses pauvres, avec la chaînette de son petit sac passée à son poignet. Et, lorsque la fille vit scintiller l’acier de cette chaînette, elle ne douta plus, elle eut un sifflement léger. Aussitôt des cris, des plaintes s’élevèrent d’un coin obscur du terrain vague, tandis qu’elle-même se mettait à gémir, en jetant des appels lamentables.

Étonnée, troublée, Mme Angelin s’arrêta.

« Qu’avez-vous donc, mon enfant ?

— Oh ! madame, c’est mon frère qui est tombé, là-bas, et qui s’est cassé la jambe.

— Comment, tombé ? D’où tombé ?

— Oh ! oui, madame, il y a un hangar où nous couchons, parce que nous n’avons pas de chambre, et il s’est servi d’une vieille échelle pour empêcher la pluie de nous couler sur la tête, et qui s’est cassé la jambe. »

Elle éclata en sanglots, demandant ce qu’ils allaient devenir, bégayant qu’elle se désespérait là depuis dix minutes, sans que personne vint à leur secours, par cette pluie et ce froid de chien. Pendant ce temps, les cris pitoyables, les plaintes douloureuses redoublaient, au fond du terrain vague.

Le cœur bouleversé, Mme Angelin eut pourtant une hésitation de défiance.

« Il faut courir chercher un médecin, ma pauvre enfant. Moi, je ne puis rien faire.

— Oh ! si, madame, venez… Je ne sais pas où ça se trouve, un médecin… Venez, nous le ramasserons, car je ne puis pas, à moi toute seule, et nous le mettrons au moins sous le hangar, pour que la pluie ne tombe plus sur lui. »

Cette fois, elle céda, tant l’accent lui parut vrai. Ses continuelles visites dans les bouges, où le crime poussait sur le fumier de misère l’avaient rendue brave. Elle dut fermer son parapluie, quand il lui fallut, entre les planches rompues, se glisser par le trou, à la suite de la fille qui filait devant elle, dans sa loque de châle, la tête nue mince et souple comme une chatte.

« Donnez-moi la main, madame… Prenez garde, parce qu’il y a des rigoles… C’est là-bas, au fond. Vous entendez, comme il souffre, le pauvre frère ?… Là, nous y sommes. »

Alors, ce fut foudroyant et sauvage. Les trois bandits, Alexandre, Richard et Alfred, terrés dans l’ombre, bondirent, se jetèrent sur Mme Angelin, d’un tel choc de loups dévorants, qu’elle fut renversée. Pourtant, Alfred, lâche, la laissa aux deux autres, courut au trou de la palissade, avec Toinette, faire le guet. Alexandre, qui tenait prêt son mouchoir, roulé en tampon, l’avait mis dans la bouche de la dame, pour étouffer ses cris. Leur intention n’était que de l’étourdir, puis de se sauver avec le petit sac. Mais le mouchoir dut glisser, elle cria, un grand cri terrible ; et, à ce moment, les deux autres, là-bas, au trou, jetèrent le sifflement d’alarme, sans doute des passants qui s’approchaient. Il fallait en finir. Alexandre lui noua le mouchoir au cou, tandis que Richard lui renfonçait du poing son cri dans la gorge. La folie rouge souffla, tous deux se mirent à tordre le mouchoir, à serrer, à traîner la dame dans la boue du champ, jusqu’à ce qu’elle ne bougeât plus. Puis, comme le sifflement recommençait, ils prirent le sac, laissèrent là le corps avec le mouchoir au cou, galopèrent, galopèrent tous les quatre, jusqu’au pont de Grenelle d’où ils lancèrent le sac à la Seine, après avoir fourré dans leurs poches les sous, les pièces blanches et les pièces jaunes.

Lorsque Mathieu lut dans les journaux les détails du crime, il fut saisi d’épouvante, il accourut rue de la Fédération. L’identité de Mme Angelin vite établie, le meurtre commis dans ce terrain vague, à cent mètres de la maison où habitaient les deux sœurs, le bouleversaient d’un terrible pressentiment. Et, tout de suite, il sentit se réaliser ses craintes, lorsqu’il dut frapper trois fois et que ce fut Cécile, toute tremblante, qui débarricada la porte, pour l’introduire dès qu’elle l’eut reconnu. Norine était au lit, malade, d’une pâleur de linge. Elle se mit à sangloter, elle lui conta l’histoire avec des frissons, la visite de Mme Angelin, la brusque entrée d’Alexandre, qui avait vu le sac, qui avait entendu la promesse du prochain secours, la date et l’heure. Et elle ne pouvait d’ailleurs, avoir aucun doute, le mouchoir trouvé au cou de la victime était un mouchoir à elle, un des mouchoirs qu’Alexandre lui avait volés, brodé de l’initiale de son prénom, une de ces pauvres coquetteries à bon marché qui se vendent par milliers dans les grands magasins. C’était le seul indice, si vague, si général, que la police cherchait toujours, égarée sur plusieurs pistes désespérant d’aboutir.

Mathieu assis près du lit, restait glacé. Grand Dieu ! cette triste Mme Angelin ! Il la revoyait jeune, si gaie, si éclatante, là-bas, à Janville, battant les bois avec son mari, s’égarant par les sentiers déserts s’oubliant à l’ombre discrète des saules de l’Yeuse, dans une telle fête d’amour, que leurs baisers sonnaient sous les branches comme chants d’oiseau. Il la revoyait plus tard, déjà trop punie de cette saison imprévoyante de folle tendresse, désespérée de ne pouvoir faire cet enfant qu’elle avait trop tardé à vouloir, accablée par l’infirmité lente qui lui mettait aux bras un mari aveugle, obscurcissant de sa nuit ce qu’il leur restait de bonheur. Et, brusquement, il le revit aussi, le lamentable aveugle, le soir où il avait dû attendre le retour de sa femme, pour qu’elle le fît manger et le couchât, ce vieil enfant aujourd’hui sans mère, abandonné, seul à jamais dans ses ténèbres n’y vivant plus qu’avec le spectre sanglant de l’assassinée. De telles promesses d’une vie radieuse, et un tel destin, une telle mort !

« Nous avons eu raison, murmura Mathieu, qui songeait à Constance, de cacher à ce misérable le nom de son père. Quelle effroyable chose !… Il faut enterrer le secret au plus profond de nous-mêmes. »

Norine fut reprise de son frisson.

« Oh ! ne craignez rien, je mourrais plutôt que de parler. »

Des mois, des années s’écoulèrent, et jamais on ne découvrit les assassins de la dame au petit sac. Pendant des années, Norine frémit, chaque fois qu’un poing trop rude tapait à sa porte. Mais Alexandre ne reparut pas, redoutant sans doute ce coin de la rue de la Fédération, comme submergé dans l’océan de Paris, aux abîmes obscurs insondables.