Félicia/IV/10

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Félicia ou Mes Fredaines (1778)
Bibliothèque des curieux (p. 262-264).
Quatrième partie


CHAPITRE X


De pis en pis.


Remise entre les mains de milord Kinston, je n’étais pas encore à la fin de mes déplaisirs. Il n’avait été qu’un quart d’heure avec la femme dont j’ai fait mention, puis, m’ayant cherchée, et ne me retrouvant ni dans la salle ni auprès de Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses inquiétudes. Un masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait Belval et qui nous avait vus partir, s’était fait un plaisir malin de leur raconter mon escapade, égayant son récit de quelques épigrammes. Milord Kinston, qui n’entendait point raillerie, avait menacé le masque indiscret : celui-ci s’était fâché. Tout cela avait donné lieu à une espèce de scène dont milord conservait encore un reste d’humeur. Il me gronda sérieusement en me ramenant et me parla même d’écrire à milord Sydney. Je fus d’abord un peu déconcertée ; mais, retrouvant bientôt ma fierté naturelle, j’eus le courage de hausser le ton ; cela me réussit, et milord crut devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me tira d’affaire avec Sylvina, contre qui j’avais d’ailleurs de puissants motifs de récrimination. Je n’eus donc plus de reproches à essuyer que de moi-même ; mais ils n’étaient pas les moins cruels ; et quoique je fusse accablée de lassitude, je ne pus fermer l’œil.

À midi je sonnai. L’on me remit deux billets, l’un de l’officieux marquis ; l’autre de ce petit fat de Belval… Le premier me mandait d’un style froid, qui me déplut excessivement, que des affaires indispensables le priveraient du plaisir de me voir pendant le cours de la journée, comme il me l’avait promis ; il ne disait pas quand il viendrait s’acquitter de sa parole ; j’en eus un dépit qui m’indisposa davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au feu son billet ; cependant je fus curieuse d’en savoir le contenu… Dieu ! quel nouveau sujet de douleur ! « Je suis au désespoir, belle Félicia, m’écrivait l’insolent, je suis un monstre, abhorrez-moi, je le mérite… mais vous étiez si belle !… et j’étais si amoureux !… songez à votre santé… Je vous venge en m’imposant un exil involontaire : je quitte Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés et de mes remords non moins funestes. »

Ma rage ne peut se décrire. J’effrayai tout le monde de mes transports et de mes imprécations. Cependant, après le premier essai de mes fureurs, je pris un parti sage, et mettant la seule Thérèse dans ma confidence, je la chargeai de m’amener un docteur dont j’avais ouï vanter les talents et qui m’agréait d’autant plus qu’humain et tout à son art, il dédaignait d’en imposer par ce verbiage effronté, par ce luxe ridicule à l’abri desquels nos charlatans à la mode signalent impunément leur ignorance et leur cruauté.

L’Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait. Il ne chercha point à me flatter ; mais il m’ordonna des remèdes, un régime, insistant surtout sur la nécessité d’être sage. Ce fut bien à regret que je le promis. Dans la première fureur de mon goût pour le marquis, j’avais peine à satisfaire de chères espérances. Ce temps que j’allais perdre me semblait une éternité…

Cependant l’honnête docteur ne tarda pas à me rassurer : il avait su prévenir les accidents, je n’avais plus rien à craindre. Le marquis venait de temps en temps chez moi ; mais dès les premiers jours il m’avait désolée en m’apprenant que, retenu à Paris par des affaires importantes, il brûlait de retourner en province, auprès d’une dame dont il était passionnément amoureux et qui lui accordait du retour. Il n’avait donc pour moi qu’une amitié tendre, fondée surtout sur ce besoin si pressant chez les personnes préoccupées de parler de ce qui les intéresse. Je croyais avoir du plaisir à entendre mon ami m’entretenir de ses amours ; cependant, j’éprouvais une secrète jalousie, et je me remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à mettre la fidélité du marquis à de fortes épreuves. En un mot, j’avais juré qu’il me délivrerait de mon importun caprice. Je touchais à ce but heureux, quand nous apprîmes la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins ; ensuite les maladies, les extravagances, les malheurs de Sylvina, tout cela me fit passer des jours bien maussades. La pauvre Thérèse, qui m’aimait tendrement, était, pendant ce temps d’infortune, mon unique consolation. J’avais pris surtout les hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi. Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m’aimer comme un amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant un libre essor aux feux libertins de cette soubrette passionnée, je trouvais un soulagement bizarre, dont mes sens, moins refroidis que mon âme, me faisaient éprouver le besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits.

Ô vérité ! quels pénibles sacrifices tu viens d’arracher à mon amour-propre !