Fête de Toussaint

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Ernest Flammarion (p. 229-238).




FÊTE DE TOUSSAINT


Vincent atteignit la tirelire de porcelaine bleue qui était sur la plus haute tablette du buffet, puis il alla chercher un marteau et, d’un coup bien appliqué, il la cassa en trois morceaux.

Toutes les pièces qu’elle contenait sautèrent en l’air et s’éparpillèrent. Plusieurs rebondirent sur le parquet et roulèrent jusqu’à la porte, comme si elles avaient hâte d’aller dehors pour être dépensées.

Vincent riait en les ramassant une à une et leur parlait comme à des enfants impatients :

— Attendez un peu, nous allons sortir avec vous.

Lorsqu’il les eut rattrapées toutes, Vincent les compta. Il les comptait lentement pour ne pas se tromper, et quand il fut bien sûr de leur nombre, il appela sa femme.

— Viens voir, Aline !

Aline répondit quelque chose qu’il ne comprit pas, parce que sa voix se mêlait au grésillement du rôti qu’elle était en train de retourner dans la casserole. Il patienta tout en faisant deux parts des pièces qu’il mit bien en vue sur une assiette. Et comme elle tardait à venir, il appela de nouveau :

— Aline, viens donc voir !

Aline arriva enfin toute rouge de la chaleur du fourneau, et Vincent lui dit en montrant les deux piles de pièces toutes neuves et jaunes comme de l’or :

— Tiens, nous avons chacun dix-huit pièces de vingt sous à dépenser.

Elle battit des mains :

— Il y en a deux de plus que l’année dernière, dit-elle.

Et, à son tour, elle compta pour s’assurer que son mari ne s’était pas trompé.

Depuis dix ans qu’ils étaient mariés, il en avait toujours été de même. Le premier dimanche de novembre qui ramenait la fête du quartier, ils cassaient la tirelire et s’en allaient bras dessus bras dessous dépenser les pièces en amusements de toutes sortes.

Aline retourna légère et joyeuse à son fourneau surveiller la cuisson du déjeuner, tandis que Vincent faisait soigneusement sa barbe et mettait sa plus belle chemise.

Et lorsque la glace de l’armoire lui eut montré que le nœud de sa cravate était parfait et que son veston ne lui remontait pas dans le dos, il descendit en sifflotant chez l’épicier d’en face et il en rapporta une bouteille de vin fin et deux babas au rhum, pour le dessert.

Par cette journée d’automne, il faisait doux comme au printemps. La fenêtre, grande ouverte sur le boulevard, laissait voir les arbres aux feuilles roussies en même temps qu’elle laissait entrer tous les bruits venant de la place où se tenait la fête. Cela mettait une joie vive dans le logement. Aline, tout en dressant le couvert, fredonnait une chanson de son atelier, et Vincent, qui ne tenait pas en place, imitait le rugissement des fauves, le grincement des tourniquets et la voix enrouée des lutteurs.

Pendant le repas, ils énumérèrent les réjouissances de l’après-midi. Ils feraient d’abord le tour de la fête pour donner un coup d’œil aux baraques, puis ils iraient aux montagnes russes, monteraient sur les chevaux de bois, et surtout, ils iraient se donner le vertige dans les bateaux suspendus imitant si bien le mouvement des vagues de l’océan.

Après quoi, pour finir la journée, ils joueraient à la loterie, où Vincent, l’année dernière, avait gagné une pendule avec un seul numéro.

Ils parlaient plus qu’ils ne mangeaient. Et quoi qu’il y eut, au repas, des hors-d’œuvre variés et que le rôti fût très réussi, ils ne restèrent pas longtemps à table.

À peine dehors, ils furent tout étourdis par le bruit de la fête. Des bandes de jeunes couples, criant et chantant, les bousculaient et les poussaient tantôt à droite, tantôt à gauche. Les sifflets des grands manèges semblaient vouloir leur percer les oreilles et les sons mêlés des orgues de Barbarie les faisaient penser à tout autre chose qu’à la musique.

Cependant, autour d’eux les oriflammes flottaient au vent et les pâtissiers, tout vêtus de blanc, tiraient déjà de leur four en tôle de grandes plaques de gâteaux appétissants.

Une violente poussée de la foule sépara Vincent et Aline, et comme tous deux se cherchaient des yeux, ils virent, à quelques pas, un garçon de quatorze à quinze ans qui tournait le dos à une boutique de pains d’épice et regardait tristement passer les gens.

C’était le fils d’un camarade de Vincent, mort un an plus tôt. Sa mère, très pauvre, travaillait dur pour finir d’élever l’enfant qui commençait seulement son apprentissage.

Vincent et Aline se rejoignirent auprès de lui.

— Qu’est-ce que tu fais là, tout seul, Charlet ?

Et, du même mouvement, ils le tournèrent face à la boutique.

Aline embrassa le garçonnet et Vincent, tout joyeux, lui dit :

— Allons, mon gars, choisis là-dedans !

Les regards de Charlet passèrent sur les colonnes de nonnettes enveloppées de leur papier d’argent, sur les carrés de pain d’épice aux amandes et à l’angélique, sur les bâtons de sucre de pomme et sur les boîtes de nougat, puis il baissa la tête et dit lentement :

— Je ne veux rien de tout ça !

— Bien sûr ! dit Aline, il n’est plus d’âge à aimer les bonbons. Menons-le plutôt voir la géante et le charmeur de serpents !

Et ils entraînèrent le gamin dans la cohue.

Mais, arrivé devant le palais de la géante, Charlet recula :

— Je n’ai pas envie de la voir, dit-il.

Il recula de même pour le charmeur de serpents.

— Je ne veux pas entrer là.

Ah ! bon, fit Aline, je parie que tu veux aller au cirque voir sauter les petits chevaux ?

Et avant que Charlet eût répondu, il était devant la plus belle parade de la fête. Des danseuses glissaient et levaient la jambe, et leurs robes couleur de ciel et leurs beaux cheveux bruns ou dorés, tout en boucles légères, les faisaient paraître plus jolies que des princesses. Un clown, vêtu de croissants de lune et d’étoiles brillantes, invitait à danser un ours qui grognait et levait une patte de temps en temps comme pour montrer qu’il savait très bien danser, mais qu’il le ferait seulement lorsque cela lui plairait.

Tandis que les cuivres de l’orchestre redoublaient leur musique assourdissante et que la grosse caisse tonnait sourdement pour engager les gens à entrer sans plus tarder, Vincent et Aline tirèrent Charlet pour suivre ceux qui se serraient et se poussaient sur les marches de la baraque ; mais Charlet qui reprenait maintenant son air triste se détourna comme l’instant d’avant et dit :

— Je ne veux pas aller au cirque !

Alors ce fut Vincent qui prit le bras de Charlet sous le sien en disant à sa femme :

— Tu n’y entends rien ! À son âge, on aime déjà la danse.

Et il rit très haut en ajoutant :

— Viens par ici, Charlet, le bal est là !

Mais Charlet, comme terrifié, dit vivement :

— Oh ! non, Vincent, je t’assure que je n’ai pas envie de danser.

Cette fois, Vincent et Aline s’impatientèrent :

— Sais-tu seulement ce que tu veux, Charlet ?

Mais, au même instant, ils virent, dans les yeux du gamin, de grosses larmes prêtes à couler. Ils l’entraînèrent alors derrière les baraques, où le bruit de la fête était moins vif, et Vincent demanda :

— Voyons, Charlet, qu’est-ce qu’il y a ?

Charlet se mit à pleurer tout haut, comme un tout petit garçon et il dit à travers ses larmes :

— Aujourd’hui, tout le monde va au cimetière avec des fleurs et des couronnes. Je voudrais y aller aussi pour mettre un bouquet sur la tombe de papa, mais maman n’a pas d’argent…

Aline mit son mouchoir en boule pour essuyer ses yeux presque aussi mouillés que ceux de Charlet, puis elle se moucha bruyamment deux fois de suite, tandis que Vincent, tout confus, disait en serrant la main de l’enfant :

— Et nous qui ne pensions qu’à le faire rire !

Ils tournèrent le dos à la fête, et un peu plus tard, Charlet prenait le chemin du cimetière, tenant d’une main une couronne de perles, et de l’autre un gros bouquet de belles fleurs d’automne.

Il y eut un long silence entre Vincent et sa femme. Tous deux restaient sur place à suivre des yeux le tramway qui emportait le jeune garçon. Puis la gaîté revint sur leur visage, et peu après, Vincent tira de sa poche ce qui restait des pièces de la tirelire. Elles étaient peu nombreuses, cependant Vincent riait en les voyant si brillantes, toutes neuves et jaunes comme de l’or. Et tout en les faisant sauter dans le creux de sa main, il dit :

— Écoute, Aline, il nous reste assez pour faire un tour de bateaux et aller à la loterie gagner deux beaux vases qui feront très bien sur la cheminée de chaque côté de la pendule.

Ils rirent de bon cœur. Et, de nouveau bras dessus bras dessous, ils rentrèrent dans le tourbillon de la fête.