Le Berger et le Roi

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Fables, 2e recueil, livres ix, x, xiClaude Barbin et Denys Thierry4 (p. 131-138).

IX.

Le Berger & le Roy.


DEux demons à leur gré partagent noſtre vie,
Et de ſon patrimoine ont chaſſé la raiſon.
Je ne vois point de cœur qui ne leur ſacrifie.

Si vous me demandez leur état & leur nom,
J’appelle l’un, Amour ; & l’autre, Ambition.
Cette derniere étend le plus loin ſon empire ;
Car meſme elle entre dans l’amour.
Je le ferois bien voir : mais mon but eſt de dire
Comme un Roy fit venir un Berger à ſa Cour.
Le conte eſt du bon temps, non du ſiecle où nous ſommes.
Ce Roy vid un troupeau qui couvroit tous les champs,
Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
Grace aux ſoins du Berger, de trés-notables ſommes.

Le Berger plut au Roy par ces ſoins diligens.
Tu merites, dit-il, d’eſtre Paſteur de gens ;
Laiſſe-là tes moutons, vien conduire des hommes.
Je te fais Juge Souverain.
Voilà noſtre Berger la balance à la main.
Quoy qu’il n’euſt guere veu d’autres gens qu’un Hermite,
Son troupeau, ſes mâtins, le loup, & puis c’eſt tout,
Il avoit du bon ſens ; le reſte vient en ſuite.
Bref il en vint fort bien about.
L’Hermite ſon voiſin accourut pour luy dire :
Veillay-je, & n’eſt-ce point un ſonge que je vois ?

Vous favory ! vous grand ! défiez-vous des Rois :
Leur faveur eſt gliſſante, on s’y trompe ; & le pire,
C’eſt qu’il en coûte cher ; de pareilles erreurs
Ne produiſent jamais que d’illuſtres malheurs.
Vous ne connoiſſez pas l’attrait qui vous engage.
Je vous parle en amy. Craignez tout. L’autre rit,
Et noſtre Hermite pourſuivit :
Voyez combien déja la cour vous rend peu ſage.
Je crois voir cet aveugle, à qui dans un voyage
Un ſerpent engourdi de froid
Vint s’offrir ſous la main ; il le prit pour un foüet.

Le ſien s’eſtoit perdu tombant de ſa ceinture.
Il rendoit grace au Ciel de l’heureuſe avanture,
Quand un paſſant cria : Que tenez-vous ? ô Dieux !
Jettez cet animal traiſtre & pernicieux,
Ce ſerpent. C’eſt un foüet. C’eſt un ſerpent, vous dis-je :
À me tant tourmenter quel intereſt m’oblige ?
Pretendez-vous garder ce treſor ? Pourquoy non ?
Mon foüet eſtoit uſé ; j’en retrouve un fort bon ;
Vous n’en parlez que par envie.
L’aveugle enfin ne le crut pas,
Il en perdit bien-toſt la vie :
L’animal dégourdy piqua ſon homme au bras.

Quant à vous, j’oſe vous prédire
Qu’il vous arrivera quelque choſe de pire.
Eh, que me ſçauroit-il arriver que la mort ?
Mille dégouſts viendront, dit le Prophete Hermite.
Il en vint en effet ; l’Hermite n’eut pas tort.
Mainte peſte de Cour, fit tant par maint reſſort,
Que la candeur du Juge, ainſi que ſon merite,
Furent ſuſpects au Prince. On cabale, on ſuſcite
Accuſateurs & gens grevez par ſes arreſts.
De nos biens, dirent-ils, il s’eſt fait un Palais.
Le Prince voulut voir ces richeſſes immenſes,
Il ne trouva par tout que médiocrité,

Loüanges du deſert & de la pauvreté ;
C’eſtoient là ſes magnificences.
Son fait, dit-on, conſiſte en des pierres de prix.
Un grand coffre en eſt plein, fermé de dix ſerrures.
Luy-meſme ouvrit ce coffre, & rendit bien ſurpris
Tous les machineurs d’impoſtures.
Le coffre eſtant ouvert, on y vid des lambeaux,
L’habit d’un gardeur de troupeaux,
Petit chapeau, jupon, panetiere, houlette,
Et je penſe auſſi ſa muſette.
Doux treſors, ce dit-il, chers gages qui jamais
N’attiraſtes ſur vous l’envie & le menſonge,
Je vous reprens : ſortons de ces riches Palais

Comme l’on ſortiroit d’un ſonge.
Sire, pardonnez-moy cette exclamation.
J’avois préveu ma cheute en montant ſur le faiſte.
Je m’y ſuis trop complu ; mais qui n’a dans la teſte
Un petit grain d’ambition ?