Le Loup et le Chasseur

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viiiClaude Barbin et Denys Thierry3 (p. 214-218).

XXVII.

Le Loup & le Chaſſeur.



FUreur d’accumuler, monſtre de qui les yeux
Regardent comme un poinct tous les bienfaits des Dieux,
Te combatray-je en vain ſans ceſſe en cet ouvrage ?

Quel temps demandes-tu pour ſuivre mes leçons ?
L’homme ſourd à ma voix, comme à celle du ſage,
Ne dira-t-il jamais, C’eſt aſſez, joüiſſons ?
Haſte-toy, mon amy ; Tu n’as pas tant à vivre.
Je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre.
Joüis : Je le feray. Mais quand donc ? des demain.
Eh mon amy, la mort te peut prendre en chemin.
Joüis des aujourd’huy : redoute un ſort ſemblable
À celuy du Chaſseur & du Loup de ma fable.
Le premier de ſon arc avoit mis bas un Daim.
Un Fan de Biche paſse, & le voila ſoudain

Compagnon du défunt ; Tous deux giſent ſur l’herbe.
La proye eſtoit honneſte ; un Dain avec un Fan,
Tout modeſte Chaſseur en euſt eſté content :
Cependant un Sanglier, monſtre enorme & ſuperbe,
Tente encor noſtre archer friand de tels morceaux.
Autre habitant du Styx : la Parque & ſes ciſeaux
Avec peine y mordoient ; la Déeſſe infernale
Reprit à pluſieurs fois l’heure au monſtre fatale.
De la force du coup pourtant il s’abattit.
C’eſtoit aſsez de biens ; mais quoy, rien ne remplit

Les vaſtes appetits d’un faiſeur de conqueſtes.
Dans le temps que le Porc revient à ſoy, l’archer
Voit le lõg d’un ſillon une perdrix marcher,
Surcroiſt chetif aux autres teſtes.
De ſon arc toutesfois il bande les reſſorts.
Le ſanglier rappellant les reſtes de ſa vie,
Vient à luy, le découſt, meurt vangé ſur ſon corps :
Et la perdrix le remercie.
Cette part du recit s’adreſſe au convoiteux,
L’avare aura pour luy le reſte de l’exemple.
Un Loup vid en paſſant ce ſpectacle piteux.
Ô fortune, dit-il, je te promets un temple.
Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant
Il faut les meſnager, ces rencontres ſont rares.
(Ainſi s’excuſent les avares,)

J’en auray, dit le Loup, pour un mois, pour autant.
Un, deux, trois, quatre corps, ce ſont quatre ſepmaines,
Si je ſçais compter, toutes pleines.
Commençons dans deux jours ; & mangeons cependant
La corde de cet arc ; il faut que l’õ l’ait faite
De vray boyau ; l’odeur me le témoigne aſſez.
En diſant ces mots il ſe jette
Sur l’arc qui ſe détend, & fait de la ſagette
Un nouveau mort, mon Loup a les boyaux percez.
Je reviens à mon texte : il faut que l’on joüiſſe ;
Témoin ces deux gloutons punis d’un ſort commun ;
La convoitiſe perdit l’un ;
L’autre périt par l’avarice.