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Le mal marié

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viiiClaude Barbin et Denys Thierry3 (p. 15-19).


II.

Le mal marié.



QUe le bon ſoit toûjours camarade du beau,
Dés demain je chercheray femme ;
Mais comme le divorce entre eux n’eſt pas nouveau,

Et que peu de beaux corps hoſtes d’une belle ame
Aſſemblent l’un & l’autre poinct,
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
J’ay veu beaucoup d’Hymens, aucuns d’eux ne me tentent :
Cependant des humains preſque les quatre parts
S’expoſent hardiment au plus grand des hazards,
Les quatre parts auſſi des humains ſe repentent.
J’en vais alleguer un qui s’eſtant repenti,
Ne put trouver d’autre parti,
Que de renvoyer ſon épouſe
Querelleuſe, avare, & jalouſe.
Rien ne la contentoit, rien n’eſtoit comme il faut,

On ſe levoit trop tard, on ſe couchoit trop toſt,
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre choſe ;
Les valets enrageoient, l’époux eſtoit à bout ;
Monſieur ne ſonge à rien, Monſieur dépenſe tout,
Monſieur court, Monſieur ſe repoſe.
Elle en dit tant, que Monſieur à la fin
Laſſé d’entendre un tel lutin,
Vous la renvoye à la campagne
Chez ſes parens. La voila donc compagne
De certaines Philis qui gardent les dindons
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout de quelque-temps qu’on la crut adoucie,
Le mary la reprend. Eh bien qu’avez-vous fait ?
Comment paſſiez-vous voſtre vie ?

L’innocence des champs eſt-elle vôtre fait ?
Aſſez, dit-elle ; mais ma peine
Eſtoit de voir les gens plus pareſſeux qu’icy :
Ils n’ont des troupeaux nul ſoucy.
Je leur ſçavois bien dire, & m’attirois la haine
De tous ces gens ſi peu ſoigneux.
Eh, Madame, reprit ſon époux tout à l’heure,
Si voſtre eſprit eſt ſi hargneux
Que le monde qui ne demeure
Qu’un moment avec vous, & ne revient qu’au ſoir,
Eſt déja laſſé de vous voir,
Que feront des valets qui toute la journée
Vous verront contre eux déchaînée ?
Et que pourra faire un époux
Que vous voulez qui ſoit jour & nuit avec vous ?

Retournez au village : adieu : ſi de ma vie
Je vous rappelle, & qu’il m’en prenne envie,
Puiſſay-je chez les morts avoir pour mes pechez,
Deux femmes comme vous ſans ceſſe à mes coſtez.