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Fables de La Fontaine (éd. 1874)/Le Lion et le Moucheron

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IX

LE LION ET LE MOUCHERON

Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre !
C’est en ces mots que le lion
Parlait un jour au moucheron.
L’autre lui déclara la guerre :
Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
Me fasse peur ni me soucie[1] ?
Un bœuf est plus puissant que toi ;
Je le mène à ma fantaisie.
À peine il achevait ces mots
Que lui-même il sonna la charge,
Fut le trompette et le héros.
Dans l’abord il se met au large ;
Puis prend son temps, fond sur le cou
Du lion, qu’il rend presque fou.
Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;

La Fontaine - Fables, Bernardin-Bechet, 1874 p0082.png

Il rugit. On se cache, on tremble à l’environ ;
Et cette alarme universelle
Est l’ouvrage d’un moucheron.
Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle ;
Tantôt pique l’échine, et tantôt le museau,
Tantôt entre au fond du naseau.
La rage alors se trouve à son faîte montée.
L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir
Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.
Le malheureux lion se déchire lui-même,
Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,
Bat l’air, qui n’en peut mais ; et sa fureur extrême
Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents.
L’insecte, du combat, se retire avec gloire :
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,

Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin
L’embuscade d’une araignée ;
Il y rencontre aussi sa fin.

Quelle chose par là nous peut être enseignée ?
J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
L’autre qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,
Qui périt pour la moindre affaire.

  1. Me cause du souci.