Fables de La Fontaine (éd. Barbin)/1/L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits

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FablesClaude Barbin & Denys ThierryTome Premier : livres i, ii, iii (p. 113-117).

Chauveau - Fables de La Fontaine - 02-13.png



XIII.

L’Aſtrologue qui ſe laiſſe tomber dans un puits.




Un Aſtrologue un jour ſe laiſſa choir
Au fonds d’un puits. On luy dit : Pauvre beſte,
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,

Penſes-tu lire au deſſus de ta teſte ?

Cette avanture en ſoy, ſans aller plus avant,
Peut ſervir de leçon à la pluſpart des hommes.
Parmi ce que de gens ſur la terre nous ſommes,
Il en eſt peu qui fort ſouvent
Ne ſe plaiſent d’entendre dire,
Qu’au Livre du Deſtin les mortels peuvent lire.
Mais ce Livre qu’Homere & les ſiens ont chanté,
Qu’est-ce que le hazard parmi l’Antiquité ?
Et parmi nous la Providence ?
Or du hazard il n’eſt point de ſcience.
S’il en eſtoit, on auroit tort
De l’appeller hazard, ni fortune, ni ſort,
Toutes choſes tres-incertaines.
Quant aux volontez ſouveraines

De celuy qui fait tout, & rien qu’avec deſſein,
Qui les ſçait que luy ſeul ? comment lire en ſon ſein ?
Auroit-il imprimé ſur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans ſes voiles ?
A quelle utilité, pour exercer l’eſprit
De ceux qui de la Sphere & du Globe ont écrit ?
Pour nous faire éviter des maux inévitables ?
Nous rendre dans les biens de plaiſirs incapables ?
Et cauſant du dégouſt pour ces biens prévenus,
Les convertir en maux devant qu’ils ſoient venus ?
C’eſt erreur, ou plutoſt c’eſt crime de le croire.

Le Firmament ſe meut ; les Aſtres font leur cours ;
Le Soleil nous luit tous les jours ;
Tous les jours ſa clarté ſuccede à l’ombre noire ;
Sans que nous en puiſſions autre choſe inferer
Que la neceſſité de luire & d’éclairer,
D’amener les ſaiſons, de meurir les ſemences,
De verſer ſur les corps certaines influences.
Du reſte, en quoy répond au ſort toujours divers
Ce train toujours égal dont marche l’Univers ?
Charlatans, faiſeurs d’horoſcope,
Quittez les Cours des Princes de l’Europe.
Emmenez avec vous les ſouffleurs tout d’un temps.
Vous ne meritez pas plus de foy que ces gens.

Je m’emporte un peu trop ; revenons à l’hiſtoire
De ce Speculateur, qui fut contraint de boire.
Outre la vanité de ſon art menſonger,
C’eſt l’image de ceux qui baillent aux chimeres,
Cependant qu’ils ſont en danger,
Soit pour eux, ſoit pour leurs affaires.