Fables de La Fontaine (éd. Barbin)/1/Le Corbeau voulant imiter l’Aigle

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FablesClaude Barbin & Denys ThierryTome Premier : livres i, ii, iii (p. 125-128).

Chauveau - Fables de La Fontaine - 02-16.png



XVI.

Le Corbeau voulant imiter l’Aigle.




L’Oyſeau de Jupiter enlevant un Mouton,
Un Corbeau témoin de l’affaire,
Et plus foible de reins, mais non pas moins glouton,

En voulut ſur l’heure autant faire.
Il tourne à l’entour du troupeau ;
Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,
Un vray Mouton de ſacrifice.
On l’avoit reſervé pour la bouche des Dieux.
Gaillard Corbeau diſoit, en le couvrant des yeux,
Je ne ſçay qui fut ta nourrice ;
Mais ton corps me paroiſt en merveilleux état :
Tu me ſerviras de pâture.
Sur l’animal beſlant, à ces mots, il s’abat.
La Moutonniere creature
Peſoit plus qu’un fromage ; outre que ſa toiſon

Eſtoit d’une épaiſſeur extrême,
Et meſlée à peu prés de la meſme façon
Que la barbe de Polipheme.
Elle empeſtra ſi bien les ſerres du Corbeau,
Que le pauvre animal ne put faire retraite ;
Le Berger vient, le prend, l’encage bien & beau ;
Le donne à ſes enfans pour ſervir d’amuſette.
Il faut ſe meſurer, la conſequence eſt nette.
Mal prend aux Volereaux de faire les Voleurs
L’exemple eſt un dangereux leure.
Tous les mangeurs de gens ne ſont pas grands Seigneurs,

Où la Gueſpe a paſſé, le Mouſcheron demeure.