Face au drapeau/Chapitre X

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Hetzel (p. 190-213).

X

ker karraje.


L’alvéole que j’occupe est situé à une centaine de pas de l’habitation du comte d’Artigas, l’une des dernières de cette rangée de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas Roch, je pense du moins qu’elle se trouve voisine de la sienne ? Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules soient contiguës… Je serai, j’imagine, bientôt fixé à cet égard.

Le capitaine Spade et l’ingénieur Serkö demeurent séparément à proximité de l’hôtel d’Artigas.

Un hôtel ?… Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque cette habitation a été
« que saint jonathan vous protège. » (page 194.)
arrangée avec un certain art ? Des mains habiles ont taillé la roche, de manière à figurer une façade ornementale. Une large porte y donne accès. Le jour pénètre par plusieurs fenêtres, percées dans le calcaire, et que ferment des châssis à carreaux de couleurs. L’intérieur comprend diverses chambres, une salle à manger et un salon éclairés par un vitrail, — le tout aménagé de manière que l’aération s’opère dans des conditions parfaites. Les meubles sont d’origines différentes, de formes très fantaisistes, avec les marques de fabrication française, anglaise, américaine. Évidemment, leur propriétaire tient à la variété des styles. Quant à l’office et à la cuisine, on les a disposées dans des cellules annexes, en arrière de Bee-Hive.

L’après-midi, au moment où je sortais avec la ferme intention d’« obtenir une audience » du comte d’Artigas, j’aperçois ce personnage alors qu’il remontait des rives du lagon vers la ruche. Soit qu’il ne m’ait point vu, soit qu’il ait voulu m’éviter, il a hâté le pas, et je n’ai pu le rejoindre.

« Il faut pourtant qu’il me reçoive ! » me suis-je dit.

Je me hâte et m’arrête devant la porte de l’habitation qui venait de se refermer.

Une espèce de grand diable, d’origine malaise, très foncé de couleur, paraît aussitôt sur le seuil. D’une voix rude, il me signifie de m’éloigner.

Je résiste à cette injonction, et j’insiste, en répétant par deux fois cette phrase en bon anglais :

« Prévenez le comte d’Artigas que je désire être reçu à l’instant même. »

Autant eût valu m’adresser aux roches de Back-Cup ! Ce sauvage ne comprend sans doute pas un mot de la langue anglaise et ne me répond que par un cri menaçant.

L’idée me prend alors de forcer la porte, d’appeler de façon à être entendu du comte d’Artigas. Mais, selon toute probabilité, cela n’aurait d’autre résultat que de provoquer la colère du Malais, dont la force doit être herculéenne.

Je remets à un autre moment l’explication qui m’est due, — que j’aurai tôt ou tard.

En longeant la rangée de Bee-Hive dans la direction de l’est, ma pensée s’est reportée sur Thomas Roch. Je suis très surpris de ne pas l’avoir encore aperçu pendant cette première journée. Est-ce qu’il serait en proie à une nouvelle crise ?…

Cette hypothèse n’est guère admissible. Le comte d’Artigas, — à s’en rapporter à ce qu’il m’a dit, — aurait eu soin de mander près de l’inventeur son gardien Gaydon.

À peine ai-je fait une centaine de pas que je rencontre l’ingénieur Serkö.

De manières engageantes, de bonne humeur comme à l’habitude, cet ironiste sourit en m’apercevant, et ne cherche point à m’éviter. S’il savait que je suis un confrère, un ingénieur, — en admettant qu’il le soit, — peut-être me ferait-il meilleur accueil ?… Mais je me garderai bien de lui décliner mes nom et qualités.

L’ingénieur Serkö s’est arrêté, les yeux brillants, la bouche moqueuse, et il accompagne le bonjour qu’il me souhaite d’un geste des plus gracieux.

Je réponds froidement à sa politesse, — ce qu’il affecte de ne point remarquer.

« Que saint Jonathan vous protège, monsieur Gaydon ! me dit-il de sa voix fraîche et sonore. Vous ne vous plaindrez pas, je l’espère, de l’heureuse circonstance qui vous a permis de visiter cette caverne, merveilleuse entre toutes… oui ! l’une des plus belles… et pourtant des moins connues de notre sphéroïde !… »

Ce mot de la langue scientifique, au cours d’une conversation avec un simple gardien, me surprend, je l’avoue, et je me borne à répondre :

« Je n’aurai pas à me plaindre, monsieur Serkö, à la condition qu’après avoir eu le plaisir de visiter cette caverne, j’aie la liberté d’en sortir…

— Quoi ! vous songeriez déjà à nous quitter, monsieur Gaydon… à retourner dans votre triste pavillon de Healthful-House ?… C’est à peine si vous avez exploré notre magnifique domaine, si vous avez pu en admirer les beautés incomparables, dont la nature seule a fait tous les frais…

— Ce que j’ai vu me suffit, ai-je répliqué, et en cas que vous me parleriez sérieusement, je vous répondrais sérieusement que je ne désire pas en voir davantage.

— Allons, monsieur Gaydon, permettez-moi de vous faire observer que vous n’avez pas encore pu apprécier les avantages d’une existence qui se passe dans ce milieu sans rival !… Vie douce et tranquille, exempte de tout souci, avenir assure, conditions matérielles comme il ne s’en rencontre nulle part, égalité de climat, rien à craindre des tempêtes qui désolent ces parages de l’Atlantique, pas plus des glaces de l’hiver que des feux de l’été !… C’est à peine si les changements de saison modifient cette atmosphère tempérée et salubre !… Ici, nous n’avons point à redouter les colères de Pluton ou de Neptune… »

Cette évocation de noms mythologiques me paraît on ne peut moins à sa place. Il est visible que l’ingénieur Serkö se moque de moi. Est-ce que le surveillant Gaydon a jamais entendu parler de Pluton et de Neptune ?…

« Monsieur, dis-je, il est possible que ce climat vous convienne, que vous appréciez comme ils le méritent les avantages de vivre au fond de cette grotte de… »

J’ai été sur le point de prononcer ce nom de Back-Cup… je me suis retenu à temps. Qu’arriverait-il, si l’on me soupçonnait de connaître le nom de l’îlot, et, par suite, son gisement à l’extrémité ouest du groupe des Bermudes !

Aussi ai-je continué en disant :

« Mais, si ce climat ne me convient pas, j’ai le droit d’en changer, ce me semble…

— Le droit, en effet.

— Et j’entends qu’il me soit permis de partir et que l’on me fournisse les moyens de retourner en Amérique.

— Je n’ai aucune bonne raison à vous opposer, monsieur Gaydon, répond l’ingénieur Serkö. Votre prétention est même de tous points fondée. Remarquez, cependant, que nous vivons ici dans une noble et superbe indépendance, que nous ne relevons d’aucune puissance étrangère, que nous échappons à toute autorité du dehors, que nous ne sommes les colons d’aucun État de l’ancien ni du nouveau monde… Cela mérite considération de quiconque a l’âme fière, le cœur haut placé… Et puis, quels souvenirs évoquent chez un esprit cultivé ces grottes qui semblent avoir été creusées de la main des dieux, et dans lesquelles ils rendaient autrefois leurs oracles par la bouche de Trophonius… »

Décidément, l’ingénieur Serkö se plaît aux citations de la Fable ! Trophonius après Pluton et Neptune ! Ah çà ! se figure-t-il qu’un gardien d’hospice connaisse Trophonius ?… Il est visible que ce moqueur continue à se moquer, et je fais appel à toute ma patience pour ne pas lui répondre sur le même ton.

« Il y a un instant, dis-je d’une voix brève, j’ai voulu entrer dans cette habitation, qui est, si je ne me trompe, celle du comte d’Artigas, et j’en ai été empêché…

— Par qui, monsieur Gaydon ?…

— Par un homme au service du comte.

— C’est que, très probablement, cet homme avait reçu des ordres formels à votre égard.

— Il faut pourtant, qu’il le veuille ou non, que le comte d’Artigas m’écoute…

— Je crains bien que ce ne soit difficile… et même impossible, répond en souriant l’ingénieur Serkö.

— Et pourquoi ?…

— Parce qu’il n’y a plus, ici, de comte d’Artigas.

— Vous raillez, je pense !… Je viens de l’apercevoir…

— Ce n’est pas le comte d’Artigas que vous avez aperçu, monsieur Gaydon…

— Et qui est-ce donc, s’il vous plaît ?…

— C’est le pirate Ker Karraje. »

Ce nom me fut jeté d’une voix dure, et l’ingénieur Serkö est parti sans que j’aie eu la pensée de le retenir.

Le pirate Ker Karraje !

Oui !… Ce nom est toute une révélation pour moi !… Ce nom, je le connais, et quels souvenirs il évoque !… Il m’explique, à lui seul, ce que je regardais comme inexplicable ! Il me dit quel est l’homme entre les mains duquel je suis tombé !…

Avec ce que je savais déjà, avec ce que j’ai appris depuis mon arrivée à Back-Cup de la bouche même de l’ingénieur Serkö, voici ce qu’il m’est loisible de raconter sur le passé et le présent de ce Ker Karraje.

Il y a de cela huit à neuf ans, les mers de l’Ouest-Pacifique furent désolées par des attentats sans nombre, des faits de piraterie, qui s’accomplissaient avec une rare audace. À cette époque, une bande de malfaiteurs de diverses origines, déserteurs des contingents coloniaux, échappés des pénitenciers, matelots ayant abandonné leurs navires, opérait sous un chef redoutable. Le noyau de cette bande s’était d’abord formé de ces gens, rebut des populations européenne et américaine, qu’avait attirés la découverte de riches placers dans les districts de la Nouvelle-Galles du Sud en Australie.

Parmi ces chercheurs d’or, se trouvaient le capitaine Spade et l’ingénieur Serkö, deux déclassés, qu’une certaine communauté d’idées et de caractère ne tarda pas à lier très intimement.

Ces hommes, instruits, résolus, eussent certainement réussi en toute carrière, rien que par leur intelligence. Mais, sans conscience ni scrupules, déterminés à s’enrichir par n’importe quels moyens, demandant à la spéculation et au jeu ce qu’ils auraient pu obtenir par le travail patient et régulier, ils se jetèrent à travers les plus invraisemblables aventures, riches un jour, ruinés le lendemain, comme la plupart de ces gens sans aveu, qui vinrent chercher fortune sur les gisements aurifères.

Il y avait alors aux placers de la Nouvelle-Galles du Sud un homme d’une audace incomparable, un de ces oseurs qui ne reculent devant rien, – pas même devant le crime, – et dont l’influence est irrésistible sur les natures violentes et mauvaises.

Cet homme se nommait Ker Karraje.

Quelles étaient l’origine et la nationalité de ce pirate, quels étaient ses antécédents, cela n’avait jamais pu être établi dans les enquêtes qui furent ordonnées à son sujet. Mais s’il avait su échapper à toutes les poursuites, son nom, — du moins celui qu’il se donnait, — courut le monde. On ne le prononçait qu’avec horreur et terreur, comme celui d’un personnage légendaire, invisible, insaisissable.

Moi, maintenant, j’ai lieu de croire que ce Ker Karraje est de race malaise. Peu importe, en somme. Ce qui est certain, c’est qu’on le tenait à bon droit pour un forban redoutable, l’auteur des multiples attentats commis dans ces mers lointaines.

Après avoir passé quelques années sur les placers de l’Australie, où il fit la connaissance de l’ingénieur Serkö et du capitaine Spade, Ker Karraje parvint à s’emparer d’un navire dans le port de Melbourne, de la province de Victoria. Une trentaine de coquins, dont le nombre devait bientôt être triplé, se firent ses compagnons. En cette partie de l’océan Pacifique, où la piraterie est encore si facile, et, disons-le, si fructueuse — combien de bâtiments furent pillés, combien d’équipages massacrés, combien de razzias organisées dans certaines îles de l’Ouest que les colons n’étaient pas de force à défendre. Quoique le navire de Ker Karraje, commandé par le capitaine Spade, eût été plusieurs fois signalé, on ne put jamais s’en emparer. Il semblait qu’il eût la faculté de disparaître à sa fantaisie au milieu de ces labyrinthes d’archipels dont le forban connaissait toutes les passes et toutes les criques.

L’épouvante régnait donc en ces parages. Les Anglais, les Français, les Allemands, les Russes, les Américains envoyèrent vainement des vaisseaux à la poursuite de cette sorte de navire-spectre, qui s’élançait on ne sait d’où, se cachait on ne sait où, après des pillages et des massacres que l’on désespérait de pouvoir arrêter ou punir.

Un jour, ces actes criminels prirent fin. On n’entendit plus parler de Ker Karraje. Avait-il abandonné le Pacifique pour d’autres mers ?… La piraterie allait-elle recommencer ailleurs ?… Comme elle ne se reproduisit pas de quelque temps, on eut cette idée : c’est que, sans parler de ce qui avait dû être dépensé en orgies et en débauches, il restait assez du produit de ces vols si longtemps exercés pour constituer un trésor d’une énorme valeur. Et, maintenant, sans doute, Ker Karraje et ses compagnons en jouissaient, l’ayant mis en sûreté en quelque retraite connue d’eux seuls.

Où s’était réfugiée la bande depuis sa disparition ?… Toutes recherches à ce sujet furent stériles. L’inquiétude ayant cessé avec le danger, l’oubli commença de se faire sur les attentats dont l’Ouest-Pacifique avait été le théâtre.

Voilà ce qui s’était passé, — voici maintenant ce qu’on ne saura jamais, si je ne parviens pas à m’échapper de Back-Cup :

Oui, ces malfaiteurs étaient possesseurs de richesses considérables, lorsqu’ils abandonnèrent les mers occidentales du Pacifique. Après avoir détruit leur navire, ils se dispersèrent par des voies diverses, non sans être convenus de se retrouver sur le continent américain.

À cette époque, l’ingénieur Serkö, très instruit en sa partie, très habile mécanicien, et qui avait étudié de préférence le système des bateaux sous-marins, proposa à Ker Karraje de faire construire un de ces appareils, afin de reprendre sa criminelle existence dans des conditions plus secrètes et plus redoutables.

Ker Karraje saisit tout ce qu’avait de pratique l’idée de son complice, et, l’argent ne manquant point, il n’y eut qu’à se mettre à l’œuvre.

Tandis que le soi-disant comte d’Artigas commandait la goélette Ebba aux chantiers de Gotteborg, en Suède, il donna aux chantiers Cramps de Philadelphie, en Amérique, les plans d’un bateau sous-marin, dont la construction ne donna lieu à aucun soupçon. D’ailleurs, ainsi qu’on va le voir, il ne devait pas tarder à disparaître corps et biens.

Ce fut sur les gabarits de l’ingénieur Serkö et sous sa surveillance spéciale que cet appareil fut établi, en utilisant les divers perfectionnements de la science nautique d’alors. Un courant, produit par des piles de nouvelle invention, actionnant les réceptrices calées sur l’arbre de l’hélice, devait donner à son moteur une énorme puissance propulsive.

Il va de soi que personne n’aurait pu deviner dans le comte d’Artigas Ker Karraje, l’ancien pirate du Pacifique, ni dans l’ingénieur Serkö le plus déterminé de ses complices. On ne voyait en lui qu’un étranger de haute origine, de grande fortune, qui, depuis un an, fréquentait avec sa goélette Ebba les ports des États-Unis, la goélette ayant pris la mer bien avant que la construction du tug eût été terminée.

Ce travail n’exigea pas moins de dix-huit mois. Quand il fut achevé, le nouveau bateau excita l’admiration de tous ceux qui s’intéressaient à ces engins de navigation sous-marine. Par sa forme extérieure, son appropriation intérieure, son système d’aération, son habitabilité, sa stabilité, sa rapidité d’immersion, sa maniabilité, sa facilité d’évolution en portées et en plongées, son aptitude à gouverner, sa vitesse extraordinaire, le rendement des piles auxquelles il empruntait sa force mécanique, il dépassait, et de beaucoup, les successeurs des Goubet, des Gymnote, des Zédé et autres échantillons déjà si perfectionnés à cette époque.

On allait pouvoir en juger, au surplus, car, après divers essais très réussis, une expérience publique fut faite en pleine mer, à quatre milles au large de Charleston, en présence de nombreux navires de guerre, de commerce, de plaisance, américains et étrangers, convoqués à cet effet.

Il va sans dire que l’Ebba se trouvait au nombre de ces navires, ayant à son bord le comte d’Artigas, l’ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son équipage, — moins une demi-douzaine d’hommes destinés à la manœuvre du bateau sous-marin, que dirigeait le mécanicien Gibson, un Anglais très hardi et très habile.

Le programme de cette expérience définitive comportait diverses évolutions à la surface de l’Océan, puis une immersion qui devait se prolonger un certain nombre d’heures, après lesquelles l’appareil avait ordre de réapparaître, quand il aurait atteint une bouée placée à plusieurs milles au large.

Le moment venu, lorsque le panneau supérieur eut été fermé, le bateau manœuvra d’abord sur la mer, et ses résultats de vitesse, ses essais de virages, provoquèrent chez les spectateurs une admiration justifiée.

Puis, à un signal parti de l’Ebba, l’appareil sous-marin s’enfonça lentement et disparut à tous les regards.

Quelques-uns des navires se dirigèrent vers le but, qui était assigné pour la réapparition.

Trois heures s’écoulèrent… le bateau n’avait pas remonté à la surface de la mer.

Ce que l’on ne pouvait savoir, c’est que, d’accord avec le comte d’Artigas et l’ingénieur Serkö, cet appareil, destiné au remorquage secret de la goélette, ne devait réémerger qu’à plusieurs milles de là. Mais, excepté chez ceux qui étaient dans le secret, il n’y eut doute pour personne qu’il eût péri par suite d’un accident survenu soit à sa coque, soit à sa machine. À bord de l’Ebba, la consternation fut remarquablement jouée, tandis qu’elle était des plus réelles à bord des autres bâtiments. On fit des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours supposé du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu’il était englouti dans les profondeurs de l’Atlantique.

À deux jours de là, le comte d’Artigas reprenait la mer, et, quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug à l’endroit convenu d’avance.

Voilà comment Ker Karraje devint possesseur d’un admirable engin, qui fut destiné à cette double fonction : le remorquage de la goélette, l’attaque des navires. Avec ce terrible instrument de destruction, dont on ne soupçonnait pas l’existence, le comte d’Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries dans les meilleures conditions de sécurité et d’impunité.

Ces détails, je les appris par l’ingénieur Serkö, très fier de son œuvre, — très certain aussi que le prisonnier de Back-Cup ne pourrait jamais en dévoiler le secret. En effet, on comprend de quelle puissance offensive disposait Ker Karraje. Pendant la nuit, le tug se jetait sur les bâtiments qui ne peuvent se défier d’un yacht de plaisance. Quand il les a défoncés de son éperon, la goélette les aborde, ses hommes massacrent les équipages, pillent les cargaisons. Et c’est ainsi que nombre de navires ne figurent plus aux nouvelles de mer que sous cette désespérante rubrique : disparus corps et biens.

Pendant une année, après cette odieuse comédie de la baie de Charleston, Ker Karraje exploita les parages de l’Atlantique au large des États-Unis. Ses richesses s’accrurent dans une proportion énorme. Les marchandises dont il n’avait pas l’emploi, on les vendait sur des marchés lointains, et le produit de ces pillages se transformait en argent et en or. Mais ce qui manquait toujours, c’était un lieu secret, où les pirates pussent déposer ces trésors en attendant le jour du partage.

Le hasard leur vint en aide. Alors qu’ils exploraient les couches sous-marines aux approches des Bermudes, l’ingénieur Serkö et le mécanicien Gibson découvrirent à la base de l’îlot ce tunnel qui donnait accès à l’intérieur de Back-Cup. Où Ker Karraje eût-il jamais pu trouver pareil refuge, plus à l’abri de toutes perquisitions ?… Et c’est ainsi qu’un des îlots de cet archipel bermudien, qui avait été un repaire de forbans, devint celui d’une bande bien autrement redoutable.

Cette retraite de Back-Cup adoptée, sous sa vaste voûte s’organisa la nouvelle existence du comte d’Artigas et de ses compagnons, telle que j’étais à même de l’observer. L’ingénieur Serkö installa une fabrique d’énergie électrique, sans recourir à ces machines dont la construction à l’étranger eût pu paraître suspecte, et rien qu’avec ces piles d’un montage facile, n’exigeant que l’emploi de plaques de métaux, de substances chimiques, dont l’Ebba s’approvisionnait pendant ses relâches aux États-Unis.

On devine sans peine ce qui s’était passé dans la nuit du 19 au 20. Si le trois-mâts, qui ne pouvait se déplacer faute de vent, n’était plus en vue au lever du jour, c’est qu’il avait été abordé par le tug, attaqué par la goélette, pillé, coulé avec son équipage… Et c’est une partie de sa cargaison qui se trouvait à bord de l’Ebba, alors qu’il avait disparu dans les abîmes de l’Atlantique !…

En quelles mains je suis tombé, et comment finira cette aventure ?… Pourrai-je jamais m’échapper de cette prison de Back-Cup, dénoncer ce faux comte d’Artigas, délivrer les mers des pirates de Ker Karraje ?…

Et, si terrible qu’il soit déjà, Ker Karraje ne le sera-t-il pas plus encore, en cas qu’il devienne possesseur du Fulgurateur Roch ?… Oui, cent fois ! S’il utilise ces nouveaux engins de destruction, aucun bâtiment de commerce ne pourra lui résister, aucun navire de guerre échapper à une destruction totale.

Je reste longtemps obsédé de ces réflexions que me suggère la révélation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce
« je vous somme de me renvoyer. » (page 213.)
fameux pirate est revenu à ma mémoire, — son existence alors qu’il écumait les parages du Pacifique, les expéditions engagées par les puissances maritimes contre son navire, l’inutilité de leurs campagnes. C’était à lui qu’il fallait attribuer, depuis quelques années, ces inexplicables disparitions de bâtiments au large du continent américain… Il n’avait fait que changer le théâtre de ses attentats… On pensait en être débarrassé, et il continuait ses pirateries sur ces mers si fréquentées de l’Atlantique, avec l’aide de ce tug que l’on croyait englouti sous les eaux de la baie Charleston…

« Maintenant, me dis-je, voici que je connais son véritable nom et sa véritable retraite, — Ker Karraje et Back-Cup ! Mais, si Serkö a prononcé ce nom devant moi, c’est qu’il y était autorisé… N’est-ce pas m’avoir fait comprendre que je dois renoncer à jamais recouvrer ma liberté ?… »

L’ingénieur Serkö avait manifestement vu l’effet produit sur moi par cette révélation. En me quittant, je me le rappelle, il s’était dirigé vers l’habitation de Ker Karraje, voulant sans doute le mettre au courant de ce qui s’était passé. Après une assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais à regagner ma cellule, lorsqu’un bruit de pas se fait entendre derrière moi. Je me retourne.

Le comte d’Artigas, accompagné du capitaine Spade, est là. Il me jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m’échapper dans un mouvement d’irritation dont je ne suis pas maître :

« Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit !… Si c’est pour soigner Thomas Roch que vous m’avez enlevé de Healthful-House, je refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me renvoyer… »

Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une parole.

La colère m’emporte alors au-delà de toute mesure.

« Répondez, comte d’Artigas, — ou plutôt, — car je sais qui vous êtes… répondez… Ker Karraje… »

Et il répond :

« Le comte d’Artigas est Ker Karraje… comme le gardien Gaydon est l’ingénieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la liberté à l’ingénieur Simon Hart qui connaît ses secrets !… »