Face au drapeau/Chapitre XVII

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Hetzel (p. 329-345).

XVII

un contre cinq.


Une heure durant, j’ai erré sous les obscurs arceaux de Back-Cup, entre les arbres de pierre, jusqu’à l’extrême limite de la caverne. C’est de ce côté que j’ai tant de fois cherché une issue, une faille, une lézarde de la paroi, à travers laquelle j’aurais pu me glisser, jusqu’au littoral de l’îlot.

Mes recherches ont été inutiles. À présent, dans l’état où je suis, en proie à d’indéfinissables hallucinations, il me semble que ces parois s’épaississent encore… que les murs de ma prison se rétrécissent peu à peu… qu’ils vont m’écraser…

Combien de temps a duré ce trouble intellectuel ?… je ne saurais le dire.

Je me suis alors retrouvé du côté de Bee-Hive, en face de cette cellule où je ne puis espérer ni repos ni sommeil… Dormir, lorsqu’on est en proie à une telle surexcitation cérébrale… dormir, lorsque je touche au dénouement d’une situation qui menaçait de se prolonger pendant de longues années…

Mais, ce dénouement, quel sera-t-il en ce qui me concerne ?… Que dois-je attendre de l’attaque préparée contre Back-Cup, dont je n’ai pas réussi à assurer le succès en mettant Thomas Roch hors d’état de nuire ?… Ses engins sont prêts à s’élancer, dès que les bâtiments auront pénétré sur la zone dangereuse, et, même sans avoir été atteints, ils seront anéantis…

Quoi qu’il en soit, ces dernières heures de la nuit, je suis condamné à les passer au fond de ma cellule. Le moment est venu d’y rentrer. Le jour levé, je verrai ce qu’il conviendra de faire. Et sais-je même si, cette nuit, des détonations ne vont pas ébranler les rochers de Back-Cup, celles du Fulgurateur Roch qui foudroiera les navires avant qu’ils aient pu s’embosser contre l’îlot ?…

À cet instant, je jette un dernier regard aux alentours de Bee-Hive. À l’opposé brille une lumière… une seule… celle du laboratoire dont le reflet frissonne entre les eaux du lagon.

Les berges sont désertes, personne sur la jetée… L’idée me vient que Bee-Hive doit être vide à cette heure, et que les pirates sont allés occuper leur poste de combat…

Alors, poussé par un irrésistible instinct, au lieu de regagner ma cellule, voici que je me glisse le long de la paroi, écoutant, épiant, prêt à me blottir en quelque anfractuosité, si des pas ou des voix se font entendre…

J’arrive ainsi devant l’orifice du couloir…

Dieu puissant !… Personne n’est de garde en cet endroit… Le passage est libre…

Sans prendre le temps de raisonner, je m’élance à travers l’obscur boyau… J’en longe les parois en tâtonnant… Bientôt, un air plus frais me baigne le visage, — l’air salin, l’air de la mer, cet air que je n’ai pas respiré depuis cinq longs mois… cet air vivifiant que je hume à pleins poumons…

L’autre extrémité du couloir se découpe sur un ciel pointillé d’étoiles. Aucune ombre ne l’obstrue… et peut-être vais-je pouvoir sortir de Back-Cup…

Après m’être couché à plat ventre, je rampe lentement, sans bruit.

Parvenu près de l’orifice que ma tête dépasse, je regarde…

Personne… personne !

En rasant la base de l’îlot vers l’est, du côté que les récifs rendent inabordable et qui ne doit pas être surveillé, j’atteins une étroite excavation — à deux cents mètres environ de l’endroit où la pointe du littoral s’avance vers le nord-ouest.

Enfin… je suis hors de cette caverne, — non pas libre, mais c’est un commencement de liberté.

Sur la pointe se détache la silhouette de quelques veilleurs immobiles que l’on pourrait confondre avec les roches.

Le firmament est pur, et les constellations brillent de cet éclat intense que leur donnent les froides nuits de l’hiver.

À l’horizon, vers le nord-ouest, comme une ligne lumineuse, se montrent les feux de position des navires.

À diverses ébauches de blancheurs dans la direction du levant, j’estime qu’il doit être environ cinq heures du matin.

18 novembre. — Déjà, la clarté est suffisante, et je vais pouvoir compléter mes notes en relatant les détails de ma visite au laboratoire de Thomas Roch — les dernières lignes que ma main va tracer, peut-être…

Je commence à écrire, et, à mesure que des incidents se produiront pendant l’attaque, ils trouveront place sur mon carnet.

La légère et humide vapeur, qui embrume la mer, ne tarde pas à se dissiper au souffle de la brise. Je distingue enfin les navires signalés…

Ces navires, au nombre de cinq, sont rangés en ligne, à une distance d’au moins six milles, — conséquemment hors de la portée des engins Roch.

Une des craintes que j’avais est donc dissipée, — la crainte que ces bâtiments, après avoir passé en vue des Bermudes, n’eussent continué leur route vers les parages des Antilles et du Mexique… Non ! ils sont là, stationnaires… attendant le plein jour pour attaquer Back-Cup…

En cet instant, un certain mouvement se produit sur le littoral. Trois ou quatre pirates surgissent d’entre les dernières roches. Les veilleurs de la pointe reviennent en arrière. Toute la bande est là, au complet.

Elle n’a point cherché un abri à l’intérieur de la caverne, sachant bien que les bâtiments ne peuvent s’approcher assez pour que les projectiles de leurs grosses pièces atteignent l’îlot.

Au fond de cette anfractuosité où je suis enfoncé jusqu’à la tête, je ne risque pas d’être découvert, et il n’est pas présumable que l’on vienne de ce côté. Une fâcheuse circonstance pourrait se produire, toutefois : ce serait que l’ingénieur Serkö ou tout autre voulût s’assurer que je suis dans ma cellule et au besoin m’y enfermer… Il est vrai, qu’a-t-on à redouter de moi ?…

À sept heures vingt-cinq, Ker Karraje, l’ingénieur Serkö, le capitaine Spade se portent à l’extrémité de la pointe, d’où ils observent l’horizon du nord-ouest. Derrière eux sont installés les six chevalets, dont les augets soutiennent les engins autopropulsifs. Après avoir été enflammés par le déflagrateur, c’est de là qu’ils partiront en décrivant une longue
toute la bande est au complet. (page 334.)
trajectoire jusqu’à la zone où leur explosion bouleversera l’atmosphère ambiante.

Sept heures trente-cinq, — quelques fumées se déroulent au-dessus des navires, qui vont appareiller, et venir à portée des engins de Back-Cup.

D’horribles cris de joie, une salve de hurrahs, — je devrais dire de hurlements de bêtes fauves, — sont poussés par cette horde de bandits.

À ce moment, l’ingénieur Serkö quitte Ker Karraje, qu’il laisse avec le capitaine Spade ; il se dirige vers l’ouverture du couloir et pénètre dans la caverne, où il va certainement chercher Thomas Roch.

À l’ordre que lui donnera Ker Karraje de lancer ses engins contre les navires, Thomas Roch se souviendra-t-il de ce que je viens de lui dire ?… Son crime ne lui apparaîtra-t-il pas dans toute son horreur ?… Refusera-t-il d’obéir ?… Non… je n’en ai que trop la certitude !… Et pourquoi conserverais-je une illusion à ce sujet ?… L’inventeur n’est-il pas ici chez lui ?… Il l’a répété… il le croit… On vient l’attaquer… il se défend !

Cependant, les cinq bâtiments marchent à petite vitesse, le cap sur la pointe de l’îlot. Peut-être, à bord, a-t-on l’idée que Thomas Roch n’a pas encore livré son dernier secret aux pirates de Back-Cup, — et il ne l’était point, en effet, le jour où j’ai jeté le tonnelet dans les eaux du lagon. Or, si les commandants ont l’intention d’opérer un débarquement sur l’îlot, si leurs navires se risquent sur cette zone large d’un mille, il n’en restera bientôt plus que d’informes débris à la surface de la mer !…

Voici Thomas Roch, accompagné de l’ingénieur Serkö. Au sortir du couloir, tous deux se dirigent vers celui des chevalets qui est pointé dans la direction du navire de tête.

Ker Karraje et le capitaine Spade les attendent l’un et l’autre en cet endroit.

Autant que j’en puis juger, Thomas Roch est calme. Il sait ce qu’il va faire. Aucune hésitation ne troublera l’âme de ce malheureux, égaré par ses haines !

Entre ses doigts brille un des étuis de verre dans lequel est enfermé le liquide du déflagrateur.

Ses regards se portent alors vers le navire le moins éloigné, qui se trouve à la distance de cinq milles environ.

C’est un croiseur de moyenne dimension, — deux mille cinq cents tonnes au plus.

Le pavillon n’est pas hissé ; mais, par sa construction, il me semble bien que ce navire est d’une nationalité qui ne saurait être très sympathique à un Français.

Les quatre autres bâtiments restent en arrière.

C’est ce croiseur qui a mission de commencer l’attaque contre l’îlot.

Que son artillerie tire donc, puisque les pirates le laissent s’approcher, et, dès qu’il sera à portée, puisse le premier de ses projectiles frapper Thomas Roch !…

Tandis que l’ingénieur Serkö relève avec précision la marche du croiseur, Thomas Roch vient se placer devant le chevalet. Ce chevalet porte trois engins, chargés de l’explosif, auxquels la matière fusante doit assurer une longue trajectoire, sans qu’il ait été nécessaire de leur imprimer un mouvement de giration, — ce que l’inventeur Turpin avait imaginé pour ses projectiles gyroscopiques. Il suffit, d’ailleurs, qu’ils éclatent à quelques centaines de mètres du bâtiment pour que celui-ci soit anéanti du coup.

Le moment est venu.

« Thomas Roch ! » s’écrie l’ingénieur Serkö.

Il lui montre du doigt le croiseur. Celui-ci gagne lentement vers la pointe nord-ouest et n’est plus qu’à une distance comprise entre quatre et cinq milles…

Thomas Roch fait un signe affirmatif, indiquant d’un geste qu’il veut être seul devant le chevalet.

Ker Karraje, le capitaine Spade et les autres reculent d’une cinquantaine de pas.

Alors, Thomas Roch débouche l’étui de verre qu’il tient de la main droite, verse successivement sur les trois engins, par une ouverture ménagée à leur tige, quelques gouttes du liquide, qui se mêle à la matière fusante…

Quarante-cinq secondes s’écoulent, — temps nécessaire pour que la combinaison se produise, — quarante-cinq secondes pendant lesquelles il semble que mon cœur ait cessé de battre…

Un effroyable sifflement déchire l’air, et les trois engins, décrivant une courbe très allongée à cent mètres dans l’air, dépassent le croiseur…

L’ont-ils donc manqué ?… Le danger a-t-il disparu ?…

Non ! ces engins, à la façon du projectile discoïde du commandant d’artillerie Chapel, reviennent sur eux-mêmes comme un boomerang australien…

Presque aussitôt, l’espace est secoué avec une violence comparable à celle d’une poudrière de mélinite ou de dynamite qui ferait explosion. Les basses couches atmosphériques sont refoulées jusqu’à l’îlot de Back-Cup, lequel tremble sur sa base…

Je regarde…

Le croiseur a disparu, démembré, éventré, coulé par le fond. C’est l’effet du boulet Zalinski, mais centuplé par l’infinie puissance du Fulgurateur Roch.

Quelles vociférations poussent ces bandits, en se précipitant vers l’extrémité de la pointe. Ker Karraje, l’ingénieur Serkö, le capitaine Spade, immobiles, peuvent à peine croire ce qu’ont vu leurs propres yeux !

Quant à Thomas Roch, il est là, les bras croisés, l’œil étincelant, la figure rayonnante.

Je comprends, en l’abhorrant, ce triomphe de l’inventeur, dont la haine est doublée d’une vengeance satisfaite !…

Et si les autres navires s’approchent, il en sera d’eux comme du croiseur. Ils seront inévitablement détruits, dans les mêmes circonstances, sans qu’ils puissent échapper à leur sort ! Eh bien ! quoique mon dernier espoir doive disparaître avec eux, qu’ils prennent la fuite, qu’ils regagnent la haute mer, qu’ils abandonnent une attaque inutile !… Les nations s’entendront pour procéder autrement à l’anéantissement de l’îlot !… On entourera Back-Cup d’une ceinture de bâtiments que les pirates ne pourront franchir, et ils mourront de faim dans leur repaire comme des bêtes fauves dans leur antre !…

Mais, — je le sais, — ce n’est pas à des navires de guerre qu’il faut demander de reculer, même s’ils courent à une perte certaine. Ceux-ci n’hésiteront pas à s’engager l’un après l’autre, dussent-ils être engloutis dans les profondeurs de l’Océan !

Et, en effet, voici que des signaux multiples sont échangés de bord à bord. Presque aussitôt, l’horizon se noircit d’une fumée plus épaisse, rabattue par le vent du nord-ouest, et les quatre navires se sont mis en marche.

L’un d’eux les devance, au tirage forcé, ayant hâte d’être à portée pour faire feu de ses grosses pièces…

Moi, à tout risque, je sors de mon trou… Je regarde, les yeux enfiévrés… J’attends, sans pouvoir l’empêcher, une seconde catastrophe…

Ce navire, qui grandit à vue d’œil, est un croiseur d’un tonnage à peu près égal à celui du bâtiment qui l’avait précédé. Aucun pavillon ne flotte à sa corne, et je ne puis reconnaître à quelle nation il appartient. Il est visible qu’il pousse ses feux, afin de franchir la zone dangereuse, avant que de nouveaux engins aient été lancés. Mais comment échappera-t-il à leur puissance destructive, puisqu’ils peuvent le prendre à revers ?…

Thomas Roch s’est placé devant le deuxième chevalet, au moment où le navire passe à la surface de l’abîme dans lequel, après l’autre vaisseau, il va s’engloutir à son tour…

Rien ne trouble le silence de l’espace, bien qu’il vienne quelques souffles du large.

Soudain, le tambour bat à bord du croiseur… Des sonneries se font entendre. Leurs voix de cuivre arrivent jusqu’à moi…

Je les reconnais, ces sonneries… des sonneries françaises… Grand Dieu !… c’est un bâtiment de mon pays qui a devancé les autres et qu’un inventeur français va anéantir !…

Non !… Cela ne sera pas… Je vais m’élancer sur Thomas Roch… Je vais lui crier que ce bâtiment est français… Il ne l’a pas reconnu… il le reconnaîtra…

En cet instant, sur un signe de l’ingénieur Serkö, Thomas Roch lève sa main qui tient l’étui de verre…

Alors les sonneries jettent des éclats plus vibrants. C’est le salut au drapeau… Un pavillon se déploie à la brise… le pavillon tricolore, dont le bleu, le blanc, le rouge se détachent lumineusement sur le ciel.

Ah !… que se passe-t-il ?… Je comprends !… À la vue de son pavillon national, Thomas Roch est comme fasciné !… Son bras s’abaisse peu à peu à mesure que ce pavillon monte lentement dans les airs !… Puis il recule… il couvre ses yeux de sa main, comme pour leur cacher les plis de l’étamine aux trois couleurs…

Ciel puissant !… tout sentiment de patriotisme n’est donc pas éteint dans ce cœur ulcéré, puisqu’il bat encore à la vue du drapeau de son pays !…

Mon émotion n’est pas moindre que la sienne !… Au risque d’être aperçu, — et que m’importe ? — je rampe le long des roches… Je veux être là pour soutenir Thomas Roch et l’empêcher de faiblir !… Dussé-je le payer de ma vie, je l’adjurerai une dernière fois au nom de sa patrie !… Je lui crierai :

« Français, c’est le pavillon tricolore qui est arboré sur ce navire !… Français, c’est un morceau de la France qui s’approche !… Français, seras-tu assez criminel pour le frapper ?… »

Mais mon intervention ne sera pas nécessaire… Thomas Roch n’est pas en proie à une de ces crises qui le terrassaient autrefois… Il est maître de lui même…

Et, lorsqu’il s’est vu face au drapeau, il a compris… il s’est rejeté en arrière…

Quelques pirates se rapprochent afin de le ramener devant le chevalet… Il les repousse… il se débat…

Ker Karraje et l’ingénieur Serkö accourent… Ils lui montrent le navire qui s’avance rapidement… Ils lui ordonnent de lancer ses engins…

Thomas Roch refuse.

Le capitaine Spade, les autres, au comble de la fureur, le menacent… l’invectivent… le frappent… ils veulent lui arracher l’étui de la main…

Thomas Roch jette l’étui à terre et l’écrase sous son talon…

Quelle épouvante s’empare alors de tous ces misérables !… Ce croiseur a franchi la zone, et ils ne peuvent répondre aux projectiles, qui commencent à tomber sur l’îlot, dont les roches volent en éclats…

Mais où est donc Thomas Roch ?… A-t-il été atteint par un de ces projectiles ?… Non… je l’aperçois une dernière fois, au moment où il s’élance à travers le couloir…

Ker Karraje, l’ingénieur Serkö, les autres vont, à sa suite, chercher un abri à l’intérieur de Back-Cup…

Moi… à aucun prix je ne veux rentrer dans la caverne, – dussé-je être tué à cette place ! Je vais prendre mes dernières notes et, lorsque les marins français débarqueront sur la pointe, j’irai…

fin des notes de l'ingénieur simon hart.