Fantômes bretons/Katel-Kollet

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C. Dillet (p. 221-228).

KATEL-KOLLET

récit fantastique




— À l’aube du matin, un peu de cendre éteinte,
D’un pied large et fourchu portait l’étrange empreinte…

(V. Hugo. Ballades.)


I

Or ceci se passait avant qu’Arthur de Bretagne eût été meurtri par Jean sans cœur et sans terre. Le comte Moriss, sur ses vieux jours, vivait fort retiré en son manoir de la Roche[1], avec une jeune nièce, belle comme le jour, qui s’appelait Katel. Mais si Katel était belle, on dit qu’elle était bien plus dangereuse, non-seulement par les séductions de sa personne, mais encore par la malignité de son esprit. Le vieux comte pressait Katel de se marier, car il trouvait qu’une jolie fille de seize ans, séduisante et légère comme aile d’alouette, était un objet bien difficile à garder pour un tuteur de soixante ans, qui n’avait connu que la guerre. Par malheur, Katel n’entendait point raccourcir sa jeunesse par le mariage. Elle aimait le plaisir et les fêtes à la folie ; la danse était sa vie. Elle ne rêvait qu’à la danse, et répondait aux pressantes sollicitations du comte Moriss :

— Quand j’aurai trouvé un joli cavalier capable de danser avec moi douze heures durant, à celui-là je donnerai mon cœur et ma main.

Cette réponse fut publiée à son de trompe dans toutes les paroisses du Léon, et bientôt nombre de jeunes seigneurs riches et des mieux tournés vinrent voir la belle brune et faire leur demande. Alors, Katel donnait à ceux qui lui plaisaient rendez-vous pour telle ou telle assemblée de la saison. Dans ce temps-là, les beaux pardons n’étaient pas rares dans le pays. On y dansait tout le jour et souvent la moitié de la nuit. La sylphide volait, presque sans toucher le gazon, sans se reposer jamais pour ainsi dire ; et lorsqu’elle avait saisi la main d’un jeune cavalier, s’il se laissait entraîner au gré de l’enchanteresse, il était perdu, car elle le fascinait, l’ensorcelait à tel point, que l’imprudent, possédé par ce démon charmant, dansait, sautait, tournait jusqu’à ce que souvent mort s’ensuivît…

Elle avait ainsi causé bien des deuils dans les châteaux du comté. L’indignation publique, les cris de vengeance qu’elle pouvait entendre, auraient dû l’avertir que son heure aussi ne tarderait pas à sonner. Mais son cœur était dur et elle ne voulait pas changer.

Ce que voyant, le sire de la Roche défendit à Katel d’aller aux assemblées et l’enferma dans la tour, lui disant qu’elle y resterait jusqu’au jour où elle aurait donné le titre d’époux à l’un de ses nombreux prétendants. Or, Katel avait un page, moins grand que le lévrier de son oncle et aussi noir qu’un corbeau. Elle l’appela un matin avant le jour et lui dit :

— Il dort le vieux Moriss ; mais Salaün veille pour Katel. Monte à cheval ; les gardes te laisseront passer. Prépare l’échelle flexible que tu fis pour moi, et porte ce message au château de Ploudiry…

… Une heure après, au pied de la tour, sous la fenêtre où pendait une échelle de lin, un beau jeune homme et la brune prisonnière montaient sur le même coursier… Et bientôt, sur les routes encore sombres du grand bois, le forestier entendit un galop rapide, et le nain jaloux, resté seul au pied du donjon, ricanait en disant : « C’est aujourd’hui le pardon de la Martyre ; Salaün, tes glas sonneront ce soir !… »


II

En les voyant arriver ainsi au pardon de la Martyre, on fut frappé d’admiration, tant ils étaient tous deux jeunes et beaux. Katel, plus radieuse que jamais, présenta Salaün comme son fiancé à toute la compagnie.

— Oui, disait-on tout bas, fiancé de la danse qui enivre et qui tue !

Peu après le bal commença. On y avait appelé les meilleurs sonneurs de Cornouaille. Nombreuse et belle assemblée s’y trouvait réunie par les soins de Katel qui avait d’avance envoyé des messages, afin d’avoir plus de témoins de son nouveau triomphe. Elle se montra d’abord plus calme que de coutume. Doucement appuyée sur le bras de son fiancé, elle daignait lui accorder un peu de répit en faisant quelques tours avec d’autres. Puis, au milieu de la fête, il y eut un festin magnifique. Les liqueurs coulèrent en abondance ; et, sur le soir, on alluma des torches tout autour de la place, sous les grands arbres. Alors le bal de recommencer : gavotte, jabadao, ronde, courante et passe-pied, tout se succédait sans trêve ni repos…

— Encore, encore, s’écriait Katel radieuse, en dansant avec Salaün ; serais-tu las par hasard ?

— Non, non, jamais auprès de toi, disait le jeune homme fasciné.

Et le couple charmant glissait plus rapide au milieu des autres danseurs qui s’arrêtaient pour les regarder… Pourtant Katel s’aperçut bientôt que son cavalier faiblissait.

— Courage, lui dit-elle : encore quelques tours et Katel est à toi !

L’insensé, quoique à bout de forces, s’élança de nouveau dans le tourbillon qui l’emportait malgré lui. Enfin, ses pieds s’appesantirent, sa respiration devint pénible, saccadée, puis haletante comme un râle.

— Grâce, grâce ! murmura-t-il. Ô Katel, ô ma mie… ne t’ai-je pas… gagnée ?

La cruelle l’abandonna quand elle entendit cette plainte, et le malheureux délaissé s’affaissa sur l’herbe fleurie. Au même instant minuit sonna dans la tour. Les torches (torches funèbres) pâlirent, puis s’éteignirent une à une… Et tout auprès, dans l’ombre, ricanait le nain noir…


III

— Déjà ! s’écria Katel en jetant un regard de mépris sur Salaün évanoui et sur les sonneurs exténués, déjà fatigués pour si peu !.. Par l’enfer !! qui me donnera danseurs et musiciens dignes de moi ?…

À cette imprécation horrible, un lustre formé d’éclairs fulgurants se balança sous les grands chênes dont le feuillage rougi se froissait, agité par une brise enflammée. Deux hommes, deux fantômes, parurent tout à coup au milieu du cercle des spectateurs qui se disposaient à fuir, et demeurèrent cloués à leur place par la terreur. L’un des étrangers, vêtu de rouge sous un manteau noir, portait sous le bras un biniou énorme dont le pavillon était formé par une gueule de serpent. L’autre de haute et belle taille, vêtu de noir avec un manteau rouge, portait sur la tête un panache de plumes de vautour qui dissimulait en retombant le feu de son regard.

Soudain, le biniou, enflé par un souffle formidable, fit entendre des accents dont tout le monde se sentit épouvanté, tous, excepté la brune danseuse, car le sonneur rouge jouait un branle inconnu, irrésistible… Et le cavalier au toquet de vautour vint saisir dans ses bras nerveux Katel qui semblait l’attendre et l’inviter d’un regard ardent.

Alors une gavotte effrénée commença sous le dôme resplendissant. Peu de danseurs osèrent y prendre part, malgré le vin et l’hydromel qui circulaient sans cesse. Ils s’arrêtèrent bientôt sous le poids d’une fatigue étrange ; mais Katel, heureuse et fière, volait comme une fille des airs et semblait défier son cavalier… Et la musique allait toujours plus stridente ; le branle infernal toujours plus rapide, plus affolé… et le nain noir ricanait de plus en plus…


IV

Combien de temps cette danse horrible dura-t-elle ?… Nous ne saurions vous le dire. Katel commençait à donner quelques signes de lassitude. Elle regardait, non sans effroi, en passant, la gueule béante du serpent qui vomissait alors une vraie musique de damnés, interminable comme les supplices éternels… Pourtant elle essayait encore de frapper la terre de ses pieds impatients et se laissait emporter dans ce tourbillon de plaisir et d’ivresse… Bientôt il lui sembla que le lustre éclatant tournoyait au-dessus de sa tête ; la peur la saisit et elle fit d’inutiles efforts pour échapper à l’étreinte cruelle de celui qui l’entraînait d’une main de fer.

— Allons, allons, la belle fille, criait le danseur impitoyable, la pelouse est plus lisse, la lumière plus belle, la musique plus enivrante !

Et Katel, haletante, rassembla ses dernières forces à ces mots. Elle bondit encore une fois, comme une biche blessée, dans un tournoiement fantastique. Le cavalier noir disparut tout-à-coup, et Katel, ne se sentant plus soutenue par le bras fatal qui l’avait brisée, tomba en râlant à son tour, vaincue, mourante, abandonnée....

Et les lourdes nuées, en se choquant au-dessus de la forêt funèbre, lançaient par intervalles sur le dôme de feuillage des traînées de feu rouge et de salpêtre blafard. Les roulements de la foudre couvrirent les derniers sons du biniou. Des torrents de pluie ruisselaient sur les pentes ; la grêle crépitait incessamment sur les rochers des collines… La foule cependant s’était éloignée avec une indicible terreur de ce théâtre d’orgie et de mort. Puis il y eut un coup de tonnerre plus fort que tous les autres ; les éléments s’apaisèrent ; les bruits se turent ; les lueurs s’éteignirent, et le lugubre silence régna bientôt en maître sous la voûte sombre des bois…

Le lendemain, à l’aube du jour, on eût pu voir étendus côte à côte, sur l’herbe foulée du carrefour, deux corps inanimés ; tous deux jeunes et beaux portaient sur le visage la pâleur de la mort. Un nain noir et hideux les contemplait en ricanant. C’étaient nos deux fiancés : Salaün et Katel… Katel désormais appelée Kollet dans les souvenirs populaires ; Kollet, c’est-à-dire perdue ou damnée, à cause de son amour immodéré du plaisir et de la danse !…


Plus loin, à l’endroit où s’était tenu le terrible sonneur, l’herbe rougie et la terre brûlée portaient « l’étrange empreinte de pieds larges et fourchus… »

Et, dans les ruines du vieux château de la Roche-Morvan, on entend encore parfois, au milieu des nuits sombres, les ricanements sataniques du nain noir.


Coat-ar-Roch, août 1879.



  1. La Roche-Morice, ou Morvan, près Landerneau.