Fantômes bretons/Les Poires d’or

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C. Dillet (p. 113-126).

LES POIRES D’OR

récit du sonneur de biniou




Il y avait une fois entre Daoulaz et Logona, un Roi, un petit Roi, je pense, car il n’avait pour tout royaume qu’une métairie que les Julots de Saint-Thégonnec traiteraient de tiégez-dister, ou ferme aride ; ceux de Vannes diraient eunn dachen-fall, c’est-à-dire, une mauvaise place ; et ceux de la Cornouaille l’eussent appelée sans façon douar-lapinet, une terre à lapins.

Mais n’importe. Il faut vous dire, sans quoi vous diriez que mon Roi n’était bon qu’à porter le sac des chercheurs de pain, il faut vous dire qu’il avait en outre un petit courtil, et que dans ce courtil il y avait un beau poirier : un poirier qui, tous les ans, rapportait trois belles poires ; et c’était là toute la fortune du Roi… quand il pouvait les cueillir, ce qui n’arrivait pas souvent. — Trois poires ! ce n’est certes pas une fortune par le temps qui court ; mais attendez un peu, et vous en saurez là-dessus tout autant que moi, sonneur de Logona.

Or, notre Roitelet avait encore en plus toute une nichée d’enfants : deux garçons et une demi-douzaine de filles. Seigneur Dieu, le pauvre homme !… C’était en vérité un joli compte. Et quand on pense qu’il fallait nourrir tout cela, et doter peut-être six filles avec deux ou trois poires ; ah ! il y a bien de quoi faire frémir un père de famille !

N’importe, le Roi aux Poires ne frémissait pas, surtout en l’année cherche bien, époque où il régnait, comme vous savez, si vous connaissez l’histoire. Il se trouvait même fort à l’aise, car, en cette année de grâce-là, le bon Dieu lui avait permis pour la première fois, depuis trente ans peut-être, de récolter un morceau d’une poire tombée à terre, on ne sait comment. Oui, il nourrissait toute sa maisonnée avec son morceau de poire. Cela semble vous étonner, c’est bien vrai pourtant, car, nous autres conteurs bretons, nous disons toujours la vérité.

Écoutez bien : en juillet, les poires, grosses comme des melons, étaient d’argent, mais en août, elles ressemblaient à des citrouilles et elles étaient d’or !

Le tout était de les cueillir à point : or notre pauvre Roi n’y arrivait jamais. S’il avait su se contenter de ses poires d’argent, nul doute qu’il n’y fût parvenu ; mais l’avarice et l’ambition, ces deux lèpres du monde, le poussaient toujours à reculer.

En regardant ses poires d’argent, il se disait : Encore une semaine et elles seront d’or ; et il attendait si bien que les poires disparaissaient une à une.

Enfin, quand garçons et filles furent en âge, l’aîné qui s’appelait Yann, dit au cadet que l’on nommait Claudik : « Si tu veux, nous chiperons les poires et nous filerons avec ? »

Il faut vous dire que Yann était un coquin fainéant qui déjà avait eu plus d’une affaire avec les gendarmes de ce temps-là ; tandis que Claudik était un bon fils, joueur de biniou de son état, et joli garçon par-dessus le marché.

— Non pas, répondit Claudik, non pas, car les poires sont à mon père et à mes sœurs.

— Alors, je veux qu’on fasse le partage, et moi je veux une poire pour moi tout seul ; pour ma soif, ce n’est pas trop, et je me charge de garder le poirier, si bien que les voleurs n’y viendront pas.

— Oh ! tu as tort, reprit Claudik, cela fera de la peine à notre père ; et il vaut mieux être pauvre que de faire une mauvaise action.

— Comme tu voudras : moi, je vais lui demander ma part.

Yann fit comme il avait dit et, malgré son chagrin, le vieux Roi consentit à faire le partage : la poire du nord à l’aîné ; celle du sud à Claudik et celle du milieu à partager entre les filles, dont, par bonheur, cinq voulaient déjà entrer en religion, dès que le bon Dieu aurait permis de les doter.

On était alors à la fin de juillet, et les poires d’argent prenaient déjà une teinte d’or magnifique. Yann se mit à monter la garde. Pendant deux jours tout alla bien, mais le troisième il prit une chopine de vin de feu pour se tenir éveillé, et le lendemain on le trouva ronflant sous le poirier, qui n’avait plus que deux poires : celle du milieu avait disparu. Et voilà nos filles encore sans dot pour une année au moins.

— Ça m’est égal, dit l’ivrogne en s’éveillant, la mienne y est encore. Ce soir, je veillerai mieux.

En effet, ce soir-là et le suivant, il veilla pour de bon avec son fusil chargé, et rien ne bougea. Mais la troisième nuit, comme il faisait une chaleur affreuse, Yann se crut permis d’avaler cinq ou six chopines de cidre, et quand il s’éveilla le matin, la poire du Nord s’en était allée rejoindre celle du milieu.

Qui jura bien et fort ? Ce fut Jean-le-Mauvais. Il s’emporta contre son père, battit trois ou quatre de ses sœurs qui voulaient le sermonner et chercha querelle à son frère qui ne l’apaisa qu’en lui offrant la moitié de sa poire.

— À mon tour de monter la garde, dit alors Claudik, en s’armant d’un grand sabre qu’il aiguisa comme un rasoir. Et là-dessus, il alla se poster contre le gros tronc du poirier. Alors il commença par jouer un petit air de biniou pour se donner du cœur.

Jusqu’à minuit rien ne parut… Mais, quand le dernier coup de minuit eut sonné dans la tour de Daoulaz, voilà que… Et, à ce propos, il est bon de vous dire que minuit sonnait tout seul dans la tour du couvent où il n’y avait plus d’horloge, depuis que le Sire du Faou avait tué deux moines d’un coup d’épée !

Enfin, au douzième son qui tintait comme un glas, un hibou perché dans le poirier, s’envola en poussant des cris. Claudik regarda aussitôt et aperçut quoi ? Un bras long, long, qui s’allongeait entre les feuilles et une main énorme qui s’ouvrait déjà pour saisir la poire d’or… Holà ! qui va là ? Et un grand coup de sabre, et voilà la main énorme de tomber, et la poire d’or de rouler à terre dans une mare de sang… Puis un grand cri, un hurlement à faire sombrer des vaisseaux, un soupir pareil à un coup de vent et puis… rien du tout.

Claudik commença par ramasser sa poire d’or, l’essuya proprement et la fourra dans sa grande poche. Mais que faire de cette main de géant, coupée au poignet, et dont les grands doigts remuaient encore !!! Seigneur Dieu !… Il eut d’abord l’idée d’aller jeter la main dans la mer que l’on voyait de là ; mais il songea que cette main devait appartenir à quelqu’un, et qu’une main si grande devait être la propriété de quelque géant bien riche et bien puissant, quoique voleur, lequel ne serait peut-être pas fâché de ravoir sa main, surtout s’il était possible de la raccommoder. Or, le sonneur de biniou, en courant les pardons, avait entendu dire qu’au delà de Plougastel, sur la rade de Brest, demeurait un sorcier qui savait arranger les bras, les nez et les mains des statues de Kersanton ; et, comme Claudik était fort rusé, il pensa que ce sorcier arrangerait, tout aussi bien, une main coupée, vu qu’il vendait des Louzou pour toute espèce d’infirmités. Il allait même se mettre en route pour Plougastel, quand Yann, que les hurlements avaient réveillé, arriva dans le courtil.

— Qu’y a-t-il de nouveau par ici, dit-il à son frère ? J’ai senti le sang frais, je crois ?

— Peut-être, répondit Claudik, en lui montrant la main sanglante.

— Et la poire, où est-elle ? dit Yann en roulant des yeux verts.

— La voici, mon frère ; et nous en ferons quatre parts : une pour le père, une pour les sœurs, une pour toi, et la dernière…

— Un quart, c’est bien peu pour ma soif, interrompit le mauvais garnement : au surplus nous verrons. Et la main, que vas-tu en faire ?

— Chercher son maître et la lui rendre, car je ne veux pas garder le bien d’autrui. En attendant, je vais la frotter avec de bons Louzou et la mettre dans mon sac pour la conserver fraîche.

Claudik fit comme il avait dit ; mais Claudik, qui avait de l’esprit, fit encore autre chose : la lune venait de se lever et notre garçon se mit tout de suite en campagne, — avec la main coupée dans son sac, afin de trouver la piste du voleur de poires. Pendant plus d’une lieue, ce ne fut pas très-difficile, sur les landes et les collines, où il suivait une traînée de sang ; mais à mesure qu’il approchait de la forêt du Kranou, les traces devenaient moins visibles et enfin elles cessèrent tout à fait.

— C’est égal, se dit Claudik en revenant, on dit qu’un géant demeure au milieu de la forêt ; ce doit être mon homme. Il est vrai qu’il ne fait pas bon y aller, car il passe pour un ogre affamé. N’importe, quand je lui rapporterai sa main, avec de bon onguent pour la recoller, il n’y aura aucun danger pour le reboutou. Oh ! non, pour sûr !!

Le lendemain, vers midi, Claudik s’en revenait de Plougastel, un peu essoufflé, à cause de la main énorme qu’il portait, comme vous savez, dans son sac à biniou. Il était bien content d’une recette que le sorcier lui avait donnée, immanquable pour souder les pierres et les os. Alors, il rencontra son frère sur la place de Daoulaz. Yann allait déjà de travers. Il y avait foule sur la place, et la trompe sonnait aux quatre coins de la ville. Ensuite, quand tout le monde fut rassemblé, le crieur publia que le Roi-géant de la forêt donnerait Fleur-du-Kranou, sa fille, en mariage à celui qui le guérirait d’une grande blessure attrapée à la guerre.

— Ou bien à voler des poires, murmura le sonneur en secouant son sac.

— Moi j’y vais tout de suite, dit Jean : je veux guérir le monarque et avoir Fleur-du-Kranou en mariage.

— Réfléchis avant de partir, mon frère ; songe que c’est un ogre qui mange les chrétiens, et que…

— Ça m’est bien égal à moi, cria le garnement ; je n’ai peur de rien : ainsi qu’on me laisse passer.

Yann alla-t-il au manoir du Kranou ? On ne le sait pas encore : toujours est-il que trois jours se passèrent sans qu’on le revit à la maison. Inquiet de son frère et impatient de tenter l’aventure pour son compte, Claudik, avec son sac et la main coupée sur son dos, partit pour le château de la forêt. Quand il eut franchi les taillis, à l’entrée des futaies noires, il se trouva en face d’un fossé profond et d’une grande barrière en fer. À côté il y avait une petite maison, et une petite vieille qui filait sur le seuil.

— Holà, madame, cria Claudik, madame la comtesse de la Porte, ouvrez vite, s’il vous plaît, car j’ai une commission pressée pour votre maître.

— Vraiment, mon joli garçon, dit la portière, flattée d’avoir été appelée comtesse.

On est toujours sensible à cela.

— Sans doute, reprit Claudik encouragé, et j’ai là dans mon sac un objet précieux qui lui a appartenu.

— Je ne dis pas non, mon petit ; mais tu m’intéresses et je t’engage à te sauver, car ceux qui franchissent cette barrière de malheur, n’y repassent jamais.

— Eh bien, Madame, je veux entrer tout de même, parce que j’ai un remède pour guérir le roi et que je veux épouser sa fille, bien entendu.

— Épouser sa fille, malheureux pécheur ! mais depuis quatre jours il est venu ici un tas de gens, avec des chirurgiens de tous pays, dans le dessein de guérir le roi et d’obtenir la Fleur-du-Kranou : et pas un n’est revenu.

— Pas un, Seigneur Dieu !!

— Non, non, mon pauvre ami, car, depuis qu’il est malade, le roi a un tel appétit, qu’il ne donne pas le temps de le soigner ; et je puis bien te le dire entre nous, il avale.... il avale les futurs gendres les uns après les autres, si bien que Fleur-du-Kranou s’étiole et court grand risque de rester fille.

— C’est ce que nous verrons, dit le malin sonneur, et je vous prie de m’ouvrir, s’il vous plaît.

— Comme tu voudras, mon garçon : entre donc, lui dit la petite vieille, en ouvrant la barrière. Et Claudik entra, toujours avec l’énorme main dans son sac. La vieille, curieuse comme toutes les portières, lui demanda ce qu’il portait ainsi sur le dos. Le rusé répondit que c’étaient des remèdes, un biniou et un beau justin brodé qui serait pour elle, s’il revenait sain et sauf de son expédition.

La vieille attendrie lui dit alors tout bas :

— Écoute, mon joli sonneur, quand tu arriveras au défilé des grands rochers, tu verras une belle avenue, et à côté un sentier étroit, plein de ronces et de pierres. Prends ce sentier, tu t’en trouveras bien. Il te conduira derrière le manoir. Alors joue en douceur un petit jabadao à la mode de Guingamp. La princesse qui aime la danse et les jolis garçons, arrivera tout de suite. Tu lui feras faire un tour de gavotte, et tes affaires n’en iront pas plus mal.

Là-dessus elle rentra dans sa hutte et laissa Claudik libre de s’avancer dans la forêt qui devenait de plus en plus sombre. Il passa tout près de grands précipices où coulaient des torrents qui avaient l’air de lui crier : Gare ! gare !! Puis le vent, qui pleurait dans les sapins, lui disait : Qui passe, trépasse !....

C’était à faire frémir, mais Claudik était brave et s’avançait toujours ; il lui semblait même que la main énorme remuait dans le sac pour le pousser en avant.

Enfin, il arriva ainsi au défilé que lui avait annoncé la vieille : il vit la grande avenue et se disposait à prendre le petit chemin à côté, lorsqu’il remarqua des ombres étranges que le vent balançait sous les arbres. Alors il regarda par-dessus le talus, et que vit-il, Seigneur Dieu ?… Il vit des corps humains pendus par les pieds à des branches d’ormeaux, et tout près de la barrière, il y avait encore deux branches ployées et munies de grands lacs tendus sur le passage de ceux qui entraient.

— Mon frère est peut-être dans cette compagnie, se dit le pauvre garçon en se signant ; et il se mit à gravir le petit chemin entre les rochers.

Bientôt il aperçut, au milieu des arbres, les grosses tours du manoir. Il s’avança du côté où l’on ne voyait que deux ou trois lucarnes et, s’arrêtant sous la première, il tira son biniou et se mit à sonner doucement un jabadao à la mode de Guingamp. Aussitôt la lucarne s’ouvrit : une dame belle comme l’aurore se pencha, lui dit : « Me voilà ! » et descendit dans la prairie où se trouvait Claudik. Claudik n’y comprenait rien, mais naturellement il la laissa faire. La dame le prit par le bras gauche et voilà notre beau sonneur, toujours chargé de la main énorme, dansant la gavotte avec Fleur-du-Kranou ; aussi fut-il bientôt fatigué et, s’étant arrêté à bout de forces, il demanda à la princesse de le présenter au Roi.

— En ce cas, dansons au moins le bal, dit-elle en considérant son jeune cavalier, car après avoir vu mon père, vous ne pourrez danser de votre vie.

— Oh ! que si, répliqua Claudik : j’ai là dans mon sac de quoi me tirer de presse. Je veux guérir votre père et vous épouser ensuite, si vous y consentez, Madame.

— Je le voudrais bien, dit la princesse en baissant ses beaux yeux, mais il y en a tant, hélas ! qui sont venus et cependant…

— Vous êtes encore à marier, par bonheur pour moi, continua le galant ; mais ne craignez rien ; menez-moi seulement devant le Roi et vous verrez.

La princesse lui dit alors de la suivre sans parler et de tirer ses galoches. Ils passèrent ainsi par des enfilades de salles superbes, pavées de marbre et d’argent, gardées par des dragons, des lions et des léopards. Tout autour, sur des bahuts sculptés, on voyait, par douzaines, des poires étincelantes, que Claudik reconnut aisément. Les salles étaient éclairées par des flambeaux d’or et de cristal. C’était éblouissant ; et à cette lumière, Claudik trouvait Fleur-du-Kranou de plus en plus belle. Enfin ils arrivèrent à l’entrée d’une salle plus vaste encore, mais faiblement éclairée à cause du Roi qui s’y trouvait couché. La princesse fit signe à Claudik de tirer son chapeau. Les dragons qui défendaient l’entrée, lancèrent des flammes sur le sonneur ; mais dès que les flammes approchaient du sac, qu’il portait toujours sur son dos, elles s’éteignaient à l’instant, par respect apparemment. Fleur-du-Kranou étonnée en était ravie au fond du cœur, et commençait à espérer des noces.

Tout à coup le géant s’éveilla en disant : J’ai faim ! et aussitôt qu’il eut aperçu Claudik au milieu de la chambre, il s’écria comme un tonnerre : Bon ! celui-ci est jeune, qu’on le mette à la broche, avec des pommes de terre !

Oh ! ciel ! Claudik à la broche, avec des pommes de terre !!

Au même instant, quatre grands coquins de cuisiniers anglais, armés de coutelas, se jetèrent sur le malheureux !…

Attendez un peu avant de gémir sur son sort.

Les coutelas eurent à peine touché le sac de Claudik, que les lames se cassèrent en mille morceaux, par respect apparemment. Puis le sonneur ayant gonflé son biniou, joua l’air de la vieille (Ann hinigous) et le bal de recommencer joliment. Fleur-du-Kranou dansait avec Claudik ; les cuisiniers tournaient avec leurs broches ; les dragons faisaient le passe-pied avec les lions, et les chiens de garde dansaient le jabadao avec les loups. On dit même que le roi, malgré sa faim et sa colère, sautait malgré lui sur son lit de parade ; il avait beau hurler : Qu’on le mette à la broche ! bah ! la danse continuait plus furieuse que jamais, et elle continuerait encore, peut-être, si Claudik ne se fût arrêté, épuisé naturellement à cause du sac et de la main énorme qu’il avait toujours sur le dos. Voilà : ainsi finit le bal, et mon histoire aussi va finir, car vous saurez que quand Claudik eut fait sa dernière pirouette, il tomba à genoux auprès du lit du géant affamé qui allongea son unique main pour le saisir et le croquer ! mais dès que la main s’approcha du dos du sonneur, elle fut repoussée comme par enchantement et le géant de hurler : — Ah ! si j’avais l’autre !

— L’autre, riposta le rusé en vidant son sac, l’autre ? la voici ! Et si vous permettez, seigneur, je vais vous la rattacher comme auparavant.

Je n’ai pas le temps de vous raconter l’étonnement de tout ce monde-là : vous saurez seulement que Claudik, sans attendre la permission, se mit à l’ouvrage comme un chirurgien consommé. Quand il eut fini, le géant lui dit en le regardant de travers : Es-tu bien sûr que ça soit solide au moins ?

— Sûr et certain, répondit Claudik, mais votre main ne sera bien recollée, Monseigneur, que trois jours après les noces de Fleur-du-Kranou, avec…

— Avec qui, ver de terre, hurla le géant, avec qui ?

— Avec le fils de ma mère, s’il vous plaît.

Le géant en eut une attaque épouvantable, et l’histoire dit qu’il en mourut.

Claudik épousa Fleur-du-Kranou : il y eut des noces fort belles pendant quinze jours. Je ne puis vous les raconter, ayant été oublié sur la liste d’invitation.

Le poirier d’or transplanté au Kranou, après la mort du père de Claudik, donna toujours des fruits mûrs au bon fils. Il dota ses sœurs généreusement. Enfin je dois vous dire que de ce joli mariage, il ne vint au monde qu’une fille unique, ressemblant à sa mère. Or, cela a toujours été ainsi de siècle en siècle dans la famille, si bien que, pendant mille ans et plus, les chevaliers de tous pays firent force prouesses, afin de cueillir les poires d’or et la fleur héréditaire du Kranou[1].

Et l’on dit que, même en ce temps-ci, les jeunes gens à marier veulent encore trouver l’héritière de notre fameux poirier.

C’est là, Messieurs, ce que je vous souhaite.


Lu au Congrès de Guingamp, le 2 septembre 1875.





  1. Nous ferons remarquer que nos conteurs aiment à répéter le trait dominant de la situation : ici, c’est la Fleur-du-Kranou et surtout la main énorme ; là, c’est une borne ; ailleurs, c’est un crapaud qu’un Mauvais Fils porte sur la figure, comme le raconte M. Luzel, dans un récit fort original.