Fantômes bretons/Pilote et Goëland

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PILOTE ET GOËLAND

nouvelle




I

Sur la pointe avancée qui fait face à l’île de Batz, en avant de Roscoff, on voyait, il y a quelques années, une pauvre cabane de pêcheur adossée à la falaise, dans l’angle des rochers. On eût dit une caverne et, sauf quelques épaves et débris de chaloupes pour former la porte et le rebord de la toiture, le granit de la côte, tel que l’a placé le Créateur, en faisait tous les frais. Des planches brisées et des pierres dispersées par les ouragans marquent seules l’emplacement de ce pauvre réduit.

Il y a vingt ans à peu près, je visitais ces curieuses falaises, et comme je demandais à un matelot des renseignements sur le pays et sur les anciens souvenirs, combats, tempêtes ou naufrages, il me désigna la cabane en ajoutant :

— Allez à la maison de Pilote-Misaine ; il vous répondra mieux qu’aucun de ces parages.

Je m’y rendis sur-le-champ. Je vis, en approchant, un vieux loup de mer, cassé par l’âge et les fatigues, occupé à étendre des filets sur les rochers. Il avait l’air affable, mais bien triste, et la misère se lisait au premier abord sur sa personne comme dans sa demeure ; mais du moins c’était une misère acceptée, c’était une tristesse fille de la résignation, que l’on trouvait au fond de toutes les paroles du bon vieillard. Je ne puis rapporter ici tout ce que Pilote me dit de touchant, de chrétien, de résigné, pendant les trois heures que je passai assis sur le seuil de sa maison, en face de la mer qui brisait à nos pieds. Je vais seulement vous raconter l’histoire des malheurs de sa jeunesse.


II

C’était vers 1812. Pilote-Misaine avait vingt-quatre ans. Des blessures, gagnées contre l’Anglais, l’ayant fait débarquer, il revint au pays. Sa mère, déjà veuve, était morte pendant son dernier voyage. Il acheta un canot pour gagner sa vie, et, grâce à ses campagnes, il fut nommé pilote du quartier. Solitaire par goût, Misaine n’avait d’autre compagnie, sur terre comme sur mer, qu’un beau chien barbet, auquel il avait donné le nom de Goëland. C’était un animal de la meilleure race, alerte et nageur comme un terre-neuve, fidèle comme un chien couchant et assez fort pour sauver un enfant dans la mer. Pilote l’emmenait à la pêche avec lui et, chose singulière, il l’avait dressé à tenir ferme la barre du gouvernail, puis à serrer l’écoute quand il ventait. Pilote semblait donc destiné à vivre ainsi tranquille et retiré, lorsqu’il remarqua, dans ses courses sur les grèves, une jeune fille de Roscoff, qui ne manquait jamais de caresser Goëland, chaque fois qu’elle le rencontrait. Jane était la fille d’un capitaine de navire aisé et ambitieux, qui la destinait à mieux que Pilote. Elle était jolie, mais simple et bonne et, tout en caressant Goëland, elle avait laissé Pilote lire dans son cœur.

Un soir, assis sur la grève, Pilote songeait tristement aux obstacles presque insurmontables qui le séparaient de la fille du capitaine Alain. Sa pauvreté surtout se dressait comme un fantôme devant lui ; non pas que sa pauvreté lui fût à charge, car il avait de bons bras et son courage pouvait lui suffire à écarter le besoin du toit de sa famille, si Dieu lui en donnait une un jour ; mais, nous l’avons dit, le père de Jane était ambitieux et faisait, chaque année, sur une goëlette de soixante tonneaux des voyages qui arrondissaient sa fortune et devaient augmenter ses prétentions. Pilote vit alors, dans la brume du soir, une femme qui remontait le rivage et que Goëland précédait joyeusement. C’était Jane revenant de la chaussée du petit port où le navire de son père était à l’ancre.

— C’est vous, Misaine ? lui dit Jane en larmes. Je m’en étais doutée en apercevant le bon barbet. Je suis bien malheureuse, allez !

Pilote tremblait et n’avait pas la force de dire un mot.

Elle reprit : — Mon père, n’ayant pas trouvé de second pour tenir ses comptes à bord, va m’emmener en voyage. Nous faisons voile demain pour Cadix.

— La saison est trop avancée, Jane : que de dangers vous allez courir !

— Je le sais, Pilote. Que faire ?… Une idée ! Allez trouver mon père ; vous savez écrire ; offrez-vous pour second à son bord.

— Oh ! Jane, je le voudrais bien, mais il me repoussera. Voyez, il part même sans avoir recours à mon pilotage pour sortir.

— Hélas ! fit-elle, et moi qui ai tant de peur des tempêtes !… Pourtant, s’il nous emmenait tous les deux, je ne craindrais plus la mer avec vous. Courage ! Pilote ; quoi qu’il arrive, je ne vous oublierai pas ; je vais prier la sainte Vierge d’avoir pitié de nous. Allez, allez, Pilote.

Misaine se rendit avec son canot à bord du Saint-Jean (c’était le nom de la goëlette), sous prétexte d’offrir son aide pour gagner le large. Le capitaine Alain le reçut aussi mal que possible. Pilote supplia, s’offrit pour second, pour gabier, pour mousse, proposa son travail sans aucun salaire.

— Je connais la côte mieux que toi, marin d’eau douce, répondit le capitaine, et je ne veux pas de mendiant à mon bord. Ainsi, tu peux filer.

Pilote s’éloigna, la mort dans l’âme. Il passa la nuit dans une caverne de la côte, où il montait souvent la garde pour surveiller les vaisseaux en péril.

À l’aube, il vit passer le capitaine et sa fille, et ce qui lui fit le plus de mal, c’est qu’un jeune marin, d’une réputation douteuse, dont la mère possédait quelque bien, les accompagnait et aidait à l’embarquement.

Dès que la marée commença à descendre, le Saint-Jean leva l’ancre. Pilote le vit déployer lentement ses voiles, prendre le vent et s’orienter au large. Bientôt le navire disparut en pleine mer… Tout était fini, et Pilote, debout sur un rocher, essayait encore de distinguer sa mâture, perdue dans le brouillard lointain.

Il descendit, enfin, de son observatoire, dans l’état d’un malheureux qui a vu sombrer son dernier espoir. Barbet, couché sur le sable à ses pieds, se mit à grogner sourdement.

— Qu’as-tu donc ? lui dit son maître. Il n’y a pas d’ennemis par ici, mon pauvre chien ; point d’amis non plus : elle est partie ; il ne nous reste rien !

Ces tristes réflexions furent interrompues par l’arrivée du jeune marin dont nous avons parlé. Celui-ci, à la vue de son rival éconduit, prit un air crâne et presque méprisant.

— Vous êtes encore là, Misaine, lui dit-il, avec votre grognard de chien ? Pourtant la brise est bonne et l’on n’a pas besoin de pilotin par ce temps-là, que les mouches naviguent.

— Je le sais, Marsy, répondit Pilote. J’aime cette place, voilà tout. Au surplus, la mer change souvent, sans dire de prendre des ris.

— C’est bon… À propos, dit-il en revenant sur ses pas, vous avez réparé un filet au capitaine ; faudra me le rapporter, je vous paierai. C’est moi qui remplace le patron pendant son absence. Il m’a casé dans sa petite maison, hier au soir. C’est une bonne affaire pour moi… Et puis, suffit. Au revoir.

Et, en disant cela, Marsy fit un geste qui signifiait : — Et je pourrais en dire davantage. — Pilote sentit son cœur se serrer à ces paroles. Afin d’apaiser l’inquiétude qui le tourmentait, il essayait de se rappeler l’expression sincère du visage de Jane et sa franchise à leur dernière entrevue. Des pressentiments sinistres troublèrent son âme, pendant le premier mois qui suivit. Le voyage du capitaine ne devait durer que cinq à six semaines. L’époque du retour arrivait, et Pilote, qui au commencement avait tant accusé la longueur des jours, éprouvait une anxiété croissante en la voyant approcher.

Cependant le temps s’écoulait. Les six semaines expirèrent, et nul, pas même Marsy, n’avait reçu des nouvelles du Saint-Jean. Pilote ne dormait plus dans sa maison. Il passait les jours et les nuits avec Goëland, à surveiller la haute mer, à étudier la marche de tous les vaisseaux qui cinglaient au large, à examiner surtout les signes avant-coureurs des tempêtes, qui, vers la fin de novembre, s’annoncent de plus en plus sur la mer.

Ce fut alors que, vigie infatigable autant qu’ami fidèle, il adopta la caverne et les roches dont nous avons parlé, pour lui servir d’abri et d’observatoire, à l’approche des ouragans. Goëland ne le quittait jamais. Lui, ordinairement si gai, si agile à poursuivre les oiseaux sur la grève, se couchait tristement aux pieds de son maître, semblait interroger les flots comme lui, attendre comme lui, souffrir autant que lui…

Un jour, de grand matin, Pilote, qui avait veillé toute la nuit à cause d’un grain qui s’annonçait, venait de succomber à la fatigue ; il dormait d’un profond sommeil, lorsque les hurlements de son chien le réveillèrent en sursaut. Quelques moments après, malgré le vent et la pluie, il gravit le promontoire. Une violente bourrasque éclatait au large. Le soleil se levait à peine, et d’épais nuages répandaient une demi-obscurité sur les flots. Goëland, dont les yeux perçaient les ombres, les tenait fixés sur un point éloigné dans la mer. Le marin s’en aperçut, et, après avoir observé dans la même direction, il ne tarda pas à distinguer la mâture désemparée d’un vaisseau sans doute en détresse.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il, faites que ce ne soit pas le Saint-Jean !

La violence du vent dissipait par intervalles le brouillard. La coque du navire devint visible : c’était la goëlette du capitaine Alain, chassant avec rapidité vers les brisants de la pointe. Il n’y avait pas de temps à perdre. Le canot de Misaine était amarré dans une crique voisine. Il y vole. Il s’embarquera seul, s’il le faut ; mais à deux on aurait plus de chances d’arriver jusqu’au navire en perdition. Alors un matelot s’avance vers la falaise.

— À moi, camarade ! lui crie le sauveteur ; à nous deux, nous sauverons du moins l’équipage.

— Le vent est affolé, dit l’autre ; on est sûr de périr inutilement. — Mais, Marsy, ajoute Pilote en le reconnaissant, c’est le Saint-Jean qui fait côte. Venez au secours de votre patron.

— Ma foi, non ! dit le lâche ; je n’irai pas. Vous êtes pilote, vous, c’est votre affaire.

— À moi, Goëland ! s’écrie Misaine. Viens, mon pauvre animal ; tu vaux mieux que ce misérable pour tenir l’écoute. Allons !…

La mer était affreuse ; la chaloupe, très-penchée (quoique la voile n’eût été déployée qu’à demi et hissée à moitié du mât), menaçait de sombrer à chaque embardée ; mais Pilote l’orientait d’une main sûre. Le Saint-Jean, tout démâté, venait de toucher sur un banc, en avant de l’île de Batz, à un mille du rivage.

Pilote alors redouble de courage, confie l’écoute à la gueule fidèle du chien et gouverne sur l’endroit où le navire s’est affalé. Bientôt s’offre à sa vue un spectacle terrible : les vagues, grossies par l’obstacle que leur oppose le bâtiment échoué, le soulèvent à chaque instant, roulent sur le tillac avec un bruit affreux, et le laissent, en se retirant, retomber sur un lit de rochers où sa destruction s’achève.

— Jane ! Jane ! me voici ! crie Pilote, d’une voix qui domine le bruit de l’ouragan.

À cet appel, une jeune fille apparut à l’arrière ; le vent sifflait autour d’elle avec fureur et menaçait de l’enlever comme un brin d’herbe. Elle se pencha sur la poupe, reconnut sans doute Pilote, et, posant les mains sur son cœur, elle se mit à genoux sous une voûte d’écume que les vagues formaient au dessus de sa tête. Pilote crut distinguer un cri, au milieu des hurlements de la tempête, lorsqu’une lame plus haute que les autres le submergea lui-même et fit sombrer la chaloupe.

— Sauve-la ! sauve Jane, mon Goëland ! s’écria-t-il, en fendant les flots, à la suite du vaillant animal…

Un quart d’heure après, sur la grève, des marins, attirés par le bruit du sinistre et par l’humanité, recueillaient les corps de plusieurs naufragés. Deux ou trois, qui respiraient encore, furent transportés dans leurs maisons ; mais on cherchait vainement le capitaine et sa fille, quand tout à coup on vit, à peu de distance, paraître au dessus des flots qui s’apaisaient un peu, la tête de Goëland. Il semblait rendu au bout de ses forces. Sa tête plongeait de temps à autre et des hommes émus se mirent à l’eau pour lui porter secours.

Ô surprise ! le chien n’était pas seul : il traînait par son vêtement le corps d’une femme que les marins se hâtèrent d’arracher aux ondes. Ils voulurent aussi aider Goëland exténué à gagner le rivage ; mais Goëland était déjà loin dans la mer. Sa tête, cette fois, était haute et se tournait de tous côtés, comme s’il eût cherché à découvrir quelque chose.

— Pauvre bête ! il cherche son maître ! dit un des pêcheurs. Il nage si bien, qu’il le trouvera.

— Il le trouvera, pour sûr, répondit un autre, mais comme la fille du capitaine… Voyez, elle ne respire plus… c’est fini ! Allons, les garçons, une chaloupe à la mer pour sauver Misaine !

En effet, la mer étant plus supportable ; une barque fut mise à flot. Les sauveteurs eurent le bonheur de trouver Misaine et Goëland, qui nageaient en se soutenant l’un l’autre. Mais il était temps d’arriver, car, dès qu’on les eut hissés à bord, Pilote s’évanouit. On le crut mort. Hélas ! il n’en était rien ; il rouvrit les yeux, au moment où la barque accostait, et s’écria, en voyant son chien :

— Puisque Goëland est ici, c’est qu’il a sauvé la fille du capitaine… Où est-elle, mes amis ? Répondez, pour l’amour de Dieu !

Les marins gardèrent un morne silence, et se mirent en devoir de désarmer l’embarcation.

— Goëland ! Goëland ! reprit le jeune homme, où est Jane ? Cherche, cherche, trouve, mon bon camarade.

Le pauvre animal, réveillé de sa torpeur par cette voix suppliante et amie, se leva, malgré sa fatigue. Il fit quelques détours sur la grève en flairant des traces, et ramassa, tout auprès de l’observatoire de son maître, un lambeau déchiré, qu’il vint lui rapporter aussitôt. C’était un débris de vêtement de femme, oublié par ceux qui avaient enlevé le corps de la fille du capitaine…

Depuis ce temps, Pilote ne veut jamais perdre de vue cette grève funeste, témoin de ses trop courtes joies et de son éternelle douleur. Il y a construit, au moyen des épaves mêmes de ce naufrage, où le père et la fille ont perdu la vie, la cabane que nous avons décrite et qu’il habitera jusqu’à la fin.

— Vous semblez presque heureux ainsi ? lui dis-je, au moment de le quitter.

— Heureux, me répondit-il, oui, je le suis, au milieu de ma peine. Dieu m’assiste, et l’espoir d’en haut me reste… Et qu’ai-je entrevu de la vie ordinaire ? Un seul jour, jour heureux, suivi d’un triste soir… Si j’avais épousé Jane que j’aimais tant, nous eussions vieilli et souffert ensemble. — Souffrir ensemble, il est vrai, doit avoir de bien douces compensations ; — mais n’eussions-nous pas été exposés à l’envie des autres ? en butte, comme tout être sur la terre, à tant de maux qui traversent la vie ?… J’aurais vu dépérir et pleurer ma compagne ; j’aurais reçu en détail le coup qui m’a frappé dans un seul jour… Ah ! ne croyez pas pour cela que j’eusse refusé la lutte, s’il avait plu à Dieu de me l’imposer. Non, non ! J’y aurais fait face avec son aide miséricordieuse… Je compare seulement deux manières d’accomplir son sacrifice ici-bas. J’ai accepté le mien de la main du Seigneur et je le bénis !


Villa Saint-Guen, 3 novembre 1867.