Fantômes bretons/Ravage ou le Garde-chasse du diable

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RAVAGE
OU LE GARDE-CHASSE DU DIABLE

conte




Il y avait autrefois, non loin du bourg de Sion, au milieu des grands bois de Teillé, un sombre manoir où vivait un seigneur redouté dans tout le pays. Il ne s’était pas marié, et ce n’est pas étonnant, car le sire de Teillé était aussi laid que méchant : grand, maigre, toujours aviné, le farouche châtelain n’avait qu’une idée, la chasse ; qu’une passion, le vin.

Pourtant le garde du bois de Florange, un vieux rude qui m’a raconté cette histoire, assurait que messire Robert de Teillé, dans sa jeunesse, avait eu velléité de prendre femme, et qu’un jour ayant habillé l’un de ses valets en Bazvalan, comme disent les Bas-Bretons, il était allé frapper à la porte du château de Derval où il y avait fille à marier. Par malheur, on avait oublié, dans l’antichambre où le sire attendait, une bouteille d’eau-de-vie, laquelle étant tombée sous sa patte, avait été promptement mise à sec ; si bien que, quand on ouvrit la porte du salon pour le recevoir, Robert alla tomber, tout de son long, aux pieds de la demoiselle épouvantée, sur le coin d’un tabouret où il laissa un de ses yeux.... Après une telle aventure, notre doux sire, pestant contre toutes les jupes de Bretagne, avait juré de ne plus épouser que.... les bouteilles de sa cave.

En outre, le seigneur de Teillé était très-jaloux de ses droits de chasse et faisait faire bonne garde sur ses domaines. Aucun de ses nombreux gardes ne réussissait à préserver son gibier au gré de sa fantaisie. Voilà qu’un soir, ayant appris qu’un cerf avait été tué dans l’un de ses bois, il se rendit furieux chez le garde soupçonné de négligence, et lui ordonna de déguerpir à l’instant. Il faut vous dire franchement que, selon son habitude, le sire avait la tête un peu allumée et les jambes tremblantes, et que son œil unique avait l’air d’un charbon ardent. Cet homme-là devait être cousin-germain du diable lui-même, et ce n’est pas impossible, vu la fin de mon histoire. Or donc, il ordonna au garde délinquant de filer sans retard.

— À moins d’être le diable en personne, répondit le malheureux, il est impossible de protéger tous vos cerfs et chevreuils contre tant de maudits braconniers.

— Par l’enfer, s’écria le sire, pour sauver mon gibier de ces malandrins, je prendrais volontiers Satan à mon service.

— Dieu nous protége ! murmura le pauvre homme, puis il s’éloigna, en se signant, de la maison forestière où le châtelain resta seul absorbé dans ses méchantes réflexions.

Au même instant, la porte s’ouvrit d’elle-même en grinçant sur ses gonds rouillés. On entendit au loin, sous la voûte de la forêt, le son terrible d’un cor qui sonnait une fanfare inconnue.... Le sire de Teillé, frissonna malgré lui, et un coup de vent ayant éteint la lampe, Robert le borgne s’écria :

— Qui donc ose chasser dans mes bois à pareille heure ?

Alors une lueur rouge éclaira les murs de la maison, avec un bruit de ferraille pas trop rassurant, et une odeur de brûlé qui devait venir d’une cheminée où les damnés font de la suie, comme disait le vieux Florange, qui était un maître pour en conter… et Robert le borgne, dont le petit œil flambait, vit entrer un grand chasseur, aussi long et aussi maigre que lui, et si décharné que ses os jouaient de la crécelle en remuant ; et puis il avait un bonnet rouge fumant et un pourpoint noir percé à jour, si bien qu’on voyait, par les trous, sa chair rouge comme braise. De larges guêtres de peau de sanglier cachaient ses pieds énormes. Il portait sur l’épaule une carabine de quatre aunes de long et un cor dont le pavillon ressemblait à la gueule ouverte d’un dragon. Ah ! c’était un crâne chasseur, et bien d’autres auraient filé ou renoncé à l’aventure en demandant grâce ; mais Robert le borgne était un fier luron, et, dès qu’il eut aperçu la figure écarlate du grand squelette, il alla le regarder sous le nez, afin de le mieux dévisager, et se mit à éclater de rire.

— Par la mort bleue, s’écria-t-il, en voilà un qui me ressemble. Que veux-tu, mon joli garçon ?

— Ce que je veux, dit l’autre d’une voix à casser les vitres, je veux la place de garde que tu as offerte au diable, si j’ai bien entendu de là-bas ?

— Ah ! ah ! tu es donc Belzébuth ou son fils ?

— Je n’ai pas tout à fait cet honneur, mais on me nomme Ravage, et je suis garde des forêts de l’enfer.

— Diable, dit le sire Robert, à ce titre tu me plais infiniment. Et quel gibier avez-vous donc dans vos bois infernaux ?

— De toutes sortes : nous avons des daims, des antilopes, des cerfs, errant autour de pâturages semés d’herbes brûlantes. Ces animaux sont si maigres qu’on voit le jour, ou plutôt le feu, à travers leurs os. C’étaient des lâches, des vaniteux, des présomptueux sur la terre. Nous avons des renards, des chacals décharnés, condamnés à guetter sans fin des proies insaisissables. Ce furent des fourbes, des envieux dans votre monde pervers. Nous avons encore des loups affamés, des tigres altérés, des lions à la crinière de flammes ; tous privés d’ongles et de dents, et condamnés à mourir de faim pendant l’éternité. C’étaient autrefois des hommes avides, cruels et orgueilleux. Nous avons de plus....

— Assez ! assez ! maître démon, interrompit le sire de Teillé. Je vois que vous possédez là-bas vrai gibier d’enfer. Satan, ton maître, est donc un chasseur distingué ?

— Mais un peu, messire, reprit le garde infernal. Eh ! ne l’as-tu jamais rencontré dans tes courses ?

— Jamais, je pense, dit Robert, qui commençait à regarder le hideux compère avec une certaine inquiétude, effet de sa conscience bourrelée.

— Jamais ! tu te trompes, s’écria le suppôt de l’enfer en agitant ses ferrailles et ses os : ainsi, dans tes jours de colère, d’injustice, de rapine, c’est mon maître qui t’accompagne et qui excite lui-même la meute de tes passions. Il court, il combat, il chasse avec toi. Il est ton guide, ton génie, ta monture. Tu ne le vois pas, mais tu presses sa main, tu respires son haleine.... Ah ! c’est un habile veneur que mon maître !!! Mais ce n’est point là ce qui m’amène ici : je suis venu à ton appel pour garder tes domaines, et cela à une condition....

— Voyons, laquelle ?

— C’est que mon maître aura l’âme de tous les braconniers et maraudeurs que je prendrai en état de péché mortel, et qui seront pendus sans rémission… Et de plus....

— Achève, par la mort, achève !

— La tienne… qui, du reste, lui appartient déjà aux trois quarts.

— Oh ! oh ! voilà qui me semble un peu dur, double fripon, mon ami.... Est-ce que tu ne pourrais en rabattre ?

— Franchement, c’est difficile.... Pourtant je suis bon diable. Donc, si j’avais un jour la griffe assez malheureuse (que Satan m’en préserve) ! pour arrêter un juste, pris chassant en fraude ou volant ton bois, alors j’aurais perdu la partie.

— C’est toujours une chance, dit Robert le borgne en débouchant une bouteille. J’accepte et buvons un coup, car j’ai une soif....

— De damné, hurla le nouveau garde qui exécuta une pirouette et brisa son verre contre le mur…

Au même instant, une fanfare sonnée par tous les piqueux de l’enfer, joua une gavotte à tout rompre. L’homme rouge saisit Robert le borgne par la main, et voilà que tous les deux se mirent à danser une ronde en mesure, avec une chaîne de plus de cent démons qui tournaient autour d’eux comme la roue d’un moulin.

— Allons, plus fort, plus fort, seigneur borgne, criait le grand Ravage ! En enfer, on danse mieux que cela. Allons, saute pour ta convoitise, saute pour ton orgueil : hop ! hop ! Bravo ! saute pour ta gourmandise, saute pour ton ivresse, hop ! hop ! ah ! tu as encore du jarret pour ton âge....

Et il fallait voir le démon rire à se tordre et Robert le borgne faire des contorsions et des sauts à se rompre le cou ; si bien qu’à bout de forces il tomba raide sur le dos, et une meute de démons lui passa, en trépignant, sur la poitrine....

Voilà donc Ravage installé garde en chef des domaines du sire de Teillé.... Hélas ! mes amis, que de gens en ce monde qui font comme lui et qui livrent le domaine de leur conscience à la garde de l’esprit du mal ; que de gens qui courent à l’appel de ses fanfares et qui ne songent qu’à chasser le gibier du diable. Hein, camarades ! faites-y attention ; amorcez bien, ne ratez pas, car le chasseur rouge vous guette et son fusil ne rate jamais, jamais…

Cela dura longtemps, trop longtemps au manoir de Teillé. Le nouveau garde faisait ample moisson de braconniers ou voleurs, tous pécheurs endurcis ou imprudents, lesquels étaient pendus sans rémission, et Ravage empochait leurs méchantes âmes qu’il jetait dans la gueule du four dont le boulanger s’appelle Satan. La besogne allait bien, trop bien pour lui, comme vous voyez.

Pourtant Robert le borgne commençait à s’effrayer de tant de pendaisons ; il s’enivrait moins souvent ; mais l’inquiétude de tomber lui-même dans les griffes du diable le rendait encore plus morne et plus sombre qu’autrefois. Franchement, il faisait peur à voir et se serait peut-être corrigé de son amour du vin, si chaque soir Ravage, en lui rendant compte de ses captures, ne lui avait versé à boire après son souper.

Le temps passait et l’affreux garde n’avait pas fait la moindre erreur ; pas le moindre juste, pas le plus simple maraudeur, un peu repentant, ne lui était tombé sous la main. Comment faire ?

Enfin, un soir d’hiver que le châtelain réfléchissait avant l’arrivée du maudit limier, un vieux pauvre, nommé Job, vint demander l’aumône au château. Les valets commencèrent par le chasser à coups de fouet, mais Robert le fit rappeler et amener devant lui, dans la grande salle. Job eut une peur épouvantable en se trouvant seul avec cet affreux borgne qu’il prit pour le terrible garde de la forêt, vu leur ressemblance.

— Je n’ai jamais volé de bois, s’écria-t-il, ayez pitié de moi.

— C’est justement, reprit le sire, parce que tu n’as pas volé que je vais te faire pendre : tu es trop honnête pour un pauvre ; allons, je vais préparer ta potence, ainsi repens-toi !

— Me repentir, dit Job ; de quoi faut-il me repentir ?

— Eh ! par la mort ! c’est de ne pas avoir volé.

— De ne pas avoir volé ; murmura Job en tombant à genoux ! Que voulez-vous donc que je fasse ?

— Je veux que tu voles mon bois, imbécile ; je suis le maître apparemment ; je t’y autorise, je te l’ordonne ; et si ce soir même en t’en allant tu ne me voles pas un beau fagot de bon bois, demain tu seras pendu.

— Pendu, répéta Job, pendu si je ne vole pas son bois !

Là-dessus Robert le borgne le poussa à la porte en lui faisant un signe terrible comme celui de serrer une corde autour du cou.

Franchement, comme disait le brave Florange, c’était un peu dur d’être pendu, parce qu’on n’était pas voleur. Voilà qui ne s’est peut-être jamais vu.

N’importe, une demi-heure après, Job, arrivé dans la forêt, se dit naturellement que, puisque le maître l’avait autorisé, ce ne serait plus voler que de prendre un fagot dont il avait d’ailleurs grand besoin. Le voilà donc à l’ouvrage.

— Halte-là, maraudeur ! cria tout à coup une voix terrible. Et notre pauvre homme vit avec épouvante comme un spectre rouge se dresser devant lui. — Suis-moi au manoir, double malandrin ; au manoir, où tu seras pendu pour avoir volé du bois.

— Pendu, dit Job ahuri ! pendu si je vole ! pendu si je ne vole pas ! c’est à confondre.

Chemin faisant, le garde au toquet rouge s’aiguisait les ongles en songeant qu’il tenait une âme de plus.

Quand ils arrivèrent près du manoir, il faisait nuit noire, mais les yeux de Ravage éclairaient la route comme deux lanternes. Alors il sonna une fanfare à réveiller les morts ; des nuées de hiboux, chauves-souris et chats-huants sortirent, en criant, des trous, des créneaux et des toits pointus.

Robert le borgne arriva dans la cour en même temps, et les valets du château s’assemblèrent pour voir ce qui allait se passer.

En reconnaissant le pauvre Job, Robert éprouva un moment de joie.

— Ah ! ah ! suppôt d’enfer, s’écria-t-il, tu as perdu la partie, car le malheureux que tu as pris est le plus saint homme de la paroisse.

— Tu mens, vociféra le limier, d’ailleurs il volait du bois.

— Non pas, non pas, reprit le sire, il en prenait avec ma permission ; je la lui ai donnée ici même, il n’y a pas une heure. Te voilà pris à ton tour et tu vas être pendu. Allons, camarades, une corde, et une solide, à pendre un diable.

Pendre un diable ! et franchement voilà du nouveau, comme disait Florange, et c’eût été une fameuse affaire ; mais hélas ! on ne sait que trop sur la terre que le diable pour encore n’a pas été pendu !

La corde de la potence fut donc passée autour du cou de maître Ravage, qui allait faire sa dernière randonnée. Son corps lançait des étincelles et trois hommes des plus forts, se mirent en train de le hisser. Oui, allez donc voir ; Ravage ne bougeait pas plus qu’un poids de dix mille. Trois autres lurons et trois autres encore vinrent tirer sur la corde. Bah ! peines perdues ! la poulie grinçait, grinçait comme trente-six damnés ; la corde cassa ; tous les pendeurs roulèrent les uns sur les autres et le mal pendu se mit à ricaner tout haut, si bien que Robert le borgne entra dans une fureur abominable et qu’il cherchait déjà le pauvre Job pour le pendre bel et bien, à la place du maudit, lorsque Job tout essoufflé s’avança au pied de la potence.

D’où venait-il si agité ? Vous allez le savoir. Le pauvre Job venait de la chapelle du château, il tenait à la main une branche de buis mouillée, et aussitôt s’approchant du démon brûlant, il l’aspergea tant et tant que la fumée empêchait de rien voir. Finalement, quand la fumée se fut dissipée, à la place où l’on avait vu la potence, la corde et le garde-chasse du diable, il il n’y avait plus rien, rien qu’un petit tas de cendre rouge où l’eau bénite fumait encore un peu.... Et puis, dans le lointain, sous la forêt sombre, on entendit les sons étouffés d’une fanfare infernale.

Voilà mon histoire finie, et Robert le borgne, passablement converti ou détourné, comme disait Florange, le roi des gardes bretons. Et il ajoutait encore en manière de conseil à la jeunesse :

— Chasseurs imprudents, cavaliers téméraires, je vous le dis bien franchement, craignez de rencontrer le garde-chasse du diable, le terrible Ravage, qui court souvent dans les grands bois.


Lu au Congrès de Savenay, le 5 septembre 1877.