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Faust (Goethe, trad. Nerval, 1877)/Faust/Première partie

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Traduction par Gérard de Nerval.
Garnier frères (p. 39-107).



PREMIÈRE PARTIE


La nuit, dans une chambre à voûte élevée, étroite, gothique. Faust, inquiet, est assis devant son pupitre.


FAUST, seul.

Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m’intitule, il est vrai, maître, docteur, et, depuis dix ans, je promène çà et là mes élèves par le nez. — Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître !… Voilà ce qui me brûle le sang ! J’en sais plus, il est vrai, que tout ce qu’il y a de sots, de docteurs, de maîtres, d’écrivains et de moines au monde ! Ni scrupule, ni doute ne me tourmentent plus ! Je ne crains rien du diable, ni de l’enfer ; mais aussi toute joie m’est enlevée. Je ne crois pas savoir rien de bon en effet, ni pouvoir rien enseigner aux hommes pour les améliorer et les convertir. Aussi n’ai-je ni bien, ni argent, ni honneur, ni domination dans le monde : un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste désormais qu’à me jeter dans la magie. Oh ! si la force de l’esprit et de la parole me dévoilait les secrets que j’ignore, et si je n’étais plus obligé de dire péniblement ce que je ne sais pas ; si enfin je pouvais connaître tout ce que le monde cache en lui-même, et, sans m’attacher davantage à des mots inutiles, voir ce que la nature contient de secrète énergie et de semences éternelles ! Astre à la lumière argentée, lune silencieuse, daigne pour la dernière fois jeter un regard sur ma peine !… j’ai si souvent la nuit, veillé près de ce pupitre ! C’est alors que tu m’apparaissais sur un amas de livres et de papiers, mélancolique amie ! Ah ! que ne puis-je, à ta douce clarté, gravir les hautes montagnes, errer dans les cavernes avec les esprits, danser sur le gazon pâle des prairies, oublier toutes les misères de la science, et me baigner rajeuni dans la fraîcheur de ta rosée !

Hélas ! et je languis encore dans mon cachot ! Misérable trou de muraille, où la douce lumière du ciel ne peut pénétrer qu’avec peine à travers ces vitrages peints, à travers cet amas de livres poudreux et vermoulus, et de papiers entassés jusqu’à la voûte. Je n’aperçois autour de moi que verres, boîtes, instruments, meubles pourris, héritage de mes ancêtres… Et c’est là ton monde, et cela s’appelle un monde !

Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se serre dans ta poitrine avec inquiétude, pourquoi une douleur secrète entrave en toi tous les mouvements de la vie ! Tu le demandes !… Et au lieu de la nature vivante dans laquelle Dieu t’a créé, tu n’es environné que de fumée et moisissure, dépouilles d’animaux et ossements de morts !

Délivre-toi ! Lance-toi dans l’espace ! Ce livre mystérieux, tout écrit de la main de Nostradamus, ne suffit-il pas pour te conduire ? Tu pourras connaître alors le cours des astres ; alors, si la nature daigne t’instruire, l’énergie de l’âme te sera communiquée, comme un esprit à un autre esprit. C’est en vain que, par un sens aride, tu voudrais ici t’expliquer les signes divins… Esprits qui nagez près de moi, répondez-moi, si vous m’entendez ! (Il frappe le livre, et considère le signe du macrocosme.) Ah ! quelle extase à cette vue s’empare de tout mon être ! Je crois sentir une vie nouvelle, sainte et bouillante, circuler dans mes nerfs et dans mes veines. Sont-ils tracés par la main d’un dieu, ces caractères qui apaisent les douleurs de mon âme, enivrent de joie mon pauvre cœur, et dévoilent autour de moi les forces mystérieuses de la nature ? Suis-je moi-même un dieu ? Tout me devient si clair ! Dans ces simples traits, le monde révèle à mon âme tout le mouvement de sa vie, toute l’énergie de sa création. Déjà je reconnais la vérité des paroles du sage : « Le monde des esprits n’est point fermé ; ton sens est assoupi, ton cœur est mort. Lève-toi, disciple, et va baigner infatigablement ton sein mortel dans les rayons pourprés de l’aurore !» (Il regarde le signe.) Comme tout se meut dans l’univers ! Comme tout, l’un dans l’autre, agit et vit de la même existence ! Comme les puissances célestes montent et descendent en se passant de mains en mains les seaux d’or ! Du ciel à la terre, elles répandent une rosée qui rafraîchit le sol aride, et l’agitation de leurs ailes remplit les espaces sonores d’une ineffable harmonie.

Quel spectacle ! Mais, hélas ! ce n’est qu’un spectacle ! Où te saisir, nature infinie ? Ne pourrai-je donc aussi presser tes mamelles, où le ciel et la terre demeurent suspendus ? Je voudrais m’abreuver de ce lait intarissable… mais il coule partout, il inonde tout, et, moi, je languis vainement après lui ! (Il frappe le livre avec dépit, et considère le signe de l’Esprit de la terre.) Comme ce signe opère différemment sur moi ! Esprit de la terre, tu te rapproches ; déjà je sens mes forces s’accroître ; déjà je pétille comme une liqueur nouvelle : je me sens le courage de me risquer dans le monde, d’en supporter les peines et les prospérités ; de lutter contre l’orage, et de ne point pâlir des craquements de mon vaisseau. Des nuages s’entassent au-dessus de moi ! — La lune cache sa lumière… la lampe s’éteint ! elle fume !… Des rayons ardents se meuvent autour de ma tête. Il tombe de la voûte un frisson qui me saisit et m’oppresse. Je sens que tu t’agites autour de moi, Esprit que j’ai invoqué ! Ah ! comme mon sein se déchire ! mes sens s’ouvrent à des impressions nouvelles ! Tout mon cœur s’abandonne à toi !… Parais ! parais ! m’en coûtât-il la vie !


Il saisit le livre, et prononce les signes mystérieux de l’Esprit. Il s’allume une flamme rouge, l’Esprit apparaît dans la flamme.


L’ESPRIT.

Qui m’appelle ?

FAUST.

Effroyable vision !

L’ESPRIT.

Tu m’as évoqué. Ton souffle agissait sur ma sphère et m’en tirait avec violence. Et maintenant…

FAUST.

Ah ! je ne puis soutenir ta vue !

L’ESPRIT.

Tu aspirais si fortement vers moi ! Tu voulais me voir et m’entendre. Je cède au désir de ton cœur. — Me voici. Quel misérable effroi saisit ta nature surhumaine ! Qu’as-tu fait de ce haut désir, de ce cœur qui créait un monde en soi-même, qui le portait et le fécondait, n’ayant pas assez de l’autre, et ne tendant qu’à nous égaler nous autres esprits ? Faust, où es-tu ? Toi qui m’attirais ici de toute ta force et de toute ta voix, est-ce bien toi-même que l’effroi glace jusque dans les sources de la vie et prosterne devant moi comme un lâche insecte qui rampe ?

FAUST.

Pourquoi te céderais-je, fantôme de flamme ? Je suis Faust, je suis ton égal.

L’ESPRIT.

Dans l’océan de la vie, et dans la tempête de l’action, je monte et descends, je vais et je viens ! Naissance et tombe ! Mer éternelle, trame changeante, vie énergique, dont j’ourdis, au métier bourdonnant du temps, les tissus impérissables, vêtements animés de Dieu !

FAUST.

Esprit créateur, qui ondoies autour du vaste univers, combien je me sens près de toi !

L’ESPRIT.

Tu es l’égal de l’esprit que tu conçois, mais tu n’es pas égal à moi.


Il disparaît.
FAUST, tombant à la renverse.

Pas à toi !… À qui donc ?… Moi ! l’image de Dieu ! pas seulement à toi ! (On frappe.) Ô mort ! Je m’en doute ; c’est mon serviteur. Et voilà tout l’éclat de ma félicité réduit à rien !… Faut-il qu’une vision aussi sublime se trouve anéantie par un misérable valet !


VAGNER, en robe de chambre et bonnet de nuit, une lampe à la main.
Faust se détourne avec mauvaise humeur.


VAGNER.

Pardonnez ! Je vous entendais déclamer ; vous lisez sûrement une tragédie grecque, et je pourrais profiter dans cet art, qui est aujourd’hui fort en faveur. J’ai entendu dire souvent qu’un comédien peut en remontrer à un prêtre.

FAUST.

Oui, si le prêtre est un comédien, comme il peut bien arriver de notre temps.

VAGNER.

Ah ! quand on est ainsi relégué dans son cabinet, et qu’on voit le monde à peine les jours de fête, et de loin seulement, au travers d’une lunette, comment peut-on aspirer à le conduire un jour par la persuasion ?

FAUST.

Vous n’y atteindrez jamais si vous ne sentez pas fortement, si l’inspiration ne se presse pas hors de votre âme, et si, par la plus violente émotion, elle n’entraîne pas les cœurs de tous ceux qui écoutent. Allez donc vous concentrer en vous-même, mêler et réchauffer ensemble les restes d’un autre festin pour en former un petit ragoût !… Faites jaillir une misérable flamme du tas de cendres où vous soufflez !… Alors vous pourrez vous attendre à l’admiration des enfants et des singes, si le cœur vous en dit ; mais jamais vous n’agirez sur celui des autres, si votre éloquence ne part pas du cœur même.

VAGNER.

Mais le débit fait le bonheur de l’orateur ; et je sens bien que je suis encore loin de compte.

FAUST.

Cherchez donc un succès honnête, et ne vous attachez point aux grelots d’une brillante folie ; il ne faut pas tant d’art pour faire supporter la raison et le bon sens, et, si vous avez à dire quelque chose de sérieux, ce n’est point aux mots qu’il faut vous appliquer davantage. Oui, vos discours si brillants, où vous parez si bien les bagatelles de l’humanité, sont stériles comme le vent brumeux de l’automne qui murmure parmi les feuilles séchées.

VAGNER.

Ah ! Dieu ! l’art est long, et notre vie est courte ! Pour moi, au milieu de mes travaux littéraires, je me sens souvent mal à la tête et au cœur. Que de difficultés n’y a-t-il pas à trouver le moyen de remonter aux sources ! Et un pauvre diable peut très-bien mourir avant d’avoir fait la moitié du chemin.

FAUST.

Un parchemin serait-il bien la source divine où notre âme peut apaiser sa soif éternelle ? Vous n’êtes pas consolé, si la consolation ne jaillit point de votre propre cœur.

VAGNER.

Pardonnez-moi ! C’est une grande jouissance que de se transporter dans l’esprit des temps passés, de voir comme un sage a pensé avant nous, et comment, partis de loin, nous l’avons si victorieusement dépassé.

FAUST.

Oh ! sans doute ! jusqu’aux étoiles. Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous le livre aux sept cachets ; ce que vous appelez l’esprit des temps n’est au fond que l’esprit même des auteurs, où les temps se réfléchissent. Et c’est vraiment une misère le plus souvent ! Le premier coup d’œil suffit pour vous mettre en fuite. C’est comme un sac à immondices, un vieux garde-meuble, ou plutôt une de ces parades de place publique, remplies de belles maximes de morale, comme on en met d’ordinaire dans la bouche des marionnettes !

VAGNER.

Mais le monde ! le cœur et l’esprit des hommes !… Chacun peut bien désirer d’en connaître quelque chose.

FAUST.

Oui, ce qu’on appelle connaître. Qui osera nommer l’enfant de son nom véritable ? Le peu d’hommes qui ont su quelque chose, et qui ont été assez fous pour ne point garder leur secret dans leur propre cœur, ceux qui ont découvert au peuple leurs sentiments et leurs vues, ont été de tout temps crucifiés et brûlés. — Je vous prie, mon ami, de vous retirer. Il se fait tard ; nous en resterons là pour cette fois.

VAGNER.

J’aurais veillé plus longtemps volontiers, pour profiter de l’entretien d’un homme aussi instruit que vous ; mais, demain, comme au jour de Pâques dernier, vous voudrez bien me permettre une autre demande. Je me suis abandonné à l’étude avec zèle, et je sais beaucoup, il est vrai ; mais je voudrais tout savoir.

Il sort.


FAUST, seul.

Comme toute espérance n’abandonne jamais une pauvre tête ! Celui-ci ne s’attache qu’à des bagatelles, sa main avide creuse la terre pour chercher des trésors ; mais qu’il trouve un vermisseau, et le voilà content.

Comment la voix d’un tel homme a-t-elle osé retentir en ces lieux, où le souffle de l’Esprit vient de m’environner ! Cependant, hélas ! je te remercie pour cette fois, ô le plus misérable des enfants de la terre ! Tu m’arraches au désespoir qui allait dévorer ma raison. Ah ! l’apparition était si gigantesque, que je dus vraiment me sentir comme un nain vis-à-vis d’elle.

Moi, l’image de Dieu, qui me croyais déjà parvenu au miroir de l’éternelle vérité ; qui, dépouillé, isolé des enfants de la terre, aspirais à toute la clarté du ciel ; moi qui croyais, supérieur aux chérubins, pouvoir nager librement dans les veines de la nature, et, créateur aussi, jouir de la vie d’un Dieu, ai-je pu mesurer mes pressentiments à une telle élévation !… Et combien je dois expier tant d’audace ! Une parole foudroyante vient de me rejeter bien loin !

N’ai-je pas prétendu t’égaler ?… Mais, si j’ai possédé assez de force pour t’attirer à moi, il ne m’en est plus resté pour t’y retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais tout à la fois si petit et si grand ! tu m’as cruellement repoussé dans l’incertitude de l’humanité. Qui m’instruira désormais, et que dois-je éviter ? Faut-il obéir à cette impulsion ? Ah ! nos actions mêmes, aussi bien que nos souffrances, arrêtent le cours de notre vie.

Une matière de plus en plus étrangère à nous s’oppose à tout ce que l’esprit conçoit de sublime ; quand nous atteignons aux biens de ce monde, nous traitons de mensonge et de chimère tout ce qui vaut mieux qu’eux. Les nobles sentiments qui nous donnent la vie languissent étouffés sous les sensations de la terre.

L’imagination, qui, déployant la hardiesse de son vol, a voulu, pleine d’espérance, s’étendre dans l’éternité, se contente alors d’un petit espace, dès qu’elle voit tout ce qu’elle rêvait de bonheur s’évanouir dans l’abîme du temps. Au fond de notre cœur, l’inquiétude vient s’établir, elle y produit de secrètes douleurs, elle s’y agite sans cesse, en y détruisant joie et repos ; elle se pare toujours de masques nouveaux : c’est tantôt une maison, une cour ; tantôt une femme, un enfant ; c’est encore du feu, de l’eau, un poignard, du poison !… Nous tremblons devant tout ce qui ne nous atteindra pas, et nous pleurons sans cesse ce que nous n’avons point perdu !

Je n’égale pas Dieu ! Je le sens trop profondément ; je ne ressemble qu’au ver, habitant de la poussière, au ver, que le pied du voyageur écrase et ensevelit pendant qu’il y cherche une nourriture.

N’est-ce donc point la poussière même, tout ce que cette haute muraille me conserve sur cent tablettes, toute cette friperie dont les bagatelles m’enchaînent à ce monde de vers ?… Dois-je trouver ici ce qui me manque ? Il me faudra peut-être lire dans ces milliers de volumes, pour y voir que les hommes se sont tourmentés sur tout, et que çà et là un heureux s’est montré sur la terre ! — Ô toi, pauvre crâne vide, pourquoi sembles-tu m’adresser ton ricanement ? Est-ce pour me dire qu’il a été un temps où ton cerveau fut, comme le mien, rempli d’idées confuses ? qu’il chercha le grand jour, et qu’au milieu d’un triste crépuscule, il erra misérablement dans la recherche de la vérité ? Instruments que je vois ici, vous semblez me narguer avec toutes vos roues, vos dents, vos anses et vos cylindres ! J’étais à la porte, et vous deviez me servir de clef. Vous êtes, il est vrai, plus hérissés qu’une clef ; mais vous ne levez pas les verrous. Mystérieuse au grand jour, la nature ne se laisse point dévoiler, et il n’est ni levier ni machine qui puisse la contraindre à faire voir à mon esprit ce qu’elle a résolu de lui cacher. Si tout ce vieil attirail, qui jamais ne me fut utile, se trouve ici, c’est que mon père l’y rassembla. Poulie antique, la sombre lampe de mon pupitre t’a longtemps noircie ! Ah ! j’aurais bien mieux fait de dissiper le peu qui m’est resté, que d’en embarrasser mes veilles ! — Ce que tu as hérité de ton père, acquiers-le pour le posséder. Ce qui ne sert point est un pesant fardeau, mais ce que l’esprit peut créer en un instant, voilà ce qui est utile !

Pourquoi donc mon regard s’élève-t-il toujours vers ce lieu ? Ce petit flacon a-t-il pour les yeux un attrait magnétique ? pourquoi tout à coup me semble-t-il que mon esprit jouit de plus de lumière, comme une forêt sombre où la lune jette un rayon de sa clarté ?

Je te salue, fiole solitaire que je saisis avec un pieux respect ! en toi, j’honore l’esprit de l’homme et son industrie. Remplie d’un extrait des sucs les plus doux, favorables au sommeil, tu contiens aussi toutes les forces qui donnent la mort ; accorde tes faveurs à celui qui te possède ! Je te vois, et ma douleur s’apaise ; je te saisis, et mon agitation diminue, et la tempête de mon esprit se calme peu à peu ! Je me sens entraîné dans le vaste Océan, le miroir des eaux marines se déroule silencieusement à mes pieds, un nouveau jour se lève au loin sur les plages inconnues.

Un char de feu plane dans l’air, et ses ailes rapides s’abattent près de moi ; je me sens prêt à tenter des chemins nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de l’activité des sphères nouvelles. Mais cette existence sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif, peux-tu les mériter ?… C’est en cessant d’exposer ton corps au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces portes devant lesquelles chacun frémit. Voici le temps de prouver par des actions que la dignité de l’homme ne le cède point à la grandeur d’un Dieu ! Il ne faut pas trembler devant ce gouffre obscur, où l’imagination semble se condamner à ses propres tourments ; devant cette étroite avenue où tout l’enfer étincelle ! Ose d’un pas hardi aborder ce passage : au risque même d’y rencontrer le néant !

Sors maintenant, coupe d’un pur cristal, sors de ton vieil étui, où je t’oubliai pendant de si longues années. Tu brillais jadis aux festins de mes pères, tu déridais les plus sérieux convives, qui te passaient de mains en mains : chacun se faisait un devoir, lorsque venait son tour, de célébrer en vers la beauté des ciselures qui t’environnent, et de te vider d’un seul trait. Tu me rappelles les nuits de ma jeunesse ; je ne t’offrirai plus à aucun voisin, je ne célébrerai plus tes ornements précieux. Voici une liqueur que je dois boire pieusement, elle te remplit de ses flots noirâtres ; je l’ai préparée, je l’ai choisie, elle sera ma boisson dernière, et je la consacre avec toute mon âme, comme libation solennelle, à l’aurore d’un jour plus beau.


Il porte la coupe à sa bouche. — Son des cloches et chants des chœurs.


CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité ! Joie au mortel qui languit ici-bas dans les liens du vice et de l’iniquité !

FAUST.

Quels murmures sourds, quels sons éclatants arrachent puissamment la coupe à mes lèvres altérées ? Le bourdonnement des cloches annonce-t-il déjà la première heure de la fête de Pâques ? Les chœurs divins entonnent-ils les chants de consolation, qui, partis de la nuit du tombeau, et répétés par les lèvres des anges, furent le premier gage d’une alliance nouvelle ?

CHŒUR DES FEMMES.

D’huiles embaumées, nous, ses fidèles, avions baigné ses membres nus ! Nous l’avions couché dans la tombe, ceint de bandelettes et de fins tissus ! Et cependant, hélas ! le Christ n’est plus ici, nous ne le trouvons plus !

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité ! Heureuse l’âme aimante qui supporte l’épreuve des tourments et des injures avec une humble piété !

FAUST.

Pourquoi, chants du ciel, chants puissants et doux, me cherchez-vous dans la poussière ? Retentissez pour ceux que vous touchez encore. J’écoute bien la nouvelle que vous apportez ; mais la foi me manque pour y croire : le miracle est l’enfant le plus chéri de la foi. Pour moi, je n’ose aspirer à cette sphère où retentit l’annonce de la bonne nouvelle ; et cependant, par ces chants dont mon enfance fut bercée, je me sens rappelé dans la vie. Autrefois, le baiser de l’amour céleste descendait sur moi, pendant le silence solennel du dimanche ; alors, le son grave des cloches me berçait de doux pressentiments, et une prière était la jouissance la plus ardente de mon cœur ; des désirs aussi incompréhensibles que purs m’entraînaient vers les forêts et les prairies, et, dans un torrent de larmes délicieuses, tout un monde inconnu se révélait à moi. Ces chants précédaient les jeux aimables de la jeunesse et les plaisirs de la fête du printemps : le souvenir, tout plein de sentiments d’enfance, m’arrête au dernier pas que j’allais hasarder. Oh ! retentissez encore, doux cantiques du ciel ! mes larmes coulent, la terre m’a reconquis !

CHŒUR DES DISCIPLES.

Il s’est élancé de la tombe, plein d’existence et de majesté ! Il approche du séjour des joies impérissables ! Hélas ! et nous voici replongés seuls dans les misères de ce monde ! Il nous laisse languir ici-bas, nous ses fidèles ! Ô maître ! nous souffrons de ton bonheur !

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité de la corruption ! En allégresse, rompez vos fers ! Ô vous qui le glorifiez par l’action, et qui témoignez de lui par l’amour ; vous qui partagez avec vos frères, et qui marchez en prêchant sa parole ! voici le maître qui vient, vous promettant les joies du ciel ! Le Seigneur approche, il est ici !




Devant la porte de la ville.


Promeneurs, sortant en tous sens.


PLUSIEURS OUVRIERS COMPAGNONS.

Pourquoi allez-vous par là ?

D’AUTRES.

Nous allons au rendez-vous de chasse.

LES PREMIERS.

Pour nous, nous gagnons le moulin.

UN OUVRIER.

Je vous conseille d’aller plutôt vers l’étang.

UN AUTRE.

La route n’est pas belle de ce côté-là.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Que fais-tu, toi ?

UN TROISIÈME.

Je vais avec les autres.

UN QUATRIÈME.

Venez donc à Burgdorf ; vous y trouverez pour sûr les plus jolies filles, la plus forte bière et des intrigues du meilleur genre.

UN CINQUIÈME.

Tu es un plaisant compagnon ! l’épaule te démange-t-elle pour la troisième fois ? Je n’y vais pas, j’ai trop peur de cet endroit-là.

UNE SERVANTE.

Non, non, je retourne à la ville.

UNE AUTRE.

Nous le trouverons sans doute sous ces peupliers.

LA PREMIÈRE.

Ce n’est pas un grand plaisir pour moi ; il viendra se mettre à tes côtés, il ne dansera sur la pelouse qu’avec toi ; que me revient-il donc de tes amusements ?

L’AUTRE.

Aujourd’hui, il ne sera sûrement pas seul ; le blondin, m’a-t-il dit, doit venir avec lui.

UN ÉCOLIER.

Regarde comme ces servantes vont vite. Viens donc, frère ; nous les accompagnerons. De la bière forte, du tabac piquant et une fille endimanchée ; c’est là mon goût favori.

UNE BOURGEOISE.

Vois donc ces jolis garçons ! C’est vraiment une honte ; ils pourraient avoir la meilleure compagnie, et courent après ces filles !

LE SECOND ÉCOLIER, au premier.

Pas si vite ! Il en vient deux derrière nous qui sont fort joliment mises. L’une d’elles est ma voisine, et je me suis un peu coiffé de la jeune personne. Elles vont à pas lents, et ne tarderaient pas à nous prendre avec elles.

LE PREMIER.

Non, frère ; je n’aime pas la gêne. Viens vite, que nous ne perdions pas de vue le gibier. La main qui, samedi, tient un balai, est celle qui, dimanche, vous caresse le mieux.

UN BOURGEOIS.

Non, le nouveau bourgmestre ne me revient pas : à présent que le voilà parvenu, il va devenir plus fier de jour en jour. Et que fait-il donc pour la ville ? Tout ne va-t-il pas de mal en pis ? Il faut obéir plus que jamais, et payer plus qu’auparavant.

UN MENDIANT chante.

Mes bons seigneurs, mes belles dames,
Si bien vêtus et si joyeux,
Daignez, en passant, nobles âmes,
Sur mon malheur baisser les yeux !
À de bons cœurs comme les vôtres
Bien faire cause un doux émoi ;
Qu’un jour de fête pour tant d’autres
Soit un jour de moisson pour moi !


UN AUTRE BOURGEOIS.

Je ne sais rien de mieux, les dimanches et fêtes, que de parler de guerres et de combats, pendant que, bien loin, dans la Turquie, les peuples s’assomment entre eux. On est à la fenêtre, on prend son petit verre, et l’on voit la rivière se barioler de bâtiments de toutes couleurs ; le soir, on rentre gaiement chez soi, en bénissant la paix et le temps de paix dont nous jouissons.

TROISIÈME BOURGEOIS.

Je suis comme vous, mon cher voisin : qu’on se fende la tête ailleurs, et que tout aille au diable, pourvu que, chez moi, rien ne soit dérangé.

UNE VIEILLE, à de jeunes demoiselles.

Eh ! comme elles sont bien parées ! La belle jeunesse ! Qui est-ce qui ne deviendrait pas fou de vous voir ? Allons, moins de fierté !… C’est bon ! je suis capable de vous procurer tout ce que vous pourrez souhaiter.

LES JEUNES BOURGEOISES.

Viens, Agathe ! je craindrais d’être vue en public avec une pareille sorcière : elle me fit pourtant voir, à la nuit de Saint-André, mon futur amant en personne.

UNE AUTRE.

Elle me le montra aussi, à moi, dans un cristal, habillé en soldat, avec beaucoup d’autres. Je regarde autour de moi, mais j’ai beau le chercher partout, il ne veut pas se montrer.

DES SOLDATS.


Villes entourées
De murs et de tours ;
Fillettes parées
D’attraits et d’atours !
L’honneur nous commande
De tenter l’assaut ;
Si la peine est grande,
Le succès la vaut.

Au son des trompettes,
Les braves soldats
S’élancent aux fêtes,
Ou bien aux combats :
Fillettes et villes
Font les difficiles....
Tout se rend bientôt :
L’honneur nous commande !
Si la peine est grande,
Le succès la vaut !




FAUST, VAGNER.


FAUST.

Les torrents et les ruisseaux ont rompu leur prison de glace au sourire doux et vivifiant du printemps ; une heureuse espérance verdit dans la vallée ; le vieil hiver, qui s’affaiblit de jour en jour, se retire peu à peu vers les montagnes escarpées. Dans sa fuite, il lance sur le gazon des prairies quelques regards glacés mais impuissants ; le soleil ne souffre plus rien de blanc en sa présence, partout règnent l’illusion, la vie ; tout s’anime sous ses rayons de couleurs nouvelles. Cependant prendrait-il en passant pour des fleurs cette multitude de gens endimanchés dont la campagne est couverte ? Détournons-nous donc de ces collines pour retourner à la ville. Par cette porte obscure et profonde se presse une foule toute bariolée : chacun aujourd’hui se montre avec plaisir au soleil ; c’est bien la résurrection du Seigneur qu’ils fêtent, car eux-mêmes sont ressuscités. Échappés aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux liens de leurs occupations journalières, aux toits et aux plafonds qui les pressent, à la malpropreté de leurs étroites rues, à la nuit mystérieuse de leurs églises, les voilà rendus tous à la lumière. Voyez donc, voyez comme la foule se précipite dans les jardins et dans les champs ! que de barques joyeuses sillonnent le fleuve en long et en large !… et cette dernière qui s’écarte des autres chargée jusqu’aux bords. Les sentiers les plus lointains de la montagne brillent aussi de l’éclat des habits. J’entends déjà le bruit du village ; c’est vraiment là le paradis du peuple ; grands et petits sautent gaiement : ici je me sens homme, ici, j’ose l’être.

VAGNER.

Monsieur le docteur, il est honorable et avantageux de se promener avec vous ; cependant, je ne voudrais pas me confondre dans ce monde-là, car je suis ennemi de tout ce qui est grossier. Leurs violons, leurs cris, leurs amusements bruyants, je hais tout cela à la mort. Ils hurlent comme des possédés, et appellent cela de la joie et de la danse.



Paysans, sous les tilleuls.


DANSE ET CHANT.


Les bergers, quittant leurs troupeaux,
Mènent au son des chalumeaux
Leurs belles en parure ;
Sous le tilleul les voilà tous
Dansant, sautant comme des fous,
Ha ! ha ! ha !
Landerira !
Suivez donc la mesure !

La danse en cercle se pressait,
Quand un berger, qui s’élançait,
Coudoie une fillette ;
Elle se retourne aussitôt,
Disant : « Ce garçon est bien sot !»
Ha ! ha ! ha !
Landerira !
Voyez ce malhonnête !

Ils passaient tous comme l’éclair,
Et les robes volaient en l’air ;
Bientôt le pied vacille…
Le rouge leur montait au front,
Et l’un sur l’autre, dans le rond,
Ha ! ha ! ha !
Landerira !
Tous tombent à la file !

« Ne me touchez donc pas ainsi !
— Paix ! ma femme n’est point ici,
La bonne circonstance ! »
Dehors il l’emmène soudain…
Et tout pourtant allait son train,
Ha ! ha ! ha !
Landerira !
La musique et la danse.


UN VIEUX PAYSAN.

Monsieur le docteur, il est beau de votre part de ne point nous mépriser aujourd’hui, et, savant comme vous l’êtes, de venir vous mêler à toute cette cohue. Daignez donc prendre la plus belle cruche, que nous avons emplie de boisson fraîche ; je vous l’apporte, et souhaite hautement non-seulement qu’elle apaise votre soif, mais encore que le nombre des gouttes qu’elle contient soit ajouté à celui de vos jours.

FAUST.

J’accepte ces rafraîchissements et vous offre en échange salut et reconnaissance.


Le peuple s’assemble en cercle autour d’eux.


LE VIEUX PAYSAN.

C’est vraiment fort bien fait à vous de reparaître ici un jour de gaieté. Vous nous rendîtes visite autrefois dans de bien mauvais temps. Il y en a plus d’un, bien vivant aujourd’hui, et que votre père arracha à la fièvre chaude, lorsqu’il mit fin à cette peste qui désolait notre contrée. Et vous aussi, qui n’étiez alors qu’un jeune homme, vous alliez dans toutes les maisons des malades ; on emportait nombre de cadavres, mais vous, vous en sortiez toujours bien portant. Vous supportâtes de rudes épreuves ; mais le Sauveur secourut celui qui nous a sauvés.

TOUS.

À la santé de l’homme intrépide ! Puisse-t-il longtemps encore être utile !

FAUST.

Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut ; c’est lui qui enseigne à secourir et qui vous envoie des secours.


Il va plus loin avec Vagner.


VAGNER.

Quelles douces sensations tu dois éprouver [1], ô grand homme ! des honneurs que cette foule te rend ! Ô heureux qui peut de ses dons retirer un tel avantage ! Le père te montre à son fils, chacun interroge, court et se presse, le violon s’arrête, la danse cesse. Tu passes, ils se rangent en cercle, les chapeaux volent en l’air, et peu s’en faut qu’ils ne se mettent à genoux, comme si le bon Dieu se présentait.

FAUST.

Quelques pas encore, jusqu’à cette pierre, et nous pourrons nous reposer de notre promenade. Que de fois je m’y assis pensif, seul, exténué de prières et de jeûnes. Riche d’espérance, ferme dans ma foi, je croyais, par des larmes, des soupirs, des contorsions, obtenir du maître des cieux la fin de cette peste cruelle. Maintenant, les suffrages de la foule retentissent à mon oreille comme une raillerie. Oh ! si tu pouvais lire dans mon cœur, combien peu le père et le fils méritent tant de renommée ! Mon père était un obscur honnête homme qui, de bien bonne foi, raisonnait à sa manière sur la nature et ses divins secrets. Il avait coutume de s’enfermer avec une société d’adeptes dans un sombre laboratoire où, d’après des recettes infinies, il opérait la transfusion des contraires. C’était un lion rouge, hardi compagnon qu’il unissait dans un bain tiède à un lis ; puis, les plaçant au milieu des flammes, il les transvasait d’un creuset dans un autre. Alors apparaissait, dans un verre, la jeune reine [2] aux couleurs variées ; c’était là la médecine, les malades mouraient, et personne ne demandait : « Qui a guéri ? » C’est ainsi qu’avec des électuaires infernaux nous avons fait, dans ces montagnes et ces vallées, plus de ravage que l’épidémie. J’ai moi-même offert le poison à des miliers d’hommes ; ils sont morts, et, moi, je survis, hardi meurtrier, pour qu’on m’adresse des éloges !

VAGNER.

Comment pouvez-vous vous troubler de cela ? Un brave homme ne fait-il pas assez quand il exerce avec sagesse et ponctualité l’art qui lui fut transmis ? Si tu honores ton père, jeune homme, tu recevras volontiers ses instructions ; homme, si tu fais avancer la science, ton fils pourra aspirer à un but plus élevé.

FAUST.

Ô bienheureux qui peut encore espérer de surnager dans cet océan d’erreurs ! on use de ce qu’on ne sait point, et ce qu’on sait, on n’en peut faire aucun usage. Cependant, ne troublons pas par d’aussi sombres idées le calme de ces belles heures ! Regarde comme les toits entourés de verdure étincellent aux rayons du soleil couchant. Il se penche et s’éteint, le jour expire, mais il va porter autre part une nouvelle vie. Oh ! que n’ai-je des ailes pour m’élever de la terre et m’élancer, après lui, dans une clarté éternelle ! Je verrais, à travers le crépuscule, tout un monde silencieux se dérouler à mes pieds, je verrais toutes les hauteurs s’enflammer, toutes les vallées s’obscurcir, et les vagues argentées des fleuves se dorer en s’écoulant. La montagne et tous ses défilés ne pourraient plus arrêter mon essor divin. Déjà la mer avec ses gouffres enflammés se dévoile à mes yeux surpris. Cependant, le dieu commence enfin à s’éclipser ; mais un nouvel élan se réveille en mon âme, et je me hâte de m’abreuver encore de son éternelle lumière ; le jour est devant moi ; derrière moi la nuit ; au-dessus de ma tête le ciel, et les vagues à mes pieds. —- C’est un beau rêve tant qu’il dure ! Mais, hélas ! le corps n’a point d’ailes pour accompagner le vol rapide de l’esprit ! Pourtant il n’est personne au monde qui ne se sente ému d’un sentiment profond, quand, au-dessus de nous, perdue dans l’azur des cieux, l’alouette fait entendre sa chanson matinale ; quand, au delà des rocs couverts de sapins, l’aigle plane, les ailes immobiles, et qu’au-dessus des mers, au-dessus des plaines, la grue dirige son vol vers les lieux de sa naissance.

VAGNER.

J’ai souvent moi-même des moments de caprices : cependant des désirs comme ceux-là ne m’ont jamais tourmenté ; on se lasse aisément des forêts et des prairies ; jamais je n’envierai l’aile des oiseaux ; les joies de mon esprit me transportent bien plus loin, de livre en livre, de feuilles en feuilles ! Que de chaleur et d’agrément cela donne à une nuit d’hiver ! vous sentez une vie heureuse animer tous vos membres… Ah ! dès que vous déroulez un vénérable parchemin, tout le ciel s’abaisse sur vous !

FAUST.

C’est le seul désir que tu connaisses encore ; quant à l’autre, n’apprends jamais à le connaître. Deux âmes, hélas ! se partagent mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre : l’une, ardente d’amour, s’attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement surnaturel entraîne l’autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux ! Oh ! si dans l’air il y a des esprits qui planent entre la terre et le ciel, qu’ils descendent de leurs nuages dorés, et me conduisent à une vie plus nouvelle et plus variée ! Oui, si je possédais un manteau magique, et qu’il pût me transporter vers des régions étrangères, je ne m’en déferais point pour les habits les plus précieux, pas même pour le manteau d’un roi.

VAGNER.

N’appelez pas cette troupe bien connue, qui s’étend comme la tempête autour de la vaste atmosphère, et qui de tous côtés prépare à l’homme une infinité de dangers. La bande des esprits venus du Nord aiguise contre vous des langues à triple dard. Celle qui vient de l’Est dessèche vos poumons et s’en nourrit. Si ce sont les déserts du Midi qui les envoient, ils entassent autour de votre tête flamme sur flamme ; et l’Ouest en vomit un essaim qui vous rafraîchit d’abord, et finit par dévorer, autour de vous, vos champs et vos moissons. Enclins à causer du dommage, ils écoutent volontiers votre appel, ils vous obéissent même, parce qu’ils aiment à vous tromper ; ils s’annoncent comme envoyés du ciel, et quand ils mentent, c’est avec une voix angélique. Mais retirons-nous ! le monde se couvre déjà de ténèbres, l’air se rafraîchit, et le brouillard tombe ! C’est le soir qu’on apprécie surtout l’agrément du logis. Qu’avez-vous à vous arrêter ? Que considérez-vous là avec tant d’attention ? Qui peut donc vous étonner ainsi dans le crépuscule ?

FAUST.

Vois-tu ce chien noir errer au travers des blés et des chaumes ?

VAGNER.

Je le vois depuis longtemps ; il ne me semble offrir rien d’extraordinaire.

FAUST.

Considère-le bien ; pour qui prends-tu cet animal ?

VAGNER.

Pour un barbet, qui cherche à sa manière la trace de son maître.

FAUST.

Remarques-tu comme il tourne en spirale, en s’approchant de nous de plus en plus ? Et, si je ne me trompe, traîne derrière ses pas une trace de feu.

VAGNER.

Je ne vois rien qu’un barbet noir ; il se peut bien qu’un éblouissement abuse vos yeux.

FAUST.

Il me semble qu’il tire à nos pieds des lacets magiques, comme pour nous attacher.

VAGNER.

Je le vois, incertain et craintif, sauter autour de nous, parce qu’au lieu de son maître, il trouve deux inconnus.

FAUST.

Le cercle se rétrécit, déjà il est proche.

VAGNER.
Tu vois ! ce n’est là qu’un chien, et non un fantôme. Il grogne et semble dans l’incertitude ; il se met sur le ventre, agite sa queue, toutes manières de chien.
FAUST.

Accompagne-nous ; viens ici.

VAGNER.

C’est une folle espèce de barbet. Vous vous arrêtez, il vous attend ; vous lui parlez, il s’élance à vous ; vous perdez quelque chose, il le rapportera, et sautera dans l’eau après votre canne.

FAUST.

Tu as bien raison, je ne remarque en lui nulle trace d’esprit, et tout est éducation

VAGNER.

Le chien, quand il est bien élevé, est digne de l’affection du sage lui-même. Oui, il mérite bien tes bontés. C’est le disciple le plus assidu des écoliers.

(Ils rentrent par la porte de la ville.)




Cabinet d’étude


FAUST, entrant avec le barbet.

J’ai quitté les champs et les prairies qu’une nuit profonde environne. Je sens un religieux effroi éveiller par des pressentiments la meilleure de mes deux âmes. Les grossières sensations s’endorment avec leur activité orageuse ; je suis animé d’un ardent amour des hommes, et l’amour de Dieu me ravit aussi.

Sois tranquille, barbet ; ne cours pas çà et là auprès de la porte ; qu’y flaires-tu ? Va te coucher derrière le poêle ; je te donnerai mon meilleur coussin ; puisque là-bas, sur le chemin de la montagne, tu nous as récréés par tes tours et par tes sauts, aie soin que je retrouve en toi maintenant un hôte parfaitement paisible.

Ah ! dès que notre cellule étroite s’éclaire d’une lampe amie, la lumière pénètre aussi dans notre sein, dans notre cœur rendu à lui-même. La raison commence à parler, et l’espérance à luire ; on se baigne au ruisseau de la vie, à la source dont elle jaillit.

Ne grogne point, barbet ! Les hurlements d’un animal ne peuvent s’accorder avec les divins accents qui remplissent mon âme entière. Nous sommes accoutumés à ce que les hommes déprécient ce qu’ils ne peuvent comprendre, à ce que le bon et le beau, qui souvent leur sont nuisibles, les fassent murmurer ; mais faut-il que le chien grogne à leur exemple ?… Hélas ! Je sens déjà qu’avec la meilleure volonté, la satisfaction ne peut plus jaillir de mon cœur… Mais pourquoi le fleuve doit-il si tôt tarir, et nous replonger dans notre soif éternelle ? J’en ai trop fait l’expérience ! Cette misère va cependant se terminer enfin ; nous apprenons à estimer ce qui s’élève au-dessus des choses de la terre, nous aspirons à une révélation, qui nulle part ne brille d’un éclat plus pur et plus beau que dans le Nouveau Testament. J’ai envie d’ouvrir le texte, et m’abandonnant une fois à des impressions naïves, de traduire le saint original dans la langue allemande qui m’est si chère. (Il ouvre un volume, et s’arrête.) Il est écrit : Au commencement était le verbe ! Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, le verbe ! il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit : Au commencement était l’esprit ! Réfléchissons bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien l’esprit qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit m’éclaire enfin ! L’inspiration descend sur moi, et j’écris consolé : Au commencement était l’action !

S’il faut que je partage la chambre avec toi, barbet, cesse tes cris et tes hurlements ! Je ne puis souffrir près de moi un compagnon si bruyant : il faut que l’un de nous deux quitte la chambre ! C’est malgré moi que je viole les droits de l’hospitalité ; la porte est ouverte, et tu as le champ libre. Mais que vois-je ? Cela est-il naturel ? Est-ce une ombre, est-ce une réalité ? Comme mon barbet vient de se gonfler ! Il se lève avec effort, ce n’est plus une forme de chien. Quel spectre ai-je introduit chez moi ? Il a déjà l’air d’un hippopotame, avec ses yeux de feu et son effroyable mâchoire. Oh ! je serai ton maître ! Pour une bête aussi infernale, la clef de Salomon m’est nécessaire.

ESPRITS, dans la rue.

L’un des nôtres est prisonnier ! Restons dehors, et qu’aucun ne le suive ! Un vieux diable s’est pris ici comme un renard au piège ! Attention ! voltigeons à l’entour, et cherchons à lui porter aide ! N’abandonnons pas un frère qui nous a toujours bien servis !

FAUST.

D’abord, pour aborder le monstre, j’emploierai la conjuration des quatre.


Que le Salamandre s’enflamme !
Que l’ondin se replie !

Que le Sylphe s’évanouisse !
Que le Lutin travaille !


Qui ne connaîtrait pas les éléments, leur force et leurs propriétés, ne se rendrait jamais maître des esprits.


Vole en flamme, Salamandre !
Coulez ensemble en murmurant, Ondins !
Brille en éclatant météore, Sylphe !
Apporte-moi tes secours domestiques,
Incubus ! incubus !
Viens ici, et ferme la marche !


Aucun des quatre n’existe dans cet animal. Il reste immobile et grince des dents devant moi ; je ne lui ai fait encore aucun mal. Tu vas m’entendre employer de plus fortes conjurations.

Es-tu, mon ami, un échappé de l’enfer ? alors regarde ce signe : les noires phalanges se courbent devant lui.

Déjà il se gonfle, ses crins sont hérissés !

Être maudit ! peux-tu le lire, celui qui jamais ne fut créé, l’inexprimable, adoré par tout le ciel, et criminellement transpercé ?

Relégué derrière le poêle, il s’enfle comme un éléphant, il remplit déjà tout l’espace, et va se résoudre en vapeur. Ne monte pas au moins jusqu’à la voûte ! Viens plutôt te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que je ne menace pas en vain. Je suis prêt à te roussir avec le feu sacré. N’attends pas la lumière au triple éclat ! N’attends pas la plus puissante de mes conjurations !


MÉPHISTOPHÉLÈS entre pendant que le nuage tombe, et sort de derrière le poêle, en habit d’étudiant.

D’où vient ce vacarme ? Qu’est-ce qu’il y a pour le service de monsieur ?

FAUST.
.

C’était donc là le contenu du barbet ? Un écolier ambulant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je salue le savant docteur. Vous m’avez fait suer rudement.

FAUST.

Quel est ton nom ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La demande me paraît bien frivole, pour quelqu’un qui a tant de mépris pour les mots, qui toujours s’écarte des apparences, et regarde surtout le fond des êtres.

FAUST.

Chez vous autres, messieurs, on doit pouvoir aisément deviner votre nature d’après vos noms, et c’est ce qu’on fait connaître clairement en vous appelant ennemis de Dieu, séducteurs, menteurs. Eh bien ! qui donc es-tu ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Une partie de cette force qui tantôt veut le mal et tantôt fait le bien.
FAUST.

Que signifie cette énigme ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je suis l’esprit qui toujours nie ; et c’est avec justice : car tout ce qui existe est digne d’être détruit ; il serait donc mieux que rien n’existât. Ainsi, tout ce que vous nommez péché, destruction, bref, ce qu’on entend par mal, voilà mon élément.

FAUST.

Tu te nommes partie, et te voilà en entier devant moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je te dis la modeste vérité. Si l’homme, ce petit monde de folie, se regarde ordinairement comme formant un entier, je suis, moi, une partie de la partie qui existait au commencement de tout, une partie de cette obscurité qui donna naissance à la lumière, la lumière orgueilleuse, qui maintenant dispute à sa mère la Nuit son rang antique et l’espace qu’elle occupait ; ce qui ne lui réussit guère pourtant, car malgré ses efforts, elle ne peut que ramper à la surface des corps qui l’arrêtent ; elle jaillit de la matière, elle y ruisselle et la colore, mais un corps suffit pour briser sa marche. Je puis donc espérer qu’elle ne sera plus de longue durée, ou qu’elle s’anéantira avec les corps eux-mêmes.

FAUST.

Maintenant, je connais tes honorables fonctions ; tu ne peux anéantir la masse, et tu te rattrapes sur les détails.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et franchement, je n’ai point fait grand ouvrage : ce qui s’oppose au néant, le quelque chose, ce monde matériel, quoi que j’aie entrepris jusqu’ici, je n’ai pu encore l’entamer ; et j’ai en vain déchaîné contre lui flots, tempêtes, tremblements, incendies ; la mer et la terre sont demeurées tranquilles. Nous n’avons rien à gagner sur cette maudite semence, matière des animaux et des hommes. Combien n’en ai-je pas déjà enterrés ! Et toujours circule un sang frais et nouveau. Voilà la marche des choses ; c’est à en devenir fou. Mille germes s’élancent de l’air, de l’eau, comme de la terre, dans le sec, l’humide, le froid, le chaud. Si je ne m’étais pas réservé le feu, je n’aurais rien pour ma part.

FAUST.

Ainsi tu opposes au mouvement éternel, à la puissance secourable qui crée, la main froide du démon, qui se roidit en vain avec malice ! Quelle autre chose cherches-tu à entreprendre, étonnant fils du chaos ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous nous en occuperons à loisir dans la prochaine entrevue. Oserais-je bien cette fois m’éloigner ?

FAUST.

Je ne vois pas pourquoi tu me le demandes. J’ai maintenant appris à te connaître ; visite-moi désormais quand tu voudras : voici la fenêtre, la porte, et même la cheminée, à choisir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je l’avouerai, un petit obstacle m’empêche de sortir : le pied magique sur votre seuil.

FAUST.

Le pentagramme[3] te met en peine ? Eh ! dis-moi, fils de l’enfer, si cela te conjure, comment es-tu entré ici ? Comment un tel esprit s’est-il laissé attraper ainsi ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Considère-le bien : il est mal posé ; l’angle tourné vers la porte est, comme tu vois, un peu ouvert.

FAUST.
Le hasard s’est bien rencontré ! Et tu serais donc mon prisonnier ? C’est un heureux accident !
MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le barbet, lorsqu’il entra, ne fit attention à rien ; du dehors la chose paraissait tout autre, et maintenant le diable ne peut plus sortir.

FAUST.

Mais pourquoi ne sors-tu pas par la fenêtre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est une loi des diables et des revenants, qu’ils doivent sortir par où ils sont entrés. Le premier acte est libre en nous ; nous sommes esclaves du second.

FAUST.

L’enfer même a donc ses lois ? C’est fort bien ; ainsi un pacte fait avec vous, messieurs, serait fidèlement observé ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce qu’on te promet, tu peux en jouir entièrement ; il ne t’en sera rien retenu. Ce n’est pas cependant si peu de chose que tu crois ; mais une autre fois nous en reparlerons. Cependant je te prie et te reprie de me laisser partir cette fois-ci.

FAUST.

Reste donc encore un instant pour me dire ma bonne aventure.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien ! lâche-moi toujours ! Je reviendrai bientôt ; et tu pourras me faire tes demandes à loisir.

FAUST.

Je n’ai point cherché à te surprendre, tu es venu toi même t’enlacer dans le piège. Que celui qui tient le diable le tienne bien ; il ne le reprendra pas de sitôt.

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Si cela te plaît, je suis prêt aussi à rester ici pour te tenir compagnie ; avec la condition cependant de te faire, par mon art, passer dignement le temps.
FAUST.

Je vois avec plaisir que cela te convient ; mais il faut que ton art soit divertissant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ton esprit, mon ami, va plus gagner, dans cette heure seulement, que dans l’uniformité d’une année entière. Ce que te chantent les esprits subtils, les belles images qu’ils apportent, ne sont pas une vaine magie. Ton odorat se délectera, ainsi que ton palais, et ton cœur sera transporté. De vains préparatifs ne sont point nécessaires ; nous voici rassemblés, commencez !

ESPRITS.

Disparaissez, sombres arceaux ! laissez la lumière du ciel nous sourire et l’éther bleu se dérouler !

Que les sombres nuées se déchirent, et que les petites étoiles s’allument comme des soleils plus doux !

Filles du ciel, idéales beautés, resserrez autour de lui le cercle de votre danse ailée.

Les désirs d’amour voltigent sur vos pas, dénouez vos ceintures et quittez vos habits flottants !

Semez-en la prairie et la feuillée épaisse où les amants viendront rêver leurs amours éternelles !

Ô tendre verdure des bocages ! bras entrelacés des ramées !

Les grappes s’entassent aux vignes, les pressoirs en sont gorgés ; le vin jaillit à flots écumants ; des ruisseaux de pourpre sillonnent le vert des prairies !

Créatures du ciel, déployez au soleil vos ailes frémissantes : volez vers ces îles fortunées qui glissent là-bas sur les flots !

Là-bas tout est rempli de danses et de concerts ; tout aime, tout s’agite en liberté.

Des chœurs ailés mènent la ronde sur le sommet lumineux des collines ; d’autres se croisent en tout sens sur la surface unie des eaux.

Tous pour la vie ! tous les yeux fixés au loin sur quelque étoile chérie, que le ciel alluma pour eux !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il dort : c’est bien, jeunes esprits de l’air ! vous l’avez fidèlement enchanté ! c’est un concert que je vous redois. — Tu n’es pas encore homme à bien tenir le diable ! — Fascinez-le par de doux prestiges, plongez-le dans une mer d’illusions. Cependant, pour détruire le charme de ce seuil, j’ai besoin de la dent d’un rat… Je n’aurai pas longtemps à conjurer, en voici un qui trotte par là et qui m’entendra bien vite.

Le seigneur des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux, t’ordonne de venir ici, et de ronger ce seuil comme s’il était frotté d’huile.

Ah ! te voilà déjà ! Allons, vite à l’ouvrage ! La pointe qui m’a arrêté, elle est là sur le bord… encore un morceau, c’est fait !


FAUST, se réveillant.

Suis-je donc trompé cette fois encore ? Toute cette foule d’esprits a-t-elle disparu ? N’est-ce pas un rêve qui m’a présenté le diable ?… Et n’est-ce qu’un barbet qui a sauté après moi ?




Cabinet d’étude.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


FAUST.

On frappe ? entrez ! Qui vient m’importuner encore ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est moi.

FAUST.

Entrez !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu dois le dire trois fois.

FAUST.

Entrez donc !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu me plais ainsi ; nous allons nous accorder, j’espère. Pour dissiper ta mauvaise humeur, me voici en jeune seigneur, avec l’habit écarlate brodé d’or, le petit manteau de satin empesé, la plume de coq au chapeau, une épée longue et bien affilée ; et je te donnerai le conseil court et bon d’en faire autant, afin de pouvoir, affranchi de tes chaînes, goûter ce que c’est que la vie.

FAUST.

Sous quelque habit que ce soit, je n’en sentirai pas moins les misères de l’existence humaine. Je suis trop vieux pour jouer encore, trop jeune pour être sans désirs. Qu’est-ce que le monde peut m’offrir de bon ? Tout doit te manquer, tu dois manquer de tout ! Voilà l’éternel refrain qui tinte aux oreilles de chacun de nous, et ce que, toute notre vie, chaque heure nous répète d’une voix cassée. C’est avec effroi que le matin je me réveille ; je devrais répandre des larmes amères, en voyant ce jour qui dans sa course n’accomplira pas un de mes vœux ; pas un seul ! Ce jour qui par des tourments intérieurs énervera jusqu’au pressentiment de chaque plaisir, qui sous mille contrariétés paralysera les inspirations de mon cœur agité. Il faut aussi, dès que la nuit tombe, m’étendre d’un mouvement convulsif sur ce lit où nul repos ne viendra me soulager, où des rêves affreux m’épouvanteront. Le dieu qui réside en mon sein peut émouvoir profondément tout mon être ; mais lui, qui gouverne toutes mes forces, ne peut rien déranger autour de moi. Et voilà pourquoi la vie m’est un fardeau, pourquoi je désire la mort et j’abhorre l’existence.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et pourtant la mort n’est jamais un hôte très bien venu.

FAUST.

Ô heureux celui à qui, dans l’éclat du triomphe, elle ceint les tempes d’un laurier sanglant, celui qu’après l’ivresse d’une danse ardente, elle vient surprendre dans les bras d’une femme ! Oh ! que ne puis-je, devant la puissance du grand Esprit, me voir transporté, ravi, et ensuite anéanti !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et quelqu’un cependant n’a pas avalé cette nuit une certaine liqueur brune…

FAUST.

L’espionnage est ton plaisir, à ce qu’il paraît.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je n’ai pas la science universelle, et cependant j’en sais beaucoup.

FAUST.

Eh bien, puisque des sons bien doux et bien connus m’ont arraché à l’horreur de mes sensations, en m’offrant, avec l’image de temps plus joyeux, les aimables sentiments de l’enfance… je maudis tout ce que l’âme environne d’attraits et de prestiges, tout ce qu’en ces tristes demeures elle voile d’éclat et de mensonges ! Maudite soit d’abord la haute opinion dont l’esprit s’enivre lui-même ! Maudite soit la splendeur des vaines apparences qui assiégent nos sens ! Maudit soit ce qui nous séduit dans nos rêves, illusions de gloire et d’immortalité ! Maudits soient tous les objets dont la possession nous flatte, femme ou enfant, valet ou charrue ! Maudit soit Mammon, quand, par l’appât de ses trésors, il nous pousse à des entreprises audacieuses, ou quand, par des jouissances oisives, il nous entoure de voluptueux coussins ! Maudite soit toute exaltation de l’amour ! Maudite soit l’espérance ! Maudite la foi, et maudite, avant tout, la patience !

CHŒUR D’ESPRITS, invisible.

Hélas ! hélas ! tu l’as détruit l’heureux monde ! tu l’as écrasé de ta main puissante ; il est en ruines ! Un demi-dieu l’a renversé !… Nous emportons ses débris dans le néant, et nous pleurons sur sa beauté perdue ! Oh ! le plus grand des enfants de la terre ! relève-le, reconstruis-le dans ton cœur ! recommence le cours d’une existence nouvelle, et nos chants résonneront encore pour accompagner tes travaux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ceux-là sont les petits d’entre les miens. Écoute comme ils te conseillent sagement le plaisir et l’activité ! Ils veulent t’entraîner dans le monde, t’arracher à cette solitude, où se figent et l’esprit et les sucs qui servent à l’alimenter.

Cesse donc de te jouer de cette tristesse qui, comme un vautour, dévore ta vie. En si mauvaise compagnie que tu sois, tu pourras sentir que tu es homme avec les hommes, cependant on ne songe pas pour cela à t’encanailler. Je ne suis pas moi-même un des premiers ; mais, si tu veux, uni à moi, diriger tes pas dans la vie, je m’accommoderai volontiers de t’appartenir sur-le-champ. Je me fais ton compagnon, ou, si cela t’arrange mieux, ton serviteur et ton esclave.

FAUST.

Et quelle obligation devrai-je remplir en retour ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu auras le temps de t’occuper de cela.

FAUST.

Non, non ! Le diable est un égoïste, et ne fait point pour l’amour de Dieu ce qui est utile à autrui. Exprime clairement ta condition ; un pareil serviteur porte malheur à une maison.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je veux ici m’attacher à ton service, obéir sans fin ni cesse à ton moindre signe ; mais, quand nous nous reverrons là-dessous, tu devras me rendre la pareille.

FAUST.

Le dessous ne m’inquiète guère ; mets d’abord en pièces ce monde-ci, et l’autre peut arriver ensuite. Mes plaisirs jaillissent de cette terre, et ce soleil éclaire mes peines ; que je m’affranchisse une fois de ces dernières, arrive après ce qui pourra ! Je n’en veux point apprendre davantage. Peu m’importe que, dans l’avenir, on aime ou haïsse, et que ces sphères aient aussi un dessus et un dessous.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dans un tel esprit, tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même encore entrevoir.

FAUST.

Et qu’as-tu à donner, pauvre démon ? L’esprit d’un homme en ses hautes inspirations fut-il jamais conçu par tes pareils ? Tu n’as que des aliments qui ne rassasient pas ; de l’or pâle, qui sans cesse s’écoule des mains comme le vif argent ; un jeu auquel on ne gagne jamais ; une fille qui, jusque dans mes bras, fait les yeux doux à mon voisin ; l’honneur ! belle divinité qui s’évanouit comme un météore. Fais-moi voir un fruit qui ne pourrisse pas avant de tomber, et des arbres qui tous les jours se couvrent d’une verdure nouvelle.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Une pareille entreprise n’a rien qui m’étonne ; je puis t’offrir de tels trésors. Oui, mon bon ami, le temps est venu aussi où nous pouvons faire la débauche en toute sécurité.

FAUST.

Si jamais je puis m’étendre sur un lit de plume pour y reposer, que ce soit fait de moi à l’instant ! Si tu peux me flatter au point que je me plaise à moi-même, si tu peux m’abuser par des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour ! Je t’offre le pari !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tope !

FAUST.

Et réciproquement ! Si je dis à l’instant : « Reste donc ! tu me plais tant ! » alors, tu peux m’entourer de liens ! alors, je consens à m’anéantir ! alors, la cloche des morts peut résonner ! alors, tu es libre de ton service… Que l’heure sonne, que l’aiguille tombe, que le temps n’existe plus pour moi !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Penses-y bien, nous ne l’oublierons pas !

FAUST.

Tu as tout à fait raison là-dessus ; je ne me suis pas frivolement engagé ; et, puisque je suis constamment esclave, qu’importe que ce soit de toi ou de tout autre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vais donc aujourd’hui même, à la table de monsieur le docteur, remplir mon rôle de valet. Un mot encore : pour l’amour de la vie ou de la mort, je demande pour moi une couple de lignes.

FAUST.

Il te faut aussi un écrit, pédant ? Ne sais-tu pas ce que c’est qu’un homme, ni ce que la parole a de valeur ? N’est-ce pas assez que la mienne doive, pour l’éternité, disposer de mes jours ? Quand le monde s’agite de tous les orages, crois-tu qu’un simple mot d’écrit soit une obligation assez puissante ?… Cependant, une telle chimère nous tient toujours au cœur, et qui pourrait s’en affranchir ? Heureux qui porte sa foi pure au fond de son cœur, il n’aura regret d’aucun sacrifice ! Mais un parchemin écrit et cacheté est un épouvantail pour tout le monde, le serment va expirer sous la plume, et l’on ne reconnaît que l’empire de la cire et du parchemin. Esprit malin, qu’exiges-tu de moi ? airain, marbre, parchemin, papier ? Faut-il écrire avec un style, un burin, ou une plume ? Je t’en laisse le choix libre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

À quoi bon tout ce bavardage ? Pourquoi t’emporter avec tant de chaleur ? Il suffira du premier papier venu. Tu te serviras, pour signer ton nom, d’une petite goutte de sang.

FAUST.

Si cela t’est absolument égal, ceci devra rester pour la plaisanterie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le sang est un suc tout particulier.

FAUST.

Aucune crainte maintenant que je viole cet engagement. L’exercice de toute ma force est justement ce que je promets. Je me suis trop enflé, il faut maintenant que j’appartienne à ton espèce ; le grand Esprit m’a dédaigné ; la nature se ferme devant moi ; le fil de ma pensée est rompu, et je suis dégoûté de toute science. Il faut que, dans le gouffre de la sensualité, mes passions ardentes s’apaisent ! Qu’au sein de voiles magiques et impénétrables de nouveaux miracles s’apprêtent ! Précipitons-nous dans le murmure des temps, dans les vagues agitées du destin ! et qu’ensuite la douleur et la jouissance, le succès et l’infortune, se suivent comme ils pourront. Il faut désormais que l’homme s’occupe sans relâche.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il ne vous est assigné aucune limite, aucun but. S’il vous plaît de goûter un peu de tout, d’attraper au vol ce qui se présentera, faites comme vous l’entendrez. Allons, attachez-vous à moi, et ne faites pas le timide !

FAUST.

Tu sens bien qu’il ne s’agit pas là d’amusements. Je me consacre au tumulte, aux jouissances les plus douloureuses, à l’amour qui sent la haine, à la paix qui sent le désespoir. Mon sein, guéri de l’ardeur de la science, ne sera désormais fermé à aucune douleur : et ce qui est le partage de l’humanité tout entière, je veux le concentrer dans le plus profond de mon être ; je veux, par mon esprit, atteindre à ce qu’elle a de plus élevé et de plus secret ; je veux entasser sur mon cœur tout le bien et tout le mal qu’elle contient, et, me gonflant comme elle, me briser aussi de même.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah ! vous pouvez me croire, moi qui pendant plusieurs milliers d’années ai mâché un si dur aliment : je vous assure que, depuis le berceau jusqu’à la bière, aucun homme ne peut digérer le vieux levain ! croyez-en l’un de nous, tout cela n’est fait que pour un Dieu ! Il s’y contemple dans un éternel éclat ; il nous a créés, nous, pour les ténèbres, et, pour vous, le jour vaut la nuit et la nuit le jour.

FAUST.

Mais je le veux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est entendu ! Je suis encore inquiet sur un point : le temps est court, l’art est long. Je pense que vous devriez vous instruire. Associez-vous avec un poëte ; laissez-le se livrer à son imagination, et entasser sur votre tête toutes les qualités les plus nobles et les plus honorables, le courage du lion, l’agilité du cerf, le sang bouillant de l’Italien, la fermeté de l’habitant du Nord ; laissez-le trouver le secret de concilier en vous la grandeur d’âme avec la finesse, et, d’après le même plan, de vous douer des passions ardentes de la jeunesse. Je voudrais connaître un tel homme ; je l’appellerais monsieur Microcosmos[4].

FAUST.

Eh ! que suis-je donc ?… Cette couronne de l’humanité vers laquelle tous les cœurs se pressent, m’est-il impossible de l’atteindre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu es, au reste… ce que tu es. Entasse sur ta tête des perruques à mille marteaux, chausse tes pieds de cothurnes hauts d’une aune, tu n’en resteras pas moins ce que tu es.

FAUST.

Je le sens, en vain j’aurai accumulé sur moi tous les trésors de l’esprit humain… lorsque je veux enfin prendre quelque repos, aucune force nouvelle ne jaillit de mon cœur ; je ne puis grandir de l’épaisseur d’un cheveu, ni me rapprocher tant soit peu de l’infini.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon bon monsieur, c’est que vous voyez tout, justement comme on le voit d’ordinaire ; il vaut mieux bien prendre les choses avant que les plaisirs de la vie vous échappent pour jamais. — Allons donc ! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t’appartiennent sans doute ; mais ce dont tu jouis pour la première fois t’en appartient-il moins ? Si tu possèdes six chevaux, leurs forces ne sont-elles pas les tiennes ? tu les montes, et te voilà, homme ordinaire, comme si tu avais vingt-quatre jambes. Vite ! laisse là tes sens tranquilles, et mets-toi en route avec eux à travers le monde ! Je te le dis : un bon vivant qui philosophe est comme un animal qu’un lutin fait tourner en cercle autour d’une lande aride, tandis qu’un beau pâturage vert s’étend à l’entour.

FAUST.

Comment commençons-nous ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous partons tout de suite, ce cabinet n’est qu’un lieu de torture : appelle-t-on vivre, s’ennuyer, soi et ses petits drôles ? Laisse cela à ton voisin la grosse panse ! À quoi bon te tourmenter à battre la paille ? Ce que tu sais de mieux, tu n’oserais le dire à l’écolier. J’en entends justement un dans l’avenue.

FAUST.

Il ne m’est point possible de le voir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le pauvre garçon est là depuis longtemps, il ne faut pas qu’il s’en aille mécontent. Viens ! donne-moi ta robe et ton bonnet ; le déguisement me siéra bien. (Il s’habille.) Maintenant, repose-toi sur mon esprit ; je n’ai besoin que d’un petit quart d’heure. Prépare tout cependant pour notre beau voyage.

Faust sort.


MÉPHISTOPHÉLÈS, dans les longs habits de Faust.

Méprise bien la raison et la science, suprême force de l’humanité. Laisse-toi désarmer par les illusions et les prestiges de l’esprit malin, et tu es à moi sans restriction. — Le sort l’a livré à un esprit qui marche toujours intrépidement devant lui et dont l’élan rapide a bientôt surmonté tous les plaisirs de la terre ! — Je vais sans relâche le traîner dans les déserts de la vie ; il se débattra, me saisira, s’attachera à moi, et son insatiabilité verra des aliments et des liqueurs se balancer devant ses lèvres, sans jamais les toucher ; c’est en vain qu’il implorera quelque soulagement, et ne se fût-il pas donné au diable, il n’en périrait pas moins.

Un écolier entre.
L’ÉCOLIER.

Je suis ici depuis peu de temps, et je viens, plein de soumission, causer et faire connaissance avec un homme qu’on ne m’a nommé qu’avec vénération.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Votre honnêteté me réjouit fort ! Vous voyez en moi un homme tout comme un autre. Avez-vous déjà beaucoup étudié ?

L’ÉCOLIER.

Je viens vous prier de vous charger de moi ! Je suis muni de bonne volonté, d’une dose passable d’argent, et de sang frais ; ma mère a eu bien de la peine à m’éloigner d’elle, et j’en profiterais volontiers pour apprendre ici quelque chose d’utile.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous êtes vraiment à la bonne source.

L’ÉCOLIER.

À parler vrai, je voudrais déjà m’éloigner. Parmi ces murs, ces salles, je ne me plairai en aucune façon ; c’est un espace bien étranglé ; on n’y voit point de verdure, point d’arbres, et, dans ces salles, sur les bancs, je perds l’ouïe, la vue et la pensée.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela ne dépend que de l’habitude : c’est ainsi qu’un enfant ne saisit d’abord qu’avec répugnance le sein de sa mère, et bientôt cependant y puise avec plaisir sa nourriture. Il en sera ainsi du sein de la sagesse, vous le désirerez chaque jour davantage.

L’ÉCOLIER.

Je veux me pendre de joie à son cou ; cependant, enseignez-moi le moyen d’y parvenir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Expliquez-vous avant de poursuivre ; quelle faculté choisissez-vous ?

L’ÉCOLIER.

Je souhaiterais de devenir fort instruit, et j’aimerais assez à pouvoir embrasser tout ce qu’il y a sur la terre et dans le ciel, la science et la nature.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous êtes en bon chemin ; cependant il ne faudrait pas vous écarter beaucoup.

L’ÉCOLIER.

M’y voici corps et âme ; mais je serais bien aise de pouvoir disposer d’un peu de liberté et de bon temps aux jours de grandes fêtes, pendant l’été…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Employez le temps, il nous échappe si vite ! cependant l’ordre vous apprendra à en gagner. Mon bon ami, je vous conseille avant tout le cours de logique. Là, on vous dressera bien l’esprit, on vous l’affublera de bonnes bottes espagnoles, pour qu’il trotte prudemment dans le chemin de la routine, et n’aille pas se promener en zigzag comme un feu follet. Ensuite, on vous apprendra tout le long du jour que pour ce que vous faites en un clin d’œil, comme boire et manger, un, deux, trois, est indispensable. Il est de fait que la fabrique des pensées est comme un métier de tisserand, où un mouvement du pied agite des milliers de fils, où la navette monte et descend sans cesse, où les fils glissent invisibles, où mille nœuds se forment d’un seul coup : le philosophe entre ensuite, et vous démontre qu’il doit en être ainsi : le premier est cela, le second cela, donc le troisième et le quatrième cela ; et que, si le premier et le second n’existaient pas, le troisième et le quatrième n’existeraient pas davantage. Les étudiants de tous les pays prisent fort ce raisonnement, et aucun d’eux pourtant n’est devenu tisserand. Qui veut reconnaître et détruire un être vivant commence par en chasser l’âme : alors, il en a entre les mains toutes les parties ; mais, hélas ! que manque-t-il ? rien que le lien intellectuel. La chimie nomme cela encheiresin naturæ ; elle se moque ainsi d’elle-même, et l’ignore.

L’ÉCOLIER.

Je ne puis tout à fait vous comprendre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela ira bientôt beaucoup mieux, quand vous aurez appris à tout réduire et à tout classer convenablement.

L’ÉCOLIER.

Je suis si hébété de tout cela, que je crois avoir une roue de moulin dans la tête.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et puis il faut, avant tout, vous mettre à la métaphysique : là, vous devrez scruter profondément ce qui ne convient pas au cerveau de l’homme ; que cela aille ou n’aille pas, ayez toujours à votre service un mot technique. Mais d’abord, pour cette demi-année, ordonnez votre temps le plus régulièrement possible. Vous avez par jour cinq heures de travail ; soyez ici au premier coup de cloche, après vous être préparé toutefois, et avoir bien étudié vos paragraphes, afin d’être d’autant plus sûr de ne rien dire que ce qui est dans le livre ; et cependant, ayez grand soin d’écrire, comme si le Saint-Esprit dictait.

L’ÉCOLIER.

Vous n’aurez pas besoin de me le dire deux fois ; je suis bien pénétré de toute l’utilité de cette méthode : car, quand on a mis du noir sur du blanc, on rentre chez soi tout à fait soulagé…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourtant, choisissez une faculté.

L’ÉCOLIER.

Je ne puis m’accommoder de l’étude du droit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ne vous en ferai pas un crime : je sais trop ce que c’est que cette science. Les lois et les droits se succèdent comme une éternelle maladie ; ils se traînent de générations en générations, et s’avancent sourdement d’un lieu dans un autre. Raison devient folie, bienfait devient tourment : malheur à toi, fils de tes pères, malheur à toi ! car du droit né avec nous, hélas ! il n’en est jamais question.

L’ÉCOLIER.

Vous augmentez encore par là mon dégoût : ô heureux celui que vous instruisez ! J’ai presque envie d’étudier la théologie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je désirerais ne pas vous induire en erreur, quant à ce qui concerne cette science ; il est si difficile d’éviter la fausse route ; elle renferme un poison si bien caché, que l’on a tant de peine à distinguer du remède ! Le mieux est, dans ces leçons-là, si toutefois vous en suivez, de jurer toujours sur la parole du maître. Au total… arrêtez-vous aux mots ! et vous arriverez alors par la route la plus sûre au temple de la certitude.

L’ÉCOLIER.

Cependant un mot doit toujours contenir une idée.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fort bien ! mais il ne faut pas trop s’en inquiéter, car, où les idées manquent, un mot peut être substitué à propos ; on peut avec des mots discuter fort convenablement, avec des mots, bâtir un système ; les mots se font croire aisément, on n’en ôterait pas un iota.

L’ÉCOLIER.

Pardonnez si je vous fais tant de demandes, mais il faut encore que je vous en importune… Ne me parlerez-vous pas un moment de la médecine ? Trois années, c’est bien peu de temps, et, mon Dieu ! le champ est si vaste ; souvent un seul signe du doigt suffit pour nous mener loin !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Ce ton sec me fatigue, je vais reprendre mon rôle de diable. (Haut.) L’esprit de la médecine est facile à saisir ; vous étudiez bien le grand et le petit monde, pour les laisser aller enfin à la grâce de Dieu. C’est en vain que vous vous élanceriez après la science, chacun n’apprend que ce qu’il peut apprendre ; mais celui qui sait profiter du moment, c’est là l’homme avisé. Vous êtes encore assez bien bâti, la hardiesse n’est pas ce qui vous manque, et si vous avez de la confiance en vous-même, vous en inspirerez à l’esprit des autres. Surtout, apprenez à conduire les femmes ; c’est leur éternel hélas ! modulé sur tant de tons différents, qu’il faut traiter toujours par la même méthode, et, tant que vous serez avec elles à moitié respectueux, vous les aurez toutes sous la main. Un titre pompeux doit d’abord les convaincre que votre art surpasse de beaucoup tous les autres : alors, vous pourrez parfaitement vous permettre certaines choses, dont plusieurs années donneraient à peine le droit à un autre que vous ; ayez soin de leur tâter souvent le pouls, et, en accompagnant votre geste d’un coup d’œil ardent, passez le bras autour de leur taille élancée, comme pour voir si leur corset est bien lacé.

L’ÉCOLIER.

Cela se comprend de reste : on sait son monde !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon bon ami, toute théorie est sèche, et l’arbre précieux de la vie est fleuri.

L’ÉCOLIER.

Je vous jure que cela me fait l’effet d’un rêve ; oserai-je vous déranger une autre fois pour profiter plus parfaitement de votre sagesse ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’y mettrai volontiers tous mes soins.

L’ÉCOLIER.

Il me serait impossible de revenir sans vous avoir cette fois présenté mon album ; accordez-moi la faveur d’une remarque…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’y consens. (Il écrit et le lui rend.) Eritis sicut Deus, bonum et malum scientes.

L’écolier salue respectueusement, et se retire.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Suis seulement la vieille sentence de mon cousin le Serpent, tu douteras bientôt de ta ressemblance divine.

FAUST.

Où devons-nous aller maintenant ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Où il te plaira. Nous pouvons voir le grand et le petit monde : quel plaisir, quelle utilité seront le fruit de ta course !

FAUST.

Mais, par ma longue barbe, je n’ai pas le plus léger savoir-vivre ; ma recherche n’aura point de succès, car je n’ai jamais su me produire dans le monde ; je me sens si petit en présence des autres ! je serais embarrassé à tout moment.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon bon ami, tout cela se donne ; aie confiance en toi-même, et tu sauras vivre.

FAUST.

Comment sortirons-nous d’ici ? Où auras-tu des chevaux, des valets et un équipage ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Étendons ce manteau, il nous portera à travers les airs : pour une course aussi hardie, tu ne prends pas un lourd paquet avec toi ; un peu d’air inflammable que je vais préparer nous enlèvera bientôt de terre, et si nous sommes légers, cela ira vite. Je te félicite du nouveau genre de vie que tu viens d’embrasser.




Cave d’Auerbach, à Leipzig. Écot de joyeux compagnons.


FROSCH.

Personne ne boit ! Personne ne rit ! Je vais vous apprendre à faire la mine ! vous voilà aujourd’hui à fumer comme de la paille mouillée, vous qui brillez ordinairement comme un beau feu de joie.

BRANDER.

C’est toi qui en es cause ; tu ne mets rien sur le tapis, pas une grosse bêtise, pas une petite saleté.

FROSCH lui verse un verre de vin sur la tête.

En voici des deux à la fois.

BRANDER.

Double cochon !

FROSCH.

Vous le voulez, j’en conviens !

SIEBEL.

À la porte ceux qui se fâchent ! Qu’on chante à la ronde à gorge déployée, qu’on boive, et qu’on crie ! oh ! eh ! holà ! oh !

ALTMAYER.

Ah ! Dieu ! je suis perdu ! Apportez du coton ; le drôle me rompt les oreilles !

SIEBEL.

Quand la voûte résonne, on peut juger du volume de la basse.

FROSCH.

C’est juste ; à la porte ceux qui prendraient mal les choses ! A tara lara da !

ALTMAYER.

A tara lara da !

FROSCH.

Les gosiers sont en voix.

Il chante


Le très saint empire de Rome,
Comment tient-il encore debout ?


BRANDER.

Une sotte chanson ! Fi ! une chanson politique ! une triste chanson !… Remerciez Dieu chaque matin de n’avoir rien à démêler avec l’empire de Rome. Je regarde souvent comme un grand bien pour moi de n’être empereur, ni chancelier. Cependant, il ne faut pas que nous manquions de chef ; et nous devons élire un pape. Vous savez quelle est la qualité qui pèse dans la balance pour élever un homme à ce rang.

FROSCH chante.


Lève-toi vite, et va, beau rossignol,
Dix mille fois saluer ma maîtresse.


SIEBEL.

Point de salut à ta maîtresse ; je n’en veux rien entendre.

FROSCH.

À ma maîtresse salut et baiser ! Ce n’est pas toi qui m’en empêcheras.

Il chante.

Tire tes verrous, il est nuit ;
Tire tes verrous, l’amant veille ;
Il est tard, tire-les sans bruit.


SIEBEL.

Oui ! chante, chante, loue-la bien, vante-la bien ! j’aurai aussi mon tour de rire. Elle m’a lâché, elle t’en fera autant ! Qu’on lui donne un kobold[5] pour galant, et il pourra badiner avec elle sur le premier carrefour venu. Un vieux bouc, qui revient du Blocksberg, peut, en passant au galop, lui souhaiter une bonne nuit ; mais un brave garçon de chair et d’os est beaucoup trop bon pour une fille de cette espèce ! Je ne lui veux point d’autre salut que de voir toutes ses vitres cassées.

BRANDER frappant sur la table.

Paix là ! paix là ! écoutez-moi ! vous avouerez, messieurs, que je sais vivre : il y a des amoureux ici, et je dois, d’après les usages, leur donner pour la bonne nuit tout ce qu’il y a de mieux. Attention ! une chanson de la plus nouvelle facture ! et répétez bien fort la ronde avec moi !

Il chante.

Certain rat dans une cuisine
Avait pris place, et le frater
S’y traita si bien, que sa mine
Eût fait envie au gros Luther.
Mais un beau jour, le pauvre diable,
Empoisonné, sauta dehors,
Aussi triste, aussi misérable,
Que s’il avait l’amour au corps.


CHŒUR.

Que s’il avait l’amour au corps !


BRANDER frappant sur la table.

Il courait devant et derrière ;
Il grattait, reniflait, mordait,
Parcourait la maison entière,
Où de douleur il se tordait…
Au point qu’à le voir en délire
Perdre ses cris et ses efforts,
Les mauvais plaisants pouvaient dire :
Hélas ! il a l’amour au corps !


CHŒUR.

Hélas ! il a l’amour au corps !


BRANDER.

Dans le fourneau, le pauvre sire
Crut enfin se cacher très bien ;
Mais il se trompait, et le pire,
C’est qu’il y creva comme un chien.
La servante, méchante fille,
De son malheur rit bien alors :
« Ah ! disait-elle, comme il grille !…
Il a vraiment l’amour au corps ! »


CHŒUR.

Il a vraiment l’amour au corps !


SIEBEL.

Comme ces plats coquins se réjouissent ! C’est un beau chef-d’œuvre à citer que l’empoisonnement d’un pauvre rat !

BRANDER.

Tu prends le parti de tes semblables !

ALTMAYER.

Le voilà bien avec son gros ventre et sa tête pelée ! comme son malheur le rend tendre ! Dans ce rat qui crève, il voit son portrait tout craché !




FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je dois avant tout t’introduire dans une société joyeuse, afin que tu voies comment on peut aisément mener la vie ! Chaque jour est ici pour le peuple une fête nouvelle ; avec peu d’esprit et beaucoup de laisser-aller, chacun d’eux tourne dans son cercle étroit de plaisirs, comme un jeune chat jouant avec sa queue ; tant qu’ils ne se plaignent pas d’un mal de tête, et que l’hôte veut bien leur faire crédit, ils sont contents et sans soucis.

BRANDER.

Ceux-là viennent d’un voyage : on voit à leur air étranger qu’ils ne sont pas ici depuis une heure.

FROSCH.

Tu as vraiment raison ! honneur à notre Leipzig ! c’est un petit Paris, et cela vous forme joliment son monde.

SIEBEL.

Pour qui prends-tu ces étrangers ?

FROSCH.

Laisse-moi faire un peu : avec une rasade je tirerai les vers du nez à ces marauds comme une dent de lait. Ils me semblent être de noble maison, car ils ont le regard fier et mécontent.

BRANDER.

Ce sont des charlatans, je gage !

ALTMAYER.

Peut-être.

FROSCH.

Attention ! que je les mystifie !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Les pauvres gens ne soupçonnent jamais le diable, quand même il les tiendrait à la gorge.

FAUST.

Nous vous saluons, messieurs.

SIEBEL.

Grand merci de votre honnêteté ! (Bas, regardant de travers Méphistophélès.) Qu’a donc ce coquin à clocher sur un pied ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous est-il permis de prendre place parmi vous ? L’agrément de la société nous dédommagera du bon vin qui manque.

ALTMAYER.

Vous avez l’air bien dégoûté !

FROSCH.

Vous serez partis bien tard de Rippach ; avez-vous soupé cette nuit chez M. Jean[6] ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous avons passé sa maison sans nous y arrêter. La dernière fois nous lui avions parlé ; il nous entretint longtemps de ses cousins, il nous chargea de leur dire bien des choses.

Il s’incline vers Frosch.
ALTMAYER, bas.

Te voilà dedans ! il entend son affaire !

SIEBEL.

C’est un gaillard avisé.

FROSCH.

Eh bien, attends un peu : je saurai bien le prendre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si je ne me trompe, nous entendîmes, en entrant, un chœur de voix exercées. Et certes, les chants doivent, sous ces voûtes, résonner admirablement.

FROSCH.

Seriez-vous donc un virtuose ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh ! non ! le talent est bien faible, mais le désir est grand.

FROSCH.

Donnez-nous une chanson.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tant que vous en voudrez.

SIEBEL.

Mais quelque chose de nouveau.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous revenons d’Espagne, c’est l’aimable pays du vin et des chansons.

Il chante.

Une puce gentille
Chez un prince logeait…


FROSCH.

Écoutez ! une puce !… avez-vous bien saisi cela ? Une puce me semble à moi un hôte assez désagréable.

MÉPHISTOPHÉLÈS chante.

Une puce gentille
Chez un prince logeait ;
Comme sa propre fille,
Le brave homme l’aimait,
Et (l’histoire l’assure)
Par son tailleur, un jour,
Lui fit prendre mesure
Pour un habit de cour.


BRANDER.

N’oubliez point d’enjoindre au tailleur de la prendre bien exacte, et que, s’il tient à sa tête, il ne laisse pas faire à la culotte le moindre pli.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

L’animal, plein de joie,
Dès qu’il se vit paré
D’or, de velours, de soie,
Et de croix décoré,
Fit venir de province
Ses frères et ses sœurs,
Qui, par ordre du prince,
Devinrent grands seigneurs.

Mais ce qui fut le pire,
C’est que les gens de cour,
Sans en oser rien dire,
Se grattaient tout le jour…
Cruelle politique !
Quel ennui que cela !…
Quand la puce nous pique,
Amis, écrasons-la !


CHŒUR, avec acclamation.

Quand la puce nous pique,
Amis ! écrasons-la !


FROSCH.

Bravo ! bravo ! voilà du bon !

SIEBEL.

Ainsi soit-il de toutes les puces !

BRANDER.

Serrez les doigts et pincez-les ferme !

ALTMAYER.

Vive la liberté ! vive le vin !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je boirais volontiers un verre en l’honneur de la liberté, si vos vins étaient tant soit peu meilleurs.

SIEBEL.

N’en dites pas davantage…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je craindrais d’offenser l’hôte, sans quoi je ferais goûter aux aimables convives ce qu’il y a de mieux dans notre cave…

SIEBEL.

Allez toujours ! je prends tout sur moi.

FROSCH.

Donnez-nous-en un bon verre, si vous voulez qu’on le loue ; car, quand je veux en juger, il faut que j’aie la bouche bien pleine.

ALTMAYER, bas.

Ils sont du Rhin, à ce que je vois.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Procurez-moi un foret !

BRANDER.

Qu’en voulez-vous faire ? vous n’avez pas sans doute vos tonneaux devant la porte.

ALTMAYER.

Là derrière, l’hôte a déposé un panier d’outils.

MÉPHISTOPHÉLÈS prend le foret de Frosch.

Dites maintenant ce que vous voulez goûter.

FROSCH.

Y pensez-vous ? est-ce que vous en auriez de tant de sortes ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je laisse à chacun le choix libre.

ALTMAYER, à Frosch.

Ah ! ah ! tu commences déjà à te lécher les lèvres.

FROSCH.

Bon ! si j’ai le choix, il me faut du vin du Rhin ; la patrie produit toujours ce qu’il y a de mieux.

MÉPHISTOPHÉLÈS, piquant un trou dans le rebord de la table, à la place où Frosch s’assied.

Procurez-moi un peu de cire pour servir de bouchon.

ALTMAYER.

Ah çà ! voilà de l’escamotage.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Brander.

Et vous ?

BRANDER.

Je désirerais du vin de Champagne, et qu’il fût bien mousseux !


Méphistophélès continue de forer, et pendant ce temps quelqu’un a fait des bouchons, et les a enfoncés dans les trous.


BRANDER.

On ne peut pas toujours se passer de l’étranger ; les bonnes choses sont souvent si loin ! Un bon Allemand ne peut souffrir les Français ; mais pourtant il boit leurs vins très volontiers.

SIEBEL, pendant que Méphistophélès s’approche de sa place.

Je dois l’avouer, je n’aime pas l’aigre : donnez-moi un verre de quelque chose de doux.

MÉPHISTOPHÉLÈS, forant.

Aussi vais-je vous faire couler du tokay.

ALTMAYER.

Non, monsieur ; regardez-moi en face ! Je le vois bien, vous nous faites aller.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh ! eh ! avec d’aussi nobles convives, ce serait un peu trop risquer. Allons vite ! voilà assez de dit : de quel vin puis-je servir ?

ALTMAYER.

De tous ! et assez causé !


Après que les trous sont forés et bouchés, Méphistophélès se lève.


MÉPHISTOPHÉLÈS, avec des gestes singuliers :

Si des cornes bien élancées
Croissent au front du bouquetin,
Si le cep produit du raisin,
Tables en bois, de trous percées,
Peuvent aussi donner du vin.
C’est un miracle, je vous jure ;
Mais, messieurs, comme vous savez,
Rien d’impossible à la nature !
Débouchez les trous, et buvez !


TOUS, tirant les bouchons et recevant dans leurs verres le vin désiré par chacun.

La belle fontaine qui nous coule là !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Gardez-vous seulement de rien répandre.

TOUS chantent.

Nous buvons, buvons, buvons,
Comme cinq cents cochons !

Ils se remettent à boire.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà mes coquins lancés, vois comme ils y vont.

FAUST.

J’ai envie de m’en aller.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Encore une minute d’attention, et tu vas voir la bestialité dans toute sa candeur.

SIEBEL boit sans précaution, le vin coule à terre et se change en flamme.

Au secours ! au feu ! au secours ! l’enfer brûle !

MÉPHISTOPHÉLÈS, parlant à la flamme.

Calme-toi, mon élément chéri ! (Aux compagnons.) Pour cette fois, ce n’était rien qu’une goutte de feu du purgatoire.

SIEBEL.

Qu’est-ce que cela signifie ? Attendez ! vous le payerez cher ; il paraît que vous ne nous connaissez guère.

FROSCH.

Je lui conseille de recommencer !

ALTMAYER.

Mon avis est qu’il faut le prier poliment de s’en aller.

SIEBEL.

Que veut ce monsieur ? Oserait-il bien mettre en œuvre ici son hocuspocus[7] ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Paix ! vieux sac à vin !

SIEBEL.

Manche à balai ! tu veux encore faire le manant !

BRANDER.

Attends un peu, les coups vont pleuvoir !

ALTMAYER tire un bouchon de la table, un jet de feu s’élance et l’atteint.

Je brûle ! je brûle !

SIEBEL.

Sorcellerie !… sautez dessus ! le coquin va nous le payer !


Ils tirent leurs couteaux, et s’élancent vers Méphistophélès.
.


MÉPHISTOPHÉLÈS, avec des gestes graves.

Tableaux et paroles magiques,
Par vos puissants enchantements,
Troublez leurs esprits et leurs sens !


Ils se regardent l’un l’autre avec étonnement.


ALTMAYER.

Où suis-je ? Quel beau pays !

FROSCH.

Un coteau de vignes ! y vois-je bien ?

SIEBEL.

Et des grappes sous la main.

BRANDER.

Là, sous les pampres verts, voyez quel pied ! voyez quelle grappe !

(Il prend Siebel par le nez, les autres en font autant mutuellement et lèvent les couteaux.)


MÉPHISTOPHÉLÈS, comme plus haut.

Maintenant, partons : c’est assez !
Source de vin, riche vendange,
Illusions, disparaissez !
C’est ainsi que l’enfer se venge.


Il disparaît avec Faust ; tous les compagnons lâchent prise.


SIEBEL.

Qu’est-ce que c’est ?

ALTMAYER.

Quoi ?

FROSCH.

Tiens ! c’était donc ton nez !

BRANDER, à Siebel.

Et j’ai le tien dans la main !

ALTMAYER.

C’est un coup à vous rompre les membres. Apportez un siège, je tombe en défaillance.

FROSCH.

Non, dis-moi donc ce qui est arrivé.

SIEBEL.

Où est-il, le drôle ? Si je l’attrape, il ne sortira pas vivant de mes mains.

ALTMAYER.

Je l’ai vu passer par la porte de la cave… à cheval sur un tonneau… J’ai les pieds lourds comme du plomb. (Il se retourne vers la table.) Ma foi ! le vin devrait bien encore couler !

SIEBEL.

Tout cela n’était que tromperie, illusion et mensonge !

FROSCH.

J’aurais pourtant bien juré boire du vin.

BRANDER.

Mais que sont devenues ces belles grappes ?

ALTMAYER.

Qu’on vienne dire encore qu’il ne faut pas croire aux miracles !




Cuisine de sorcière. — Dans un âtre enfoncé, une grosse marmite est sur le feu. À travers la vapeur qui s’en élève apparaissent des figures singulières. Une guenon, assise près de la marmite, l’écume, et veille à ce qu’elle ne répande pas. Le mâle, avec ses petits, est assis près d’elle, il se chauffe. Les murs et le plafond sont tapissés d’outils singuliers à l’usage de la Sorcière.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


FAUST.

Tout cet étrange appareil de sorcellerie me répugne ; quelles jouissances peux-tu me promettre au sein de ce amas d’extravagances ? Quels conseils attendre d’une vieille femme ? Et y a-t-il dans cette cuisine quelque breuvage qui puisse m’ôter trente ans de dessus le corps ?… Malheur à moi, si tu ne sais rien de mieux ! J’ai déjà perdu toute espérance. Se peut-il que la nature et qu’un esprit supérieur n’aient point un baume capable d’adoucir mon sort ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon ami, tu parles encore avec sagesse. Il y a bien, pour se rajeunir, un moyen tout naturel ; mais il se trouve dans un autre livre, et c’en est un singulier chapitre.

FAUST.

Je veux le connaître.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon ! c’est un moyen qui ne demande argent, médecine ni sortilège : rends-toi tout de suite dans les champs, mets-toi à bêcher et à creuser, resserre ta pensée dans un cercle étroit, contente-toi d’une nourriture simple, vis comme une bête avec les bêtes, et ne dédaigne pas de fumer toi même ton patrimoine ; c’est, crois-moi, le meilleur moyen de te rajeunir de quatre-vingts ans.

FAUST.

Je n’en ai point l’habitude, et je ne saurais m’accoutumer à prendre en main la bêche. Une vie étroite n’est pas ce qui me convient.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il faut donc que la sorcière s’en mêle.

FAUST.

Mais pourquoi justement cette vieille ? ne peux-tu brasser toi-même le breuvage ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce serait un beau passe-temps ! j’aurais plus tôt fait de bâtir mille ponts. Ce travail demande non-seulement de l’art et du savoir, mais encore beaucoup de patience. Le temps peut seul donner de la vertu à la fermentation ; et tous les ingrédients qui s’y rapportent sont des choses bien étranges ! Le diable le lui a enseigné, mais ne pourrait pas le faire lui-même. (Il aperçoit les animaux.) Vois, quelle gentille espèce ! voici la servante, voilà le valet…

Aux animaux.

Je n’aperçois pas, mes amis,
La bonne femme !


LES ANIMAUX

Elle est allée,
Par le tuyau de la cheminée,
Dîner sans doute hors du logis.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais, pour sa course, d’ordinaire,
Quel temps prend-elle cependant ?


LES ANIMAUX

Le temps que nous prenons à faire…
Chauffer nos pieds en l’attendant.


MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Comment trouves-tu ces aimables animaux ?

FAUST.

Les plus dégoûtants que j’aie jamais vus.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non ! un discours comme celui-là est justement ce qui me convient le mieux.

Aux animaux.

Dites-moi, drôles que vous êtes,
Qu’est-ce que vous brassez ainsi ?


LES ANIMAUX

Nous faisons la soupe des bêtes.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous avez bien du monde ici ?


LE CHAT s’approche et flatte Méphistophélès.

Oh ! jouons tous deux,
Et fais ma fortune ;
Un peu de pécune
Me rendrait heureux.
Ami, jouons, de grâce !
Pauvre, je ne suis rien,
Mais, si j’avais du bien,
J’obtiendrais une belle place :


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comme il s’estimerait heureux, le singe, s’il pouvait seulement mettre à la loterie !


Pendant ce temps les autres animaux jouent avec une grosse boule, et la font rouler.


LE CHAT

Voici le monde :
La boule ronde
Monte et descend ;
Creuse et légère,
Qui, comme verre,
Craque et se fend :
Fuis, cher enfant !
Cette parcelle
Dont l’étincelle
Te plaît si fort…
Donne la mort !


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dites, à quoi sert ce crible[8] ?


LE CHAT le ramasse.

Il rend l’âme aux yeux visible :
Ne serais-tu pas un coquin ?
On pourrait t’y reconnaître.


Il court vers la femelle, et la fait regarder au travers.


Regarde bien par ce trou-là,
Ma chère, tu pourras peut-être
Nommer le coquin que voilà.


MÉPHISTOPHÉLÈS, s’approchant du feu.

Qu’est-ce donc que cette coupe ?


LE CHAT ET LA CHATTE

Il ne connaît pas le pot,
Le pot à faire la soupe…
Vit-on jamais pareil sot ?


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Silence, animaux malhonnêtes !


LE CHAT.

Dans ce fauteuil mets-toi soudain,
Et prends cet éventail en main,
Tu seras le roi des bêtes.


Il oblige Méphistophélès à s’asseoir.


FAUST, qui pendant ce temps s’est toujours tenu devant le miroir, tantôt s’en approchant, tantôt s’en éloignant.

Que vois-je ? quelle céleste image se montre dans ce miroir magique ? Ô amour ! prête-moi la plus rapide de tes ailes, et transporte-moi dans la région qu’elle habite. Ah ! quand je ne reste pas à cette place, quand je me hasarde à m’avancer davantage, je ne puis plus la voir que comme à travers un nuage ! — La plus belle forme de la femme ! Est-il possible qu’une femme ait tant de beauté ! Dois-je, dans ce corps étendu à ma vue, trouver l’abrégé des merveilles de tous les cieux ? Quelque chose de pareil existe-t-il sur la terre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Naturellement, quand un Dieu se met à l’œuvre pendant six jours, et se dit enfin bravo à lui-même, il en doit résulter quelque chose de passable. Pour cette fois, regarde à satiété, je saurai bien te déterrer un semblable trésor : et heureux celui qui a la bonne fortune de l’emmener chez soi comme épouse ! (Faust regarde toujours dans le miroir ; Méphistophélès, s’étendant dans le fauteuil, et jouant avec l’éventail, continue de parler.) Me voilà assis comme un roi sur son trône : je tiens le sceptre, il ne me manque plus que la couronne.

LES ANIMAUX, qui jusque-là avaient exécuté mille mouvements bizarres, apportent, avec de grands cris, une couronne à Méphistophélès.


Daigne la prendre, mon maître,
En voici tous les éclats,
Avec du sang tu pourras
La raccommoder peut-être.


Ils courent gauchement vers la couronne et la brisent en deux morceaux avec lesquels ils dansent en rond.


Fort bien : recommençons…
Nous parlons, nous voyons ;
Nous écoutons et rimons.


FAUST, devant le miroir.

Malheur à moi ! j’en suis tout bouleversé !

MÉPHISTOPHÉLÈS, montrant les animaux.

La tête commence à me tourner à moi-même.


LES ANIMAUX

Si cela nous réussit,
Ma foi, gloire à notre esprit !


FAUST, comme plus haut.

Mon sein commence à s’enflammer ! Éloignons-nous bien vite.

MÉPHISTOPHÉLÈS, dans la même position.

On doit au moins convenir que ce sont de francs poètes.


La marmite, que la guenon a laissée un instant sans l’écumer, commence à déborder ; il s’élève une grande flamme qui monte violemment dans la cheminée. La sorcière descend à travers la flamme en poussant des cris épouvantables.


LA SORCIÈRE

Au ! au ! au ! au !
Chien de pourceau !
Tu répands la soupe,
Et tu rôtis ma peau !
À bas ! maudite troupe !

Apercevant Méphistophélès et Faust.

Que vois-je ici ?
Qui peut entrer ainsi
Dans mon laboratoire ?
À moi, mon vieux grimoire !
À vous le feu !
Vos os vont voir beau jeu !


Elle plonge l’écumoire dans la marmite, et lance les flammes après Faust, Méphistophélès et les animaux. Les animaux hurlent.


MÉPHISTOPHÉLÈS lève l’éventail qu’il tient à la main, et frappe à droite et à gauche sur les verres et les pots.

En deux ! en deux !
Ustensiles de sorcières,
Vieux flacons, vieux pots, vieux verres !
En deux ! en deux !
Toi, tu m’as l’air bien hardie ;
Attends, un bâton
Va régler le ton
De ta mélodie.


Pendant que la sorcière recule, pleine de colère et d’effroi.

Me reconnais-tu, squelette, épouvantail ? Reconnais-tu ton seigneur et maître ? Qui me retient de frapper et de te mettre en pièces, toi et tes esprits chats ? N’as-tu plus de respect pour le pourpoint rouge ? méconnais-tu la plume de coq ? ai-je caché ce visage ? Il faudra donc que je me nomme moi-même ?

LA SORCIÈRE

Ô seigneur ! pardonnez-moi cet accueil un peu rude ! Je ne vois cependant pas le pied cornu… Qu’avez-vous donc fait de vos deux corbeaux ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu t’en tireras pour cette fois, car il y a bien du temps que nous ne nous sommes vus. La civilisation, qui polit le monde entier, s’est étendue jusqu’au diable ; on ne voit plus maintenant de fantômes du nord, plus de cornes, de queue et de griffes ! Et, pour ce qui concerne ce pied, dont je ne puis me défaire, il me nuirait dans le monde ; aussi, comme beaucoup de jeunes gens, j’ai depuis longtemps adopté la mode des faux mollets.

LA SORCIÈRE, dansant

J’en perds l’esprit, je crois,
Monsieur Satan chez moi !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Point de nom pareil, femme, je t’en prie !

LA SORCIÈRE

Pourquoi ? que vous a-t-il fait ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Depuis bien des années, il est inscrit au livre des fables ; mais les hommes n’en sont pas pour cela devenus meilleurs : ils sont délivrés du malin ; mais les malins sont restés. Que tu m’appelles monsieur le baron, à la bonne heure ! Je suis vraiment un cavalier comme bien d’autres : tu ne peux douter de ma noblesse ; tiens, voilà l’écusson que je parte !

Il fait un geste indécent.
LA SORCIÈRE rit immodérément.

Ah ! ah ! ce sont bien là de vos manières ! vous êtes un coquin comme vous fûtes toujours !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Mon ami, voilà de quoi t’instruire ! C’est ainsi qu’on se conduit avec les sorcières.

LA SORCIÈRE

Dites maintenant, messieurs, ce que vous désirez.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un bon verre de la liqueur que tu sais, mais de la plus vieille, je te prie, car les années doublent sa force.

LA SORCIÈRE

Bien volontiers ! j’en ai un flacon dont quelquefois je goûte moi-même : elle n’a plus la moindre puanteur, je vous en donnerai un petit verre. (Bas, à Méphistophélès.) Mais si cet homme en boit sans être préparé, il n’a pas, comme vous le savez, une heure à vivre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est un bon ami, elle ne peut que lui faire du bien ; je lui donnerais sans crainte la meilleure de toute ta cuisine. Trace ton cercle, dis tes paroles, et donne-lui une tasse pleine.


La sorcière, avec des gestes singuliers, trace un cercle où elle place mille choses bizarres. Cependant, les verres commencent à résonner, la marmite à tonner, comme faisant de la musique. Enfin, elle apporte un gros livre, et place les chats dans le cercle, où ils lui servent de pupitre et tiennent les flambeaux. Elle fait signe à Faust de marcher à elle.


FAUST, à Méphistophélès.

Non ! dis-moi ce que tout cela va devenir. Cette folle engeance, ces gestes extravagants, cette ignoble sorcellerie, me sont assez connus et me dégoûtent assez.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Chansons ! ce n’est que pour rire, ne fais donc pas tant l’homme grave ! Elle doit, comme médecin, faire un hocuspocus, afin que la liqueur te soit profitable.

Il contraint Faust d’entrer dans le cercle.


LA SORCIÈRE, avec beaucoup d’emphase, prend le livre pour déclamer.

Ami, crois à mon système :
Avec un, dix tu feras ;
Avec deux et trois de même,
Ainsi tu t’enrichiras.
Passe le quatrième,
Le cinquième et sixième,
La sorcière l’a dit :
Le septième et huitième
Réussiront de même…

C’est là que finit
L’œuvre de la sorcière :
Si neuf est un,
Dix n’est aucun.
Voilà tout le mystère !


FAUST.

Il me semble que la vieille parle dans la fièvre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il n’y en a pas long maintenant : je connais bien tout cela, son livre est plein de ces fadaises. J’y ai perdu bien du temps, car une parfaite contradiction est aussi mystérieuse pour les sages que pour les fous. Mon ami, l’art est vieux et nouveau. Ce fut l’usage de tous les temps de propager l’erreur en place de la vérité par trois et un, un et trois : sans cesse on babille sur ce sujet, on apprend cela comme bien d’autres choses ; mais qui va se tourmenter à comprendre de telles folies ? L’homme croit d’ordinaire, quand il entend des mots, qu’ils doivent absolument contenir une pensée.

LA SORCIÈRE continue.

La science la plus profonde
N’est donnée à personne au monde ;
Par travail, argent, peine ou soins,
La connaissance universelle
En un instant se révèle
À ceux qui la cherchaient le moins.


FAUST.

Quel contre-sens elle nous dit ! Tout cela va me rompre la tête, il me semble entendre un chœur de cent mille fous.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Assez ! assez ! très-excellente sibylle ! donne ici ta potion, et que la coupe soit pleine jusqu’au bord : le breuvage ne peut nuire à mon ami ; c’est un homme qui a passé par plusieurs grades, et qui en a fait des siennes.


La sorcière, avec beaucoup de cérémonie, verse la boisson dans le verre ; au moment qu’il la porte à sa bouche, il s’élève une légère flamme.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vivement ! encore un peu ! cela va bien te réjouir le cœur. Comment ! tu es avec le diable à tu et à toi, et la flamme t’épouvante !

La sorcière efface le cercle. Faust en sort.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

En avant ! il ne faut pas que tu te reposes.

LA SORCIÈRE

Puisse ce petit coup vous faire du bien !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à la sorcière.

Et si je puis quelque chose pour toi, fais-le-moi savoir au sabbat.

LA SORCIÈRE

Voici une chanson ! chantez-la quelquefois, vous en éprouverez des effets singuliers.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Viens vite, et laisse-toi conduire ; il est nécessaire que tu transpires, afin que la vertu de la liqueur agisse dedans et dehors. Je te ferai ensuite apprécier les charmes d’une noble oisiveté, et tu reconnaîtras bientôt, à des transports secrets, l’influence de Cupidon, qui voltige çà et là autour du monde dans les espaces d’azur…

FAUST.

Laisse-moi jeter encore un regard rapide sur ce miroir ; cette image de femme était si belle !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non ! non ! tu vas voir devant toi, tout à l’heure, le modèle des femmes en personne vivante. (À part.) Avec cette boisson dans le corps, tu verras, dans chaque femme, une Hélène.


  1. Dans cette tragédie, les personnages se disent tantôt vous, tantôt toi ; j’ai toujours suivi en cela la lettre de l’original.
  2. Noms de diverses compositions alchimiques.
  3. Figure cabalistique.
  4. Petit monde.
  5. Esprit familier.
  6. Plaisanterie allemande.
  7. Terme de sorcellerie.
  8. Le crible cabalistique, qui sert à reconnaître ceux qui ont volé.