Faust (tr. Nerval)/Édition Garnier 1877/Texte entier

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Johann Wolfgang von Goethe : Faust, traduction Gérard de Nerval (Édition de 1877)


PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION


(1828)


Voici une troisième traduction de Faust ; et ce qu’il y a de certain, c’est qu’aucune des trois ne pourra faire dire : « Faust est traduit ! » Non que je veuille jeter quelque défaveur sur le travail de mes prédécesseurs, afin de mieux cacher la faiblesse du mien, mais parce que je regarde comme impossible une traduction satisfaisante de cet étonnant ouvrage. Peut-être quelqu’un de nos grands poëtes pourrait-il, par le charme d’une version poétique, en donner une idée ; mais, comme il est probable qu’aucun d’eux n’astreindrait son talent aux difficultés d’une entreprise qui ne rapporterait pas autant de gloire qu’elle coûterait de peine, il faudra bien que ceux qui n’ont pas le bonheur de pouvoir lire l’original se contentent de ce que notre zèle peut leur offrir. C’est néanmoins peut-être une imprudence que de présenter ma traduction après celles de MM. de Saint-Aulaire et A. Stapfer. Mais, comme ces dernières font partie de collections chères et volumineuses, j’ai cru rendre service au public en en faisant paraître une séparée.

Il était, d’ailleurs, difficile de saisir un moment plus favorable pour cette publication ; Faust va être représenté incessamment sur tous les théâtres de Paris, et il sera curieux sans doute pour ceux qui en verront la représentation de consulter en même temps le chef-d’œuvre allemand, d’autant plus que les théâtres n’emprunteront du sujet que ce qui convient à l’effet dramatique, et que la scène française ne pourrait se prêter à développer toute la philosophie de la première partie, et beaucoup de passages originaux de la seconde.

Je dois maintenant rendre compte de mon travail, dont on pourra contester le talent, mais non l’exactitude. Des deux traductions publiées avant la mienne, l’une brillait par un style harmonieux, une expression élégante et souvent heureuse ; mais peut-être son auteur, M. de Saint-Aulaire, avait-il trop négligé, pour ces avantages, la fidélité qu’un traducteur doit à l’original ; on peut même lui reprocher les suppressions nombreuses qu’il s’est permis d’y faire ; car il vaut mieux, je crois, s’exposer à laisser quelques passages singuliers ou incompréhensibles que de mutiler un chef-d’œuvre. M. Stapfer a fait le contraire : tout ce qui avait un sens a été traduit, et même ce qui n’en avait pas, ou ne nous paraissait pas en avoir. Cette méthode lui a mérité de grands éloges, et c’est aussi celle que j’ai tenté de suivre, parce qu’elle n’exige que de la patience, et entraîne moins de responsabilité. Au reste, cette prétention de tout traduire exposera, aux yeux de beaucoup de personnes, ma prose et mes vers à paraître martelés et souvent insignifiants ; je laisse à ceux qui connaissent l’original à me laver de ce reproche, autant que possible ; car il est reconnu que Faust renferme certains passages, certaines allusions, que les Allemands eux-mêmes ne peuvent comprendre ; en revanche, je dirai avec le traducteur que je viens de citer :

« Il me reste à protester contre ceux qui, après la lecture de cette traduction, s’imagineraient avoir acquis une idée complète de l’original. Porté sur tel ouvrage traduit que ce soit, le jugement serait erroné ; il le serait surtout à l’égard de celui-ci, à cause de la perfection continue du style. Qu’on se figure tout le charme de l’Amphitryon de Molière, joint à ce que les poésies de Parny offrent de plus gracieux, alors seulement on pourra se croire dispensé de le lire. »

Je n’essayerai pas de donner ici une analyse complète de Faust. Assez d’auteurs l’ont jugé ; et il vaut mieux, d’ailleurs, laisser quelque chose à l’imagination des lecteurs, qui auront à la fin du livre de quoi l’exercer. Je les renvoie encore au livre de l’Allemagne, de madame de Staël, dont je vais en attendant citer un passage :

« … Certes, il ne faut y chercher ni le goût, ni la mesure, ni l’art qui choisit et qui termine ; mais, si l’imagination pouvait se figurer un chaos intellectuel, tel que l’on a souvent décrit le chaos matériel, le Faust de Gœthe devrait avoir été composé à cette époque. On ne saurait aller au delà en fait de hardiesse de pensée, et le souvenir qui reste de cet écrit tient toujours un peu du vertige. Le diable est le héros de cette pièce ; l’auteur ne l’a point conçu comme un fantôme hideux, tel qu’on a coutume de le présenter aux enfants ; il en a fait, si l’on peut s’exprimer ainsi, le méchant par excellence, auprès duquel tous les méchants et celui de Gresset, en particulier, ne sont que des novices, à peine dignes d’être les serviteurs de Méphistophélès (c’est le nom du démon qui se fait l’ami de Faust). Gœthe a voulu montrer dans ce personnage, réel et fantastique tout à la fois, la plus amère plaisanterie que le dédain puisse inspirer, et néanmoins une audace de gaieté qui amuse. Il y a dans les discours de Méphistophélès une ironie infernale qui porte sur la Création tout entière et juge l’univers comme un mauvais livre dont le diable se fait le censeur.

« S’il n’y avait dans la pièce de Faust que de la plaisanterie piquante et philosophique, on pourrait trouver dans plusieurs écrits de Voltaire un genre d’esprit analogue ; mais on sent dans cette pièce une imagination d’une tout autre nature. Ce n’est pas seulement le monde moral tel qu’il est qu’on y voit anéanti, mais c’est l’enfer qui est mis à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une pensée du mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui fait frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous tremblez, parce qu’il est impitoyable ; vous riez, parce qu’il humilie tous les amours-propres satisfaits ; vous pleurez, parce que la nature humaine, ainsi vue des profondeurs de l’enfer, inspire une pitié douloureuse.

« Milton a fait Satan plus grand que l’homme ; Michel-Ange et le Dante lui ont donné les traits hideux de l’animal, combinés avec la figure humaine. Le Méphistophélès de Gœthe est un diable civilisé. Il manie avec art cette moquerie, légère en apparence, qui peut si bien s’accorder avec une grande profondeur de perversité ; il traite de niaiserie ou d’affectation tout ce qui est sensible ; sa figure est méchante, basse et fausse ; il a de la gaucherie sans timidité, du dédain sans fierté, quelque chose de doucereux auprès des femmes, parce que, dans cette seule circonstance, il a besoin de tromper pour séduire ; et ce qu’il entend par séduire, c’est servir les passions d’un autre, car il ne peut même faire semblant d’aimer : c’est la seule dissimulation qui lui soit impossible. »

Je crois qu’il était difficile de mieux peindre Méphistophélès ; cette appréciation est bien digne de l’ouvrage qui l’a inspirée ; mais où le sublime caractère de Faust serait-il mieux rendu que dans cet ouvrage même, dans ces hautes méditations, auxquelles la faiblesse de ma prose n’a pu enlever tout leur éclat ? Quelle âme généreuse n’a éprouvé quelque chose de cet état de l’esprit humain, qui aspire sans cesse à des révélations divines, qui tend, pour ainsi dire, toute la longueur de sa chaîne, jusqu’au moment où la froide réalité vient désenchanter l’audace de ses illusions ou de ses espérances et, comme la voix de l’Esprit, le rejeter dans son monde de poussière ?

Cette ardeur de la science et de l’immortalité, Faust la possède au plus haut degré ; elle l’élève souvent à la hauteur d’un dieu, ou de l’idée que nous nous en formons, et cependant tout en lui est naturel et supportable ; car, s’il a toute la grandeur et toute la force de l’humanité, il en a aussi toute la faiblesse ; en demandant à l’enfer des secours que le ciel lui refusait, sa première pensée fut sans doute le bonheur de ses semblables, et la science universelle ; il espérait à force de bienfaits sanctifier les trésors du démon, et, à force de science, obtenir de Dieu l’absolution de son audace ; mais l’amour d’une jeune fille suffit pour renverser toutes ses chimères : c’est la pomme d’Éden qui, au lieu de la science et de la vie, n’offre que la jouissance d’un moment et l’éternité des supplices.

Les deux caractères dramatiques qui se rapprochent le plus de Faust sont ceux de Manfred et de don Juan, mais encore quelle différence ! Manfred est le remords personnifié, mais il a quelque chose de fantastique qui empêche la raison de l’admettre ; tout en lui, sa force comme sa faiblesse, est au-dessus de l’humanité ; il inspire de l’étonnement, mais n’offre aucun intérêt, parce que personne n’a jamais participé à ses joies ni à ses souffrances. Cette observation est encore plus applicable à don Juan ; si Faust et Manfred ont offert, sous quelques rapports, le type de la perfection humaine, il n’est plus que celui de la démoralisation, et livré enfin à l’esprit du mal ; on sent qu’ils étaient dignes l’un de l’autre.

Et cependant, dans tous trois, le résultat est le même, et l’amour des femmes les perd tous trois !…

Quel parallèle entre ces grandes créations si différentes !… Je n’ose me laisser entraîner à le prolonger ! mais si celle de Faust est bien supérieure aux deux autres, combien Marguerite surpasse et les amours vulgaires de don Juan, et l’imaginaire Astarté de Manfred ! En lisant les scènes de la seconde partie, où sa grâce et son innocence brillent d’un éclat si doux, qui ne se sentira touché jusqu’aux larmes ? qui ne plaindra de toute son âme cette malheureuse sur laquelle s’est acharné l’esprit du mal ? qui n’admirera cette fermeté d’une âme pure, que l’enfer fait tous ses efforts pour égarer, mais qu’il ne peut séduire ; qui, sous le couteau fatal, s’arrache aux bras de celui qu’elle chérit plus que la vie, à l’amour. à la liberté, pour s’abandonner à la justice de Dieu, et à celle des hommes, plus sévère encore ?

Quelle combinaison ! quelle horrible torture pour Faust, à qui son pacte promettait quelques années de bonheur, mais dont il venait de commencer le supplice éternel ! Si l’amour semble lui promettre toutes ses délices, une pensée affreuse va les convertir en tourments. « En vain, dit-il, elle me réchauffera sur son sein, en serai-je moins le fugitif, l’exilé ?… le monstre sans but et sans repos, qui, comme un torrent, mugissant de rochers en rochers, aspire avec fureur à l’abîme ? Mais elle, innocente, simple, une petite cabane, un petit champ des Alpes, et elle aurait passé toute sa vie dans ce petit monde, au milieu d’occupations domestiques. Tandis que moi, haï de Dieu, je n’ai point fait assez de saisir ses appuis pour les mettre en ruine, il faut que j’engloutisse toute la joie de son âme !… Enfer, il te fallait cette victime !… etc. »

Marguerite n’est pas une héroïne de mélodrame ; ce n’est vraiment qu’une femme, une femme comme il en existe beaucoup, et elle n’en touche que davantage. Trouverait-on sur la scène quelque chose de comparable à ses entretiens naïfs avec Faust, et surtout au dialogue si déchirant de la prison, qui termine la pièce ?

On s’étonnera qu’elle finisse ainsi ; mais que pouvait-on y ajouter ?… Peut-être le moment où Faust se livre à l’enfer ; mais comment le rendre, et comment l’esprit humain pouvait-il supposer que l’enfer lui gardât encore une plus horrible torture ? D’un autre côté, le dénoûment ainsi interrompu permet au lecteur la pensée consolante que celui qui l’a intéressé si vivement par son génie et ses malheurs échappe aux griffes du démon, puisqu’un repentir suffirait pour lui reconquérir les cieux.

Tel n’est pas cependant le sort de Faust dans les pièces et les biographies allemandes ; le diable s’y empare réellement de lui au bout de vingt-quatre ans, et la description de ce moment terrible en est le passage le plus remarquable. Ceux qui veulent tout savoir peuvent consulter là-dessus l’Histoire prodigieuse et lamentable du docteur Faust, avec sa mort épouvantable, où il est montré combien est misérable la curiosité des illusions et impostures de l’esprit malin : ensemble, la Corruption de Satan, par lui-même, étant contraint de dire la vérité ; par Widman, et traduite par Cayet, en 1561 [1].

Les légendes de Faust sont très-répandues en Allemagne ; quelques auteurs, entre autres Conrad Durrius, pensent qu’elles furent primitivement fabriquées par les moines contre Jean Faust ou Fust, inventeur de l’imprimerie, irrités qu’étaient ces cénobites d’une découverte qui leur enlevait les utiles fonctions de copistes de manuscrits. Cette conjecture assez probable est combattue par d’autres auteurs ; Klinger l’a admise dans son roman philosophique intitulé les Aventures de Faust, et sa Descente aux enfers.

Suivant l’opinion la plus accréditée, Faust naquit à Mayence, au commencement du XVe siècle. Plusieurs villes se disputent l’honneur de lui avoir donné naissance, et conservent des objets que son souvenir rend précieux : Francfort, le premier livre qu’il a imprimé ; Mayence, sa première presse ; etc. On montre à Wittemberg deux maisons qui lui ont appartenu, et qu’il légua, par testament, à son disciple Vagner.

PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION


(1840)


L’histoire de Faust, populaire tant en Angleterre qu’en Allemagne, et connue même en France depuis longtemps, comme on peut le voir par la légende imprimée dans ce volume, a inspiré un grand nombre d’auteurs de différentes époques. L’œuvre la plus remarquable qui ait paru sur ce sujet, avant celle de Gœthe, est un Faust du poëte anglais Marlowe, joué en 1589, et qui n’est dépourvu ni d’intérêt ni de valeur poétique. La lutte du bien et du mal dans une haute intelligence est une des grandes idées du xvie siècle, et aussi du nôtre ; seulement, la forme de l’œuvre et le sens du raisonnement diffèrent, comme on peut le croire, et les deux Faust de Marlowe et de Gœthe formeraient, sous ce rapport, un contraste intéressant à étudier. On sent, dans l’un le mouvement des idées qui signalaient la naissance de la Réforme ; dans l’autre, la réaction religieuse et philosophique qui l’a suivie et laissée en arrière. Chez l’auteur anglais, l’idée n’est ni indépendante de la religion ni indépendante des nouveaux principes qui l’attaquent ; le poëte est à demi enveloppé encore dans les liens de l’orthodoxie chrétienne, à demi disposé à les rompre. Gœthe, au contraire, n’a plus de préjugés à vaincre ni de progrès philosophiques à prévoir. La religion a accompli son cercle, et l’a fermé ; la philosophie a accompli de même et fermé le sien. Le doute qui en résulte pour le penseur n’est plus une lutte à soutenir, c’est un choix à faire ; et si quelque sympathie le décide à la fin pour la religion, on peut dire que son choix a été libre et qu’il avait clairement apprécié les deux côtés de cette suprême question.

La négation religieuse, qui s’est formulée en dernier lieu chez nous par Voltaire, et chez les Anglais par Byron, a trouvé dans Gœthe un arbitre plutôt qu’un adversaire. Suivant dans ses ouvrages les progrès ou, du moins, la dernière transformation de la philosophie de son pays, ce poëte a donné à tous les principes en lutte une solution complète qu’on peut ne pas accepter, mais dont il est impossible de nier la logique savante et parfaite. Ce n’est ni de l’éclectisme ni de la fusion ; l’antiquité et le moyen âge se donnent la main sans se confondre, la matière et l’esprit se réconcilient et s’admirent ; ce qui est déchu se relève ; ce qui est faussé se redresse ; le mauvais principe lui-même se fond dans l’universel amour. C’est le panthéisme moderne : Dieu est dans tout.

Telle est la conclusion de ce vaste poëme, le plus étonnant peut-être de notre époque, le seul qu’on puisse opposer à la fois au poëme catholique du Dante et aux chefs-d’œuvre de l’inspiration païenne. Nous devons regretter que la seconde partie de Faust n’ait pas toute la valeur d’exécution de la première, et que l’auteur ait trop tardé à compléter une pensée qui fut le rêve de toute sa vie. En effet, l’inspiration du second Faust, plus haute encore peut-être que celle du premier, n’a pas toujours rencontré une forme aussi arrêtée et aussi heureuse, et, bien que cet ouvrage se recommande plus encore à l’examen philosophique, on peut penser que la popularité lui manquera toujours.

Pour une telle œuvre, si vaste, si puissante, si impossible, — ce mot, qui n’est plus français, est peut-être encore resté allemand, — nous l’avons dit, il eût fallu que l’auteur n’eût pas attendu ses dernières années. Le second Faust, œuvre fort curieuse au point de vue de la critique littéraire, n’a plus l’intérêt ni même la valeur de composition du premier. Beaucoup de grands écrivains ont eu cette même envie de donner une suite à leur chef d’œuvre. C’est ainsi que Corneille écrivit la suite du Menteur ; Beaumarchais, dans la Mère coupable, la suite un peu sombre de son joyeux Barbier. Nous avons voulu, pour compléter notre travail, donner par l’analyse une idée de l’immense poëme qu’on appelle le second Faust. Ce complément posthume, publié seulement dans les œuvres complètes de l’auteur, ne se rattache pas directement au développement clair et précis de la première donnée, et, quelles que soient souvent la poésie et la grandeur des idées de détail, elles ne forment plus cet ensemble harmonieux et correct qui a fait de Faust une œuvre immortelle. Ou trouvera néanmoins dans certaines parties du plan un beau reflet encore de ce puissant génie dont la faculté créatrice s’était éteinte depuis bien des années, quand il essaya de lutter avec lui-même en publiant son dernier ouvrage.

En publiant la première édition de notre travail, nous citâmes en épigraphe la phrase célèbre de madame de Staël, relative à Faust : « Il fait réfléchir sur tout et sur quelque chose de plus que tout. » À mesure que Gœthe poursuivait son œuvre, cette pensée devenait plus vraie encore. Elle signale à la fois le défaut et la gloire de cette noble entreprise. En effet, on peut dire qu’il a fait sortir la poésie de son domaine, en la précipitant dans la métaphysique la plus aventureuse. L’art a toujours besoin d’une forme absolue et précise, au delà de laquelle tout est trouble et confusion. Dans le premier Faust, cette forme existe pure et belle, la pensée critique en peut suivre tous les contours, et la tendance vers l’infini et l’impossible, vers ce qui est au delà de tout, n’est là que le rayonnement des fantômes lumineux évoqués par le poëte.

Mais quelle forme dramatique, quelles strophes et quels rhythmes seront capables de contenir ensuite des idées que les philosophes n’ont exposées jamais qu’à l’état de rêves fébriles ? Comme Faust lui-même decendant vers les Mères, la muse du poëte ne sait où poser le pied, et ne peut même tendre son vol, dans une atmosphère où l’air manque, plus incertain que la vague et plus vide encore que l’éther. Au delà des cercles infernaux du Dante, descendant à un abîme borné ; au delà des régions splendides de son paradis catholique, embrassant toutes les sphères célestes, il y a encore plus loin et plus loin le vide, dont l’œil de Dieu même ne peut apercevoir la fin. Il semble que la Création aille toujours s’épanouissant dans cet espace inépuisable, et que l’immortalité de l’intelligence suprême s’emploie à conquérir toujours cet empire du néant et de la nuit.

Cet infini toujours béant, qui confond la plus forte raison humaine, n’effraye point le poëte de Faust ; il s’attache à en donner une définition et une formule ; à cette proie mobile il tend un filet visible mais insaisissable, et toujours grandissant comme elle. Bien plus, non content d’analyser le vide et l’inexplicable de l’infini présent, il s’attaque de même à celui du passé. Pour lui, comme pour Dieu sans doute, rien ne finit, ou du moins rien ne se transforme que la matière, et les siècles écoulés se conservent tout entiers à l’état d’intelligences et d’ombres, dans une suite de régions concentriques, étendues à l’entour du monde matériel. Là, ces fantômes accomplissent encore ou rêvent d’accomplir les actions qui furent éclairées jadis par le soleil de la vie, et dans lesquelles elles ont prouvé l’individualité de leur âme immortelle. Il serait consolant de penser, en effet, que rien ne meurt de ce qui a frappé l’intelligence, et que l’éternité conserve dans son sein une sorte d’histoire universelle, visible par les yeux de l’âme, synchronisme divin, qui nous ferait participer un jour à la science de Celui qui voit d’un seul coup d’œil tout l’avenir et tout le passé.

Le docteur Faust, présenté par l’auteur comme le type le plus parfait de l’intelligence et du génie humain, sachant toute science, ayant pensé toute idée, n’ayant plus rien à apprendre ni à voir sur la terre, n’aspire plus qu’à la connaissance des choses surnaturelles, et ne peut plus vivre dans le cercle borné des désirs humains. Sa première pensée est donc de se donner la mort ; mais les cloches et les chants de Pâques lui font tomber des mains la coupe empoisonnée. Il se souvient que Dieu a défendu le suicide, et se résigne à vivre de la vie de tous, jusqu’à ce que le Seigneur daigne l’appeler à lui. Triste et pensif, il se promène avec son serviteur, le soir de Pâques, au milieu d’une foule bruyante, puis dans la solitude de la campagne déserte, aux approches du soir. C’est là que ses aspirations s’épanchent dans le cœur de son disciple ; c’est là qu’il parle des deux âmes qui habitent en lui, dont l’une voudrait s’élancer après le soleil qui se retire, et dont l’autre se débat encore dans les liens de la terre. Ce moment suprême de tristesse et de rêverie est choisi par le diable pour le tenter. Il se glisse sur ses pas sous la forme d’un chien, s’introduit dans sa chambre d’étude, et le distrait de la lecture de la Bible, où le docteur veut puiser encore des consolations. Se révélant bientôt sous une autre forme et profitant de la curiosité sublime de Faust, il vient lui offrir toutes les ressources magiques et surnaturelles dont il dispose, voulant lui escompter, pour ainsi dire, les merveilles de la vie future, sans l’arracher à l’existence réelle. Cette perspective séduit le vieux docteur, trop fort de pensée, trop hardi et trop superbe pour se croire perdu à tout jamais par ce pacte avec le démon. Celui dont l’intelligence voudrait lutter avec Dieu lui-même saura bien se tirer plus tard des pièges de l’esprit malin. Il accepte donc le pacte que lui accorde le secours des esprits et toutes les jouissances de la vie matérielle, jusqu’à ce que lui-même s’en soit lassé et dise à sa dernière heure : « Viens à moi, tu es si belle ! » Une si large concession le rassure tout à fait, et il consent enfin à signer ce marché de son sang. On peut croire qu’il ne fallait rien de moins pour le séduire ; car le diable lui-même sera bientôt embarrassé des fantaisies d’une volonté infatigable. Heureusement pour lui, le vieux savant, enfermé toute sa vie dans son cabinet, ne sait rien des joies du monde et de l’existence humaine, et ne les connaît que par l’étude, et non par l’expérience. Son cœur est tout neuf pour l’amour et pour la douleur, et il ne sera pas difficile peut-être de l’amener bien vite au désespoir en agitant ses passions endormies. Tel paraît être le plan de Méphistophélès, qui commence par rajeunir Faust au moyen d’un philtre ; sûr, comme il le dit, qu’avec cette boisson dans le corps, la première femme qu’il rencontrera va lui sembler une Hélène.

En effet, en sortant de chez la sorcière qui a préparé le philtre, Faust devient amoureux d’une jeune fille nommée Marguerite, qu’il rencontre dans la rue. Pressé de réussir, il appelle Méphistophélès au secours de sa passion, et cet esprit, qui devait, une heure auparavant, l’aider dans de sublimes découvertes et lui dévoiler le tout et le plus que tout, devient pour quelque temps un entremetteur vulgaire, un Scapin de comédie, qui remet des bijoux, séduit une vieille compagne de Marguerite, et tente d’écarter les surveillants et les fâcheux. Son instinct diabolique commence à se montrer seulement dans la nature du breuvage qu’il remet à Faust pour endormir la mère de Marguerite, et par son intervention monstrueuse dans le duel de Faust avec le frère de Marguerite. C’est au moment où la jeune fille succombe sous la clameur publique, après ce tableau de sang et de larmes, que Méphistophélès enlève son compagnon et le transporte au milieu des merveilles fantastiques d’une nuit de sabbat, afin de lui faire oublier le danger que court sa maîtresse. Une apparition non prévue par Méphistophélès réveille le souvenir dans l’esprit de Faust, qui oblige le démon à venir avec lui au secours de Marguerite déjà condamnée et renfermée dans une prison. Là se passe cette scène déchirante et l’une des plus dramatiques du théâtre allemand, où la pauvre fille, privée de raison, mais illuminée au fond du cœur par un regard de la mère de Dieu qu’elle avait implorée, se refuse à ce secours de l’enfer, et repousse son amant, qu’elle voit par intuition abandonné aux artifices du diable. Au moment où Faust veut l’entraîner de force, l’heure du supplice sonne ; Marguerite invoque la justice du ciel, et les chants des anges risquent de faire impression sur le docteur lui-même ; mais la main de Méphistophélès l’arrête à ce douloureux spectacle et à cette divine tentation.

Ici commence la seconde partie, dont nous avons donné plus loin l’analyse et fait comprendre la marche logique. Il nous suffit ici d’en relever le dessin général. Du moment que le désespoir d’amour n’a pas conduit Faust à rejeter l’existence ; du moment que la curiosité scientifique survit à cette mort de son cœur déchiré, la tâche de Méphistophélès devient plus difficile, et on l’entendra s’en plaindre souvent. Faust a rafraîchi son âme et calmé ses sens au sein de la nature vivante et des harmonies divines de la Création toujours si belle. Il se résout à vivre encore et à se replonger au milieu des hommes. C’est au point le plus splendide de leur foule qu’il va descendre cette fois. Il s’introduit à la cour de l’empereur comme un savant illustre, et Méphistophélès prend l’habit d’un fou de cour. Ces deux personnages s’entendent désormais sans qu’on puisse le soupçonner. La satire des folies humaines se manifeste ici sous deux aspects, l’un sévère et grand, l’autre trivial et caustique. Aristophane inspire à l’auteur l’intermède de Plutus ; Eschyle et Homère se mêleront à celui d’Hélène. Faust n’a songé tout d’abord qu’à étonner l’empereur et sa cour par sa science et les prestiges de sa magie. L’empereur, toujours plus curieux à mesure qu’on lui montre davantage, demande au docteur s’il peut faire apparaître des ombres. Cette scène, empruntée à la chronique de Faust, conduit l’auteur à ce magnifique développement dans lequel, cherchant à créer une sorte de vraisemblance fantastique aux yeux mêmes de l’imagination, il met à contribution toutes les idées de la philosophie touchant l’immortalité des âmes. Le système des monades de Leibnitz se mêle ici aux phénomènes des visions magnétiques de Swedenborg. S’il est vrai, comme la religion nous renseigne, qu’une partie immortelle survive à l’être humain décomposé, si elle se conserve indépendante et distincte, et ne va pas se fondre au sein de l’âme universelle, il doit exister dans l’immensité des régions ou des planètes, où ces âmes conservent une forme perceptible aux regards des autres âmes, et de celles mêmes qui ne se dégagent des liens terrestres que pour un instant, par le rêve, par le magnétisme ou par la contemplation ascétique. Maintenant, serait-il possible d’attirer de nouveau ces âmes dans le domaine de la matière créée, ou du moins formulée par Dieu, théâtre éclatant où elles sont venues jouer chacune un rôle de quelques années, et ont donné des preuves de leur force et de leur amour ? Serait-il possible de condenser dans leur moule immatériel et insaisissable quelques éléments purs de la matière, qui lui fassent reprendre une existence visible plus ou moins longue, se réunissant et s’éclairant tout à coup comme les atomes légers qui tourbillonnent dans un rayon de soleil ? Voilà ce que les rêveurs ont cherché à expliquer, ce que des religions ont jugé possible, et ce qu’assurément le poëte de Faust avait le droit de supposer.

Quand le docteur expose à Méphistophélès sa résolution arrêtée, ce dernier recule lui-même. Il est maître des illusions et des prestiges ; mais il ne peut aller troubler les ombres qui ne sont point sous sa domination, et qui, chrétiennes ou païennes, mais non damnées, flottent au loin dans l’espace, protégées contre le néant par la puissance du souvenir. Le monde païen lui est non-seulement interdit, mais inconnu. C’est donc Faust qui devra lui seul s’abandonner aux dangers de ce voyage, et le démon ne fera que lui donner les moyens de sortir de l’atmosphère de la terre et d’éclairer son vol dans l’immensité.

En effet, Faust s’élance volontairement hors du solide hors du fini, on pourrait même dire hors du temps. Monte-t-il ? descend-il ? C’est la même chose, puisque notre terre est un globe. Va-t-il vers les figures du passé ou vers celles de l’avenir ? Elles coexistent toutes, comme les personnages divers d’un drame qui ne s’est pas encore dénoué, et qui pourtant est accompli déjà dans la pensée de son auteur ; ce sont les coulisses de la vie où Gœthe nous transporte ainsi. Hélène et Pâris, les ombres que cherche Faust, sont quelque part errant dans le spectre immense que leur siècle a laissé dans l’espace ; elles marchent sous les portiques splendides et sous les ombrages frais qu’elles rêvent encore, et se meuvent gravement, en ruminant leur vie passée. C’est ainsi que Faust les rencontre, et, par l’aspiration immense de son âme à demi dégagée de la terre, il parvient à les attirer hors de leur cercle d’existence et à les amener dans le sien. Maintenant, fait-il partager aux spectateurs son intuition merveilleuse, ou parvient-il, comme nous le disions plus haut, à appeler dans le rayon de ces âmes quelques éléments de matière qui les rende perceptibles ? De là résulte, dans tous les cas, l’apparition décrite dans la scène. Tout le monde admire ces deux belles figures, types perdus de l’antique beauté. Les deux ombres, insensibles à ce qui se passe autour d’elles, se parlent et s’aiment là comme dans leur sphère. Paris donne un baiser à Hélène ; mais Faust, émerveillé encore de ce qu’il vient de voir et de faire, mêlant tout à coup les idées du monde qu’il habite et de celui dont il sort, s’est épris subitement de la beauté d’Hélène, qu’on ne pouvait voir sans l’aimer. Fantôme pour tout autre, elle existe en réalité pour cette grande intelligence. Faust est jaloux de Pâris, jaloux de Ménélas, jaloux du passé, qu’on ne peut pas plus anéantir moralement, que physiquement la matière ; il touche Pâris avec la clef magique, et rompt le charme de cette double apparition.

Voilà donc un amour d’intelligence, un amour de rêve et de folie, qui succède dans son cœur à l’amour tout naïf et tout humain de Marguerite. Un philosophe, un savant épris d’une ombre, ce n’est point une idée nouvelle ; mais le succès d’une telle passion s’explique difficilement sans tomber dans l’absurde, dont l’auteur a su toujours se garantir jusqu’ici. D’ailleurs, la légende de son héros le guidait sans cesse dans cette partie de l’ouvrage ; il lui suffisait donc, pour la mettre en scène, de profiter des hypothèses surnaturelles déjà admises par lui. Cette fois, il ne s’agit plus d’attirer des fantômes dans notre monde ou de tirer de l’abîme deux ombres pour amuser l’empereur et sa cour. Ce n’est plus une course furtive à travers l’espace et à travers les siècles. Il faut aller poser le pied solidement sur le monde ancien, pénétrer dans le monde des fantômes, prendre part à sa vie pour quelque temps, et trouver les moyens de lui ravir l’ombre d’Hélène, pour la faire vivre matériellement dans notre atmosphère. Ce sera là presque la descente d’Orphée ; car il faut remarquer que Gœthe n’admet guère d’idées qui n’aient pas une base dans la poésie classique, si neuves que soient, d’ailleurs, sa forme et sa pensée de détail.

Voilà donc Faust et Méphistophélès qui s’élancent hors de l’atmosphère terrestre, plus hardis cette fois, après une première épreuve : Faust, en proie à une pensée unique, celle d’Hélène ; le diable, moins préoccupé, toujours froid, toujours railleur, mais curieux, lui, d’un monde où il n’est jamais entré. Tandis que le docteur, perdu dans l’univers antique, s’y reconnaît peu à peu avec le souvenir de ses savantes lectures ; qu’il demande Hélène au vieux centaure Chiron, à Manto la devineresse, et finit par apprendre qu’elle habite avec ses femmes l’antre de Perséphone, le mélancolique Hadès, situé dans une des cavernes de l’Olympe ; Méphistophélès s’arrête de loin en loin dans ces régions fabuleuses ; il cause avec les vieux démons du Tartare, avec les sibylles et les parques, avec les sphinx plus anciens encore. Bientôt il prend un rôle actif dans la comédie fantastique qui va se jouer autour du docteur, et revêt le costume et l’apparence symbolique de Phorkyas, la vieille intendante du palais de Ménélas.

En effet, Hélène, tirée par le désir de Faust de sa demeure ténébreuse de l’Hadès, se retrouve entourée de ses femmes devant le péristyle de son palais d’Argos, à l’instant même où elle vient de débarquer aux rives paternelles, ramenée par Ménélas de l’Égypte, où elle s’était enfuie après la chute de Troie. Est-ce le souvenir qui se refait présent ici ? ou les mêmes faits qui se sont passés se reproduisent-ils une seconde fois dans les mêmes détails ? C’est une de ces hallucinations effrayantes du rêve et même de certains instants de la vie, où il semble qu’on refait une action déjà faite et qu’on redit des paroles déjà dites, prévoyant, à mesure, les choses qui vont se passer. Cet acte étrange se joue-t-il entre les deux âmes de Faust et d’Hélène, ou entre le docteur vivant et la belle Grecque ?… Quand, dans les Dialogues de Lucien, le philosophe Ménippe prie Mercure de lui faire voir les héros de l’ancienne Grèce, il se récrie tout à coup de surprise en voyant passer Hélène : « Quoi ! dit-il, c’est ce crâne dépouillé qui portait de si beaux cheveux d’or ? c’est cette bouche hideuse qui donnait de si doux baisers ?… » Ménippe n’a rencontré qu’un affreux squelette, dernier débris matériel du type le plus pur de la beauté. Mais le philosophe moderne, plus heureux que son devancier, va trouver Hélène jeune et fraîche comme en ses plus beaux jours. C’est Méphistophélès qui, sous les traits de Phorkyas, guidera vers lui cette épouse légère de Ménélas, infidèle toujours, dans le temps et dans l’éternité.

Le cercle d’un siècle vient donc de recommencer, l’action se fixe et se précise ; mais, à partir du débarquement d’Hélène, elle va franchir les temps avec la rapidité du rêve. Il semble, pour nous servir d’une comparaison triviale, mais qui exprime parfaitement cette bizarre évolution, que l’horloge éternelle, retardée par un doigt invisible, et fixée de nouveau à un certain jour passé depuis longtemps, va se détraquer, comme un mouvement dont la chaîne est brisée, et marquer ensuite peut-être un siècle pour chaque heure. En effet, à peine avons-nous écouté les douces plaintes des suivantes d’Hélène, ramenées captives dans leur patrie ; les lamentations et les terreurs de la reine, qui rencontre au seuil de sa porte les ombres menaçantes de ses dieux lares offensés ; à peine a-t-elle appris qu’elle est désignée pour servir de victime à un sacrifice sanglant fait en expiation des malheurs de la Grèce et des justes ressentiments de Ménélas, que déjà Phorkyas lui vient annoncer qu’elle peut échapper à ce destin en se jetant, fille d’un âge qui s’éteint, dans les bras d’un âge qui vient de naître.

L’époque grecque, représentée par Ménélas et par son armée, et victorieuse à peine de l’époque assyrienne, dont Troie fut le dernier rempart, est déjà menacée à son tour par un nouveau cycle historique qui se lève derrière elle, et se dégage peu à peu des doubles voiles de la barbarie primitive, et de l’avenir chargé d’idées nouvelles. Une race à demi sauvage, descendue des monts Cimmériens, gagne peu à peu du terrain sur la civilisation grecque, et bâtit déjà ses châteaux à la vue des palais et des monuments de l’Argolide. C’est le germe du moyen âge, qui grandit d’instants en instants. Hélène, l’antique beauté, représente un type éternel, toujours admirable et toujours reconnu de tous ; par conséquent, elle peut échapper, par une sorte d’abstraction subite, à la persécution de son époux, qui n’est, lui, qu’une individualité passagère et circonscrite dans un âge borné. Elle renie, pour ainsi dire, ses dieux et son temps, et tout à coup Phorkyas la transporte dans le château crénelé, qui protège encore l’époque féodale naissante. Là règne et commande Faust, l’homme du moyen âge, qui en porte dans son front tout le génie et toute la science, et dans son cœur tout l’amour et tout le courage.

Ménélas et ses vaines cohortes tentent d’assiéger le castel gothique ; mais ces ombres ennemies se dissipent bientôt en nuées, vaincues à la fois par le temps et par les clartés d’un jour nouveau. La victoire reste donc à Faust, qui, vêtu en chevalier, accepte Hélène pour sa dame et pour sa reine. La femme de l’époque antique, jusque-là toujours esclave ou sujette, vendue, enlevée, troquée souvent, s’habitue avec délices à ces respects et à ces honneurs nouveaux. Les murs du château féodal, désormais inutiles, s’abaissent et deviennent l’enceinte d’une demeure enchantée, aux édifices de marbre, aux jardins taillés en bocages et peuplés de statues riantes. C’est la transition du moyen âge vers la renaissance. C’est l’époque où l’homme vêtu de fer s’habille de soie et de velours, où la femme règne sans crainte, où l’art et l’amour déposent partout des germes nouveaux. L’union de Faust et d’Hélène n’a pas été stérile, et le chœur salue déjà la naissance d’Euphorion, l’enfant illustre du génie et de la beauté.

Ici, la pensée de l’auteur prend une teinte vague et mélancolique, qu’il devient plus facile de définir, mais qui semble amener sous l’allégorie d’Euphorion la critique des temps modernes. Euphorion ne peut vivre en repos ; à peine né, il s’élance de terre, gravit les plus hauts sommets, parcourt les plus rudes sentiers, veut tout embrasser, tout pénétrer, tout comprendre, et finit par éprouver le sort d’Icare en voulant conquérir l’empire des airs. L’auteur, sans s’expliquer davantage, dissout par cette mort le bonheur passager de Faust, et Hélène, mourante à son tour, est rappelée par son fils au séjour des ombres. Ici encore, l’imitation de la légende reparaît.

Le peuple fantastique, qui avait repris l’existence autour des deux époux, se dissipe à son tour, rendant à la nature les divers éléments qui avaient servi à ces incarnations passagères.

Le système panthéistique de Gœthe se peint de nouveau dans ce passage, où il renvoie d’un côté les formes matérielles à la masse commune, tout en reconnaissant l’individualité des intelligences immortelles. Seulement, comme on le verra, les esprits d’élite lui paraissent seuls avoir la cohésion nécessaire pour échapper à la confusion et au néant. Tandis qu’Hélène doit à son illustration et à ses charmes la conservation de son individualité, sa fidèle suivante Panthalis est seule sauvée par la puissance de la fidélité et de l’amour. Les autres, vaines animations des forces magnétiques de la matière, sans perdre une sorte de vitalité commune et incapable de pensées, bruissent dans le vent, éclatent dans les lueurs, gémissent dans les ramées et pétillent joyeusement dans la liqueur nouvelle, qui créera aux hommes des idées fantasques et des rêves insensés.

Tel est le dénoûment de cet acte, que nous avons traduit littéralement, voyant l’impossibilité de rendre autrement les nuances d’une poésie inouïe encore, dont la phrase française ne peut toujours marquer exactement le contour. Notre analyse encadre et explique ensuite les dernières parties, où Faust, affaibli et cassé, mais toujours ardent à vivre, s’attache à la terre avec l’âpreté d’un vieillard, et, revenu de son mépris des hommes, tente d’accomplir en quelques années tous les progrès que la science et le génie rêvent encore pour la gloire des âges futurs. Malheureusement, un esprit qui s’est séparé de Dieu ne peut rien pour le bonheur des hommes, et le malin esprit tourne contre lui toutes ses entreprises. Le royaume magique qu’il a conquis sur les flots, et où il a réalisé ses rêves philanthropiques, s’engloutira après lui, et le dernier travail qu’il fait faire est, sans qu’il le sache, sa fosse creusée par les lémures. Toutefois, ayant accompli toutes ses pensées, et n’ayant plus un seul désir, le vieux docteur entend sans effroi sonner sa dernière heure, et son aspiration suprême tend à Dieu, qu’il avait oublié si longtemps. Son âme échappe donc au diable, et l’auteur semble donner pour conclusion que le génie véritable, même séparé longtemps de la pensée du ciel, y revient toujours, comme au but inévitable de toute science et de toute activité.

En terminant cette appréciation des deux poëmes de Gœthe, nous regrettons de n’avoir pu y répandre peut-être toute la clarté désirable. La pensée même de l’auteur est souvent abstraite et voilée comme à dessein, et l’on est forcé alors d’en donner l’interprétation plutôt que le sens. C’est ce défaut capital, surtout pour le lecteur français, qui nous a obligé de remplacer par une analyse quelques parties accessoires du nouveau Faust. Nous avons tenté d’imiter, en cela du moins, la réserve et le goût si pur de M. le comte de Saint-Aulaire, le premier traducteur de Faust, qui avait élagué, dans son travail sur la première partie, quelques scènes de sorcellerie, ainsi que l’inexplicable intermède de la Nuit du sabbat. La popularité acquise au premier Faust a pu donner depuis quelque intérêt à la traduction de ces morceaux ; mais ceux que nous avons omis, et qui, en Allemagne même, ont nui à la compréhension et au succès de tout l’ouvrage, auraient laissé moins encore à la traduction. Le passage que nous allons citer de Gœthe lui-même, et qui se rencontre dans ses Mémoires, est à la fois la critique d’une certaine poésie de mots plutôt que d’idées, et l’absolution de notre système de travail, si nous avons réussi à atteindre à la fois l’exactitude et l’élégance.

« Honneur sans doute au rythme et à la rime, caractères primitifs et essentiels de la poésie. Mais ce qu’il y a de plus important, de fondamental, ce qui produit l’impression la plus profonde, ce qui agit avec le plus d’efficacité sur notre moral dans une œuvre poétique, c’est ce qui reste du poëte dans une traduction en prose ; car cela seul est la valeur réelle de l’étoffe dans sa pureté, dans sa perfection. Un ornement éblouissant nous fait souvent croire à ce mérite réel quand il ne s’y trouve pas, et ne le dérobe pas moins souvent à notre vue quand il s’y trouve : aussi, lors de mes premières études, préférais-je les traductions en prose. On peut observer que les enfants se font un jeu de tout : ainsi le retentissement des mots, la cadence des vers les amusent, et, par l’espèce de parodie qu’ils en font en les lisant, ils font disparaître tout l’intérêt du plus bel ouvrage. Je croirais une traduction d’Homère en prose fort utile, pourvu qu’elle fût au niveau des progrès de notre littérature. »


Gœthe, — Dichtung und Warheit.


PRÉFACE
DE LA QUATRIÈME ÉDITION


(1853)


La traduction qu’on va lire offre sans doute beaucoup d’imperfections. Je n’avais pas encore vingt ans quand je l’ai écrite ; mais, si elle n’est que le résultat d’un travail assidu d’écolier, elle se trouve empreinte aussi, dans quelques parties, de cette verve de la jeunesse et de l’admiration qui pouvait correspondre à l’inspiration même de l’auteur, lequel termina cette œuvre étrange à l’âge de vingt-trois ans. C’est, sans doute, ce qui m’a valu la haute approbation de Gœthe lui-même.

Ne lui ayant jamais écrit, ayant redouté même, de sa part, une de ces louanges banales qu’un grand écrivain accorde volontiers à ses admirateurs, j’ai été heureux de recevoir plusieurs années après la mort de Gœthe le passage suivant, tiré d’un livre de Jean-Pierre Eckermann, intitulé : Entretiens avec Gœthe dans les dernières années de sa vie, et publié en 1838. La personne qui me l’envoyait d’Allemagne avait fait elle-même la traduction de cette page, et je crois devoir la donner telle qu’elle m’est parvenue.

« Dimanche, 3 janvier 1830.


« Gœthe me montra le keepsake pour l’année 1830, orné de fort jolies gravures et de quelques lettres très-intéressantes de lord Byron ; pendant que je le parcourais, il avait pris en mains la plus nouvelle traduction française de son Faust, par Gérard, qu’il feuilletait et qu’il paraissait lire de temps à autre.

« De singulières idées, » disait-il, « me passent par la tête, quand je pense que ce livre se fait valoir encore en une langue dans laquelle Voltaire a régné, il y a cinquante ans. Vous ne sauriez vous imaginer combien j’y pense, et vous ne vous faites pas d’idée de l’importance que Voltaire et ses grands contemporains avaient durant ma jeunesse, et de l’empire qu’ils exerçaient sur le monde moral. Il ne résulte pas bien clairement de ma biographie quelle influence ces hommes ont eue sur ma jeunesse, et combien il m’a coûté de me défendre contre eux, et, en me tenant sur mes propres pieds, de me remettre dans un rapport plus vrai avec la nature. »

« Nous parlâmes encore sur Voltaire, et Gœthe me récita le poëme intitulé les Systèmes. Je voyais combien il avait étudié et combien il s’était approprié toutes ces choses de bonne heure.

« Gœthe fit l’éloge de la traduction de Gérard en disant que, quoique en prose, pour la majeure partie, elle lui avait très-bien réussi.

« Je n’aime plus lire le Faust en allemand, disait-il ; mais, dans cette traduction française, tout agit de nouveau avec fraîcheur et vivacité… Le Faust, continua-t-il, pourtant est quelque chose de tout à fait incommensurable, et toutes les tentatives de l’approprier à la raison (l’intelligence) sont vaines. L’on ne doit pas oublier non plus que la première partie du poëme est sortie d’un état tout à fait obscur (confus) de l’individu ; mais c’est précisément cette obscurité qui éveille la curiosité des hommes, et c’est ainsi qu’ils s’en préoccupent comme de tout problème insoluble. »

J’ai respecté à dessein les germanismes de cette version, de peur d’ôter quelque chose au sens de l’appréciation. Effrayé moi-même plusieurs fois des défauts de la première édition, j’ai corrigé beaucoup de passages dans les suivantes et surtout beaucoup de vers de jeune homme [2]. Peut-être ai-je eu tort, car la forme ancienne de ces vers, qui, en raison de mes études d’alors, se rapportait assez à la forme des poëtes du xviiie siècle, est, sans doute, ce qui aura frappé parfois le grand poëte et aura provoqué une partie de ses réflexions.

En effet, lorsque Gœthe composa Faust, il étudiait à Strasbourg et se préoccupait tellement de la littérature française d’alors, qu’il se demanda un instant s’il n’écrirait pas ses ouvrages en français, comme l’avaient fait plusieurs auteurs, Allemands de naissance. Cependant, plusieurs portions du Faust furent écrites ou pensées à Francfort, et le personnage de Marguerite, qui ne se trouve pas dans la tradition populaire de Faust, est dû au souvenir d’un amour de sa jeunesse dont il parle dans ses Mémoires. Cette figure éclaire délicieusement le fond un peu sombre de ce drame légendaire.

DÉDICACE[3]


Venez, illusions !… au matin de ma vie,
Que j’aimais à fixer votre inconstant essor !
Le soir vient, et pourtant c’est une douce envie,
C’est une vanité qui me séduit encor.
Rapprochez-vous !… C’est bien ; tout s’anime et se presse
Au-dessus des brouillards, dans un monde plus grand,
Mon cœur, qui rajeunit, aspire avec ivresse
Le souffle de magie autour de vous errant.

De beaux jours écoulés j’aperçois les images,
Et mainte ombre chérie a descendu des cieux ;
Comme un feu ranimé perçant la nuit des âges,
L’amour et l’amitié me repeuplent ces lieux.
Mais le chagrin les suit : en nos tristes demeures,
Jamais la joie, hélas ! n’a brillé qu’à demi…
Il vient nommer tous ceux qui, dans d’aimables heures,
Ont, par la mort frappés, quitté leur tendre ami.
Cette voix qu’ils aimaient résonne plus touchante,
Mais elle ne peut plus pénétrer jusqu’aux morts ;
J’ai perdu d’amitié l’oreille bienveillante,
Et mon premier orgueil et mes premiers accords !

Mes chants ont beau parler à la foule inconnue,
Ses applaudissements ne me sont qu’un vain bruit,
Et, sur moi, si la joie est parfois descendue,
Elle semblait errer sur un monde détruit.

Un désir oublié, qui pourtant veut renaître,
Vient, dans sa longue paix, secouer mon esprit ;
Mais, inarticulés, mes nouveaux chants peut-être
Ne sont que ceux d’un luth où la bise frémit.
Ah ! je sens un frisson : par de nouvelles larmes,
Le trouble de mon cœur soudain s’est adouci.
De mes jours d’autrefois renaissent tous les charmes,
Et ce qui disparut pour moi revit ici.


FAUST



PROLOGUE
SUR LE THÉÂTRE


LE DIRECTEUR, LE POËTE DRAMATIQUE.
LE PERSONNAGE BOUFFON.


LE DIRECTEUR.

Ô vous dont le secours me fut souvent utile,
Donnez-moi vos conseils pour un cas difficile.
De ma vaste entreprise, ami, que pensez-vous ?
Je veux qu’ici le peuple abonde autour de nous,
Et de le satisfaire il faut que l’on se pique,
Car de notre existence il est la source unique.
Mais, grâce à Dieu, ce jour a comblé notre espoir,
Et le voici là-bas, rassemblé pour nous voir,
Qui prépare à nos vœux un triomphe facile,
Et garnit tous les bancs de sa masse immobile.
Tant d’avides regards fixés sur le rideau
Ont, pour notre début, compté sur du nouveau ;
Leur en trouver est donc ma grande inquiétude :
Je sais que du sublime ils n’ont point l’habitude ;
Mais ils ont lu beaucoup : il leur faut à présent
Quelque chose à la fois de fort et d’amusant.
Ah ! mon spectacle, à moi, c’est d’observer la foule,
Quand le long des poteaux elle se presse et roule,

Qu’avec cris et tumulte elle vient au grand jour
De nos bureaux étroits assiéger le pourtour ;
Et que notre caissier, tout fier de sa recette,
A l’air d’un boulanger dans un jour de disette…
Mais qui peut opérer un miracle si doux ?
Un poëte, mon cher !… et je l’attends de vous.

LE POËTE.

Ne me retracez point cette foule insensée,
Dont l’aspect m’épouvante et glace ma pensée,
Ce tourbillon vulgaire, et rongé par l’ennui,
Qui dans son monde oisif nous entraîne avec lui ;
Tous ses honneurs n’ont rien qui puisse me séduire :
C’est loin de son séjour qu’il faudrait me conduire,
En des lieux où le ciel m’offre ses champs d’azur,
Où, pour mon cœur charmé, fleurisse un bonheur pur,
Où l’amour, l’amitié, par un souffle céleste,
De mes illusions raniment quelque reste…
Ah ! c’est là qu’à ce cœur prompt à se consoler
Quelque chose de grand pourrait se révéler ;
Car les chants arrachés à l’âme trop brûlante,
Les accents bégayés par la bouche tremblante,
Tantôt frappés de mort et tantôt couronnés,
Au gouffre de l’oubli sont toujours destinés :
Des accords moins brillants, fruits d’une longue veille,
De la postérité charmeraient mieux l’oreille ;
Ce qui s’accroît trop vite est bien près de finir :
Mais un laurier tardif grandit dans l’avenir.

LE BOUFFON.

Oh ! la postérité ! c’est un mot bien sublime !
Mais le siècle présent a droit à quelque estime ;
Et, si pour l’avenir je travaillais aussi,
Il faudrait plaindre enfin les gens de ce temps-ci :
Ils montrent seulement cette honnête exigence
De vouloir s’amuser avant leur descendance…
Moi, je fais de mon mieux à les mettre en gaîté ;
Plus le cercle est nombreux, plus j’en suis écouté !

Pour vous qui pouvez tendre à d’illustres suffrages,
À votre siècle aussi consacrez vos ouvrages :
Ayez le sentiment, la passion, le feu !
C’est tout… Et la folie ! il en faut bien un peu.

LE DIRECTEUR.

Surtout de nos décors déployez la richesse ;
Qu’un tableau varié dans le cadre se presse,
Offrez un univers aux spectateurs surpris…
Pourquoi vient-on ? pour voir : on veut voir à tout prix.
Sachez donc par l’EFFET conquérir leur estime,
Et vous serez pour eux un poëte sublime.
Sur la masse, mon cher, la masse doit agir :
D’après son goût, chacun voulant toujours choisir,
Trouve ce qu’il lui faut où la matière abonde,
Et qui donne beaucoup donne pour tout le monde.
Que votre ouvrage aussi se divise aisément ;
Un plan trop régulier n’offre nul agrément ;
Le public prise peu de pareils tours d’adresse,
Et vous mettrait bien vite en pièces votre pièce.

LE POËTE.

Quels que soient du public la menace ou l’accueil,
Un semblable métier répugne à mon orgueil ;
À ce que je puis voir, l’ennuyeux barbouillage
De nos auteurs du jour obtient votre suffrage.

LE DIRECTEUR.

Je ne repousse pas de pareils arguments :
Qui veut bien travailler choisit ses instruments.
Pour vous, examinez ce qui vous reste à faire,
Et voyez quels sont ceux à qui vous voulez plaire.
Tout maussade d’ennui, chez nous l’un vient d’entrer ;
L’autre sort d’un repas qu’il lui faut digérer ;
Plusieurs, et le dégoût chez eux est encore pire,
Amateurs de journaux, achèvent de les lire :
Ainsi qu’au bal masqué, l’on entre avec fracas,
La curiosité de tous hâte les pas :
Les hommes viennent voir ; les femmes, au contraire,
D’un spectacle gratis régalent le parterre.

Qu’allez-vous cependant rêver sur l’Hélicon ?
Pour plaire à ces gens-là, faut-il tant de façon ?
Osez fixer les yeux sur ces juges terribles !
Les uns sont hébétés, les autres insensibles ;
En sortant, l’un au jeu compte passer la nuit ;
Un autre chez sa belle ira coucher sans bruit.
Maintenant, pauvre fou, si cela vous amuse,
Prostituez-leur donc l’honneur de votre muse !
Non !… mais, je le répète, et croyez mes discours,
Donnez-leur du nouveau, donnez-leur-en toujours ;
Agitez ces esprits qu’on ne peut satisfaire..,
Mais qu’est-ce qui vous prend ? est-ce extase, colère ?

LE POËTE.

Cherche un autre valet ! tu méconnais en vain
Le devoir du poëte et son emploi divin !
Comment les cœurs à lui viennent-ils se soumettre ?
Comment des éléments dispose-t-il en maître ?
N’est-ce point par l’accord, dont le charme vainqueur
Reconstruit l’univers dans le fond de son cœur ?
Tandis que la nature à ses fuseaux démêle
Tous les fils animés de sa trame éternelle ;
Quand les êtres divers, en tumulte pressés,
Poursuivent tristement les siècles commencés ;
Qui sait assujettir la matière au génie ?
Soumettre l’action aux lois de l’harmonie ?
Dans l’ordre universel, qui sait faire rentrer
L’être qui se révolte ou qui peut s’égarer ?
Qui sait, par des accents plus ardents ou plus sages,
Des passions du monde émouvoir les orages,
Ou dans des cœurs flétris par les coups du destin,
D’un jour moins agité ramener le matin ?
Qui, le long du sentier foulé par une amante,
Vient semer du printemps la parure éclatante ?
Qui peut récompenser les arts, et monnayer
Les faveurs de la gloire en feuilles de laurier ?
Qui protége les dieux ? qui soutient l’empyrée ?…
La puissance de l’homme en nous seuls déclarée.


LE BOUFFON.

C’est bien, je fais grand cas du génie et de l’art :
Usez-en, mais laissez quelque chose au hasard ;
C’est l’amour, c’est la vie… On se voit, on s’enchaîne,
Qui sait comment ? La pente est douce et vous entraîne ;
Puis, sitôt qu’au bonheur on s’est cru destiné,
Le chagrin vient : voilà le roman terminé !…
Tenez, c’est justement ce qu’il vous faudra peindre :
Dans l’existence, ami, lancez-vous sans rien craindre ;
Tout le monde y prend part, et fait, sans le savoir,
Des choses que vous seul pourrez comprendre et voir !
Mettez un peu de vrai parmi beaucoup d’images,
D’un seul rayon de jour colorez vos nuages ;
Alors, vous êtes sûr d’avoir tout surmonté ;
Alors, votre auditoire est ému, transporté !…
Il leur faut une glace et non une peinture.
Qu’ils viennent tous les soirs y mirer leur figure !
N’oubliez pas l’amour, c’est par là seulement
Qu’on soutient la recette et l’applaudissement.
Allumez un foyer durable, où la jeunesse
Vienne puiser des feux et les nourrir sans cesse :
À l’homme fait ceci ne pourrait convenir,
Mais comptez sur celui qui veut le devenir.

LE POËTE.

Eh bien, rends-moi ces temps de mon adolescence
Où je n’étais moi-même encore qu’en espérance ;
Cet âge si fécond en chants mélodieux,
Tant qu’un monde pervers n’effraya point mes yeux ;
Tant que, loin des honneurs, mon cœur ne fut avide
Que des fleurs, doux trésors d’une vallée humide !
Dans mon songe doré, je m’en allais chantant :
Je ne possédais rien, j’étais heureux pourtant !
Rends-moi donc ces désirs qui fatiguaient ma vie,
Ces chagrins déchirants, mais qu’à présent j’envie,
Ma jeunesse !… En un mot, sache en moi ranimer
La force de haïr et le pouvoir d’aimer !


LE BOUFFON.

Cette jeunesse ardente, à ton âme si chère,
Pourrait, dans un combat, t’être fort nécessaire,
Ou bien, si la beauté t’accordait un souris,
Si de la course encor tu disputais le prix,
Si d’une heureuse nuit tu recherchais l’ivresse…
Mais toucher une lyre avec grâce et paresse,
Au but qu’on te désigne arriver en chantant,
Vieillard, c’est là de toi tout ce que l’on attend.

LE DIRECTEUR.

Allons ! des actions !… les mots sont inutiles ;
Gardez pour d’autres temps vos compliments futiles :
Quand vous ne faites rien, à quoi bon, s’il vous plaît,
Nous dire seulement ce qui doit être fait ?
Usez donc de votre art, si vous êtes poëte :
La foule veut du neuf, qu’elle soit satisfaite !
À contenter ses goûts il faut nous attacher ;
Qui tient l’occasion ne doit point la lâcher.
Mais, à notre public tout en cherchant à plaire,
C’est en osant beaucoup qu’il faut le satisfaire ;
Ainsi, ne m’épargnez machines ni décors,
À tous mes magasins ravissez leurs trésors,
Semez à pleines mains la lune, les étoiles,
Les arbres, l’Océan, et les rochers de toiles ;
Peuplez-moi tout cela de bêtes et d’oiseaux ;
De la Création déroulez les tableaux,
Et passez, au travers de la nature entière,
Et de l’enfer au ciel, et du ciel à la terre.



PROLOGUE
DANS LE CIEL


LE SEIGNEUR, les Milices célestes, puis MÉPHISTOPHÉLÈS. Les trois archanges s’avancent.


RAPHAËL.

Le soleil résonne sur le mode antique dans le chœur harmonieux des sphères, et sa course ordonnée s’accomplit avec la rapidité de la foudre.

Son aspect donne la force aux anges, quoiqu’ils ne puissent le pénétrer. Les merveilles de la Création sont inexplicables et magnifiques comme à son premier jour.

GABRIEL.

La terre, parée, tourne sur elle-même avec une incroyable vitesse. Elle passe tour à tour du jour pur de l’Éden aux ténèbres effrayantes de la nuit.

La mer écumante bat de ses larges ondes le pied des rochers, et rochers et mers sont emportés dans le cercle éternel des mondes.

MICHEL.

La tempête s’élance de la terre aux mers et des mers à la terre, et les ceint d’une chaîne aux secousses furieuses ; l’éclair trace devant la foudre un lumineux sentier. Mais, plus haut tes messagers, Seigneur, adorent l’éclat paisible de ton jour.

TOUS TROIS.

Son aspect, etc.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Maître, puisqu’une fois tu te rapproches de nous, puisque tu veux connaître comment les choses vont en bas, et que, d’ordinaire, tu te plais à mon entretien, je viens vers toi dans cette foule. Pardonne si je m’exprime avec moins de solennité : je crains bien de me faire huer par la compagnie ; mais le pathos dans ma bouche te ferait rire assurément, si depuis longtemps tu n’en avais perdu l’habitude. Je n’ai rien à dire du soleil et des sphères, mais je vois seulement combien les hommes se tourmentent. Le petit dieu du monde est encore de la même trempe et bizarre comme au premier jour. Il vivrait, je pense, plus convenablement, si tu ne lui avais frappé le cerveau d’un rayon de la céleste lumière. Il a nommé cela raison, et ne l’emploie qu’à se gouverner plus bêtement que les bêtes. Il ressemble (si Ta Seigneurie le permet) à ces cigales aux longues jambes, qui s’en vont sautant et voletant dans l’herbe, en chantant leur vieille chanson. Et s’il restait toujours dans l’herbe ! mais non, il faut qu’il aille encore donner du nez contre tous les tas de fumier.

LE SEIGNEUR.

N’as-tu rien de plus à nous dire ? ne viendras-tu jamais que pour te plaindre ? et n’y a-t-il selon toi, rien de bon sur la terre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Rien, Seigneur : tout y va parfaitement mal, comme toujours ; les hommes me font pitié dans leurs jours de misère, au point que je me fais conscience de tourmenter cette pauvre espèce.

LE SEIGNEUR.

Connais-tu Faust ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le docteur ?

LE SEIGNEUR.

Mon serviteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sans doute. Celui-là vous sert d’une manière étrange. Chez ce fou rien de terrestre, pas même le boire et le manger. Toujours son esprit chevauche dans les espaces, et lui-même se rend compte à moitié de sa folie. Il demande au ciel ses plus belles étoiles et à la terre ses joies les plus sublimes ; mais rien, de loin ni de près, ne suffit à calmer la tempête de ses désirs.

LE SEIGNEUR.

Il me cherche ardemment dans l’obscurité, et je veux bientôt le conduire à la lumière. Dans l’arbuste qui verdit, le jardinier distingue déjà les fleurs et les fruits qui se développeront dans la saison suivante.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voulez-vous gager que celui-là, vous le perdrez encore ? Mais laissez-moi le choix des moyens pour l’entraîner doucement dans mes voies.

LE SEIGNEUR.

Aussi longtemps qu’il vivra sur la terre, il t’est permis de l’induire en tentation. Tout homme qui marche peut s’égarer.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vous remercie. J’aime avoir affaire aux vivants. J’aime les joues pleines et fraîches. Je suis comme le chat, qui ne se soucie guère des souris mortes.

LE SEIGNEUR.

C’est bien, je le permets. Écarte cet esprit de sa source, et conduis-le dans ton chemin, si tu peux ; mais sois confondu, s’il te faut reconnaître qu’un homme de bien, dans la tendance confuse de sa raison, sait distinguer et suivre la voie étroite du Seigneur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il ne la suivra pas longtemps, et ma gageure n’a rien à craindre. Si je réussis, vous me permettrez bien d’en triompher à loisir. Je veux qu’il mange la poussière avec délices, comme le Serpent mon cousin.

LE SEIGNEUR.

Tu pourras toujours te présenter ici librement. Je n’ai jamais haï tes pareils. Entre les esprits qui nient, l’esprit de ruse et de malice me déplaît le moins de tous. L’activité de l’homme se relâche trop souvent ; il est enclin à la paresse, et j’aime à lui voir un compagnon actif, inquiet, et qui même peut créer au besoin, comme le diable. Mais vous, les vrais enfants du ciel, réjouissez-vous dans la beauté vivante où vous nagez ; que la puissance qui vit et opère éternellement vous retienne dans les douces barrières de l’amour, et sachez affermir dans vos pensées durables les tableaux vagues et changeants de la Création.


Le ciel se ferme, les archanges se séparent.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’aime à visiter de temps en temps le vieux Seigneur, et je me garde de rompre avec lui. C’est fort bien, de la part d’un aussi grand personnage, de parler lui-même au diable avec tant de bonhomie.


PREMIÈRE PARTIE


La nuit, dans une chambre à voûte élevée, étroite, gothique. Faust, inquiet, est assis devant son pupitre.


FAUST, seul.

Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m’intitule, il est vrai, maître, docteur, et, depuis dix ans, je promène çà et là mes élèves par le nez. — Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître !… Voilà ce qui me brûle le sang ! J’en sais plus, il est vrai, que tout ce qu’il y a de sots, de docteurs, de maîtres, d’écrivains et de moines au monde ! Ni scrupule, ni doute ne me tourmentent plus ! Je ne crains rien du diable, ni de l’enfer ; mais aussi toute joie m’est enlevée. Je ne crois pas savoir rien de bon en effet, ni pouvoir rien enseigner aux hommes pour les améliorer et les convertir. Aussi n’ai-je ni bien, ni argent, ni honneur, ni domination dans le monde : un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste désormais qu’à me jeter dans la magie. Oh ! si la force de l’esprit et de la parole me dévoilait les secrets que j’ignore, et si je n’étais plus obligé de dire péniblement ce que je ne sais pas ; si enfin je pouvais connaître tout ce que le monde cache en lui-même, et, sans m’attacher davantage à des mots inutiles, voir ce que la nature contient de secrète énergie et de semences éternelles ! Astre à la lumière argentée, lune silencieuse, daigne pour la dernière fois jeter un regard sur ma peine !… j’ai si souvent la nuit, veillé près de ce pupitre ! C’est alors que tu m’apparaissais sur un amas de livres et de papiers, mélancolique amie ! Ah ! que ne puis-je, à ta douce clarté, gravir les hautes montagnes, errer dans les cavernes avec les esprits, danser sur le gazon pâle des prairies, oublier toutes les misères de la science, et me baigner rajeuni dans la fraîcheur de ta rosée !

Hélas ! et je languis encore dans mon cachot ! Misérable trou de muraille, où la douce lumière du ciel ne peut pénétrer qu’avec peine à travers ces vitrages peints, à travers cet amas de livres poudreux et vermoulus, et de papiers entassés jusqu’à la voûte. Je n’aperçois autour de moi que verres, boîtes, instruments, meubles pourris, héritage de mes ancêtres… Et c’est là ton monde, et cela s’appelle un monde !

Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se serre dans ta poitrine avec inquiétude, pourquoi une douleur secrète entrave en toi tous les mouvements de la vie ! Tu le demandes !… Et au lieu de la nature vivante dans laquelle Dieu t’a créé, tu n’es environné que de fumée et moisissure, dépouilles d’animaux et ossements de morts !

Délivre-toi ! Lance-toi dans l’espace ! Ce livre mystérieux, tout écrit de la main de Nostradamus, ne suffit-il pas pour te conduire ? Tu pourras connaître alors le cours des astres ; alors, si la nature daigne t’instruire, l’énergie de l’âme te sera communiquée, comme un esprit à un autre esprit. C’est en vain que, par un sens aride, tu voudrais ici t’expliquer les signes divins… Esprits qui nagez près de moi, répondez-moi, si vous m’entendez ! (Il frappe le livre, et considère le signe du macrocosme.) Ah ! quelle extase à cette vue s’empare de tout mon être ! Je crois sentir une vie nouvelle, sainte et bouillante, circuler dans mes nerfs et dans mes veines. Sont-ils tracés par la main d’un dieu, ces caractères qui apaisent les douleurs de mon âme, enivrent de joie mon pauvre cœur, et dévoilent autour de moi les forces mystérieuses de la nature ? Suis-je moi-même un dieu ? Tout me devient si clair ! Dans ces simples traits, le monde révèle à mon âme tout le mouvement de sa vie, toute l’énergie de sa création. Déjà je reconnais la vérité des paroles du sage : « Le monde des esprits n’est point fermé ; ton sens est assoupi, ton cœur est mort. Lève-toi, disciple, et va baigner infatigablement ton sein mortel dans les rayons pourprés de l’aurore !» (Il regarde le signe.) Comme tout se meut dans l’univers ! Comme tout, l’un dans l’autre, agit et vit de la même existence ! Comme les puissances célestes montent et descendent en se passant de mains en mains les seaux d’or ! Du ciel à la terre, elles répandent une rosée qui rafraîchit le sol aride, et l’agitation de leurs ailes remplit les espaces sonores d’une ineffable harmonie.

Quel spectacle ! Mais, hélas ! ce n’est qu’un spectacle ! Où te saisir, nature infinie ? Ne pourrai-je donc aussi presser tes mamelles, où le ciel et la terre demeurent suspendus ? Je voudrais m’abreuver de ce lait intarissable… mais il coule partout, il inonde tout, et, moi, je languis vainement après lui ! (Il frappe le livre avec dépit, et considère le signe de l’Esprit de la terre.) Comme ce signe opère différemment sur moi ! Esprit de la terre, tu te rapproches ; déjà je sens mes forces s’accroître ; déjà je pétille comme une liqueur nouvelle : je me sens le courage de me risquer dans le monde, d’en supporter les peines et les prospérités ; de lutter contre l’orage, et de ne point pâlir des craquements de mon vaisseau. Des nuages s’entassent au-dessus de moi ! — La lune cache sa lumière… la lampe s’éteint ! elle fume !… Des rayons ardents se meuvent autour de ma tête. Il tombe de la voûte un frisson qui me saisit et m’oppresse. Je sens que tu t’agites autour de moi, Esprit que j’ai invoqué ! Ah ! comme mon sein se déchire ! mes sens s’ouvrent à des impressions nouvelles ! Tout mon cœur s’abandonne à toi !… Parais ! parais ! m’en coûtât-il la vie !


Il saisit le livre, et prononce les signes mystérieux de l’Esprit. Il s’allume une flamme rouge, l’Esprit apparaît dans la flamme.


L’ESPRIT.

Qui m’appelle ?

FAUST.

Effroyable vision !

L’ESPRIT.

Tu m’as évoqué. Ton souffle agissait sur ma sphère et m’en tirait avec violence. Et maintenant…

FAUST.

Ah ! je ne puis soutenir ta vue !

L’ESPRIT.

Tu aspirais si fortement vers moi ! Tu voulais me voir et m’entendre. Je cède au désir de ton cœur. — Me voici. Quel misérable effroi saisit ta nature surhumaine ! Qu’as-tu fait de ce haut désir, de ce cœur qui créait un monde en soi-même, qui le portait et le fécondait, n’ayant pas assez de l’autre, et ne tendant qu’à nous égaler nous autres esprits ? Faust, où es-tu ? Toi qui m’attirais ici de toute ta force et de toute ta voix, est-ce bien toi-même que l’effroi glace jusque dans les sources de la vie et prosterne devant moi comme un lâche insecte qui rampe ?

FAUST.

Pourquoi te céderais-je, fantôme de flamme ? Je suis Faust, je suis ton égal.

L’ESPRIT.

Dans l’océan de la vie, et dans la tempête de l’action, je monte et descends, je vais et je viens ! Naissance et tombe ! Mer éternelle, trame changeante, vie énergique, dont j’ourdis, au métier bourdonnant du temps, les tissus impérissables, vêtements animés de Dieu !

FAUST.

Esprit créateur, qui ondoies autour du vaste univers, combien je me sens près de toi !

L’ESPRIT.

Tu es l’égal de l’esprit que tu conçois, mais tu n’es pas égal à moi.


Il disparaît.

FAUST, tombant à la renverse.

Pas à toi !… À qui donc ?… Moi ! l’image de Dieu ! pas seulement à toi ! (On frappe.) Ô mort ! Je m’en doute ; c’est mon serviteur. Et voilà tout l’éclat de ma félicité réduit à rien !… Faut-il qu’une vision aussi sublime se trouve anéantie par un misérable valet !


VAGNER, en robe de chambre et bonnet de nuit, une lampe à la main.
Faust se détourne avec mauvaise humeur.


VAGNER.

Pardonnez ! Je vous entendais déclamer ; vous lisez sûrement une tragédie grecque, et je pourrais profiter dans cet art, qui est aujourd’hui fort en faveur. J’ai entendu dire souvent qu’un comédien peut en remontrer à un prêtre.

FAUST.

Oui, si le prêtre est un comédien, comme il peut bien arriver de notre temps.

VAGNER.

Ah ! quand on est ainsi relégué dans son cabinet, et qu’on voit le monde à peine les jours de fête, et de loin seulement, au travers d’une lunette, comment peut-on aspirer à le conduire un jour par la persuasion ?

FAUST.

Vous n’y atteindrez jamais si vous ne sentez pas fortement, si l’inspiration ne se presse pas hors de votre âme, et si, par la plus violente émotion, elle n’entraîne pas les cœurs de tous ceux qui écoutent. Allez donc vous concentrer en vous-même, mêler et réchauffer ensemble les restes d’un autre festin pour en former un petit ragoût !… Faites jaillir une misérable flamme du tas de cendres où vous soufflez !… Alors vous pourrez vous attendre à l’admiration des enfants et des singes, si le cœur vous en dit ; mais jamais vous n’agirez sur celui des autres, si votre éloquence ne part pas du cœur même.

VAGNER.

Mais le débit fait le bonheur de l’orateur ; et je sens bien que je suis encore loin de compte.

FAUST.

Cherchez donc un succès honnête, et ne vous attachez point aux grelots d’une brillante folie ; il ne faut pas tant d’art pour faire supporter la raison et le bon sens, et, si vous avez à dire quelque chose de sérieux, ce n’est point aux mots qu’il faut vous appliquer davantage. Oui, vos discours si brillants, où vous parez si bien les bagatelles de l’humanité, sont stériles comme le vent brumeux de l’automne qui murmure parmi les feuilles séchées.

VAGNER.

Ah ! Dieu ! l’art est long, et notre vie est courte ! Pour moi, au milieu de mes travaux littéraires, je me sens souvent mal à la tête et au cœur. Que de difficultés n’y a-t-il pas à trouver le moyen de remonter aux sources ! Et un pauvre diable peut très-bien mourir avant d’avoir fait la moitié du chemin.

FAUST.

Un parchemin serait-il bien la source divine où notre âme peut apaiser sa soif éternelle ? Vous n’êtes pas consolé, si la consolation ne jaillit point de votre propre cœur.

VAGNER.

Pardonnez-moi ! C’est une grande jouissance que de se transporter dans l’esprit des temps passés, de voir comme un sage a pensé avant nous, et comment, partis de loin, nous l’avons si victorieusement dépassé.

FAUST.

Oh ! sans doute ! jusqu’aux étoiles. Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous le livre aux sept cachets ; ce que vous appelez l’esprit des temps n’est au fond que l’esprit même des auteurs, où les temps se réfléchissent. Et c’est vraiment une misère le plus souvent ! Le premier coup d’œil suffit pour vous mettre en fuite. C’est comme un sac à immondices, un vieux garde-meuble, ou plutôt une de ces parades de place publique, remplies de belles maximes de morale, comme on en met d’ordinaire dans la bouche des marionnettes !

VAGNER.

Mais le monde ! le cœur et l’esprit des hommes !… Chacun peut bien désirer d’en connaître quelque chose.

FAUST.

Oui, ce qu’on appelle connaître. Qui osera nommer l’enfant de son nom véritable ? Le peu d’hommes qui ont su quelque chose, et qui ont été assez fous pour ne point garder leur secret dans leur propre cœur, ceux qui ont découvert au peuple leurs sentiments et leurs vues, ont été de tout temps crucifiés et brûlés. — Je vous prie, mon ami, de vous retirer. Il se fait tard ; nous en resterons là pour cette fois.

VAGNER.

J’aurais veillé plus longtemps volontiers, pour profiter de l’entretien d’un homme aussi instruit que vous ; mais, demain, comme au jour de Pâques dernier, vous voudrez bien me permettre une autre demande. Je me suis abandonné à l’étude avec zèle, et je sais beaucoup, il est vrai ; mais je voudrais tout savoir.

Il sort.


FAUST, seul.

Comme toute espérance n’abandonne jamais une pauvre tête ! Celui-ci ne s’attache qu’à des bagatelles, sa main avide creuse la terre pour chercher des trésors ; mais qu’il trouve un vermisseau, et le voilà content.

Comment la voix d’un tel homme a-t-elle osé retentir en ces lieux, où le souffle de l’Esprit vient de m’environner ! Cependant, hélas ! je te remercie pour cette fois, ô le plus misérable des enfants de la terre ! Tu m’arraches au désespoir qui allait dévorer ma raison. Ah ! l’apparition était si gigantesque, que je dus vraiment me sentir comme un nain vis-à-vis d’elle.

Moi, l’image de Dieu, qui me croyais déjà parvenu au miroir de l’éternelle vérité ; qui, dépouillé, isolé des enfants de la terre, aspirais à toute la clarté du ciel ; moi qui croyais, supérieur aux chérubins, pouvoir nager librement dans les veines de la nature, et, créateur aussi, jouir de la vie d’un Dieu, ai-je pu mesurer mes pressentiments à une telle élévation !… Et combien je dois expier tant d’audace ! Une parole foudroyante vient de me rejeter bien loin !

N’ai-je pas prétendu t’égaler ?… Mais, si j’ai possédé assez de force pour t’attirer à moi, il ne m’en est plus resté pour t’y retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais tout à la fois si petit et si grand ! tu m’as cruellement repoussé dans l’incertitude de l’humanité. Qui m’instruira désormais, et que dois-je éviter ? Faut-il obéir à cette impulsion ? Ah ! nos actions mêmes, aussi bien que nos souffrances, arrêtent le cours de notre vie.

Une matière de plus en plus étrangère à nous s’oppose à tout ce que l’esprit conçoit de sublime ; quand nous atteignons aux biens de ce monde, nous traitons de mensonge et de chimère tout ce qui vaut mieux qu’eux. Les nobles sentiments qui nous donnent la vie languissent étouffés sous les sensations de la terre.

L’imagination, qui, déployant la hardiesse de son vol, a voulu, pleine d’espérance, s’étendre dans l’éternité, se contente alors d’un petit espace, dès qu’elle voit tout ce qu’elle rêvait de bonheur s’évanouir dans l’abîme du temps. Au fond de notre cœur, l’inquiétude vient s’établir, elle y produit de secrètes douleurs, elle s’y agite sans cesse, en y détruisant joie et repos ; elle se pare toujours de masques nouveaux : c’est tantôt une maison, une cour ; tantôt une femme, un enfant ; c’est encore du feu, de l’eau, un poignard, du poison !… Nous tremblons devant tout ce qui ne nous atteindra pas, et nous pleurons sans cesse ce que nous n’avons point perdu !

Je n’égale pas Dieu ! Je le sens trop profondément ; je ne ressemble qu’au ver, habitant de la poussière, au ver, que le pied du voyageur écrase et ensevelit pendant qu’il y cherche une nourriture.

N’est-ce donc point la poussière même, tout ce que cette haute muraille me conserve sur cent tablettes, toute cette friperie dont les bagatelles m’enchaînent à ce monde de vers ?… Dois-je trouver ici ce qui me manque ? Il me faudra peut-être lire dans ces milliers de volumes, pour y voir que les hommes se sont tourmentés sur tout, et que çà et là un heureux s’est montré sur la terre ! — Ô toi, pauvre crâne vide, pourquoi sembles-tu m’adresser ton ricanement ? Est-ce pour me dire qu’il a été un temps où ton cerveau fut, comme le mien, rempli d’idées confuses ? qu’il chercha le grand jour, et qu’au milieu d’un triste crépuscule, il erra misérablement dans la recherche de la vérité ? Instruments que je vois ici, vous semblez me narguer avec toutes vos roues, vos dents, vos anses et vos cylindres ! J’étais à la porte, et vous deviez me servir de clef. Vous êtes, il est vrai, plus hérissés qu’une clef ; mais vous ne levez pas les verrous. Mystérieuse au grand jour, la nature ne se laisse point dévoiler, et il n’est ni levier ni machine qui puisse la contraindre à faire voir à mon esprit ce qu’elle a résolu de lui cacher. Si tout ce vieil attirail, qui jamais ne me fut utile, se trouve ici, c’est que mon père l’y rassembla. Poulie antique, la sombre lampe de mon pupitre t’a longtemps noircie ! Ah ! j’aurais bien mieux fait de dissiper le peu qui m’est resté, que d’en embarrasser mes veilles ! — Ce que tu as hérité de ton père, acquiers-le pour le posséder. Ce qui ne sert point est un pesant fardeau, mais ce que l’esprit peut créer en un instant, voilà ce qui est utile !

Pourquoi donc mon regard s’élève-t-il toujours vers ce lieu ? Ce petit flacon a-t-il pour les yeux un attrait magnétique ? pourquoi tout à coup me semble-t-il que mon esprit jouit de plus de lumière, comme une forêt sombre où la lune jette un rayon de sa clarté ?

Je te salue, fiole solitaire que je saisis avec un pieux respect ! en toi, j’honore l’esprit de l’homme et son industrie. Remplie d’un extrait des sucs les plus doux, favorables au sommeil, tu contiens aussi toutes les forces qui donnent la mort ; accorde tes faveurs à celui qui te possède ! Je te vois, et ma douleur s’apaise ; je te saisis, et mon agitation diminue, et la tempête de mon esprit se calme peu à peu ! Je me sens entraîné dans le vaste Océan, le miroir des eaux marines se déroule silencieusement à mes pieds, un nouveau jour se lève au loin sur les plages inconnues.

Un char de feu plane dans l’air, et ses ailes rapides s’abattent près de moi ; je me sens prêt à tenter des chemins nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de l’activité des sphères nouvelles. Mais cette existence sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif, peux-tu les mériter ?… C’est en cessant d’exposer ton corps au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces portes devant lesquelles chacun frémit. Voici le temps de prouver par des actions que la dignité de l’homme ne le cède point à la grandeur d’un Dieu ! Il ne faut pas trembler devant ce gouffre obscur, où l’imagination semble se condamner à ses propres tourments ; devant cette étroite avenue où tout l’enfer étincelle ! Ose d’un pas hardi aborder ce passage : au risque même d’y rencontrer le néant !

Sors maintenant, coupe d’un pur cristal, sors de ton vieil étui, où je t’oubliai pendant de si longues années. Tu brillais jadis aux festins de mes pères, tu déridais les plus sérieux convives, qui te passaient de mains en mains : chacun se faisait un devoir, lorsque venait son tour, de célébrer en vers la beauté des ciselures qui t’environnent, et de te vider d’un seul trait. Tu me rappelles les nuits de ma jeunesse ; je ne t’offrirai plus à aucun voisin, je ne célébrerai plus tes ornements précieux. Voici une liqueur que je dois boire pieusement, elle te remplit de ses flots noirâtres ; je l’ai préparée, je l’ai choisie, elle sera ma boisson dernière, et je la consacre avec toute mon âme, comme libation solennelle, à l’aurore d’un jour plus beau.


Il porte la coupe à sa bouche. — Son des cloches et chants des chœurs.


CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité ! Joie au mortel qui languit ici-bas dans les liens du vice et de l’iniquité !

FAUST.

Quels murmures sourds, quels sons éclatants arrachent puissamment la coupe à mes lèvres altérées ? Le bourdonnement des cloches annonce-t-il déjà la première heure de la fête de Pâques ? Les chœurs divins entonnent-ils les chants de consolation, qui, partis de la nuit du tombeau, et répétés par les lèvres des anges, furent le premier gage d’une alliance nouvelle ?

CHŒUR DES FEMMES.

D’huiles embaumées, nous, ses fidèles, avions baigné ses membres nus ! Nous l’avions couché dans la tombe, ceint de bandelettes et de fins tissus ! Et cependant, hélas ! le Christ n’est plus ici, nous ne le trouvons plus !

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité ! Heureuse l’âme aimante qui supporte l’épreuve des tourments et des injures avec une humble piété !

FAUST.

Pourquoi, chants du ciel, chants puissants et doux, me cherchez-vous dans la poussière ? Retentissez pour ceux que vous touchez encore. J’écoute bien la nouvelle que vous apportez ; mais la foi me manque pour y croire : le miracle est l’enfant le plus chéri de la foi. Pour moi, je n’ose aspirer à cette sphère où retentit l’annonce de la bonne nouvelle ; et cependant, par ces chants dont mon enfance fut bercée, je me sens rappelé dans la vie. Autrefois, le baiser de l’amour céleste descendait sur moi, pendant le silence solennel du dimanche ; alors, le son grave des cloches me berçait de doux pressentiments, et une prière était la jouissance la plus ardente de mon cœur ; des désirs aussi incompréhensibles que purs m’entraînaient vers les forêts et les prairies, et, dans un torrent de larmes délicieuses, tout un monde inconnu se révélait à moi. Ces chants précédaient les jeux aimables de la jeunesse et les plaisirs de la fête du printemps : le souvenir, tout plein de sentiments d’enfance, m’arrête au dernier pas que j’allais hasarder. Oh ! retentissez encore, doux cantiques du ciel ! mes larmes coulent, la terre m’a reconquis !

CHŒUR DES DISCIPLES.

Il s’est élancé de la tombe, plein d’existence et de majesté ! Il approche du séjour des joies impérissables ! Hélas ! et nous voici replongés seuls dans les misères de ce monde ! Il nous laisse languir ici-bas, nous ses fidèles ! Ô maître ! nous souffrons de ton bonheur !

CHŒUR DES ANGES.

Christ est ressuscité de la corruption ! En allégresse, rompez vos fers ! Ô vous qui le glorifiez par l’action, et qui témoignez de lui par l’amour ; vous qui partagez avec vos frères, et qui marchez en prêchant sa parole ! voici le maître qui vient, vous promettant les joies du ciel ! Le Seigneur approche, il est ici !




Devant la porte de la ville.


Promeneurs, sortant en tous sens.


PLUSIEURS OUVRIERS COMPAGNONS.

Pourquoi allez-vous par là ?

D’AUTRES.

Nous allons au rendez-vous de chasse.

LES PREMIERS.

Pour nous, nous gagnons le moulin.

UN OUVRIER.

Je vous conseille d’aller plutôt vers l’étang.

UN AUTRE.

La route n’est pas belle de ce côté-là.

TOUS DEUX ENSEMBLE.

Que fais-tu, toi ?

UN TROISIÈME.

Je vais avec les autres.

UN QUATRIÈME.

Venez donc à Burgdorf ; vous y trouverez pour sûr les plus jolies filles, la plus forte bière et des intrigues du meilleur genre.

UN CINQUIÈME.

Tu es un plaisant compagnon ! l’épaule te démange-t-elle pour la troisième fois ? Je n’y vais pas, j’ai trop peur de cet endroit-là.

UNE SERVANTE.

Non, non, je retourne à la ville.

UNE AUTRE.

Nous le trouverons sans doute sous ces peupliers.

LA PREMIÈRE.

Ce n’est pas un grand plaisir pour moi ; il viendra se mettre à tes côtés, il ne dansera sur la pelouse qu’avec toi ; que me revient-il donc de tes amusements ?

L’AUTRE.

Aujourd’hui, il ne sera sûrement pas seul ; le blondin, m’a-t-il dit, doit venir avec lui.

UN ÉCOLIER.

Regarde comme ces servantes vont vite. Viens donc, frère ; nous les accompagnerons. De la bière forte, du tabac piquant et une fille endimanchée ; c’est là mon goût favori.

UNE BOURGEOISE.

Vois donc ces jolis garçons ! C’est vraiment une honte ; ils pourraient avoir la meilleure compagnie, et courent après ces filles !

LE SECOND ÉCOLIER, au premier.

Pas si vite ! Il en vient deux derrière nous qui sont fort joliment mises. L’une d’elles est ma voisine, et je me suis un peu coiffé de la jeune personne. Elles vont à pas lents, et ne tarderaient pas à nous prendre avec elles.

LE PREMIER.

Non, frère ; je n’aime pas la gêne. Viens vite, que nous ne perdions pas de vue le gibier. La main qui, samedi, tient un balai, est celle qui, dimanche, vous caresse le mieux.

UN BOURGEOIS.

Non, le nouveau bourgmestre ne me revient pas : à présent que le voilà parvenu, il va devenir plus fier de jour en jour. Et que fait-il donc pour la ville ? Tout ne va-t-il pas de mal en pis ? Il faut obéir plus que jamais, et payer plus qu’auparavant.

UN MENDIANT chante.

Mes bons seigneurs, mes belles dames,
Si bien vêtus et si joyeux,
Daignez, en passant, nobles âmes,
Sur mon malheur baisser les yeux !
À de bons cœurs comme les vôtres
Bien faire cause un doux émoi ;
Qu’un jour de fête pour tant d’autres
Soit un jour de moisson pour moi !


UN AUTRE BOURGEOIS.

Je ne sais rien de mieux, les dimanches et fêtes, que de parler de guerres et de combats, pendant que, bien loin, dans la Turquie, les peuples s’assomment entre eux. On est à la fenêtre, on prend son petit verre, et l’on voit la rivière se barioler de bâtiments de toutes couleurs ; le soir, on rentre gaiement chez soi, en bénissant la paix et le temps de paix dont nous jouissons.

TROISIÈME BOURGEOIS.

Je suis comme vous, mon cher voisin : qu’on se fende la tête ailleurs, et que tout aille au diable, pourvu que, chez moi, rien ne soit dérangé.

UNE VIEILLE, à de jeunes demoiselles.

Eh ! comme elles sont bien parées ! La belle jeunesse ! Qui est-ce qui ne deviendrait pas fou de vous voir ? Allons, moins de fierté !… C’est bon ! je suis capable de vous procurer tout ce que vous pourrez souhaiter.

LES JEUNES BOURGEOISES.

Viens, Agathe ! je craindrais d’être vue en public avec une pareille sorcière : elle me fit pourtant voir, à la nuit de Saint-André, mon futur amant en personne.

UNE AUTRE.

Elle me le montra aussi, à moi, dans un cristal, habillé en soldat, avec beaucoup d’autres. Je regarde autour de moi, mais j’ai beau le chercher partout, il ne veut pas se montrer.

DES SOLDATS.


Villes entourées
De murs et de tours ;
Fillettes parées
D’attraits et d’atours !
L’honneur nous commande
De tenter l’assaut ;
Si la peine est grande,
Le succès la vaut.

Au son des trompettes,
Les braves soldats
S’élancent aux fêtes,
Ou bien aux combats :
Fillettes et villes
Font les difficiles....
Tout se rend bientôt :
L’honneur nous commande !
Si la peine est grande,
Le succès la vaut !




FAUST, VAGNER.


FAUST.

Les torrents et les ruisseaux ont rompu leur prison de glace au sourire doux et vivifiant du printemps ; une heureuse espérance verdit dans la vallée ; le vieil hiver, qui s’affaiblit de jour en jour, se retire peu à peu vers les montagnes escarpées. Dans sa fuite, il lance sur le gazon des prairies quelques regards glacés mais impuissants ; le soleil ne souffre plus rien de blanc en sa présence, partout règnent l’illusion, la vie ; tout s’anime sous ses rayons de couleurs nouvelles. Cependant prendrait-il en passant pour des fleurs cette multitude de gens endimanchés dont la campagne est couverte ? Détournons-nous donc de ces collines pour retourner à la ville. Par cette porte obscure et profonde se presse une foule toute bariolée : chacun aujourd’hui se montre avec plaisir au soleil ; c’est bien la résurrection du Seigneur qu’ils fêtent, car eux-mêmes sont ressuscités. Échappés aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux liens de leurs occupations journalières, aux toits et aux plafonds qui les pressent, à la malpropreté de leurs étroites rues, à la nuit mystérieuse de leurs églises, les voilà rendus tous à la lumière. Voyez donc, voyez comme la foule se précipite dans les jardins et dans les champs ! que de barques joyeuses sillonnent le fleuve en long et en large !… et cette dernière qui s’écarte des autres chargée jusqu’aux bords. Les sentiers les plus lointains de la montagne brillent aussi de l’éclat des habits. J’entends déjà le bruit du village ; c’est vraiment là le paradis du peuple ; grands et petits sautent gaiement : ici je me sens homme, ici, j’ose l’être.

VAGNER.

Monsieur le docteur, il est honorable et avantageux de se promener avec vous ; cependant, je ne voudrais pas me confondre dans ce monde-là, car je suis ennemi de tout ce qui est grossier. Leurs violons, leurs cris, leurs amusements bruyants, je hais tout cela à la mort. Ils hurlent comme des possédés, et appellent cela de la joie et de la danse.



Paysans, sous les tilleuls.


DANSE ET CHANT.


Les bergers, quittant leurs troupeaux,
Mènent au son des chalumeaux
Leurs belles en parure ;
Sous le tilleul les voilà tous
Dansant, sautant comme des fous,
Ha ! ha ! ha !
Landerira !
Suivez donc la mesure !

La danse en cercle se pressait,
Quand un berger, qui s’élançait,
Coudoie une fillette ;
Elle se retourne aussitôt,
Disant : « Ce garçon est bien sot !»
Ha ! ha ! ha !
Landerira !
Voyez ce malhonnête !

Ils passaient tous comme l’éclair,
Et les robes volaient en l’air ;
Bientôt le pied vacille…
Le rouge leur montait au front,
Et l’un sur l’autre, dans le rond,
Ha ! ha ! ha !
Landerira !
Tous tombent à la file !

« Ne me touchez donc pas ainsi !
— Paix ! ma femme n’est point ici,
La bonne circonstance ! »
Dehors il l’emmène soudain…
Et tout pourtant allait son train,
Ha ! ha ! ha !
Landerira !
La musique et la danse.


UN VIEUX PAYSAN.

Monsieur le docteur, il est beau de votre part de ne point nous mépriser aujourd’hui, et, savant comme vous l’êtes, de venir vous mêler à toute cette cohue. Daignez donc prendre la plus belle cruche, que nous avons emplie de boisson fraîche ; je vous l’apporte, et souhaite hautement non-seulement qu’elle apaise votre soif, mais encore que le nombre des gouttes qu’elle contient soit ajouté à celui de vos jours.

FAUST.

J’accepte ces rafraîchissements et vous offre en échange salut et reconnaissance.


Le peuple s’assemble en cercle autour d’eux.


LE VIEUX PAYSAN.

C’est vraiment fort bien fait à vous de reparaître ici un jour de gaieté. Vous nous rendîtes visite autrefois dans de bien mauvais temps. Il y en a plus d’un, bien vivant aujourd’hui, et que votre père arracha à la fièvre chaude, lorsqu’il mit fin à cette peste qui désolait notre contrée. Et vous aussi, qui n’étiez alors qu’un jeune homme, vous alliez dans toutes les maisons des malades ; on emportait nombre de cadavres, mais vous, vous en sortiez toujours bien portant. Vous supportâtes de rudes épreuves ; mais le Sauveur secourut celui qui nous a sauvés.

TOUS.

À la santé de l’homme intrépide ! Puisse-t-il longtemps encore être utile !

FAUST.

Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut ; c’est lui qui enseigne à secourir et qui vous envoie des secours.


Il va plus loin avec Vagner.


VAGNER.

Quelles douces sensations tu dois éprouver [4], ô grand homme ! des honneurs que cette foule te rend ! Ô heureux qui peut de ses dons retirer un tel avantage ! Le père te montre à son fils, chacun interroge, court et se presse, le violon s’arrête, la danse cesse. Tu passes, ils se rangent en cercle, les chapeaux volent en l’air, et peu s’en faut qu’ils ne se mettent à genoux, comme si le bon Dieu se présentait.

FAUST.

Quelques pas encore, jusqu’à cette pierre, et nous pourrons nous reposer de notre promenade. Que de fois je m’y assis pensif, seul, exténué de prières et de jeûnes. Riche d’espérance, ferme dans ma foi, je croyais, par des larmes, des soupirs, des contorsions, obtenir du maître des cieux la fin de cette peste cruelle. Maintenant, les suffrages de la foule retentissent à mon oreille comme une raillerie. Oh ! si tu pouvais lire dans mon cœur, combien peu le père et le fils méritent tant de renommée ! Mon père était un obscur honnête homme qui, de bien bonne foi, raisonnait à sa manière sur la nature et ses divins secrets. Il avait coutume de s’enfermer avec une société d’adeptes dans un sombre laboratoire où, d’après des recettes infinies, il opérait la transfusion des contraires. C’était un lion rouge, hardi compagnon qu’il unissait dans un bain tiède à un lis ; puis, les plaçant au milieu des flammes, il les transvasait d’un creuset dans un autre. Alors apparaissait, dans un verre, la jeune reine [5] aux couleurs variées ; c’était là la médecine, les malades mouraient, et personne ne demandait : « Qui a guéri ? » C’est ainsi qu’avec des électuaires infernaux nous avons fait, dans ces montagnes et ces vallées, plus de ravage que l’épidémie. J’ai moi-même offert le poison à des miliers d’hommes ; ils sont morts, et, moi, je survis, hardi meurtrier, pour qu’on m’adresse des éloges !

VAGNER.

Comment pouvez-vous vous troubler de cela ? Un brave homme ne fait-il pas assez quand il exerce avec sagesse et ponctualité l’art qui lui fut transmis ? Si tu honores ton père, jeune homme, tu recevras volontiers ses instructions ; homme, si tu fais avancer la science, ton fils pourra aspirer à un but plus élevé.

FAUST.

Ô bienheureux qui peut encore espérer de surnager dans cet océan d’erreurs ! on use de ce qu’on ne sait point, et ce qu’on sait, on n’en peut faire aucun usage. Cependant, ne troublons pas par d’aussi sombres idées le calme de ces belles heures ! Regarde comme les toits entourés de verdure étincellent aux rayons du soleil couchant. Il se penche et s’éteint, le jour expire, mais il va porter autre part une nouvelle vie. Oh ! que n’ai-je des ailes pour m’élever de la terre et m’élancer, après lui, dans une clarté éternelle ! Je verrais, à travers le crépuscule, tout un monde silencieux se dérouler à mes pieds, je verrais toutes les hauteurs s’enflammer, toutes les vallées s’obscurcir, et les vagues argentées des fleuves se dorer en s’écoulant. La montagne et tous ses défilés ne pourraient plus arrêter mon essor divin. Déjà la mer avec ses gouffres enflammés se dévoile à mes yeux surpris. Cependant, le dieu commence enfin à s’éclipser ; mais un nouvel élan se réveille en mon âme, et je me hâte de m’abreuver encore de son éternelle lumière ; le jour est devant moi ; derrière moi la nuit ; au-dessus de ma tête le ciel, et les vagues à mes pieds. —- C’est un beau rêve tant qu’il dure ! Mais, hélas ! le corps n’a point d’ailes pour accompagner le vol rapide de l’esprit ! Pourtant il n’est personne au monde qui ne se sente ému d’un sentiment profond, quand, au-dessus de nous, perdue dans l’azur des cieux, l’alouette fait entendre sa chanson matinale ; quand, au delà des rocs couverts de sapins, l’aigle plane, les ailes immobiles, et qu’au-dessus des mers, au-dessus des plaines, la grue dirige son vol vers les lieux de sa naissance.

VAGNER.

J’ai souvent moi-même des moments de caprices : cependant des désirs comme ceux-là ne m’ont jamais tourmenté ; on se lasse aisément des forêts et des prairies ; jamais je n’envierai l’aile des oiseaux ; les joies de mon esprit me transportent bien plus loin, de livre en livre, de feuilles en feuilles ! Que de chaleur et d’agrément cela donne à une nuit d’hiver ! vous sentez une vie heureuse animer tous vos membres… Ah ! dès que vous déroulez un vénérable parchemin, tout le ciel s’abaisse sur vous !

FAUST.

C’est le seul désir que tu connaisses encore ; quant à l’autre, n’apprends jamais à le connaître. Deux âmes, hélas ! se partagent mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre : l’une, ardente d’amour, s’attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement surnaturel entraîne l’autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux ! Oh ! si dans l’air il y a des esprits qui planent entre la terre et le ciel, qu’ils descendent de leurs nuages dorés, et me conduisent à une vie plus nouvelle et plus variée ! Oui, si je possédais un manteau magique, et qu’il pût me transporter vers des régions étrangères, je ne m’en déferais point pour les habits les plus précieux, pas même pour le manteau d’un roi.

VAGNER.

N’appelez pas cette troupe bien connue, qui s’étend comme la tempête autour de la vaste atmosphère, et qui de tous côtés prépare à l’homme une infinité de dangers. La bande des esprits venus du Nord aiguise contre vous des langues à triple dard. Celle qui vient de l’Est dessèche vos poumons et s’en nourrit. Si ce sont les déserts du Midi qui les envoient, ils entassent autour de votre tête flamme sur flamme ; et l’Ouest en vomit un essaim qui vous rafraîchit d’abord, et finit par dévorer, autour de vous, vos champs et vos moissons. Enclins à causer du dommage, ils écoutent volontiers votre appel, ils vous obéissent même, parce qu’ils aiment à vous tromper ; ils s’annoncent comme envoyés du ciel, et quand ils mentent, c’est avec une voix angélique. Mais retirons-nous ! le monde se couvre déjà de ténèbres, l’air se rafraîchit, et le brouillard tombe ! C’est le soir qu’on apprécie surtout l’agrément du logis. Qu’avez-vous à vous arrêter ? Que considérez-vous là avec tant d’attention ? Qui peut donc vous étonner ainsi dans le crépuscule ?

FAUST.

Vois-tu ce chien noir errer au travers des blés et des chaumes ?

VAGNER.

Je le vois depuis longtemps ; il ne me semble offrir rien d’extraordinaire.

FAUST.

Considère-le bien ; pour qui prends-tu cet animal ?

VAGNER.

Pour un barbet, qui cherche à sa manière la trace de son maître.

FAUST.

Remarques-tu comme il tourne en spirale, en s’approchant de nous de plus en plus ? Et, si je ne me trompe, traîne derrière ses pas une trace de feu.

VAGNER.

Je ne vois rien qu’un barbet noir ; il se peut bien qu’un éblouissement abuse vos yeux.

FAUST.

Il me semble qu’il tire à nos pieds des lacets magiques, comme pour nous attacher.

VAGNER.

Je le vois, incertain et craintif, sauter autour de nous, parce qu’au lieu de son maître, il trouve deux inconnus.

FAUST.

Le cercle se rétrécit, déjà il est proche.

VAGNER.

Tu vois ! ce n’est là qu’un chien, et non un fantôme. Il grogne et semble dans l’incertitude ; il se met sur le ventre, agite sa queue, toutes manières de chien.

FAUST.

Accompagne-nous ; viens ici.

VAGNER.

C’est une folle espèce de barbet. Vous vous arrêtez, il vous attend ; vous lui parlez, il s’élance à vous ; vous perdez quelque chose, il le rapportera, et sautera dans l’eau après votre canne.

FAUST.

Tu as bien raison, je ne remarque en lui nulle trace d’esprit, et tout est éducation

VAGNER.

Le chien, quand il est bien élevé, est digne de l’affection du sage lui-même. Oui, il mérite bien tes bontés. C’est le disciple le plus assidu des écoliers.

(Ils rentrent par la porte de la ville.)




Cabinet d’étude


FAUST, entrant avec le barbet.

J’ai quitté les champs et les prairies qu’une nuit profonde environne. Je sens un religieux effroi éveiller par des pressentiments la meilleure de mes deux âmes. Les grossières sensations s’endorment avec leur activité orageuse ; je suis animé d’un ardent amour des hommes, et l’amour de Dieu me ravit aussi.

Sois tranquille, barbet ; ne cours pas çà et là auprès de la porte ; qu’y flaires-tu ? Va te coucher derrière le poêle ; je te donnerai mon meilleur coussin ; puisque là-bas, sur le chemin de la montagne, tu nous as récréés par tes tours et par tes sauts, aie soin que je retrouve en toi maintenant un hôte parfaitement paisible.

Ah ! dès que notre cellule étroite s’éclaire d’une lampe amie, la lumière pénètre aussi dans notre sein, dans notre cœur rendu à lui-même. La raison commence à parler, et l’espérance à luire ; on se baigne au ruisseau de la vie, à la source dont elle jaillit.

Ne grogne point, barbet ! Les hurlements d’un animal ne peuvent s’accorder avec les divins accents qui remplissent mon âme entière. Nous sommes accoutumés à ce que les hommes déprécient ce qu’ils ne peuvent comprendre, à ce que le bon et le beau, qui souvent leur sont nuisibles, les fassent murmurer ; mais faut-il que le chien grogne à leur exemple ?… Hélas ! Je sens déjà qu’avec la meilleure volonté, la satisfaction ne peut plus jaillir de mon cœur… Mais pourquoi le fleuve doit-il si tôt tarir, et nous replonger dans notre soif éternelle ? J’en ai trop fait l’expérience ! Cette misère va cependant se terminer enfin ; nous apprenons à estimer ce qui s’élève au-dessus des choses de la terre, nous aspirons à une révélation, qui nulle part ne brille d’un éclat plus pur et plus beau que dans le Nouveau Testament. J’ai envie d’ouvrir le texte, et m’abandonnant une fois à des impressions naïves, de traduire le saint original dans la langue allemande qui m’est si chère. (Il ouvre un volume, et s’arrête.) Il est écrit : Au commencement était le verbe ! Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, le verbe ! il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit : Au commencement était l’esprit ! Réfléchissons bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien l’esprit qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit m’éclaire enfin ! L’inspiration descend sur moi, et j’écris consolé : Au commencement était l’action !

S’il faut que je partage la chambre avec toi, barbet, cesse tes cris et tes hurlements ! Je ne puis souffrir près de moi un compagnon si bruyant : il faut que l’un de nous deux quitte la chambre ! C’est malgré moi que je viole les droits de l’hospitalité ; la porte est ouverte, et tu as le champ libre. Mais que vois-je ? Cela est-il naturel ? Est-ce une ombre, est-ce une réalité ? Comme mon barbet vient de se gonfler ! Il se lève avec effort, ce n’est plus une forme de chien. Quel spectre ai-je introduit chez moi ? Il a déjà l’air d’un hippopotame, avec ses yeux de feu et son effroyable mâchoire. Oh ! je serai ton maître ! Pour une bête aussi infernale, la clef de Salomon m’est nécessaire.

ESPRITS, dans la rue.

L’un des nôtres est prisonnier ! Restons dehors, et qu’aucun ne le suive ! Un vieux diable s’est pris ici comme un renard au piège ! Attention ! voltigeons à l’entour, et cherchons à lui porter aide ! N’abandonnons pas un frère qui nous a toujours bien servis !

FAUST.

D’abord, pour aborder le monstre, j’emploierai la conjuration des quatre.


Que le Salamandre s’enflamme !
Que l’ondin se replie !

Que le Sylphe s’évanouisse !
Que le Lutin travaille !


Qui ne connaîtrait pas les éléments, leur force et leurs propriétés, ne se rendrait jamais maître des esprits.


Vole en flamme, Salamandre !
Coulez ensemble en murmurant, Ondins !
Brille en éclatant météore, Sylphe !
Apporte-moi tes secours domestiques,
Incubus ! incubus !
Viens ici, et ferme la marche !


Aucun des quatre n’existe dans cet animal. Il reste immobile et grince des dents devant moi ; je ne lui ai fait encore aucun mal. Tu vas m’entendre employer de plus fortes conjurations.

Es-tu, mon ami, un échappé de l’enfer ? alors regarde ce signe : les noires phalanges se courbent devant lui.

Déjà il se gonfle, ses crins sont hérissés !

Être maudit ! peux-tu le lire, celui qui jamais ne fut créé, l’inexprimable, adoré par tout le ciel, et criminellement transpercé ?

Relégué derrière le poêle, il s’enfle comme un éléphant, il remplit déjà tout l’espace, et va se résoudre en vapeur. Ne monte pas au moins jusqu’à la voûte ! Viens plutôt te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que je ne menace pas en vain. Je suis prêt à te roussir avec le feu sacré. N’attends pas la lumière au triple éclat ! N’attends pas la plus puissante de mes conjurations !


MÉPHISTOPHÉLÈS entre pendant que le nuage tombe, et sort de derrière le poêle, en habit d’étudiant.

D’où vient ce vacarme ? Qu’est-ce qu’il y a pour le service de monsieur ?

FAUST.
.

C’était donc là le contenu du barbet ? Un écolier ambulant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je salue le savant docteur. Vous m’avez fait suer rudement.

FAUST.

Quel est ton nom ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La demande me paraît bien frivole, pour quelqu’un qui a tant de mépris pour les mots, qui toujours s’écarte des apparences, et regarde surtout le fond des êtres.

FAUST.

Chez vous autres, messieurs, on doit pouvoir aisément deviner votre nature d’après vos noms, et c’est ce qu’on fait connaître clairement en vous appelant ennemis de Dieu, séducteurs, menteurs. Eh bien ! qui donc es-tu ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Une partie de cette force qui tantôt veut le mal et tantôt fait le bien.

FAUST.

Que signifie cette énigme ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je suis l’esprit qui toujours nie ; et c’est avec justice : car tout ce qui existe est digne d’être détruit ; il serait donc mieux que rien n’existât. Ainsi, tout ce que vous nommez péché, destruction, bref, ce qu’on entend par mal, voilà mon élément.

FAUST.

Tu te nommes partie, et te voilà en entier devant moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je te dis la modeste vérité. Si l’homme, ce petit monde de folie, se regarde ordinairement comme formant un entier, je suis, moi, une partie de la partie qui existait au commencement de tout, une partie de cette obscurité qui donna naissance à la lumière, la lumière orgueilleuse, qui maintenant dispute à sa mère la Nuit son rang antique et l’espace qu’elle occupait ; ce qui ne lui réussit guère pourtant, car malgré ses efforts, elle ne peut que ramper à la surface des corps qui l’arrêtent ; elle jaillit de la matière, elle y ruisselle et la colore, mais un corps suffit pour briser sa marche. Je puis donc espérer qu’elle ne sera plus de longue durée, ou qu’elle s’anéantira avec les corps eux-mêmes.

FAUST.

Maintenant, je connais tes honorables fonctions ; tu ne peux anéantir la masse, et tu te rattrapes sur les détails.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et franchement, je n’ai point fait grand ouvrage : ce qui s’oppose au néant, le quelque chose, ce monde matériel, quoi que j’aie entrepris jusqu’ici, je n’ai pu encore l’entamer ; et j’ai en vain déchaîné contre lui flots, tempêtes, tremblements, incendies ; la mer et la terre sont demeurées tranquilles. Nous n’avons rien à gagner sur cette maudite semence, matière des animaux et des hommes. Combien n’en ai-je pas déjà enterrés ! Et toujours circule un sang frais et nouveau. Voilà la marche des choses ; c’est à en devenir fou. Mille germes s’élancent de l’air, de l’eau, comme de la terre, dans le sec, l’humide, le froid, le chaud. Si je ne m’étais pas réservé le feu, je n’aurais rien pour ma part.

FAUST.

Ainsi tu opposes au mouvement éternel, à la puissance secourable qui crée, la main froide du démon, qui se roidit en vain avec malice ! Quelle autre chose cherches-tu à entreprendre, étonnant fils du chaos ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous nous en occuperons à loisir dans la prochaine entrevue. Oserais-je bien cette fois m’éloigner ?

FAUST.

Je ne vois pas pourquoi tu me le demandes. J’ai maintenant appris à te connaître ; visite-moi désormais quand tu voudras : voici la fenêtre, la porte, et même la cheminée, à choisir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je l’avouerai, un petit obstacle m’empêche de sortir : le pied magique sur votre seuil.

FAUST.

Le pentagramme[6] te met en peine ? Eh ! dis-moi, fils de l’enfer, si cela te conjure, comment es-tu entré ici ? Comment un tel esprit s’est-il laissé attraper ainsi ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Considère-le bien : il est mal posé ; l’angle tourné vers la porte est, comme tu vois, un peu ouvert.

FAUST.

Le hasard s’est bien rencontré ! Et tu serais donc mon prisonnier ? C’est un heureux accident !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le barbet, lorsqu’il entra, ne fit attention à rien ; du dehors la chose paraissait tout autre, et maintenant le diable ne peut plus sortir.

FAUST.

Mais pourquoi ne sors-tu pas par la fenêtre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est une loi des diables et des revenants, qu’ils doivent sortir par où ils sont entrés. Le premier acte est libre en nous ; nous sommes esclaves du second.

FAUST.

L’enfer même a donc ses lois ? C’est fort bien ; ainsi un pacte fait avec vous, messieurs, serait fidèlement observé ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce qu’on te promet, tu peux en jouir entièrement ; il ne t’en sera rien retenu. Ce n’est pas cependant si peu de chose que tu crois ; mais une autre fois nous en reparlerons. Cependant je te prie et te reprie de me laisser partir cette fois-ci.

FAUST.

Reste donc encore un instant pour me dire ma bonne aventure.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien ! lâche-moi toujours ! Je reviendrai bientôt ; et tu pourras me faire tes demandes à loisir.

FAUST.

Je n’ai point cherché à te surprendre, tu es venu toi même t’enlacer dans le piège. Que celui qui tient le diable le tienne bien ; il ne le reprendra pas de sitôt.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si cela te plaît, je suis prêt aussi à rester ici pour te tenir compagnie ; avec la condition cependant de te faire, par mon art, passer dignement le temps.

FAUST.

Je vois avec plaisir que cela te convient ; mais il faut que ton art soit divertissant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ton esprit, mon ami, va plus gagner, dans cette heure seulement, que dans l’uniformité d’une année entière. Ce que te chantent les esprits subtils, les belles images qu’ils apportent, ne sont pas une vaine magie. Ton odorat se délectera, ainsi que ton palais, et ton cœur sera transporté. De vains préparatifs ne sont point nécessaires ; nous voici rassemblés, commencez !

ESPRITS.

Disparaissez, sombres arceaux ! laissez la lumière du ciel nous sourire et l’éther bleu se dérouler !

Que les sombres nuées se déchirent, et que les petites étoiles s’allument comme des soleils plus doux !

Filles du ciel, idéales beautés, resserrez autour de lui le cercle de votre danse ailée.

Les désirs d’amour voltigent sur vos pas, dénouez vos ceintures et quittez vos habits flottants !

Semez-en la prairie et la feuillée épaisse où les amants viendront rêver leurs amours éternelles !

Ô tendre verdure des bocages ! bras entrelacés des ramées !

Les grappes s’entassent aux vignes, les pressoirs en sont gorgés ; le vin jaillit à flots écumants ; des ruisseaux de pourpre sillonnent le vert des prairies !

Créatures du ciel, déployez au soleil vos ailes frémissantes : volez vers ces îles fortunées qui glissent là-bas sur les flots !

Là-bas tout est rempli de danses et de concerts ; tout aime, tout s’agite en liberté.

Des chœurs ailés mènent la ronde sur le sommet lumineux des collines ; d’autres se croisent en tout sens sur la surface unie des eaux.

Tous pour la vie ! tous les yeux fixés au loin sur quelque étoile chérie, que le ciel alluma pour eux !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il dort : c’est bien, jeunes esprits de l’air ! vous l’avez fidèlement enchanté ! c’est un concert que je vous redois. — Tu n’es pas encore homme à bien tenir le diable ! — Fascinez-le par de doux prestiges, plongez-le dans une mer d’illusions. Cependant, pour détruire le charme de ce seuil, j’ai besoin de la dent d’un rat… Je n’aurai pas longtemps à conjurer, en voici un qui trotte par là et qui m’entendra bien vite.

Le seigneur des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux, t’ordonne de venir ici, et de ronger ce seuil comme s’il était frotté d’huile.

Ah ! te voilà déjà ! Allons, vite à l’ouvrage ! La pointe qui m’a arrêté, elle est là sur le bord… encore un morceau, c’est fait !


FAUST, se réveillant.

Suis-je donc trompé cette fois encore ? Toute cette foule d’esprits a-t-elle disparu ? N’est-ce pas un rêve qui m’a présenté le diable ?… Et n’est-ce qu’un barbet qui a sauté après moi ?




Cabinet d’étude.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


FAUST.

On frappe ? entrez ! Qui vient m’importuner encore ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est moi.

FAUST.

Entrez !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu dois le dire trois fois.

FAUST.

Entrez donc !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu me plais ainsi ; nous allons nous accorder, j’espère. Pour dissiper ta mauvaise humeur, me voici en jeune seigneur, avec l’habit écarlate brodé d’or, le petit manteau de satin empesé, la plume de coq au chapeau, une épée longue et bien affilée ; et je te donnerai le conseil court et bon d’en faire autant, afin de pouvoir, affranchi de tes chaînes, goûter ce que c’est que la vie.

FAUST.

Sous quelque habit que ce soit, je n’en sentirai pas moins les misères de l’existence humaine. Je suis trop vieux pour jouer encore, trop jeune pour être sans désirs. Qu’est-ce que le monde peut m’offrir de bon ? Tout doit te manquer, tu dois manquer de tout ! Voilà l’éternel refrain qui tinte aux oreilles de chacun de nous, et ce que, toute notre vie, chaque heure nous répète d’une voix cassée. C’est avec effroi que le matin je me réveille ; je devrais répandre des larmes amères, en voyant ce jour qui dans sa course n’accomplira pas un de mes vœux ; pas un seul ! Ce jour qui par des tourments intérieurs énervera jusqu’au pressentiment de chaque plaisir, qui sous mille contrariétés paralysera les inspirations de mon cœur agité. Il faut aussi, dès que la nuit tombe, m’étendre d’un mouvement convulsif sur ce lit où nul repos ne viendra me soulager, où des rêves affreux m’épouvanteront. Le dieu qui réside en mon sein peut émouvoir profondément tout mon être ; mais lui, qui gouverne toutes mes forces, ne peut rien déranger autour de moi. Et voilà pourquoi la vie m’est un fardeau, pourquoi je désire la mort et j’abhorre l’existence.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et pourtant la mort n’est jamais un hôte très bien venu.

FAUST.

Ô heureux celui à qui, dans l’éclat du triomphe, elle ceint les tempes d’un laurier sanglant, celui qu’après l’ivresse d’une danse ardente, elle vient surprendre dans les bras d’une femme ! Oh ! que ne puis-je, devant la puissance du grand Esprit, me voir transporté, ravi, et ensuite anéanti !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et quelqu’un cependant n’a pas avalé cette nuit une certaine liqueur brune…

FAUST.

L’espionnage est ton plaisir, à ce qu’il paraît.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je n’ai pas la science universelle, et cependant j’en sais beaucoup.

FAUST.

Eh bien, puisque des sons bien doux et bien connus m’ont arraché à l’horreur de mes sensations, en m’offrant, avec l’image de temps plus joyeux, les aimables sentiments de l’enfance… je maudis tout ce que l’âme environne d’attraits et de prestiges, tout ce qu’en ces tristes demeures elle voile d’éclat et de mensonges ! Maudite soit d’abord la haute opinion dont l’esprit s’enivre lui-même ! Maudite soit la splendeur des vaines apparences qui assiégent nos sens ! Maudit soit ce qui nous séduit dans nos rêves, illusions de gloire et d’immortalité ! Maudits soient tous les objets dont la possession nous flatte, femme ou enfant, valet ou charrue ! Maudit soit Mammon, quand, par l’appât de ses trésors, il nous pousse à des entreprises audacieuses, ou quand, par des jouissances oisives, il nous entoure de voluptueux coussins ! Maudite soit toute exaltation de l’amour ! Maudite soit l’espérance ! Maudite la foi, et maudite, avant tout, la patience !

CHŒUR D’ESPRITS, invisible.

Hélas ! hélas ! tu l’as détruit l’heureux monde ! tu l’as écrasé de ta main puissante ; il est en ruines ! Un demi-dieu l’a renversé !… Nous emportons ses débris dans le néant, et nous pleurons sur sa beauté perdue ! Oh ! le plus grand des enfants de la terre ! relève-le, reconstruis-le dans ton cœur ! recommence le cours d’une existence nouvelle, et nos chants résonneront encore pour accompagner tes travaux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ceux-là sont les petits d’entre les miens. Écoute comme ils te conseillent sagement le plaisir et l’activité ! Ils veulent t’entraîner dans le monde, t’arracher à cette solitude, où se figent et l’esprit et les sucs qui servent à l’alimenter.

Cesse donc de te jouer de cette tristesse qui, comme un vautour, dévore ta vie. En si mauvaise compagnie que tu sois, tu pourras sentir que tu es homme avec les hommes, cependant on ne songe pas pour cela à t’encanailler. Je ne suis pas moi-même un des premiers ; mais, si tu veux, uni à moi, diriger tes pas dans la vie, je m’accommoderai volontiers de t’appartenir sur-le-champ. Je me fais ton compagnon, ou, si cela t’arrange mieux, ton serviteur et ton esclave.

FAUST.

Et quelle obligation devrai-je remplir en retour ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu auras le temps de t’occuper de cela.

FAUST.

Non, non ! Le diable est un égoïste, et ne fait point pour l’amour de Dieu ce qui est utile à autrui. Exprime clairement ta condition ; un pareil serviteur porte malheur à une maison.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je veux ici m’attacher à ton service, obéir sans fin ni cesse à ton moindre signe ; mais, quand nous nous reverrons là-dessous, tu devras me rendre la pareille.

FAUST.

Le dessous ne m’inquiète guère ; mets d’abord en pièces ce monde-ci, et l’autre peut arriver ensuite. Mes plaisirs jaillissent de cette terre, et ce soleil éclaire mes peines ; que je m’affranchisse une fois de ces dernières, arrive après ce qui pourra ! Je n’en veux point apprendre davantage. Peu m’importe que, dans l’avenir, on aime ou haïsse, et que ces sphères aient aussi un dessus et un dessous.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dans un tel esprit, tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même encore entrevoir.

FAUST.

Et qu’as-tu à donner, pauvre démon ? L’esprit d’un homme en ses hautes inspirations fut-il jamais conçu par tes pareils ? Tu n’as que des aliments qui ne rassasient pas ; de l’or pâle, qui sans cesse s’écoule des mains comme le vif argent ; un jeu auquel on ne gagne jamais ; une fille qui, jusque dans mes bras, fait les yeux doux à mon voisin ; l’honneur ! belle divinité qui s’évanouit comme un météore. Fais-moi voir un fruit qui ne pourrisse pas avant de tomber, et des arbres qui tous les jours se couvrent d’une verdure nouvelle.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Une pareille entreprise n’a rien qui m’étonne ; je puis t’offrir de tels trésors. Oui, mon bon ami, le temps est venu aussi où nous pouvons faire la débauche en toute sécurité.

FAUST.

Si jamais je puis m’étendre sur un lit de plume pour y reposer, que ce soit fait de moi à l’instant ! Si tu peux me flatter au point que je me plaise à moi-même, si tu peux m’abuser par des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour ! Je t’offre le pari !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tope !

FAUST.

Et réciproquement ! Si je dis à l’instant : « Reste donc ! tu me plais tant ! » alors, tu peux m’entourer de liens ! alors, je consens à m’anéantir ! alors, la cloche des morts peut résonner ! alors, tu es libre de ton service… Que l’heure sonne, que l’aiguille tombe, que le temps n’existe plus pour moi !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Penses-y bien, nous ne l’oublierons pas !

FAUST.

Tu as tout à fait raison là-dessus ; je ne me suis pas frivolement engagé ; et, puisque je suis constamment esclave, qu’importe que ce soit de toi ou de tout autre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vais donc aujourd’hui même, à la table de monsieur le docteur, remplir mon rôle de valet. Un mot encore : pour l’amour de la vie ou de la mort, je demande pour moi une couple de lignes.

FAUST.

Il te faut aussi un écrit, pédant ? Ne sais-tu pas ce que c’est qu’un homme, ni ce que la parole a de valeur ? N’est-ce pas assez que la mienne doive, pour l’éternité, disposer de mes jours ? Quand le monde s’agite de tous les orages, crois-tu qu’un simple mot d’écrit soit une obligation assez puissante ?… Cependant, une telle chimère nous tient toujours au cœur, et qui pourrait s’en affranchir ? Heureux qui porte sa foi pure au fond de son cœur, il n’aura regret d’aucun sacrifice ! Mais un parchemin écrit et cacheté est un épouvantail pour tout le monde, le serment va expirer sous la plume, et l’on ne reconnaît que l’empire de la cire et du parchemin. Esprit malin, qu’exiges-tu de moi ? airain, marbre, parchemin, papier ? Faut-il écrire avec un style, un burin, ou une plume ? Je t’en laisse le choix libre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

À quoi bon tout ce bavardage ? Pourquoi t’emporter avec tant de chaleur ? Il suffira du premier papier venu. Tu te serviras, pour signer ton nom, d’une petite goutte de sang.

FAUST.

Si cela t’est absolument égal, ceci devra rester pour la plaisanterie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le sang est un suc tout particulier.

FAUST.

Aucune crainte maintenant que je viole cet engagement. L’exercice de toute ma force est justement ce que je promets. Je me suis trop enflé, il faut maintenant que j’appartienne à ton espèce ; le grand Esprit m’a dédaigné ; la nature se ferme devant moi ; le fil de ma pensée est rompu, et je suis dégoûté de toute science. Il faut que, dans le gouffre de la sensualité, mes passions ardentes s’apaisent ! Qu’au sein de voiles magiques et impénétrables de nouveaux miracles s’apprêtent ! Précipitons-nous dans le murmure des temps, dans les vagues agitées du destin ! et qu’ensuite la douleur et la jouissance, le succès et l’infortune, se suivent comme ils pourront. Il faut désormais que l’homme s’occupe sans relâche.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il ne vous est assigné aucune limite, aucun but. S’il vous plaît de goûter un peu de tout, d’attraper au vol ce qui se présentera, faites comme vous l’entendrez. Allons, attachez-vous à moi, et ne faites pas le timide !

FAUST.

Tu sens bien qu’il ne s’agit pas là d’amusements. Je me consacre au tumulte, aux jouissances les plus douloureuses, à l’amour qui sent la haine, à la paix qui sent le désespoir. Mon sein, guéri de l’ardeur de la science, ne sera désormais fermé à aucune douleur : et ce qui est le partage de l’humanité tout entière, je veux le concentrer dans le plus profond de mon être ; je veux, par mon esprit, atteindre à ce qu’elle a de plus élevé et de plus secret ; je veux entasser sur mon cœur tout le bien et tout le mal qu’elle contient, et, me gonflant comme elle, me briser aussi de même.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah ! vous pouvez me croire, moi qui pendant plusieurs milliers d’années ai mâché un si dur aliment : je vous assure que, depuis le berceau jusqu’à la bière, aucun homme ne peut digérer le vieux levain ! croyez-en l’un de nous, tout cela n’est fait que pour un Dieu ! Il s’y contemple dans un éternel éclat ; il nous a créés, nous, pour les ténèbres, et, pour vous, le jour vaut la nuit et la nuit le jour.

FAUST.

Mais je le veux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est entendu ! Je suis encore inquiet sur un point : le temps est court, l’art est long. Je pense que vous devriez vous instruire. Associez-vous avec un poëte ; laissez-le se livrer à son imagination, et entasser sur votre tête toutes les qualités les plus nobles et les plus honorables, le courage du lion, l’agilité du cerf, le sang bouillant de l’Italien, la fermeté de l’habitant du Nord ; laissez-le trouver le secret de concilier en vous la grandeur d’âme avec la finesse, et, d’après le même plan, de vous douer des passions ardentes de la jeunesse. Je voudrais connaître un tel homme ; je l’appellerais monsieur Microcosmos[7].

FAUST.

Eh ! que suis-je donc ?… Cette couronne de l’humanité vers laquelle tous les cœurs se pressent, m’est-il impossible de l’atteindre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu es, au reste… ce que tu es. Entasse sur ta tête des perruques à mille marteaux, chausse tes pieds de cothurnes hauts d’une aune, tu n’en resteras pas moins ce que tu es.

FAUST.

Je le sens, en vain j’aurai accumulé sur moi tous les trésors de l’esprit humain… lorsque je veux enfin prendre quelque repos, aucune force nouvelle ne jaillit de mon cœur ; je ne puis grandir de l’épaisseur d’un cheveu, ni me rapprocher tant soit peu de l’infini.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon bon monsieur, c’est que vous voyez tout, justement comme on le voit d’ordinaire ; il vaut mieux bien prendre les choses avant que les plaisirs de la vie vous échappent pour jamais. — Allons donc ! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t’appartiennent sans doute ; mais ce dont tu jouis pour la première fois t’en appartient-il moins ? Si tu possèdes six chevaux, leurs forces ne sont-elles pas les tiennes ? tu les montes, et te voilà, homme ordinaire, comme si tu avais vingt-quatre jambes. Vite ! laisse là tes sens tranquilles, et mets-toi en route avec eux à travers le monde ! Je te le dis : un bon vivant qui philosophe est comme un animal qu’un lutin fait tourner en cercle autour d’une lande aride, tandis qu’un beau pâturage vert s’étend à l’entour.

FAUST.

Comment commençons-nous ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous partons tout de suite, ce cabinet n’est qu’un lieu de torture : appelle-t-on vivre, s’ennuyer, soi et ses petits drôles ? Laisse cela à ton voisin la grosse panse ! À quoi bon te tourmenter à battre la paille ? Ce que tu sais de mieux, tu n’oserais le dire à l’écolier. J’en entends justement un dans l’avenue.

FAUST.

Il ne m’est point possible de le voir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le pauvre garçon est là depuis longtemps, il ne faut pas qu’il s’en aille mécontent. Viens ! donne-moi ta robe et ton bonnet ; le déguisement me siéra bien. (Il s’habille.) Maintenant, repose-toi sur mon esprit ; je n’ai besoin que d’un petit quart d’heure. Prépare tout cependant pour notre beau voyage.

Faust sort.


MÉPHISTOPHÉLÈS, dans les longs habits de Faust.

Méprise bien la raison et la science, suprême force de l’humanité. Laisse-toi désarmer par les illusions et les prestiges de l’esprit malin, et tu es à moi sans restriction. — Le sort l’a livré à un esprit qui marche toujours intrépidement devant lui et dont l’élan rapide a bientôt surmonté tous les plaisirs de la terre ! — Je vais sans relâche le traîner dans les déserts de la vie ; il se débattra, me saisira, s’attachera à moi, et son insatiabilité verra des aliments et des liqueurs se balancer devant ses lèvres, sans jamais les toucher ; c’est en vain qu’il implorera quelque soulagement, et ne se fût-il pas donné au diable, il n’en périrait pas moins.

Un écolier entre.
L’ÉCOLIER.

Je suis ici depuis peu de temps, et je viens, plein de soumission, causer et faire connaissance avec un homme qu’on ne m’a nommé qu’avec vénération.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Votre honnêteté me réjouit fort ! Vous voyez en moi un homme tout comme un autre. Avez-vous déjà beaucoup étudié ?

L’ÉCOLIER.

Je viens vous prier de vous charger de moi ! Je suis muni de bonne volonté, d’une dose passable d’argent, et de sang frais ; ma mère a eu bien de la peine à m’éloigner d’elle, et j’en profiterais volontiers pour apprendre ici quelque chose d’utile.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous êtes vraiment à la bonne source.

L’ÉCOLIER.

À parler vrai, je voudrais déjà m’éloigner. Parmi ces murs, ces salles, je ne me plairai en aucune façon ; c’est un espace bien étranglé ; on n’y voit point de verdure, point d’arbres, et, dans ces salles, sur les bancs, je perds l’ouïe, la vue et la pensée.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela ne dépend que de l’habitude : c’est ainsi qu’un enfant ne saisit d’abord qu’avec répugnance le sein de sa mère, et bientôt cependant y puise avec plaisir sa nourriture. Il en sera ainsi du sein de la sagesse, vous le désirerez chaque jour davantage.

L’ÉCOLIER.

Je veux me pendre de joie à son cou ; cependant, enseignez-moi le moyen d’y parvenir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Expliquez-vous avant de poursuivre ; quelle faculté choisissez-vous ?

L’ÉCOLIER.

Je souhaiterais de devenir fort instruit, et j’aimerais assez à pouvoir embrasser tout ce qu’il y a sur la terre et dans le ciel, la science et la nature.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous êtes en bon chemin ; cependant il ne faudrait pas vous écarter beaucoup.

L’ÉCOLIER.

M’y voici corps et âme ; mais je serais bien aise de pouvoir disposer d’un peu de liberté et de bon temps aux jours de grandes fêtes, pendant l’été…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Employez le temps, il nous échappe si vite ! cependant l’ordre vous apprendra à en gagner. Mon bon ami, je vous conseille avant tout le cours de logique. Là, on vous dressera bien l’esprit, on vous l’affublera de bonnes bottes espagnoles, pour qu’il trotte prudemment dans le chemin de la routine, et n’aille pas se promener en zigzag comme un feu follet. Ensuite, on vous apprendra tout le long du jour que pour ce que vous faites en un clin d’œil, comme boire et manger, un, deux, trois, est indispensable. Il est de fait que la fabrique des pensées est comme un métier de tisserand, où un mouvement du pied agite des milliers de fils, où la navette monte et descend sans cesse, où les fils glissent invisibles, où mille nœuds se forment d’un seul coup : le philosophe entre ensuite, et vous démontre qu’il doit en être ainsi : le premier est cela, le second cela, donc le troisième et le quatrième cela ; et que, si le premier et le second n’existaient pas, le troisième et le quatrième n’existeraient pas davantage. Les étudiants de tous les pays prisent fort ce raisonnement, et aucun d’eux pourtant n’est devenu tisserand. Qui veut reconnaître et détruire un être vivant commence par en chasser l’âme : alors, il en a entre les mains toutes les parties ; mais, hélas ! que manque-t-il ? rien que le lien intellectuel. La chimie nomme cela encheiresin naturæ ; elle se moque ainsi d’elle-même, et l’ignore.

L’ÉCOLIER.

Je ne puis tout à fait vous comprendre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela ira bientôt beaucoup mieux, quand vous aurez appris à tout réduire et à tout classer convenablement.

L’ÉCOLIER.

Je suis si hébété de tout cela, que je crois avoir une roue de moulin dans la tête.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et puis il faut, avant tout, vous mettre à la métaphysique : là, vous devrez scruter profondément ce qui ne convient pas au cerveau de l’homme ; que cela aille ou n’aille pas, ayez toujours à votre service un mot technique. Mais d’abord, pour cette demi-année, ordonnez votre temps le plus régulièrement possible. Vous avez par jour cinq heures de travail ; soyez ici au premier coup de cloche, après vous être préparé toutefois, et avoir bien étudié vos paragraphes, afin d’être d’autant plus sûr de ne rien dire que ce qui est dans le livre ; et cependant, ayez grand soin d’écrire, comme si le Saint-Esprit dictait.

L’ÉCOLIER.

Vous n’aurez pas besoin de me le dire deux fois ; je suis bien pénétré de toute l’utilité de cette méthode : car, quand on a mis du noir sur du blanc, on rentre chez soi tout à fait soulagé…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourtant, choisissez une faculté.

L’ÉCOLIER.

Je ne puis m’accommoder de l’étude du droit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ne vous en ferai pas un crime : je sais trop ce que c’est que cette science. Les lois et les droits se succèdent comme une éternelle maladie ; ils se traînent de générations en générations, et s’avancent sourdement d’un lieu dans un autre. Raison devient folie, bienfait devient tourment : malheur à toi, fils de tes pères, malheur à toi ! car du droit né avec nous, hélas ! il n’en est jamais question.

L’ÉCOLIER.

Vous augmentez encore par là mon dégoût : ô heureux celui que vous instruisez ! J’ai presque envie d’étudier la théologie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je désirerais ne pas vous induire en erreur, quant à ce qui concerne cette science ; il est si difficile d’éviter la fausse route ; elle renferme un poison si bien caché, que l’on a tant de peine à distinguer du remède ! Le mieux est, dans ces leçons-là, si toutefois vous en suivez, de jurer toujours sur la parole du maître. Au total… arrêtez-vous aux mots ! et vous arriverez alors par la route la plus sûre au temple de la certitude.

L’ÉCOLIER.

Cependant un mot doit toujours contenir une idée.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fort bien ! mais il ne faut pas trop s’en inquiéter, car, où les idées manquent, un mot peut être substitué à propos ; on peut avec des mots discuter fort convenablement, avec des mots, bâtir un système ; les mots se font croire aisément, on n’en ôterait pas un iota.

L’ÉCOLIER.

Pardonnez si je vous fais tant de demandes, mais il faut encore que je vous en importune… Ne me parlerez-vous pas un moment de la médecine ? Trois années, c’est bien peu de temps, et, mon Dieu ! le champ est si vaste ; souvent un seul signe du doigt suffit pour nous mener loin !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Ce ton sec me fatigue, je vais reprendre mon rôle de diable. (Haut.) L’esprit de la médecine est facile à saisir ; vous étudiez bien le grand et le petit monde, pour les laisser aller enfin à la grâce de Dieu. C’est en vain que vous vous élanceriez après la science, chacun n’apprend que ce qu’il peut apprendre ; mais celui qui sait profiter du moment, c’est là l’homme avisé. Vous êtes encore assez bien bâti, la hardiesse n’est pas ce qui vous manque, et si vous avez de la confiance en vous-même, vous en inspirerez à l’esprit des autres. Surtout, apprenez à conduire les femmes ; c’est leur éternel hélas ! modulé sur tant de tons différents, qu’il faut traiter toujours par la même méthode, et, tant que vous serez avec elles à moitié respectueux, vous les aurez toutes sous la main. Un titre pompeux doit d’abord les convaincre que votre art surpasse de beaucoup tous les autres : alors, vous pourrez parfaitement vous permettre certaines choses, dont plusieurs années donneraient à peine le droit à un autre que vous ; ayez soin de leur tâter souvent le pouls, et, en accompagnant votre geste d’un coup d’œil ardent, passez le bras autour de leur taille élancée, comme pour voir si leur corset est bien lacé.

L’ÉCOLIER.

Cela se comprend de reste : on sait son monde !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon bon ami, toute théorie est sèche, et l’arbre précieux de la vie est fleuri.

L’ÉCOLIER.

Je vous jure que cela me fait l’effet d’un rêve ; oserai-je vous déranger une autre fois pour profiter plus parfaitement de votre sagesse ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’y mettrai volontiers tous mes soins.

L’ÉCOLIER.

Il me serait impossible de revenir sans vous avoir cette fois présenté mon album ; accordez-moi la faveur d’une remarque…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’y consens. (Il écrit et le lui rend.) Eritis sicut Deus, bonum et malum scientes.

L’écolier salue respectueusement, et se retire.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Suis seulement la vieille sentence de mon cousin le Serpent, tu douteras bientôt de ta ressemblance divine.

FAUST.

Où devons-nous aller maintenant ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Où il te plaira. Nous pouvons voir le grand et le petit monde : quel plaisir, quelle utilité seront le fruit de ta course !

FAUST.

Mais, par ma longue barbe, je n’ai pas le plus léger savoir-vivre ; ma recherche n’aura point de succès, car je n’ai jamais su me produire dans le monde ; je me sens si petit en présence des autres ! je serais embarrassé à tout moment.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon bon ami, tout cela se donne ; aie confiance en toi-même, et tu sauras vivre.

FAUST.

Comment sortirons-nous d’ici ? Où auras-tu des chevaux, des valets et un équipage ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Étendons ce manteau, il nous portera à travers les airs : pour une course aussi hardie, tu ne prends pas un lourd paquet avec toi ; un peu d’air inflammable que je vais préparer nous enlèvera bientôt de terre, et si nous sommes légers, cela ira vite. Je te félicite du nouveau genre de vie que tu viens d’embrasser.




Cave d’Auerbach, à Leipzig. Écot de joyeux compagnons.


FROSCH.

Personne ne boit ! Personne ne rit ! Je vais vous apprendre à faire la mine ! vous voilà aujourd’hui à fumer comme de la paille mouillée, vous qui brillez ordinairement comme un beau feu de joie.

BRANDER.

C’est toi qui en es cause ; tu ne mets rien sur le tapis, pas une grosse bêtise, pas une petite saleté.

FROSCH lui verse un verre de vin sur la tête.

En voici des deux à la fois.

BRANDER.

Double cochon !

FROSCH.

Vous le voulez, j’en conviens !

SIEBEL.

À la porte ceux qui se fâchent ! Qu’on chante à la ronde à gorge déployée, qu’on boive, et qu’on crie ! oh ! eh ! holà ! oh !

ALTMAYER.

Ah ! Dieu ! je suis perdu ! Apportez du coton ; le drôle me rompt les oreilles !

SIEBEL.

Quand la voûte résonne, on peut juger du volume de la basse.

FROSCH.

C’est juste ; à la porte ceux qui prendraient mal les choses ! A tara lara da !

ALTMAYER.

A tara lara da !

FROSCH.

Les gosiers sont en voix.

Il chante


Le très saint empire de Rome,
Comment tient-il encore debout ?


BRANDER.

Une sotte chanson ! Fi ! une chanson politique ! une triste chanson !… Remerciez Dieu chaque matin de n’avoir rien à démêler avec l’empire de Rome. Je regarde souvent comme un grand bien pour moi de n’être empereur, ni chancelier. Cependant, il ne faut pas que nous manquions de chef ; et nous devons élire un pape. Vous savez quelle est la qualité qui pèse dans la balance pour élever un homme à ce rang.

FROSCH chante.


Lève-toi vite, et va, beau rossignol,
Dix mille fois saluer ma maîtresse.


SIEBEL.

Point de salut à ta maîtresse ; je n’en veux rien entendre.

FROSCH.

À ma maîtresse salut et baiser ! Ce n’est pas toi qui m’en empêcheras.

Il chante.

Tire tes verrous, il est nuit ;
Tire tes verrous, l’amant veille ;
Il est tard, tire-les sans bruit.


SIEBEL.

Oui ! chante, chante, loue-la bien, vante-la bien ! j’aurai aussi mon tour de rire. Elle m’a lâché, elle t’en fera autant ! Qu’on lui donne un kobold[8] pour galant, et il pourra badiner avec elle sur le premier carrefour venu. Un vieux bouc, qui revient du Blocksberg, peut, en passant au galop, lui souhaiter une bonne nuit ; mais un brave garçon de chair et d’os est beaucoup trop bon pour une fille de cette espèce ! Je ne lui veux point d’autre salut que de voir toutes ses vitres cassées.

BRANDER frappant sur la table.

Paix là ! paix là ! écoutez-moi ! vous avouerez, messieurs, que je sais vivre : il y a des amoureux ici, et je dois, d’après les usages, leur donner pour la bonne nuit tout ce qu’il y a de mieux. Attention ! une chanson de la plus nouvelle facture ! et répétez bien fort la ronde avec moi !

Il chante.

Certain rat dans une cuisine
Avait pris place, et le frater
S’y traita si bien, que sa mine
Eût fait envie au gros Luther.
Mais un beau jour, le pauvre diable,
Empoisonné, sauta dehors,
Aussi triste, aussi misérable,
Que s’il avait l’amour au corps.


CHŒUR.

Que s’il avait l’amour au corps !


BRANDER frappant sur la table.

Il courait devant et derrière ;
Il grattait, reniflait, mordait,
Parcourait la maison entière,
Où de douleur il se tordait…
Au point qu’à le voir en délire
Perdre ses cris et ses efforts,
Les mauvais plaisants pouvaient dire :
Hélas ! il a l’amour au corps !


CHŒUR.

Hélas ! il a l’amour au corps !


BRANDER.

Dans le fourneau, le pauvre sire
Crut enfin se cacher très bien ;
Mais il se trompait, et le pire,
C’est qu’il y creva comme un chien.
La servante, méchante fille,
De son malheur rit bien alors :
« Ah ! disait-elle, comme il grille !…
Il a vraiment l’amour au corps ! »


CHŒUR.

Il a vraiment l’amour au corps !


SIEBEL.

Comme ces plats coquins se réjouissent ! C’est un beau chef-d’œuvre à citer que l’empoisonnement d’un pauvre rat !

BRANDER.

Tu prends le parti de tes semblables !

ALTMAYER.

Le voilà bien avec son gros ventre et sa tête pelée ! comme son malheur le rend tendre ! Dans ce rat qui crève, il voit son portrait tout craché !




FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je dois avant tout t’introduire dans une société joyeuse, afin que tu voies comment on peut aisément mener la vie ! Chaque jour est ici pour le peuple une fête nouvelle ; avec peu d’esprit et beaucoup de laisser-aller, chacun d’eux tourne dans son cercle étroit de plaisirs, comme un jeune chat jouant avec sa queue ; tant qu’ils ne se plaignent pas d’un mal de tête, et que l’hôte veut bien leur faire crédit, ils sont contents et sans soucis.

BRANDER.

Ceux-là viennent d’un voyage : on voit à leur air étranger qu’ils ne sont pas ici depuis une heure.

FROSCH.

Tu as vraiment raison ! honneur à notre Leipzig ! c’est un petit Paris, et cela vous forme joliment son monde.

SIEBEL.

Pour qui prends-tu ces étrangers ?

FROSCH.

Laisse-moi faire un peu : avec une rasade je tirerai les vers du nez à ces marauds comme une dent de lait. Ils me semblent être de noble maison, car ils ont le regard fier et mécontent.

BRANDER.

Ce sont des charlatans, je gage !

ALTMAYER.

Peut-être.

FROSCH.

Attention ! que je les mystifie !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Les pauvres gens ne soupçonnent jamais le diable, quand même il les tiendrait à la gorge.

FAUST.

Nous vous saluons, messieurs.

SIEBEL.

Grand merci de votre honnêteté ! (Bas, regardant de travers Méphistophélès.) Qu’a donc ce coquin à clocher sur un pied ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous est-il permis de prendre place parmi vous ? L’agrément de la société nous dédommagera du bon vin qui manque.

ALTMAYER.

Vous avez l’air bien dégoûté !

FROSCH.

Vous serez partis bien tard de Rippach ; avez-vous soupé cette nuit chez M. Jean[9] ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous avons passé sa maison sans nous y arrêter. La dernière fois nous lui avions parlé ; il nous entretint longtemps de ses cousins, il nous chargea de leur dire bien des choses.

Il s’incline vers Frosch.
ALTMAYER, bas.

Te voilà dedans ! il entend son affaire !

SIEBEL.

C’est un gaillard avisé.

FROSCH.

Eh bien, attends un peu : je saurai bien le prendre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si je ne me trompe, nous entendîmes, en entrant, un chœur de voix exercées. Et certes, les chants doivent, sous ces voûtes, résonner admirablement.

FROSCH.

Seriez-vous donc un virtuose ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh ! non ! le talent est bien faible, mais le désir est grand.

FROSCH.

Donnez-nous une chanson.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tant que vous en voudrez.

SIEBEL.

Mais quelque chose de nouveau.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous revenons d’Espagne, c’est l’aimable pays du vin et des chansons.

Il chante.

Une puce gentille
Chez un prince logeait…


FROSCH.

Écoutez ! une puce !… avez-vous bien saisi cela ? Une puce me semble à moi un hôte assez désagréable.

MÉPHISTOPHÉLÈS chante.

Une puce gentille
Chez un prince logeait ;
Comme sa propre fille,
Le brave homme l’aimait,
Et (l’histoire l’assure)
Par son tailleur, un jour,
Lui fit prendre mesure
Pour un habit de cour.


BRANDER.

N’oubliez point d’enjoindre au tailleur de la prendre bien exacte, et que, s’il tient à sa tête, il ne laisse pas faire à la culotte le moindre pli.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

L’animal, plein de joie,
Dès qu’il se vit paré
D’or, de velours, de soie,
Et de croix décoré,
Fit venir de province
Ses frères et ses sœurs,
Qui, par ordre du prince,
Devinrent grands seigneurs.

Mais ce qui fut le pire,
C’est que les gens de cour,
Sans en oser rien dire,
Se grattaient tout le jour…
Cruelle politique !
Quel ennui que cela !…
Quand la puce nous pique,
Amis, écrasons-la !


CHŒUR, avec acclamation.

Quand la puce nous pique,
Amis ! écrasons-la !


FROSCH.

Bravo ! bravo ! voilà du bon !

SIEBEL.

Ainsi soit-il de toutes les puces !

BRANDER.

Serrez les doigts et pincez-les ferme !

ALTMAYER.

Vive la liberté ! vive le vin !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je boirais volontiers un verre en l’honneur de la liberté, si vos vins étaient tant soit peu meilleurs.

SIEBEL.

N’en dites pas davantage…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je craindrais d’offenser l’hôte, sans quoi je ferais goûter aux aimables convives ce qu’il y a de mieux dans notre cave…

SIEBEL.

Allez toujours ! je prends tout sur moi.

FROSCH.

Donnez-nous-en un bon verre, si vous voulez qu’on le loue ; car, quand je veux en juger, il faut que j’aie la bouche bien pleine.

ALTMAYER, bas.

Ils sont du Rhin, à ce que je vois.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Procurez-moi un foret !

BRANDER.

Qu’en voulez-vous faire ? vous n’avez pas sans doute vos tonneaux devant la porte.

ALTMAYER.

Là derrière, l’hôte a déposé un panier d’outils.

MÉPHISTOPHÉLÈS prend le foret de Frosch.

Dites maintenant ce que vous voulez goûter.

FROSCH.

Y pensez-vous ? est-ce que vous en auriez de tant de sortes ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je laisse à chacun le choix libre.

ALTMAYER, à Frosch.

Ah ! ah ! tu commences déjà à te lécher les lèvres.

FROSCH.

Bon ! si j’ai le choix, il me faut du vin du Rhin ; la patrie produit toujours ce qu’il y a de mieux.

MÉPHISTOPHÉLÈS, piquant un trou dans le rebord de la table, à la place où Frosch s’assied.

Procurez-moi un peu de cire pour servir de bouchon.

ALTMAYER.

Ah çà ! voilà de l’escamotage.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Brander.

Et vous ?

BRANDER.

Je désirerais du vin de Champagne, et qu’il fût bien mousseux !


Méphistophélès continue de forer, et pendant ce temps quelqu’un a fait des bouchons, et les a enfoncés dans les trous.


BRANDER.

On ne peut pas toujours se passer de l’étranger ; les bonnes choses sont souvent si loin ! Un bon Allemand ne peut souffrir les Français ; mais pourtant il boit leurs vins très volontiers.

SIEBEL, pendant que Méphistophélès s’approche de sa place.

Je dois l’avouer, je n’aime pas l’aigre : donnez-moi un verre de quelque chose de doux.

MÉPHISTOPHÉLÈS, forant.

Aussi vais-je vous faire couler du tokay.

ALTMAYER.

Non, monsieur ; regardez-moi en face ! Je le vois bien, vous nous faites aller.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh ! eh ! avec d’aussi nobles convives, ce serait un peu trop risquer. Allons vite ! voilà assez de dit : de quel vin puis-je servir ?

ALTMAYER.

De tous ! et assez causé !


Après que les trous sont forés et bouchés, Méphistophélès se lève.


MÉPHISTOPHÉLÈS, avec des gestes singuliers :

Si des cornes bien élancées
Croissent au front du bouquetin,
Si le cep produit du raisin,
Tables en bois, de trous percées,
Peuvent aussi donner du vin.
C’est un miracle, je vous jure ;
Mais, messieurs, comme vous savez,
Rien d’impossible à la nature !
Débouchez les trous, et buvez !


TOUS, tirant les bouchons et recevant dans leurs verres le vin désiré par chacun.

La belle fontaine qui nous coule là !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Gardez-vous seulement de rien répandre.

TOUS chantent.

Nous buvons, buvons, buvons,
Comme cinq cents cochons !

Ils se remettent à boire.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà mes coquins lancés, vois comme ils y vont.

FAUST.

J’ai envie de m’en aller.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Encore une minute d’attention, et tu vas voir la bestialité dans toute sa candeur.

SIEBEL boit sans précaution, le vin coule à terre et se change en flamme.

Au secours ! au feu ! au secours ! l’enfer brûle !

MÉPHISTOPHÉLÈS, parlant à la flamme.

Calme-toi, mon élément chéri ! (Aux compagnons.) Pour cette fois, ce n’était rien qu’une goutte de feu du purgatoire.

SIEBEL.

Qu’est-ce que cela signifie ? Attendez ! vous le payerez cher ; il paraît que vous ne nous connaissez guère.

FROSCH.

Je lui conseille de recommencer !

ALTMAYER.

Mon avis est qu’il faut le prier poliment de s’en aller.

SIEBEL.

Que veut ce monsieur ? Oserait-il bien mettre en œuvre ici son hocuspocus[10] ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Paix ! vieux sac à vin !

SIEBEL.

Manche à balai ! tu veux encore faire le manant !

BRANDER.

Attends un peu, les coups vont pleuvoir !

ALTMAYER tire un bouchon de la table, un jet de feu s’élance et l’atteint.

Je brûle ! je brûle !

SIEBEL.

Sorcellerie !… sautez dessus ! le coquin va nous le payer !


Ils tirent leurs couteaux, et s’élancent vers Méphistophélès.
.


MÉPHISTOPHÉLÈS, avec des gestes graves.

Tableaux et paroles magiques,
Par vos puissants enchantements,
Troublez leurs esprits et leurs sens !


Ils se regardent l’un l’autre avec étonnement.


ALTMAYER.

Où suis-je ? Quel beau pays !

FROSCH.

Un coteau de vignes ! y vois-je bien ?

SIEBEL.

Et des grappes sous la main.

BRANDER.

Là, sous les pampres verts, voyez quel pied ! voyez quelle grappe !

(Il prend Siebel par le nez, les autres en font autant mutuellement et lèvent les couteaux.)


MÉPHISTOPHÉLÈS, comme plus haut.

Maintenant, partons : c’est assez !
Source de vin, riche vendange,
Illusions, disparaissez !
C’est ainsi que l’enfer se venge.


Il disparaît avec Faust ; tous les compagnons lâchent prise.


SIEBEL.

Qu’est-ce que c’est ?

ALTMAYER.

Quoi ?

FROSCH.

Tiens ! c’était donc ton nez !

BRANDER, à Siebel.

Et j’ai le tien dans la main !

ALTMAYER.

C’est un coup à vous rompre les membres. Apportez un siège, je tombe en défaillance.

FROSCH.

Non, dis-moi donc ce qui est arrivé.

SIEBEL.

Où est-il, le drôle ? Si je l’attrape, il ne sortira pas vivant de mes mains.

ALTMAYER.

Je l’ai vu passer par la porte de la cave… à cheval sur un tonneau… J’ai les pieds lourds comme du plomb. (Il se retourne vers la table.) Ma foi ! le vin devrait bien encore couler !

SIEBEL.

Tout cela n’était que tromperie, illusion et mensonge !

FROSCH.

J’aurais pourtant bien juré boire du vin.

BRANDER.

Mais que sont devenues ces belles grappes ?

ALTMAYER.

Qu’on vienne dire encore qu’il ne faut pas croire aux miracles !




Cuisine de sorcière. — Dans un âtre enfoncé, une grosse marmite est sur le feu. À travers la vapeur qui s’en élève apparaissent des figures singulières. Une guenon, assise près de la marmite, l’écume, et veille à ce qu’elle ne répande pas. Le mâle, avec ses petits, est assis près d’elle, il se chauffe. Les murs et le plafond sont tapissés d’outils singuliers à l’usage de la Sorcière.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


FAUST.

Tout cet étrange appareil de sorcellerie me répugne ; quelles jouissances peux-tu me promettre au sein de ce amas d’extravagances ? Quels conseils attendre d’une vieille femme ? Et y a-t-il dans cette cuisine quelque breuvage qui puisse m’ôter trente ans de dessus le corps ?… Malheur à moi, si tu ne sais rien de mieux ! J’ai déjà perdu toute espérance. Se peut-il que la nature et qu’un esprit supérieur n’aient point un baume capable d’adoucir mon sort ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mon ami, tu parles encore avec sagesse. Il y a bien, pour se rajeunir, un moyen tout naturel ; mais il se trouve dans un autre livre, et c’en est un singulier chapitre.

FAUST.

Je veux le connaître.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon ! c’est un moyen qui ne demande argent, médecine ni sortilège : rends-toi tout de suite dans les champs, mets-toi à bêcher et à creuser, resserre ta pensée dans un cercle étroit, contente-toi d’une nourriture simple, vis comme une bête avec les bêtes, et ne dédaigne pas de fumer toi même ton patrimoine ; c’est, crois-moi, le meilleur moyen de te rajeunir de quatre-vingts ans.

FAUST.

Je n’en ai point l’habitude, et je ne saurais m’accoutumer à prendre en main la bêche. Une vie étroite n’est pas ce qui me convient.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il faut donc que la sorcière s’en mêle.

FAUST.

Mais pourquoi justement cette vieille ? ne peux-tu brasser toi-même le breuvage ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce serait un beau passe-temps ! j’aurais plus tôt fait de bâtir mille ponts. Ce travail demande non-seulement de l’art et du savoir, mais encore beaucoup de patience. Le temps peut seul donner de la vertu à la fermentation ; et tous les ingrédients qui s’y rapportent sont des choses bien étranges ! Le diable le lui a enseigné, mais ne pourrait pas le faire lui-même. (Il aperçoit les animaux.) Vois, quelle gentille espèce ! voici la servante, voilà le valet…

Aux animaux.

Je n’aperçois pas, mes amis,
La bonne femme !


LES ANIMAUX

Elle est allée,
Par le tuyau de la cheminée,
Dîner sans doute hors du logis.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais, pour sa course, d’ordinaire,
Quel temps prend-elle cependant ?


LES ANIMAUX

Le temps que nous prenons à faire…
Chauffer nos pieds en l’attendant.


MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Comment trouves-tu ces aimables animaux ?

FAUST.

Les plus dégoûtants que j’aie jamais vus.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non ! un discours comme celui-là est justement ce qui me convient le mieux.

Aux animaux.

Dites-moi, drôles que vous êtes,
Qu’est-ce que vous brassez ainsi ?


LES ANIMAUX

Nous faisons la soupe des bêtes.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous avez bien du monde ici ?


LE CHAT s’approche et flatte Méphistophélès.

Oh ! jouons tous deux,
Et fais ma fortune ;
Un peu de pécune
Me rendrait heureux.
Ami, jouons, de grâce !
Pauvre, je ne suis rien,
Mais, si j’avais du bien,
J’obtiendrais une belle place :


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comme il s’estimerait heureux, le singe, s’il pouvait seulement mettre à la loterie !


Pendant ce temps les autres animaux jouent avec une grosse boule, et la font rouler.


LE CHAT

Voici le monde :
La boule ronde
Monte et descend ;
Creuse et légère,
Qui, comme verre,
Craque et se fend :
Fuis, cher enfant !
Cette parcelle
Dont l’étincelle
Te plaît si fort…
Donne la mort !


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Dites, à quoi sert ce crible[11] ?


LE CHAT le ramasse.

Il rend l’âme aux yeux visible :
Ne serais-tu pas un coquin ?
On pourrait t’y reconnaître.


Il court vers la femelle, et la fait regarder au travers.


Regarde bien par ce trou-là,
Ma chère, tu pourras peut-être
Nommer le coquin que voilà.


MÉPHISTOPHÉLÈS, s’approchant du feu.

Qu’est-ce donc que cette coupe ?


LE CHAT ET LA CHATTE

Il ne connaît pas le pot,
Le pot à faire la soupe…
Vit-on jamais pareil sot ?


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Silence, animaux malhonnêtes !


LE CHAT.

Dans ce fauteuil mets-toi soudain,
Et prends cet éventail en main,
Tu seras le roi des bêtes.


Il oblige Méphistophélès à s’asseoir.


FAUST, qui pendant ce temps s’est toujours tenu devant le miroir, tantôt s’en approchant, tantôt s’en éloignant.

Que vois-je ? quelle céleste image se montre dans ce miroir magique ? Ô amour ! prête-moi la plus rapide de tes ailes, et transporte-moi dans la région qu’elle habite. Ah ! quand je ne reste pas à cette place, quand je me hasarde à m’avancer davantage, je ne puis plus la voir que comme à travers un nuage ! — La plus belle forme de la femme ! Est-il possible qu’une femme ait tant de beauté ! Dois-je, dans ce corps étendu à ma vue, trouver l’abrégé des merveilles de tous les cieux ? Quelque chose de pareil existe-t-il sur la terre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Naturellement, quand un Dieu se met à l’œuvre pendant six jours, et se dit enfin bravo à lui-même, il en doit résulter quelque chose de passable. Pour cette fois, regarde à satiété, je saurai bien te déterrer un semblable trésor : et heureux celui qui a la bonne fortune de l’emmener chez soi comme épouse ! (Faust regarde toujours dans le miroir ; Méphistophélès, s’étendant dans le fauteuil, et jouant avec l’éventail, continue de parler.) Me voilà assis comme un roi sur son trône : je tiens le sceptre, il ne me manque plus que la couronne.

LES ANIMAUX, qui jusque-là avaient exécuté mille mouvements bizarres, apportent, avec de grands cris, une couronne à Méphistophélès.


Daigne la prendre, mon maître,
En voici tous les éclats,
Avec du sang tu pourras
La raccommoder peut-être.


Ils courent gauchement vers la couronne et la brisent en deux morceaux avec lesquels ils dansent en rond.


Fort bien : recommençons…
Nous parlons, nous voyons ;
Nous écoutons et rimons.


FAUST, devant le miroir.

Malheur à moi ! j’en suis tout bouleversé !

MÉPHISTOPHÉLÈS, montrant les animaux.

La tête commence à me tourner à moi-même.


LES ANIMAUX

Si cela nous réussit,
Ma foi, gloire à notre esprit !


FAUST, comme plus haut.

Mon sein commence à s’enflammer ! Éloignons-nous bien vite.

MÉPHISTOPHÉLÈS, dans la même position.

On doit au moins convenir que ce sont de francs poètes.


La marmite, que la guenon a laissée un instant sans l’écumer, commence à déborder ; il s’élève une grande flamme qui monte violemment dans la cheminée. La sorcière descend à travers la flamme en poussant des cris épouvantables.


LA SORCIÈRE

Au ! au ! au ! au !
Chien de pourceau !
Tu répands la soupe,
Et tu rôtis ma peau !
À bas ! maudite troupe !

Apercevant Méphistophélès et Faust.

Que vois-je ici ?
Qui peut entrer ainsi
Dans mon laboratoire ?
À moi, mon vieux grimoire !
À vous le feu !
Vos os vont voir beau jeu !


Elle plonge l’écumoire dans la marmite, et lance les flammes après Faust, Méphistophélès et les animaux. Les animaux hurlent.


MÉPHISTOPHÉLÈS lève l’éventail qu’il tient à la main, et frappe à droite et à gauche sur les verres et les pots.

En deux ! en deux !
Ustensiles de sorcières,
Vieux flacons, vieux pots, vieux verres !
En deux ! en deux !
Toi, tu m’as l’air bien hardie ;
Attends, un bâton
Va régler le ton
De ta mélodie.


Pendant que la sorcière recule, pleine de colère et d’effroi.

Me reconnais-tu, squelette, épouvantail ? Reconnais-tu ton seigneur et maître ? Qui me retient de frapper et de te mettre en pièces, toi et tes esprits chats ? N’as-tu plus de respect pour le pourpoint rouge ? méconnais-tu la plume de coq ? ai-je caché ce visage ? Il faudra donc que je me nomme moi-même ?

LA SORCIÈRE

Ô seigneur ! pardonnez-moi cet accueil un peu rude ! Je ne vois cependant pas le pied cornu… Qu’avez-vous donc fait de vos deux corbeaux ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu t’en tireras pour cette fois, car il y a bien du temps que nous ne nous sommes vus. La civilisation, qui polit le monde entier, s’est étendue jusqu’au diable ; on ne voit plus maintenant de fantômes du nord, plus de cornes, de queue et de griffes ! Et, pour ce qui concerne ce pied, dont je ne puis me défaire, il me nuirait dans le monde ; aussi, comme beaucoup de jeunes gens, j’ai depuis longtemps adopté la mode des faux mollets.

LA SORCIÈRE, dansant

J’en perds l’esprit, je crois,
Monsieur Satan chez moi !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Point de nom pareil, femme, je t’en prie !

LA SORCIÈRE

Pourquoi ? que vous a-t-il fait ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Depuis bien des années, il est inscrit au livre des fables ; mais les hommes n’en sont pas pour cela devenus meilleurs : ils sont délivrés du malin ; mais les malins sont restés. Que tu m’appelles monsieur le baron, à la bonne heure ! Je suis vraiment un cavalier comme bien d’autres : tu ne peux douter de ma noblesse ; tiens, voilà l’écusson que je parte !

Il fait un geste indécent.
LA SORCIÈRE rit immodérément.

Ah ! ah ! ce sont bien là de vos manières ! vous êtes un coquin comme vous fûtes toujours !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Mon ami, voilà de quoi t’instruire ! C’est ainsi qu’on se conduit avec les sorcières.

LA SORCIÈRE

Dites maintenant, messieurs, ce que vous désirez.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un bon verre de la liqueur que tu sais, mais de la plus vieille, je te prie, car les années doublent sa force.

LA SORCIÈRE

Bien volontiers ! j’en ai un flacon dont quelquefois je goûte moi-même : elle n’a plus la moindre puanteur, je vous en donnerai un petit verre. (Bas, à Méphistophélès.) Mais si cet homme en boit sans être préparé, il n’a pas, comme vous le savez, une heure à vivre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est un bon ami, elle ne peut que lui faire du bien ; je lui donnerais sans crainte la meilleure de toute ta cuisine. Trace ton cercle, dis tes paroles, et donne-lui une tasse pleine.


La sorcière, avec des gestes singuliers, trace un cercle où elle place mille choses bizarres. Cependant, les verres commencent à résonner, la marmite à tonner, comme faisant de la musique. Enfin, elle apporte un gros livre, et place les chats dans le cercle, où ils lui servent de pupitre et tiennent les flambeaux. Elle fait signe à Faust de marcher à elle.


FAUST, à Méphistophélès.

Non ! dis-moi ce que tout cela va devenir. Cette folle engeance, ces gestes extravagants, cette ignoble sorcellerie, me sont assez connus et me dégoûtent assez.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Chansons ! ce n’est que pour rire, ne fais donc pas tant l’homme grave ! Elle doit, comme médecin, faire un hocuspocus, afin que la liqueur te soit profitable.

Il contraint Faust d’entrer dans le cercle.


LA SORCIÈRE, avec beaucoup d’emphase, prend le livre pour déclamer.

Ami, crois à mon système :
Avec un, dix tu feras ;
Avec deux et trois de même,
Ainsi tu t’enrichiras.
Passe le quatrième,
Le cinquième et sixième,
La sorcière l’a dit :
Le septième et huitième
Réussiront de même…

C’est là que finit
L’œuvre de la sorcière :
Si neuf est un,
Dix n’est aucun.
Voilà tout le mystère !


FAUST.

Il me semble que la vieille parle dans la fièvre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il n’y en a pas long maintenant : je connais bien tout cela, son livre est plein de ces fadaises. J’y ai perdu bien du temps, car une parfaite contradiction est aussi mystérieuse pour les sages que pour les fous. Mon ami, l’art est vieux et nouveau. Ce fut l’usage de tous les temps de propager l’erreur en place de la vérité par trois et un, un et trois : sans cesse on babille sur ce sujet, on apprend cela comme bien d’autres choses ; mais qui va se tourmenter à comprendre de telles folies ? L’homme croit d’ordinaire, quand il entend des mots, qu’ils doivent absolument contenir une pensée.

LA SORCIÈRE continue.

La science la plus profonde
N’est donnée à personne au monde ;
Par travail, argent, peine ou soins,
La connaissance universelle
En un instant se révèle
À ceux qui la cherchaient le moins.


FAUST.

Quel contre-sens elle nous dit ! Tout cela va me rompre la tête, il me semble entendre un chœur de cent mille fous.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Assez ! assez ! très-excellente sibylle ! donne ici ta potion, et que la coupe soit pleine jusqu’au bord : le breuvage ne peut nuire à mon ami ; c’est un homme qui a passé par plusieurs grades, et qui en a fait des siennes.


La sorcière, avec beaucoup de cérémonie, verse la boisson dans le verre ; au moment qu’il la porte à sa bouche, il s’élève une légère flamme.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vivement ! encore un peu ! cela va bien te réjouir le cœur. Comment ! tu es avec le diable à tu et à toi, et la flamme t’épouvante !

La sorcière efface le cercle. Faust en sort.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

En avant ! il ne faut pas que tu te reposes.

LA SORCIÈRE

Puisse ce petit coup vous faire du bien !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à la sorcière.

Et si je puis quelque chose pour toi, fais-le-moi savoir au sabbat.

LA SORCIÈRE

Voici une chanson ! chantez-la quelquefois, vous en éprouverez des effets singuliers.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Viens vite, et laisse-toi conduire ; il est nécessaire que tu transpires, afin que la vertu de la liqueur agisse dedans et dehors. Je te ferai ensuite apprécier les charmes d’une noble oisiveté, et tu reconnaîtras bientôt, à des transports secrets, l’influence de Cupidon, qui voltige çà et là autour du monde dans les espaces d’azur…

FAUST.

Laisse-moi jeter encore un regard rapide sur ce miroir ; cette image de femme était si belle !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non ! non ! tu vas voir devant toi, tout à l’heure, le modèle des femmes en personne vivante. (À part.) Avec cette boisson dans le corps, tu verras, dans chaque femme, une Hélène.


DEUXIÈME PARTIE


Une rue.


FAUST, MARGUERITE, passant.


FAUST.

Ma jolie demoiselle, oserai-je hasarder de vous offrir mon bras et ma conduite ?

MARGUERITE.

Je ne suis ni demoiselle ni jolie, et je puis aller à la maison sans la conduite de personne.


Elle se débarrasse et s’enfuit.
FAUST.

Par le ciel ! c’est une belle enfant : je n’ai encore rien vu de semblable ; elle semble si honnête et si vertueuse, et a pourtant en même temps quelque chose de si piquant ! De mes jours, je n’oublierai la rougeur de ses lèvres, l’éclat de ses joues ! comme elle baissait les yeux ! Ah ! elle s’est vite dégagée !… il y a de quoi me ravir !

Méphistophélès s’avance.
FAUST.

Écoute, il faut me faire avoir la jeune fille.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et laquelle ?

FAUST.

Celle qui passait ici tout à l’heure.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Celle-là ! Elle sort de chez son confesseur, qui l’a absoute de tous ses péchés : je m’étais glissé tout contre sa place. C’est bien innocent ; elle va à confesse pour un rien ; je n’ai aucune prise sur elle.

FAUST.

Elle a pourtant plus de quatorze ans.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous parlez bien comme Jean le Chanteur, qui convoite toutes les plus belles fleurs, et s’imagine acquérir honneur et faveur sans avoir à les mériter. Mais il n’en est pas toujours ainsi.

FAUST.

Monsieur le magister, laissez-moi en paix ; et je vous le dis bref et bien : si la douce jeune fille ne repose pas ce soir dans mes bras, à minuit nous nous séparons.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Songez à quelque chose de faisable ! il me faudrait quinze jours au moins, seulement pour guetter l’occasion.

FAUST.

Sept heures devant moi, et l’aide du diable me serait inutile pour séduire une petite créature semblable ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous parlez déjà presque comme un Français ; cependant, je vous prie, ne vous chagrinez pas. À quoi sert-il d’être si pressé de jouir ? Le plaisir est beaucoup moins vif que si, d’avance, et par toute sorte de brimborions, vous vous pétrissiez et pariez par vous-même votre petite poupée, comme on le voit dans maints contes gaulois.

FAUST.

J’ai aussi de l’appétit sans cela.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Maintenant, sans invectives ni railleries, je vous dis une fois pour toutes qu’on ne peut aller si vite avec cette belle enfant. Il ne faut là employer nulle violence, et nous devons nous accommoder de la ruse.

FAUST.

Va me chercher quelque chose de cet ange ; conduis-moi au lieu où elle repose ! apporte-moi un fichu qui ait couvert son sein, un ruban de ma bien-aimée.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous verrez par là que je veux sincèrement plaindre et adoucir votre peine : ne perdons pas un moment ; dès aujourd’hui, je vous conduis dans sa chambre.

FAUST.

Et je pourrai la voir, la posséder ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non, elle sera chez une voisine. Cependant, vous pourrez, en l’attente du bonheur futur, vous enivrer à loisir de l’air qu’elle aura respiré.

FAUST.

Partons-nous ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il est encore trop tôt.

FAUST.

Procure-moi donc un présent pour elle.

Il sort.
MÉPHISTOPHÉLÈS.

Déjà des présents ; c’est bien ! Voilà le moyen de réussir ! Je connais mainte belle place et maint vieux trésor bien enterré ; je veux les passer un peu en revue.

Il sort.




Le soir. — Une petite chambre bien rangée.


MARGUERITE, tressant ses nattes et les attachant.

Je donnerais bien quelque chose pour savoir quel est le seigneur de ce matin : il a, certes, le regard noble, et sort de bonne maison, comme on peut le lire sur son front… Il n’eût pas sans cela été si hardi.

Elle sort.
MÉPHISTOPHÉLÈS.

Entrez tout doucement, entrez donc !

FAUST, après quelques instants de silence.

Je t’en prie, laisse-moi seul.

MÉPHISTOPHÉLÈS, parcourant la chambre.

Toutes les jeunes filles n’ont pas autant d’ordre et de propreté.

Il sort.
FAUST, regardant à l’entour.

Sois bienvenu, doux crépuscule, qui éclaires ce sanctuaire. Saisis mon cœur, douce peine d’amour, qui vis dans ta faiblesse de la rosée de l’espérance ! Comme tout ici respire le sentiment du silence, de l’ordre, du contentement ! Dans cette misère, que de plénitude ! Dans ce cachot, que de félicité ! (Il se jette sur le fauteuil de cuir, près du lit.) Oh ! reçois-moi, toi qui as déjà reçu dans tes bras ouverts des générations en joie et en douleur ! Ah ! que de fois une troupe d’enfants s’est suspendue autour de ce trône paternel ! Peut-être, en souvenir du Christ, ma bien-aimée, entourée d’une jeune famille, a baisé ici la main flétrie de son aïeul. Je sens, ô jeune fille ! ton esprit d’ordre murmurer autour de moi, cet esprit qui règle tes jours comme une tendre mère, qui t’instruit à étendre proprement le tapis sur la table, et te fait remarquer même les grains de poussière qui crient sous tes pieds. Ô main si chère ! si divine ! La cabane devient par toi riche comme le ciel. Et là… (Il relève un rideau de lit.) Quelles délices cruelles s’emparent de moi ! Je pourrais ici couler des heures entières. Nature ! ici, tu faisais rêver doucement ange incarné. Ici reposait cette enfant, dont le sang palpitait d’une vie nouvelle ; et ici, avec un saint et pur serment, se formait cette image de Dieu.

Et toi, qui t’y a conduit ? De quels sentiments te trouves-tu agité ? Que veux-tu ici ? Pourquoi ton cœur se serre-t-il ?… Malheureux Faust, je ne te reconnais plus !

Est-ce une faveur enchantée qui m’entoure en ces lieux ? Je me sens avide de plaisir, et je me laisse aller aux songes de l’amour ; serions-nous le jouet de chaque souffle de l’air ?

Si elle rentrait en ce moment !… comme le cœur te battrait de ta faute : comme le grand homme serait petit ! comme il tomberait confondu à ses pieds !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vite, je la vois revenir.

FAUST.

Allons, allons, je n’y reviens plus.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voici une petite cassette assez lourde que j’ai prise quelque part, placez-la toujours dans l’armoire, et je vous jure que l’esprit va lui en tourner. Je vous donne là une petite chose, afin de vous en acquérir une autre : il est vrai qu’un enfant est un enfant, et qu’un jeu est un jeu.

FAUST.

Je ne sais si je dois…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pouvez-vous le demander ? Vous pensez peut-être à garder le trésor : en ce cas, je conseille à votre avarice de m’épargner le temps, qui est si cher, et une peine plus longue. Je n’espère point de vous voir jamais plus sensé ; j’ai beau, pour cela, me gratter la tête, me frotter les mains… (Il met la cassette dans l’armoire et en referme la serrure.) Allons, venez vite ! vous voulez amener à vos vœux et à vos désirs l’aimable jeune fille, et vous voilà planté comme si vous alliez entrer dans un auditoire, et comme si la physique et la métaphysique étaient là devant vous en personnes vivantes. Venez donc.

Ils sortent.

MARGUERITE, avec une lampe.

Que l’air ici est épais et étouffant ! (Elle ouvre la fenêtre.) Il ne fait cependant pas si chaud dehors. Quant à moi, je suis toute je ne sais comment. — Je souhaiterais que ma mère ne revînt pas à la maison. Un frisson me court par tout le corps… Ah ! je m’effraye follement.

Elle se met à chanter en se déshabillant.


Autrefois un roi de Thulé
Qui jusqu’au tombeau fut fidèle,
Reçut, à la mort de sa belle,
Une coupe d’or ciselé.

Comme elle ne le quittait guère,
Dans les festins les plus joyeux,
Toujours une larme légère
À sa vue humectait ses yeux.

Ce prince, à la fin de sa vie,
Lègue tout, ses villes, son or,
Excepté la coupe chérie,
Qu’à la main il conserve encor.

Il fait à sa table royale
Asseoir ses barons et ses pairs,
Au milieu de l’antique salle
D’un château que baignaient les mers.

Alors, le vieux buveur s’avance
Auprès d’un vieux balcon doré ;
Il boit lentement, et puis lance
Dans les flots le vase sacré.

Le vase tourne, l’eau bouillonne,
Les flots repassent par-dessus ;
Le vieillard pâlit et frissonne…
Désormais il ne boira plus.


Elle ouvre l’armoire pour serrer ses habits, et voit l’écrin.

Comment cette belle cassette est-elle venue ici dedans ? J’avais pourtant sûrement fermé l’armoire. Cela m’étonne ; que peut-il s’y trouver ? Peut-être quelqu’un l’a-t-il apportée comme un gage, sur lequel ma mère aura prêté. Une petite clef y pend à un ruban. Je puis donc l’ouvrir sans indiscrétion. Qu’est cela ? Dieu du ciel ! je n’ai de mes jours rien vu de semblable. Une parure… dont une grande dame pourrait se faire honneur aux jours de fête ! Comme cette chaîne m’irait bien ! À qui peut appartenir tant de richesse ? (Elle s’en pare et va devant le miroir.) Si seulement ces boucles d’oreilles étaient à moi ! cela vous donne un tout autre air. Jeunes filles, à quoi sert la beauté ? C’est bel et bon ; mais on laisse tout cela : si l’on vous loue, c’est presque par pitié. Tout se presse après l’or ; de l’or tout dépend. Ah ! pauvres que nous sommes !




Une promenade.


MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST, se promenant, absorbé dans ses pensées.


MÉPHISTOPHÉLÈS, s’approchant.

Partout amour dédaigné ! par les éléments de l’enfer !… je voudrais savoir quelque chose de plus odieux, que je puisse maudire.

FAUST.

Qu’as-tu qui t’intrigue si fort ? je n’ai vu de ma vie une figure pareille.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je me donnerais volontiers au diable, si je ne l’étais moi-même.

FAUST.

Quelque chose s’est-il dérangé dans ta tête ? ou cela t’amuse-t-il de tempêter comme un enragé ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Songez donc qu’un prêtre a raflé la parure offerte à Marguerite. — Sa mère prend la chose pour la voir, et cela commence à lui causer un dégoût secret ! La dame a l’odorat fin, elle renifle sans cesse dans les livres de prières, et flaire chaque meuble l’un après l’autre, pour voir s’il est saint ou profane ; ayant, à la vue des bijoux, clairement jugé que ce n’était pas là une grande bénédiction : « Mon enfant, s’écria-t-elle, bien injustement acquis asservit l’âme et brûle le sang : consacrons-le tout à la mère de Dieu, et elle nous réjouira par la manne du ciel ! » La petite Marguerite fit une moue assez gauche : « Cheval donné, pensa-t-elle, est toujours bon : et vraiment celui qui a si adroitement apporté ceci ne peut être un impie. » La mère fit venir un prêtre : celui-ci eut à peine entendu un mot de cette bagatelle, que son attention se porta là tout entière, et il lui dit : « Que cela est bien pensé ! celui qui se surmonte ne peut que gagner. L’Église a un bon estomac, elle a dévoré des pays entiers sans jamais cependant avoir d’indigestion. L’Église seule, mes chères dames, peut digérer un bien mal acquis. »

FAUST.

C’est son usage le plus commun ; juifs et rois le peuvent aussi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il saisit là-dessus colliers, chaînes et boucles, comme si ce ne fût qu’une bagatelle, ne remercia ni plus ni moins que pour un panier de noix, leur promit les dons du ciel… et elles furent très-édifiées.

FAUST.

Et Marguerite ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle est assise, inquiète, ne sait ce qu’elle veut, ni ce qu’elle doit ; pense à l’écrin jour et nuit, mais plus encore à celui qui l’a apporté.

FAUST.

Le chagrin de ma bien-aimée me fait souffrir : va vite me chercher un autre écrin : le premier n’avait pas déjà tant de valeur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh ! oui, pour monsieur tout est enfantillage !

FAUST.

Fais et établis cela d’après mon idée : attache-toi à la voisine, sois un diable et non un enfant, et apporte-moi un nouveau présent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, gracieux maître, de tout mon cœur. (Seul.) Un pareil fou, amoureux, serait capable de vous tirer en l’air le soleil, la lune et les étoiles, comme un feu d’artifice, pour le divertissement de sa belle.

Il sort.




La maison de la voisine.


MARTHE, seule.

Que Dieu pardonne à mon cher mari ! il n’a rien fait de bon pour moi ; il s’en est allé au loin par le monde, et m’a laissée seule sur le fumier. Je ne l’ai cependant guère tourmenté, et je n’ai fait, Dieu le sait, que l’aimer de tout mon cœur. (Elle pleure.) Peut-être est-il déjà mort ! — Ô douleur ! — Si j’avais seulement son extrait mortuaire !

MARGUERITE entre.

Madame Marthe !

MARTHE.

Que veux-tu, petite Marguerite ?

MARGUERITE.

Mes genoux sont prêts à se dérober sous moi : j’ai retrouvé dans mon armoire un nouveau coffre, du même bois, et contenant des choses bien plus riches sous tous les rapports que le premier.

MARTHE.

Il ne faut pas le dire à ta mère ! elle irait encore le porter à son confesseur.

MARGUERITE.

Mais voyez donc, admirez donc !

MARTHE, la parant.

Heureuse créature !

MARGUERITE.

Pauvre comme je suis, je n’oserais pas me montrer ainsi dans les rues, ni à l’église.

MARTHE.

Viens souvent me trouver, et tu essaieras ici en secret ces parures, tu pourras te promener une heure devant le miroir : nous y trouverons toujours du plaisir ; et s’il vient ensuite une occasion, une fête, on fera voir aux gens tout cela l’un après l’autre. D’abord une petite chaîne, ensuite une perle à l’oreille. Ta mère ne se doutera de rien, et on lui fera quelque histoire.

MARGUERITE.

Qui a donc pu apporter ici ces deux petites cassettes ? Cela n’est pas naturel.

On frappe.
MARTHE, regardant par le rideau.

C’est un monsieur étranger. — Entrez !

MÉPHISTOPHÉLÈS entre.

Je suis bien hardi d’entrer si brusquement, et j’en demande pardon à ces dames. (Il s’incline devant Marguerite.) Je désirerais parler à madame Marthe Swerdlein.

MARTHE.

C’est moi ; que me veut monsieur ?

MÉPHISTOPHÉLÈS, bas.

Je vous connais maintenant ; c’est assez pour moi ; vous avez là une visite d’importance : pardonnez-moi la liberté que j’ai prise, je reviendrai cette après-midi.

MARTHE, gaiement.

Vois, mon enfant, ce que c’est que le monde : monsieur te prend pour une demoiselle.

MARGUERITE.

Je ne suis qu’une pauvre fille… Ah ! Dieu ! monsieur est bien bon ; la parure et les bijoux ne sont point à moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah ! ce n’est pas seulement la parure ; vous avez un air, un regard si fin… je me réjouis de pouvoir rester.

MARTHE.

Qu’annonce-t-il donc ? Je désirerais bien…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je voudrais apporter une nouvelle plus gaie, mais j’espère que vous ne m’en ferez pas porter la peine ; votre mari est mort, et vous fait saluer.

MARTHE.

Il est mort ! le pauvre cœur ! Ô ciel ! mon mari est mort ! Ah ! je m’évanouis !

MARGUERITE.

Ah ! chère dame, ne vous désespérez pas.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Écoutez-en la tragique aventure.

MARTHE.

Oui, racontez-moi la fin de sa carrière.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il gît à Padoue, enterré près de saint Antoine, en terre sainte, pour y reposer éternellement.

MARTHE.

Vous n’avez donc rien à m’en apporter ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si fait, une prière grave et nécessaire : c’est de faire dire pour lui trois cents messes ; du reste, mes poches sont vides.

MARTHE.

Quoi ! pas une médaille ? pas un bijou ? Ce que tout ouvrier misérable garde précieusement au fond de son sac, et réserve comme un souvenir, dût-il mourir de faim, dût-il mendier ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Madame, cela m’est on ne peut plus pénible ; mais il n’a vraiment pas gaspillé son argent ; aussi il s’est bien repenti de ses fautes, oui, et a déploré bien plus encore son infortune.

MARGUERITE.

Ah ! faut-il que les hommes soient si malheureux ! Certes, je veux lui faire dire quelques Requiem.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous seriez digne d’entrer vite dans le mariage, vous êtes une aimable enfant.

MARGUERITE.

Oh ! non ; cela ne me convient pas encore.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sinon un mari, un galant en attendant ; ce serait le plus grand bienfait du ciel que d’avoir dans ses bras un objet si aimable.

MARGUERITE.

Ce n’est point l’usage du pays.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Usage ou non, cela se fait de même.

MARTHE.

Poursuivez donc votre récit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je m’assis près de son lit de mort : c’était un peu mieux que du fumier, de la paille à demi-pourrie ; mais il mourut comme un chrétien, et trouva qu’il en avait encore par-dessus son mérite. « Comme je dois, s’écria-t-il, me détester cordialement d’avoir pu délaisser ainsi mon état, ma femme ! ah ! ce souvenir me tue. Pourra-t-elle jamais me pardonner en cette vie ?… »

MARTHE, en pleurant.

L’excellent mari ! je lui ai depuis longtemps pardonné !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

« Mais, Dieu le sait, elle en fut plus coupable que moi ! »

MARTHE.

Il ment en cela ! Quoi ! mentir au bord de la tombe !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il en contait sûrement à son agonie, si je puis m’y connaître. « Je n’avais, dit-il, pas le temps de bâiller ; il fallait lui faire d’abord des enfants, et ensuite lui gagner du pain… Quand je dis du pain, c’est dans le sens le plus exact, et je n’en pouvais manger ma part en paix. »

MARTHE.

A-t-il donc oublié tant de foi, tant d’amour ?… toute ma peine le jour et la nuit ?…

MÉPHISTOPHÉLÈS.
Non pas, il y a sincèrement pensé. Et il a dit : « Quand je partis de Malte, je priai avec ardeur pour ma femme et mes enfants ; aussi le ciel me fut-il propice, car notre vaisseau prit un bâtiment de transport turc, qui portait un trésor du grand sultan ; il devint la récompense de notre courage, et j’en reçus, comme de juste, ma part bien mesurée. »
MARTHE.

Eh comment ? où donc ? Il l’a peut-être enterrée.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qui sait où maintenant les quatre vents l’ont emportée ? Une jolie demoiselle s’attacha à lui, lorsqu’en étranger il se promenait autour de Naples ; elle se conduisit envers lui avec beaucoup d’amour et de fidélité, tant qu’il s’en ressentit jusqu’à sa bienheureuse fin.

MARTHE.

Le vaurien ! le voleur à ses enfants ! Faut-il que ni misère ni besoin n’aient pu empêcher une vie aussi scandaleuse !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, voyez ! il en est mort aussi. Si j’étais à présent à votre place, je pleurerais sur lui pendant l’année d’usage, et cependant je rendrais visite à quelque nouveau trésor.

MARTHE.

Ah Dieu ! comme était mon premier, je n’en trouverais pas facilement un autre dans le monde. À peine pourrait-il exister un fou plus charmant. Il aimait seulement un peu trop les voyages, les femmes étrangères, le vin étranger, et tous ces maudits jeux de dés.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bien, bien ; cela pouvait encore se supporter, si par hasard, de son côté, il vous en passait autant ; je vous assure que, moyennant cette clause, je ferais volontiers avec vous l’échange de l’anneau.

MARTHE.

Oh ! monsieur aime à badiner.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Sortons vite, elle prendrait bien au mot le diable lui-même. (À Marguerite.) Comment va le cœur ?

MARGUERITE.

Que veut dire par là monsieur ?

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

La bonne, l’innocente enfant ! (Haut.) Bonjour, mesdames.

MARGUERITE.

Bonjour.

MARTHE.

Oh ! dites-moi donc vite : je voudrais bien avoir un indice certain sur le lieu où mon trésor est mort et enterré. Je fus toujours amie de l’ordre, et je voudrais voir sa mort dans les affiches.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, bonne dame, la vérité se connaît dans tous pays par deux témoignages de bouche ; j’ai encore un fin compagnon que je veux faire paraître pour vous devant le juge. Je vais l’amener ici.

MARTHE.

Oh ! oui, veuillez le faire.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et que la jeune fille soit aussi là. — C’est un brave garçon ; il a beaucoup voyagé et témoigne pour les demoiselles toute l’honnêteté possible.

MARGUERITE.

Je vais être honteuse devant ce monsieur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Devant aucun roi de la terre.

MARTHE.

Là, derrière la maison, dans mon jardin, nous attendrons tantôt ces messieurs.




Une rue.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


FAUST.

Qu’est-ce qu’il y a ? cela s’avance-t-il ? cela finira-t-il bientôt ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah ! très-bien ! je vous trouve tout animé. Dans peu de temps, Marguerite est à vous. Ce soir, vous la verrez chez Marthe, sa voisine : c’est une femme qu’on croirait choisie exprès pour le rôle d’entremetteuse et de bohémienne.

FAUST.

Fort bien.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cependant on exigera quelque chose de nous.

FAUST.

Un service en mérite un autre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il faut que nous donnions un témoignage valable, à savoir que les membres de son mari reposent juridiquement à Padoue, en terre sainte.

FAUST.

C’est prudent ! il nous faudra donc maintenant faire le voyage ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sancta simplicitas ! Ce n’est pas cela qu’il faut faire : témoignez sans en savoir davantage.

FAUST.

S’il n’y a rien de mieux, le plan manque.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ô saint homme !… le serez-vous encore longtemps ? Est ce la première fois de votre vie que vous auriez porté faux témoignage ? N’avez-vous pas de Dieu, du monde, et de ce qui s’y passe, des hommes et de ce qui règle leur tête et leur cœur, donné des définitions avec grande assurance, effrontément et d’un cœur ferme ? et, si vous voulez bien descendre en vous-même, vous devrez bien avouer que vous en saviez autant que sur la mort de M. Swerdlein.

FAUST.

Tu es et tu resteras un menteur et un sophiste.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, si l’on n’en savait pas un peu plus. Car, demain, n’irez-vous pas, en tout bien tout honneur, séduire cette pauvre Marguerite et lui jurer l’amour le plus sincère ?

FAUST.

Et du fond de mon cœur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Très bien ! Ensuite ce seront des serments d’amour et de fidélité éternelle, d’un penchant unique et tout-puissant. Tout cela partira-t-il aussi du cœur ?

FAUST.

Laissons cela ; oui c’est ainsi. Lorsque pour mes sentiments, pour mon ardeur, je cherche des noms, et n’en trouve point, qu’alors je me jette dans le monde de toute mon âme, que je saisis les plus énergiques expressions, et que ce feu dont je brûle, je l’appelle sans cesse infini, éternel, est-ce là un mensonge diabolique ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cependant j’ai raison.

FAUST.

Écoute, et fais bien attention à ceci. — Je te prie d’épargner mes poumons. — Qui veut avoir raison et possède seulement une langue, l’a certainement. Et viens ; je suis rassasié de bavardage, car, si tu as raison, c’est que je préfère me taire.




Un jardin.


MARGUERITE, au bras de FAUST ; MARTHE, MÉPHISTOPHÉLÈS, se promenant de long en large.


MARGUERITE.

Je sens bien que monsieur me ménage ; il s’abaisse pour ne pas me faire honte. Les voyageurs ont ainsi la coutume de prendre tout en bonne part, et de bon cœur ; je sais fort bien qu’un homme aussi expérimenté ne peut s’entretenir avec mon pauvre langage.

FAUST.

Un regard de toi, une seule parole m’en dit plus que toute la sagesse de ce monde.

Il lui baise la main.
MARGUERITE.

Que faites-vous ?… Comment pouvez-vous baiser ma main ? elle est si sale, si rude ! Que n’ai-je point à faire chez nous ? Ma mère est si ménagère…

Ils passent.
MARTHE.

Et vous, monsieur, vous voyagez donc toujours ainsi ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah ! l’état et le devoir nous y forcent ! Avec quel chagrin on quitte certains lieux ! et on n’oserait pourtant pas prendre sur soi d’y rester.

MARTHE.

Dans la force de l’âge, cela fait du bien, de courir çà et là librement par le monde. Cependant, la mauvaise saison vient ensuite, et se traîner seul au tombeau en célibataire, c’est ce que personne n’a fait encore avec succès.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vois avec effroi venir cela de loin.

MARTHE.

C’est pourquoi, digne monsieur, il faut vous consulter à temps.

Ils passent.
MARGUERITE.

Oui, tout cela sort bientôt des yeux et de l’esprit : la politesse vous est facile, mais vous avez beaucoup d’amis plus spirituels que moi.

FAUST.

Ô ma chère ! ce que l’on décore tant du nom d’esprit n’est souvent plutôt que sottise et vanité.

MARGUERITE.

Comment ?

FAUST.

Ah ! faut-il que la simplicité, que l’innocence, ne sachent jamais se connaître elles-mêmes et apprécier leur sainte dignité ! Que l’humilité, l’obscurité, les dons les plus précieux de la bienfaisante nature…

MARGUERITE.

Pensez un seul moment à moi, et j’aurai ensuite assez le temps de penser à vous.

FAUST.

Vous êtes donc toujours seule ?

MARGUERITE.

Oui, notre ménage est très petit, et cependant il faut qu’on y veille. Nous n’avons point de servante, il faut faire à manger, balayer, tricoter et coudre, courir, soir et matin ; ma mère est si exacte dans les plus petites chose !… Non qu’elle soit contrainte à se gêner beaucoup, nous pourrions nous remuer encore comme bien d’autres. Mon père nous a laissé un joli avoir, une petite maison et un jardin à l’entrée de la ville. Cependant, je mène en ce moment des jours assez paisibles ; mon frère est soldat ; ma petite sœur est morte : cette enfant me donnait bien du mal ; cependant j’en prenais volontiers la peine ; elle m’était si chère !

FAUST.

Un ange, si elle te ressemblait.

MARGUERITE.

Je l’élevais, et elle m’aimait sincèrement. Elle naquit après la mort de mon père ; nous pensâmes alors perdre ma mère, tant elle était languissante ! Elle fut longtemps à se remettre, et seulement peu à peu, de sorte qu’elle ne put songer à nourrir elle-même la petite créature, et que je fus seule à l’élever en lui faisant boire du lait et de l’eau ; elle était comme ma fille. Dans mes bras, sur mon sein, elle prit bientôt de l’amitié pour moi, se remua et grandit.

FAUST.

Tu dus sentir alors un bonheur bien pur !

MARGUERITE.

Mais certes aussi bien des heures de trouble. Le berceau de la petite était la nuit près de mon lit ; elle se remuait à peine, que je m’éveillais ; tantôt il fallait la faire boire, tantôt la placer près de moi ; tantôt, quand elle ne se taisait pas, la mettre au lit, et aller çà et là dans la chambre en la faisant danser. Et puis, de grand matin, il fallait aller au lavoir, ensuite aller au marché et revenir au foyer ; et toujours ainsi, un jour comme l’autre. Avec une telle existence, monsieur, on n’est pas toujours réjouie ; mais on en savoure mieux la nourriture et le repos.

Ils passent.
MARTHE.

Les pauvres femmes s’en trouvent mal pourtant ; il est difficile de corriger un célibataire.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qu’il se présente une femme comme vous, et c’est de quoi me rendre meilleur que je ne suis.

MARTHE.

Parlez vrai, monsieur : n’auriez-vous encore rien trouvé ? Le cœur ne s’est-il pas attaché quelque part ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le proverbe dit : Une maison qui est à vous, et une brave femme, sont précieuses comme l’or et les perles.

MARTHE.

Je demande si vous n’avez jamais obtenu des faveurs de personne ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

On m’a partout reçu très-honnêtement.

MARTHE.

Je voulais dire : votre cœur n’a-t-il jamais eu d’engagement sérieux ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Avec les femmes, il ne faut jamais s’exposer à badiner.

MARTHE.

Ah ! vous ne me comprenez pas.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’en suis vraiment fâché ; pourtant, je comprends que… vous avez bien des bontés.

Ils passent.
FAUST.

Tu me reconnus donc, mon petit ange, dès que j’arrivai dans le jardin ?

MARGUERITE.

Ne vous en êtes-vous pas aperçu ? Je baissai soudain les yeux.

FAUST.

Et tu me pardonnes la liberté que je pris ? ce que j’eus la témérité d’entreprendre lorsque tu sortis tantôt de l’église ?

MARGUERITE.

Je fus consternée ! jamais cela ne m’était arrivé, personne n’a pu jamais dire du mal de moi. « Ah ! pensais-je, aurait-il trouvé dans ma marche quelque chose de hardi, d’inconvenant ? Il a paru s’attaquer à moi comme s’il eût eu affaire à une fille de mauvaises mœurs. » Je l’avouerai pourtant : je ne sais quoi commençait déjà à m’émouvoir à votre avantage ; mais certainement je me voulus bien du mal de n’avoir pu vous traiter plus défavorablement encore.

FAUST.

Chère amie !

MARGUERITE.

Laissez-moi…


Elle cueille une marguerite et en arrache les pétales les uns après les autres.


FAUST.

Qu’en veux-tu faire ? un bouquet ?

MARGUERITE.

Non, ce n’est qu’un jeu.

FAUST.

Comment ?

MARGUERITE.

Allons, vous vous moquerez de moi.

Elle effeuille et murmure tout bas.


FAUST.

Que murmures-tu ?

MARGUERITE, à demi-voix.

Il m’aime. — Il ne m’aime pas.

FAUST.

Douce figure du ciel !

MARGUERITE continue.

Il m’aime. — Non. — Il m’aime — Non… (Arrachant le dernier pétale, avec une joie douce.) Il m’aime !

FAUST.

Oui, mon enfant ; que la prédiction de cette fleur soit pour toi l’oracle des dieux ! Il t’aime ! comprends-tu ce que cela signifie ? Il t’aime !

Il prend les deux mains.


MARGUERITE.

Je frissonne !

FAUST.

Oh ! ne frémis pas ! Que ce regard, que ce serrement de main te disent ce qui ne peut s’exprimer : s’abandonner l’un à l’autre, pour goûter un ravissement qui peut être éternel ! Éternel !… sa fin serait le désespoir !… Non ! point de fin ! point de fin !


Marguerite lui serre la main, se dégage et s’enfuit. Il demeure un instant dans ses pensées, puis la suit.


MARTHE, approchant.

La nuit vient.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, et il nous faut partir.

MARTHE.

Je vous prierais bien de rester plus longtemps ; mais on est si méchant dans notre endroit ! C’est comme si personne n’avait rien à faire que de surveiller les allées et venues de ses voisins ; et, de telle sorte qu’on se conduise, on devient l’objet de tous les bavardages. Et notre jeune couple ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

S’est envolé là par l’allée. Inconstants papillons !

MARTHE.

Il paraît l’affectionner.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et elle aussi. C’est comme va le monde.




Une petite cabane du jardin. — Marguerite y saute, se blottit derrière la porte, tient le bout de ses doigts sur ses lèvres et regarde par la fente.


MARGUERITE.

Il vient !


FAUST entre.

Ah ! friponne, tu veux m’agacer ! je te tiens !

Il l’embrasse.
MARGUERITE, le saisissant, et lui rendant le baiser.

Ô le meilleur des hommes ! je t’aime de tout mon cœur !

Méphistophélès frappe.
FAUST, frappant du pied.

Qui est là !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un ami.

FAUST.

Une bête !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il est bien temps de se quitter.

MARTHE entre.

Oui, il est tard, monsieur.

FAUST.

Oserai-je vous reconduire ?

MARGUERITE.

Ma mère pourrait… Adieu !

FAUST.

Faut-il donc que je parte ? Adieu !

MARTHE.

Bonsoir.

MARGUERITE.

Au prochain revoir !

Faust et Méphistophélès sortent.


MARGUERITE.

Mon bon Dieu ! un homme comme celui-ci pense tout et sait tout. J’ai honte devant lui, et je dis oui à toutes ses paroles. Je ne suis qu’une pauvre enfant ignorante, et je ne comprends pas ce qu’il peut trouver en moi.

Elle sort.




Forêts et cavernes.


FAUST, seul.

Sublime Esprit, tu m’as donné, tu m’as donné tout, dès que je t’en ai supplié. Tu n’as pas en vain tourné vers moi ton visage de feu. Tu m’as livré pour royaume la majestueuse nature, et la force de la sentir, d’en jouir : non, tu ne m’as pas permis de n’avoir qu’une admiration froide et interdite, en m’accordant de regarder dans son sein profond, comme dans le sein d’un ami. Tu as amené devant moi la longue chaîne des vivants, et tu m’as instruit à reconnaître mes frères dans le buisson tranquille, dans l’air et dans les eaux. Et quand, dans la forêt, la tempête mugit et crie, en précipitant à terre les pins gigantesques dont les tiges voisines se froissent avec bruit, et dont la chute résonne comme un tonnerre de montagne en montagne, tu me conduis alors dans l’asile des cavernes, tu me révèles à moi-même, et je vois se découvrir les merveilles secrètes cachées dans mon propre sein. Puis, à mes yeux, la lune pure s’élève doucement vers le ciel, et, le long des rochers, je vois errer, sur les buissons humides, les ombres argentées du temps passé, qui viennent adoucir l’austère volupté de la méditation.

Oh ! l’homme ne possédera jamais rien de parfait, je le sens maintenant : tu m’as donné avec ces délices, qui me rapprochent de plus en plus des dieux, un compagnon dont je ne puis déjà plus me priver désormais, tandis que, froid et fier, il me rabaisse à mes propres yeux, et, d’une seule parole, replonge dans le néant tous les présents que tu m’as faits ; il a créé dans mon sein un feu sauvage qui m’attire vers toutes les images de la beauté. Ainsi, je passe avec transport du désir à la jouissance, et, dans la jouissance, je regrette le désir.


Méphistophélès entre.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aurez-vous bientôt assez mené une telle vie ? Comment pouvez-vous vous complaire dans cette langueur ? Il est fort bon d’essayer une fois, mais pour passer vite à du neuf.

FAUST.

Je voudrais que tu eusses à faire quelque chose de mieux que de me troubler dans mes bons jours.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon ! bon ! je vous laisserais volontiers en repos ; mais vous ne pouvez me dire cela sérieusement. Pour un compagnon si déplaisant, si rude et si fou, il y a vraiment peu à perdre. Tout le jour on a les mains pleines, et sur ce qui plaît à monsieur, et sur ce qu’il y a à faire pour lui, on ne peut vraiment lui rien tirer du nez.

FAUST.

Voilà tout juste le ton ordinaire ; il veut encore un remerciement de ce qu’il m’ennuie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comment donc aurais-tu, pauvre fils de la terre, passé ta vie sans moi ? Je t’ai cependant guéri pour longtemps des écarts de l’imagination ; et, sans moi, tu serais déjà bien loin de ce monde. Qu’as-tu là à te nicher comme un hibou dans les cavernes et les fentes des rochers ? Quelle nourriture humes-tu dans la mousse pourrie et les pierres mouillées ! Plaisir de crapaud ! passe-temps aussi beau qu’agréable ! Le docteur te tient toujours au corps.

FAUST.

Comprends-tu de quelle nouvelle force cette course dans le désert peut ranimer ma vie ? Oui, si tu pouvais le sentir, tu serais assez diable pour ne pas m’accorder un tel bonheur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un plaisir surnaturel ! S’étendre la nuit sur les montagnes humides de rosée, embrasser avec extase la terre et le ciel, s’enfler d’une sorte de divinité, pénétrer avec transport par la pensée jusqu’à la moelle de la terre, repasser en son sein tous les six jours de la création, bientôt s’épandre avec délices dans le grand tout, dépouiller entièrement tout ce qu’on a d’humain, et finir cette haute contemplation… (Avec un geste.) Je n’ose dire comment…

FAUST.

Fi de toi !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela ne peut vous plaire, vous avez raison de dire l’honnête fi. On n’ose nommer devant de chastes oreilles ce dont les cœurs chastes ne peuvent se passer ; et, bref, je vous souhaite bien du plaisir à vous mentir à vous-même de temps à autre. Il ne faut cependant pas que cela dure trop longtemps, tu serais bientôt entraîné encore, et, si cela persistait, replongé dans la folie, l’angoisse et le chagrin. Mais c’est assez ! ta bien-aimée est là-bas, et pour elle tout est plein de peine et de trouble ; tu ne lui sors pas de l’esprit, et sa passion dépasse déjà sa force. Naguère ta rage d’amour se débordait comme un ruisseau qui s’enfle de neiges fondues ; tu la lui as versée dans le cœur, et maintenant, ton ruisseau est à sec. Il me semble qu’au lieu de régner dans les forêts, il serait bon que le grand homme récompensât la pauvre jeune fille trompée de son amour. Le temps lui paraît d’une malheureuse longueur, elle se tient toujours à la fenêtre, et regarde les nuages passer sur la vieille muraille de la ville. Si j’étais petit oiseau ! voilà ce qu’elle chante tout le jour et la moitié de la nuit. Une fois, elle est gaie, plus souvent triste ; une autre fois, elle pleure beaucoup, puis semble devenir plus tranquille, et toujours aime.

FAUST.

Serpent ! serpent !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

N’est-ce pas ?… Que je t’enlace !

FAUST.

Infâme ! lève-toi de là, et ne nomme plus cette charmante femme ! N’offre plus le désir de sa douce possession à mon esprit à demi vaincu.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qu’importe ! elle te croit envolé, et tu l’es déjà à moitié.

FAUST.

Je suis près d’elle ; mais, en fussé-je bien loin encore, jamais je ne l’oublierais, jamais je ne la perdrais… Oui, j’envie le corps du Seigneur, pendant que ses lèvres le touchent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fort bien, mon ami ; je vous ai souvent envié, moi, ces deux jumeaux qui paissent entre des roses.

FAUST.

Fuis, entremetteur !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon ! vous m’invectivez, et j’en dois rire. Le Dieu qui créa le garçon et la fille reconnut de suite cette profession comme la plus noble, et en fit lui-même l’office. Allons ! beau sujet de chagrin ! vous allez dans la chambre de votre bien-aimée, et non pas à la mort, peut-être !

FAUST.

Qu’est-ce que les joies du ciel entre ses bras ? Qu’elle me laisse me réchauffer contre son sein !… En sentirai-je moins sa misère ? Ne suis-je pas le fugitif… l’exilé ? le monstre sans but et sans repos… qui, comme un torrent mugissant de rochers en rochers, aspire avec fureur à l’abîme ?… Mais elle, innocente, simple, une petite cabane, un petit champ des Alpes ; et elle aurait passé toute sa vie dans ce monde borné, au milieu d’occupations domestiques. Tandis que, moi, haï de Dieu, je n’ai point fait assez de saisir ses appuis pour les mettre en ruines, il faut que j’anéantisse toute la paix de son âme ! Enfer ! il te fallait cette victime ! Hâte-toi, démon, abrège-moi le temps de l’angoisse ! que ce qui doit arriver arrive à l’instant ! Fais écrouler sur moi sa destinée, et qu’elle tombe avec moi dans l’abîme.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comme cela bouillonne ! comme cela brûle !… Viens et console-la, pauvre fou ! Où une faible tête ne voit pas d’issue, elle se figure voir la fin. Vive celui qui garde toujours son courage ! Tu es déjà assez raisonnablement endiablé ! et je ne trouve rien de plus ridicule au monde qu’un diable qui se désespère.




Chambre de Marguerite.


MARGUERITE, seule, à son rouet.

Le repos m’a fuie !… hélas ! la paix de mon cœur malade, je ne la trouve plus, et plus jamais !

Partout où je ne le vois pas, c’est la tombe ! Le monde entier se voile de deuil !

Ma pauvre tête se brise, mon pauvre esprit s’anéantit !

Le repos m’a fuie !… hélas ! la paix de mon cœur malade, je ne la trouve plus, et plus jamais !

Je suis tout le jour à la fenêtre, ou devant la maison, pour l’apercevoir de plus loin, ou pour voler à sa rencontre !

Sa démarche fière, son port majestueux, le sourire de sa bouche, le pouvoir de ses yeux,

Et le charme de sa parole, et le serrement de sa main ! et puis, ah ! son baiser !

Le repos m’a fuie !… hélas ! la paix de mon cœur malade, je ne la trouve plus, et plus jamais !

Mon cœur se serre à son approche ! ah ! que ne puis-je le saisir et le retenir pour toujours !

Et l’embrasser à mon envie ! et finir mes jours sous ses baisers !




Le jardin de Marthe.


MARGUERITE, FAUST.


MARGUERITE.

Promets-moi, Henri !…

FAUST.

Tout ce que je puis.

MARGUERITE.

Dis-moi donc, quelle religion as-tu ? Tu es un homme d’un cœur excellent ; mais je crois que tu n’as guère de piété.

FAUST.

Laissons cela, mon enfant ; tu sais si je t’aime ; pour mon amour, je vendrais mon corps et mon sang ; mais je ne veux enlever personne à sa foi et à son Église.

MARGUERITE.

Ce n’est pas assez ; il faut encore y croire.

FAUST.

Le faut-il ?

MARGUERITE.

Oh ! si je pouvais quelque chose sur toi !… Tu n’honores pas non plus les saints sacrements.

FAUST.

Je les honore.

MARGUERITE.

Sans les désirer cependant. Il y a longtemps que tu n’es allé à la messe, à confesse ; crois-tu en Dieu ?

FAUST.

Ma bien-aimée, qui oserait dire : Je crois en Dieu ? Demande-le aux prêtres ou aux sages, et leur réponse semblera être une raillerie de la demande.

MARGUERITE.

Tu n’y crois donc pas ?

FAUST.

Sache mieux me comprendre, aimable créature ; qui oserait le nommer et faire cet acte de foi : Je crois en lui ? Qui oserait sentir et s’exposer à dire : Je ne crois pas en lui ? Celui qui contient tout, qui soutient tout, ne contient-il pas, ne soutient-il pas toi, moi et lui-même ? Le ciel ne se voûte-t-il pas là-haut ? La terre ne s’étend-elle pas ici-bas, et les astres éternels ne s’élèvent-ils pas en nous regardant amicalement ? Mon œil ne voit-il pas tes yeux ? Tout n’entraîne-t-il pas vers toi et ma tête et mon cœur ? Et ce qui m’y attire, n’est-ce pas un mystère éternel, visible ou invisible ?… Si grand qu’il soit, remplis-en ton âme ; et, si par ce sentiment tu es heureuse, nomme-le comme tu voudras, bonheur ! cœur ! amour ! Dieu ! — Moi, je n’ai pour cela aucun nom. Le sentiment est tout, le nom n’est que bruit et fumée qui nous voile l’éclat des cieux.

MARGUERITE.

Tout cela est bel et bon ; ce que dit le prêtre y ressemble assez, à quelques autres mots près.

FAUST.

Tous les cœurs, sous le soleil, le répètent en tous lieux, chacun en son langage ; pourquoi ne le dirais-je pas dans le mien ?

MARGUERITE.

Si on l’entend ainsi, cela peut paraître raisonnable ; mais il reste encore pourtant quelque chose de louche, car tu n’as pas de foi dans le christianisme.

FAUST.

Chère enfant !

MARGUERITE.

Et puis j’ai horreur depuis longtemps de te voir dans une compagnie…

FAUST.

Comment ?

MARGUERITE.

Celui que tu as avec toi… je le hais du plus profond de mon cœur. Rien dans ma vie ne m’a plus blessé le cœur que le visage rebutant de cet homme.

FAUST.

Chère petite, ne crains rien.

MARGUERITE.

Sa présence me remue le sang. Je suis, d’ailleurs, bienveillante pour tous les hommes ; mais de même que j’aime à te regarder, de même je sens de l’horreur en le voyant ; à tel point que je le tiens pour un coquin… Dieu me pardonne, si je lui fais injure !

FAUST.

Il faut bien qu’il y ait aussi de ces drôles-là.

MARGUERITE.

Je ne voudrais pas vivre avec son pareil ! Quand il va pour entrer, il regarde d’un air si railleur, et moitié colère ! On voit qu’il ne prend intérêt à rien ; il porte écrit sur le front qu’il ne peut aimer nulle âme au monde. Il me semble que je suis si bien à ton bras, si libre, si à l’aise !… Eh bien ! sa présence me met toute à la gêne.

FAUST.

Pressentiments de cet ange !

MARGUERITE.

Cela me domine si fort, que partout où il nous accompagne, il me semble aussitôt que je ne t’aime plus. Quand il est là aussi, jamais je ne puis prier, et cela me ronge le cœur ; cela doit te faire le même effet, Henri !

FAUST.

Tu as donc des antipathies ?

MARGUERITE.

Je dois me retirer.

FAUST.

Ah ! ne pourrai-je jamais reposer une seule heure contre ton sein… presser mon cœur contre ton cœur, et mêler mon âme à ton âme ?

MARGUERITE.

Si seulement je couchais seule, je laisserais volontiers ce soir les verrous ouverts ; mais ma mère ne dort point profondément, et, si elle nous surprenait, je tomberais morte à l’instant.

FAUST.

Mon ange, cela n’arrivera point. Voici un petit flacon ; deux gouttes seulement versées dans sa boisson l’endormiront aisément d’un profond sommeil.

MARGUERITE.

Que ne fais-je pas pour toi ! Il n’y a rien là qui puisse lui faire mal ?

FAUST.

Sans cela, te le conseillerais-je, ma bien-aimée ?

MARGUERITE.

Quand je te vois, mon cher ami, je ne sais quoi m’oblige à ne te rien refuser ; et j’ai déjà tant fait pour toi, qu’il ne me reste presque plus rien à faire.

Elle sort.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
(entre)

La brebis est-elle partie ?

FAUST.

Tu as encore espionné ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’ai appris tout en détail. Monsieur le docteur a été là catéchisé ; j’espère que cela vous profitera. Les jeunes filles sont très-intéressées à ce qu’on soit pieux et docile à la vieille coutume. « S’il s’humilie devant elle, pensent-elles, il nous obéira aussi aisément. »

FAUST.

Le monstre ne peut sentir combien cette âme fidèle et aimante, pleine de sa croyance, qui seule la rend heureuse, se tourmente pieusement de la crainte de voir se perdre l’homme qu’elle aime !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ô sensible, très-sensible galant ! Une jeune fille te conduit par le nez.

FAUST.

Vil composé de boue et de feu !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et elle comprend en maître les physionomies : elle est en ma présence elle ne sait comment ; mon masque, là, désigne un esprit caché ; elle sent que je suis à coup sûr un génie, peut-être le diable lui-même. — Et cette nuit ?…

FAUST.

Qu’est-ce que cela te fait ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est que j’y ai ma part de joie.




Au lavoir.


MARGUERITE et LISETTE, portant des cruches.


LISETTE.

N’as-tu rien appris sur la petite Barbe ?

MARGUERITE.

Pas un mot. Je vais peu dans le monde.

LISETTE.

Certainement (Sibylle me l’a dit aujourd’hui), elle s’est enfin aussi laissé séduire ! Les voilà toutes avec leurs manières distinguées !

MARGUERITE.

Comment ?

LISETTE.

C’est une horreur ! quand elle boit et mange, c’est pour deux !

MARGUERITE.

Ah !

LISETTE.

Voilà comment cela a fini ; que de temps elle a été pendue à ce vaurien ! C’était une promenade, une course au village ou à la danse ; il fallait qu’elle fût la première dans tout ; il l’amadouait sans cesse avec des gâteaux et du vin ; elle s’en faisait accroire sur sa beauté, et avait assez peu d’honneur pour accepter ses présents sans rougir ; d’abord une caresse, puis un baiser ; si bien que sa fleur est loin.

MARGUERITE.

La pauvre créature !

LISETTE.

Plains-la encore ! Quand nous étions seules à filer, et que, le soir, nos mères ne nous laissaient pas descendre, elle s’asseyait agréablement avec son amoureux sur le banc de la porte, et, dans l’allée sombre, il n’y avait pas pour eux d’heure assez longue. Elle peut bien maintenant aller s’humilier à l’église en cilice de pénitente.

MARGUERITE.

Il la prend sans doute pour sa femme.

LISETTE.

Il serait bien fou ; un garçon dispos a bien assez d’air autre part. Il a pris sa volée…

MARGUERITE.

Ce n’est pas bien.

LISETTE.

Le rattrapât-elle encore, cela ne ferait rien ! Les garçons lui arracheront sa couronne, et nous répandrons devant sa porte de la paille hachée.

MARGUERITE, retournant à la maison.

Comment pouvais-je donc médire si hardiment quand une pauvre fille avait le malheur de faillir ? Comment se faisait-il que, pour les péchés des autres, ma langue ne trouvât pas de termes assez forts ! Si noir que cela me parût, je le noircissais encore. Cela ne l’était jamais assez pour moi, et je faisais tout aussi grand que possible ; et je suis maintenant le péché même ! Cependant,… tout m’y entraîna. Mon Dieu ! il était si bon ! Hélas ! il était si aimable !




Les remparts. — Dans un creux du mur, l’image de la Mater dolorosa, des pots de fleurs devant.


MARGUERITE apporte un pot de fleurs.

Abaisse, ô mère de douleurs ! un regard de pitié sur ma peine !

Le glaive dans le cœur, tu contemples avec mille angoisses la mort cruelle de ton fils !

Tes yeux se tournent vers son père ; et tes soupirs lui demandent de vous secourir tous les deux !

Qui sentira, qui souffrira le mal qui déchire mon sein ? l’inquiétude de mon pauvre cœur, ce qu’il craint, et ce qu’il espère ? Toi seule, hélas ! peux le savoir !

En quelque endroit que j’aille, c’est une amère, hélas ! bien amère douleur que je traîne avec moi !

Je suis à peine seule, que je pleure, je pleure, je pleure ! et mon cœur se brise en mon sein !

Ces fleurs sont venues devant ma croisée ! tous les jours je les arrosais de mes pleurs : ce matin je les ai cueillies pour te les apporter.

Le premier rayon du soleil dans ma chambre me trouve sur mon lit assise, livrée à toute ma douleur !

Secours-moi ! sauve-moi de la honte et de la mort ! abaisse, ô mère de douleurs ! un regard de pitié sur ma peine !




La nuit. — Une rue devant la porte de Marguerite.


VALENTIN, soldat, frère de Marguerite.

Lorsque j’étais assis à un de ces repas où chacun aime à se vanter, et que mes compagnons levaient hautement devant moi le voile de leurs amours, en arrosant l’éloge de leurs belles d’un verre plein, et les coudes sur la table,… moi, j’étais assis tranquillement, écoutant toutes leurs fanfaronnades ; mais je frottais ma barbe en souriant, et je prenais en main mon verre plein. « Chacun son goût, disais-je ; mais en est-il une dans le pays qui égale ma chère petite Marguerite, qui soit digne de servir à boire à ma sœur ? » Tope ! tope ! cling ! clang ! résonnaient à l’entour. Les uns criaient : Il a raison, elle est l’ornement de toute la contrée ! Alors, les vanteurs restaient muets. Et maintenant !… c’est à s’arracher les cheveux ! à se jeter contre les murs ! Le dernier coquin peut m’accabler de plaisanteries, de nasardes ; il faudra que je sois devant lui comme un coupable ; chaque parole dite au hasard me fera suer à grosses gouttes ! et, dussé-je les hacher tous ensemble, je ne pourrais point les appeler menteurs. Qui vient là ? qui se glisse le long de la muraille ? Je ne me trompe pas, ce sont eux. Si c’est lui, je le punirai comme il mérite, il ne vivra pas longtemps sous les cieux.




FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


FAUST.

Par la fenêtre de la sacristie, on voit briller de l’intérieur la clarté de la lampe éternelle ; elle vacille et pâlit, de plus en plus faible, et les ténèbres la pressent de tous côtés ; c’est ainsi qu’il fait nuit dans mon cœur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et moi, je me sens éveillé comme ce petit chat qui se glisse le long de l’échelle et se frotte légèrement contre la muraille ; il me paraît fort honnête d’ailleurs, mais tant soit peu enclin au vol et à la luxure. La superbe nuit du sabbat agit déjà sur tous mes membres ; elle revient pour nous après-demain, et l’on sait là pourquoi l’on veille.

FAUST.

Brillera-t-il bientôt dans le ciel, ce trésor que j’ai vu briller ici-bas ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu peux bientôt acquérir la joie d’enlever la petite cassette ; je l’ai lorgnée dernièrement, et il y a dedans de beaux écus neufs.

FAUST.

Eh quoi ! pas un joyau, pas une bague pour parer ma bien-aimée ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’ai bien vu par là quelque chose, comme une sorte de collier de perles.

FAUST.

Fort bien ; je serais fâché d’aller vers elle sans présents.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous ne perdriez rien, ce me semble, à jouir encore d’un autre plaisir. Maintenant que le ciel brille tout plein d’étoiles, vous allez entendre un vrai chef-d’œuvre ; je lui chante une chanson morale, pour la séduire tout à fait.


Il chante en s’accompagnant avec la guitare.


Devant la maison
De celui qui t’adore,
Petite Lison,
Que fais-tu, dès l’aurore ?
Au signal du plaisir,
Dans la chambre du drille
Tu peux bien entrer fille,
Mais non fille en sortir.

Il te tend les bras,
À lui tu cours bien vite ;
Bonne nuit, hélas !
Bonne nuit, ma petite !
Près du moment fatal,
Fais grande résistance,
S’il ne t’offre d’avance
Un anneau conjugal.


VALENTIN s’avance.

Qui leurres-tu là ? Par le feu ! maudit preneur de rats !… au diable d’abord l’instrument ! et au diable ensuite le chanteur !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La guitare est en deux ! elle ne vaut plus rien.

VALENTIN.

Maintenant, c’est le coupe-gorge ?

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Monsieur le docteur, ne faiblissez pas ! Alerte ! tenez vous près de moi, que je vous conduise. Au vent votre flamberge ! Poussez maintenant, je pare.

VALENTIN.

Pare donc !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourquoi pas ?

VALENTIN.

Et celle-ci ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Certainement.

VALENTIN.

Je crois que le diable combat en personne ! Qu’est cela ? Déjà ma main se paralyse.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Poussez.

VALENTIN tombe.

Ô ciel !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà mon lourdaud apprivoisé. Maintenant, au large ! il faut nous éclipser lestement, car j’entends déjà qu’on crie : « Au meurtre ! » Je m’arrange aisément avec la police ; mais quant à la justice criminelle, je ne suis pas bien dans ses papiers…

MARTHE, à sa fenêtre.

Au secours ! au secours !

MARGUERITE, à sa fenêtre.

Ici, une lumière !

MARTHE, plus haut.

On se dispute, on appelle, on crie, et l’on se bat.

LE PEUPLE.

En voilà déjà un de mort.

MARTHE, entrant.

Les meurtriers se sont-ils donc enfuis ?

MARGUERITE, entrant.

Qui est tombé là ?

LE PEUPLE.

Le fils de ta mère.

MARGUERITE.

Dieu tout-puissant ! quel malheur !

VALENTIN.

Je meurs ! c’est bientôt dit, et plus tôt fait encore. Femmes, pourquoi restez-vous là à hurler et à crier ? Venez ici, et écoutez-moi ! (Tous l’entourent.) vois-tu, ma petite Marguerite ? tu es bien jeune, mais tu n’as pas encore l’habitude, et tu conduis mal tes affaires : je te le dis en confidence ; tu es déjà une catin, sois-le donc convenablement.

MARGUERITE.

Mon frère ! Dieu ! que me dis-tu là ?

VALENTIN.

Ne plaisante pas avec Dieu, Notre-Seigneur. Ce qui est fait est fait, et ce qui doit en résulter en résultera. Tu as commencé par te livrer en cachette à un homme, il va bientôt en venir d’autres ; et, quand tu seras à une douzaine, tu seras à toute la ville. Lorsque la honte naquit, on l’apporta secrètement dans ce monde, et l’on emmaillota sa tête et ses oreilles dans le voile épais de la nuit ; on l’eût volontiers étouffée, mais elle crût, et se fit grande, et puis se montra nue au grand jour, sans pourtant en être plus belle ; cependant, plus son visage était affreux, plus elle cherchait la lumière.

Je vois vraiment déjà le temps où tous les braves gens de la ville s’écarteront de toi, prostituée, comme d’un cadavre infect. Le cœur te saignera, s’ils te regardent seulement entre les deux yeux. Tu ne porteras plus de chaîne d’or, tu ne paraîtras plus à l’église ni à l’autel, tu ne te pavaneras plus à la danse en belle fraise brodée ; c’est dans de sales infirmeries, parmi les mendiants et les estropiés, que tu iras t’étendre… Et, quand Dieu te pardonnerait, tu n’en serais pas moins maudite sur la terre !

MARTHE.

Recommandez votre âme à la grâce de Dieu ! voulez-vous entasser sur vous des péchés nouveaux ?

VALENTIN.

Si je pouvais tomber seulement sur ta carcasse, abominable entremetteuse, j’espérerais trouver de quoi racheter de reste tous mes péchés !

MARGUERITE.

Mon frère ! Ô peine d’enfer !

VALENTIN.

Je te le dis, laisse là tes larmes ! Quand tu t’es séparée de l’honneur, tu m’as porté au cœur le coup le plus terrible. Maintenant, le sommeil de la mort va me conduire à Dieu, comme un soldat et comme un brave.

Il meurt.




L’église. — Messe, orgue et chant.


MARGUERITE, parmi la foule ; LE MAUVAIS ESPRIT, derrière elle.


LE MAUVAIS ESPRIT.

Comme tu étais tout autre, Marguerite, lorsque, pleine d’innocence, tu montais à cet autel, en murmurant des prières dans ce petit livre usé, le cœur occupé moitié des jeux de l’enfance, et moitié de l’amour de Dieu ! Marguerite, où est ta tête ? que de péchés dans ton cœur ! Pries-tu pour l’âme de ta mère, que tu fis descendre au tombeau par de longs, de bien longs chagrins ? À qui le sang répandu sur le seuil de ta porte ? — Et dans ton sein, ne s’agite-t-il pas, pour ton tourment et pour le sien, quelque chose dont l’arrivée sera d’un funeste présage ?

MARGUERITE.

Hélas ! hélas ! puissé-je échapper aux pensées qui s’élèvent contre moi !

CHŒUR.

Dies iræ, dies illa,
Solvet sæclum in favillâ[12].

L’orgue joue.

LE MAUVAIS ESPRIT

Le courroux céleste t’accable ! la trompette sonne ! les tombeaux tremblent, et ton cœur, ranimé du trépas pour les flammes éternelles, tressaille encore !

MARGUERITE.

Si j’étais loin d’ici ! Il me semble que cet orgue m’étouffe ; ces chants déchirent profondément mon cœur.

CHŒUR.

Judex ergo cum sedebit,
Quidquid latet apparebit,
Nil inultum remanebit[13].


MARGUERITE.

Dans quelle angoisse je suis ! Ces piliers me pressent, cette voûte m’écrase. — De l’air !

LE MAUVAIS ESPRIT

Cache-toi ! Le crime et la honte ne peuvent se cacher ! De l’air !… de la lumière !… Malheur à toi !

CHŒUR.

Quid sum miser tunc dicturus,
Quem patronum rogaturus ?
Cum vix justus sit securus[14] ?


LE MAUVAIS ESPRIT

Les élus détournent leur visage de toi : les justes craindraient de te tendre la main. Malheur !

CHŒUR.

Quid sum miser tunc dicturus ?


MARGUERITE.

Voisine, votre flacon !

Elle tombe en défaillance.




Nuit du sabbat. — Montagne de Harz. — Vallée de Schirk, et désert.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

N’aurais-tu pas besoin d’un manche à balai ? Quant à moi, je voudrais bien avoir le bouc le plus solide… dans ce chemin, nous sommes encore loin du but.

FAUST.

Tant que je me sentirai ferme sur mes jambes, ce bâton noueux me suffira. À quoi servirait-il de raccourcir le chemin ? car se glisser dans le labyrinthe des vallées, ensuite gravir ce rocher du haut duquel une source se précipite en bouillonnant, c’est le seul plaisir qui puisse assaisonner une pareille route. Le printemps agit déjà sur les bouleaux, et les pins mêmes commencent à sentir son influence : ne doit-il pas agir aussi sur nos membres ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je n’en sens vraiment rien, j’ai l’hiver dans le corps ; je désirerais sur mon chemin de la neige et de la gelée. Comme le disque épais de la lune rouge élève tristement son éclat tardif ! Il éclaire si mal, qu’on donne à chaque pas contre un arbre ou contre un rocher. Permets que j’appelle un feu follet : j’en vois un là-bas qui brûle assez drôlement. — Holà ! l’ami ? oserais-je t’appeler vers nous ? Pourquoi flamber ainsi inutilement ? Aie donc la complaisance de nous éclairer jusque là-haut.

LE FOLLET

J’espère pouvoir, par honnêteté, parvenir à contraindre mon naturel léger, car notre course va habituellement en zigzag.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé ! hé ! il veut, je pense, singer les hommes. Qu’il marche donc droit au nom du diable, ou bien je souffle son étincelle de vie.

LE FOLLET

Je m’aperçois bien que vous êtes le maître d’ici, et je m’accommoderai à vous volontiers. Mais songez donc ! la montagne est bien enchantée aujourd’hui, et, si un feu follet doit vous montrer le chemin, vous ne pourrez le suivre bien exactement.




FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FOLLET.


CHŒUR ALTERNATIF.


Sur le pays des chimères
Notre vol s’est arrêté :
Conduis-nous en sûreté
Pour traverser ces bruyères,
Ces rocs, ce champ dévasté.

Vois ces arbres qui se pressent
Se froisser rapidement ;
Vois ces rochers qui s’abaissent
Trembler dans leur fondement.
Partout le vent souffle et crie.

Dans ces rocs, avec furie,
Se mêlent fleuve et ruisseau ;
J’entends là le bruit de l’eau,
Si cher à la rêverie !
Les soupirs, les vœux flottants,
Ce qu’on plaint, ce qu’on adore…
Et l’écho résonne encore
Comme la voix des vieux temps.

Ou hou ! chou hou ! retentissent ;
Hérons et hiboux gémissent,
Mêlant leur triste chanson ;
On voit de chaque buisson

Surgir d’étranges racines ;
Maigres bras, longues échines,
Ventres roulants et rampants ;
Parmi les rocs, les ruines,
Fourmillent vers et serpents.

À des nœuds qui s’entrelacent
Chaque pas vient s’accrocher !
Là des souris vont et passent
Dans la mousse du rocher.
Là des mouches fugitives
Nous précédent par milliers,
Et d’étincelles plus vives
Illuminent les sentiers.

Mais faut-il à cette place
Avancer ou demeurer ?
Autour de nous tout menace,
Tout s’émeut, luit et grimace,
Pour frapper, pour égarer ;
Arbres et rocs sont perfides ;
Ces feux, tremblants et rapides,
Brillent sans nous éclairer !…


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tiens-toi ferme à ma queue ! voici un sommet intermédiaire, d’où l’on voit avec admiration Mammon resplendir dans la montagne.

FAUST.

Que cet éclat d’un triste crépuscule brille singulièrement dans la vallée ! Il pénètre jusqu’au plus profond de l’abîme. Là monte une vapeur, là un nuage déchiré ; là brille une flamme dans l’ombre du brouillard ; tantôt serpentant comme un sentier étroit, tantôt bouillonnant comme une source. Ici, elle ruisselle bien loin par cent jets différents au travers de la plaine, puis se réunit en un seul entre des rocs serrés. Près de nous jaillissent des étincelles qui répandent partout une poussière d’or. Mais regarde : dans toute sa hauteur, le mur de rochers s’enflamme.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le seigneur Mammon n’illumine-t-il pas son palais comme il convient pour cette fête ! C’est un bonheur pour toi de voir cela ! Je devine déjà l’arrivée des bruyants convives.

FAUST.

Comme le vent s’émeut dans l’air ! De quels coups il frappe mes épaules !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il faut t’accrocher aux vieux pics des rochers, ou bien il te précipiterait au fond de l’abîme. Un nuage obscurcit la nuit. Écoute comme les bois crient. Les hiboux fuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais de verdure ? Entends-tu les branches trembler et se briser ? Quel puissant mouvement dans les tiges ! Parmi les racines, quel murmure et quel ébranlement ! Dans leur chute épouvantable et confuse, ils craquent les uns sur les autres, et sur les cavernes éboulées sifflent et hurlent les tourbillons. Entends-tu ces voix dans les hauteurs, dans le lointain ou près de nous ?… Eh ! oui, la montagne retentit dans toute sa longueur d’un furieux chant magique.

SORCIÈRES, en chœur.

Gravissons le Brocken ensemble.
Le chaume est jaune, et le grain vert,
Et c’est là-haut, dans le désert,
Que toute la troupe s’assemble :
Là, monseigneur Urian s’assoit,
Et, comme prince, il nous reçoit.


UNE VOIX.

La vieille Baubo vient derrière ;
Place au cochon ! place à la mère !


CHŒUR.

L’honneur et le pas aux anciens !
Passe, la vieille, et tous les tiens…
Le cochon porte la sorcière,
Et la maison vient par derrière.


UNE VOIX.

Par quelle route prends-tu, toi ?

UNE AUTRE VOIX.

Par celle d’Ilsentein, où j’aperçois une chouette dans son nid, qui me fait des yeux…

UNE VOIX.

Oh ! viens donc en enfer ; pourquoi cours-tu si vite ?

UNE AUTRE VOIX.

Elle m’a mordu : vois quelle blessure !

SORCIÈRES. Chœur.

La route est longue, et les passants
Sont très-nombreux et très-bruyants ;
Maint balai se brise ou s’arrête ;
L’enfant se plaint, la mère pète.


SORCIERS. Demi-chœur.

Messieurs, nous montons mal vraiment :
Les femmes sont toujours devant ;
Quand le diable les met en danse,
Elles ont mille pas d’avance.


AUTRE DEMI-CHŒUR.

Voilà parler comme il convient.
Pour aller au palais du maître,
Il leur faut mille pas peut-être,
Quand d’un seul bond l’homme y parvient.


VOIX d’en haut.

Avancez, avancez, sortez de cette mer de rochers.

VOIX d’en bas.

Nous gagnerions volontiers le haut. Nous barbotons toutes sans cesse ; mais notre peine est éternellement infructueuse.

LES DEUX CHŒURS.

Le vent se calme, plus d’étoiles ;
La lune se couvre de voiles,
Mais le chœur voltige avec bruit,
Et de mille feux il reluit.


VOIX d’en bas.

Halte ! halte !

VOIX d’en haut.

Qui appelle dans ces fentes de rochers ?

VOIX d’en bas.

Prenez-moi avec vous ; prenez-moi ! Je monte depuis trois cents ans, et ne puis atteindre le sommet ; je voudrais bien me trouver avec mes semblables.


LES DEUX CHŒURS.

Le balai, le bouc et la fourche
Sont là : que chacun les enfourche !
Aujourd’hui qui n’est pas monté
Est perdu pour l’éternité.


DEMI-SORCIÈRE, en bas.

De bien travailler je m’honore,
Et pourtant je reste en mon coin ;
Que les autres sont déjà loin,
Quand si bas je me traîne encore !


CHŒUR DE SORCIÈRES.

Une auge est un vaisseau fort bon ;
On y met pour voile un torchon,
Car si l’on voyage à cette heure,
Sans voguer il faudra qu’on meure.


LES DEUX CHŒURS.

Au sommet nous touchons bientôt ;
Que chacun donc se jette à terre,
Et que, de là, l’armée entière
Partout se répande aussitôt.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela se serre, cela pousse, cela saute, cela glapit, cela siffle et se remue, cela marche et babille, cela reluit, étincelle, pue et brûle ! C’est un véritable élément de sorcières… Allons, ferme, à moi ! ou nous serons bientôt séparés. Où es-tu ?

FAUST, dans l’éloignement.

Ici !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Quoi ! déjà emporté là-bas ? Il faut que j’use de mon droit de maître du logis. Place ! c’est M. Volant qui vient. Place, bon peuple ! place ! — Ici, docteur, saisis-moi ! Et maintenant, fendons la presse en un tas ; c’est trop extravagant, même pour mes pareils. Là-bas brille quelque chose d’un éclat tout à fait singulier. Cela m’attire du côté de ce buisson. Viens ! viens ! nous nous glisserons là.

FAUST.

Esprit de contradiction ! Allons, tu peux me conduire. Je pense que c’est bien sagement fait ; nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, et c’est pour nous isoler ici à plaisir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tiens, regarde quelles flammes bigarrées ! c’est un club joyeux assemblé. On n’est pas seul avec ces petits êtres.

FAUST.

Je voudrais bien pourtant être là-haut ! Déjà je vois la flamme et la fumée en tourbillons ; là, la multitude roule vers l’esprit du mal. Il doit s’y dénouer mainte énigme.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mainte énigme s’y noue aussi. Laisse la grande foule bourdonner encore : nous nous reposerons ici en silence. Il est reçu depuis longtemps que dans le grand monde on fait des petits mondes… Je vois là de jeunes sorcières toutes nues, et des vieilles qui se voilent prudemment. Soyez aimables, pour l’amour de moi : c’est une peine légère, et cela aide au badinage. J’entends quelques instruments ; maudit charivari ! il faut s’y habituer. Viens donc, viens donc, il n’en peut être autrement ; je marche devant et t’introduis. C’est encore un nouveau service que je te rends. Qu’en dis-tu, mon cher ? Ce n’est pas une petite place ; regarde seulement là : tu en vois à peine la fin. Une centaine de feux brûlent dans le cercle ; on danse, on babille, on fait la cuisine, on boit et on aime ; dis-moi maintenant où il y a quelque chose de mieux.

FAUST.

Veux-tu, pour nous introduire ici, te présenter comme diable ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je suis, il est vrai, fort habitué à aller incognito ; un jour de gala cependant, on fait voir ses cordons. Une jarretière ne me distingue pas, mais le pied du cheval est ici fort honoré. Vois-tu là cet escargot ? Il arrive en rampant, tout en tâtant avec ses cornes ; il aura déjà reconnu quelque chose en moi. Si je veux, aussi bien, je ne me déguiserai pas ici. Viens donc, nous allons de feux en feux : je suis le demandeur, et tu es le galant. (À quelques personnes assises autour de charbons à demi consumés.) Mes vieux messieurs, que faites-vous dans ce coin-ci ? Je vous approuverais, si je vous trouvais gentiment placés dans le milieu, au sein du tumulte et d’une jeunesse bruyante. On est toujours assez isolé chez soi.


GÉNÉRAL.

Aux nations bien fou qui se fiera !
Car c’est en vain qu’on travaille pour elles ;
Auprès du peuple, ainsi qu’auprès des belles,
Jeunesse toujours prévaudra.


MINISTRE.

L’avis des vieux me semble salutaire,
Du droit chemin tout s’éloigne à présent.
Au temps heureux que nous régnions, vraiment
C’était l’âge d’or de la terre.


PARVENU.

Nous n’étions pas sots non plus, Dieu merci,
Et nous menions assez bien notre affaire ;
Mais le métier va mal en ce temps-ci,
Que tout le monde veut le faire.


AUTEUR.

Qui peut juger maintenant des écrits
Assez épais, mais remplis de sagesse ?
Nul ici-bas. — Ah ! jamais la jeunesse
Ne fut plus sotte en ses avis.


MÉPHISTOPHÉLÈS, paraissant soudain très-vieux.

Tout va périr ; et, moi, je m’achemine
Vers le Blocksberg pour la dernière fois ;
Déjà mon vase est troublé. Je le vois,
Le monde touche à sa ruine.


SORCIÈRE, revendeuse.

Messieurs, n’allez pas si vite ! Ne laissez point échapper l’occasion ! Regardez attentivement mes denrées ; il y en a là de bien des sortes. Et cependant, rien dans mon magasin qui ait son égal sur la terre, rien qui n’ait causé une fois un grand dommage aux hommes et au monde. Ici, pas un poignard d’où le sang n’ait coulé ; pas une coupe qui n’ait versé dans un corps entièrement sain un poison actif et dévorant ; pas une parure qui n’ait séduit une femme vertueuse ; pas une épée qui n’ait rompu une alliance, ou frappé quelque ennemi par derrière.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ma mie, vous comprenez mal les temps ; ce qui est fait est fait. Fournissez-vous de nouveautés, il n’y a plus que les nouveautés qui nous attirent.

FAUST.

Que je n’aille pas m’oublier moi-même… J’appellerais cela une foire.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tout le tourbillon s’élance là-haut ; tu crois pousser, et tu es poussé.

FAUST.

Qui est celle-là ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Considère-la bien, c’est Lilith.

FAUST.

Qui ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La première femme d’Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux, parure dont seule elle brille : quand elle peut atteindre un jeune homme, elle ne le laisse pas échapper de si tôt.

FAUST.

En voilà deux assises, une vieille et une jeune : elles ont déjà sauté comme il faut.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aujourd’hui, cela ne se donne aucun repos. On passe à une danse nouvelle ; viens maintenant, nous les prendrons.


FAUST, dansant avec la jeune.

Hier, un aimable mensonge
Me fit voir un jeune arbre en songe,
Deux beaux fruits semblaient y briller.
J’y montai : c’était un pommier.


LA BELLE.

Les deux pommes de votre rêve
Sont celles de notre mère Ève ;
Mais vous voyez que le destin
Les mit aussi dans mon jardin.


MÉPHISTOPHÉLÈS, avec la vieille.

Hier, un dégoûtant mensonge
Me fit voir un vieil arbre en songe

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
LA VIEILLE.

Salut ! qu’il soit le bienvenu,
Le chevalier du pied cornu !

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


PROCTOPHANTASMIST[15].

Maudites gens ! Qu’est-ce qui se passe entre vous ? Ne vous a-t-on pas instruits dès longtemps ? Jamais un esprit ne se tient sur ses pieds ordinaires. Vous dansez maintenant comme nous autres hommes.

LA BELLE, dansant.

Qu’est-ce qu’il veut dans notre bal, celui-ci ?

FAUST, dansant.

Eh ! il est le même en tout. Il faut qu’il juge ce que les autres dansent. S’il ne trouvait point à dire son avis sur un pas, le pas serait comme non avenu. Ce qui le pique le plus, c’est de vous voir avancer. Si vous vouliez tourner en cercle, comme il fait dans son vieux moulin, à chaque tour, il trouverait tout bon, surtout si vous aviez bien soin de le saluer.

PROCTOPHANTASMIST.

Vous êtes donc toujours là ! Non, c’est inouï. Disparaissez donc ! Nous avons déjà tout éclairci ; la canaille des diables ne connaît aucun frein ; nous sommes bien prudents, et cependant le creuset est toujours aussi plein. Que de temps n’ai-je pas employé dans cette idée ! et rien ne s’épure. C’est pourtant inouï.

LA BELLE.

Alors, cesse donc de nous ennuyer ici.

PROCTOPHANTASMIST.

Je le dis à votre nez, Esprits : je ne puis souffrir le despotisme d’esprit ; et mon esprit ne peut l’exercer. (On danse toujours.) Aujourd’hui, je le vois, rien ne peut me réussir. Cependant je fais toujours un voyage, et j’espère encore à mon dernier pas mettre en déroute les diables et les poëtes.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il va tout de suite se placer dans une mare ; c’est la manière dont il se soulage, et quand une sangsue s’est bien délectée après son derrière, il se trouve guéri des Esprits et de l’esprit. (À Faust, qui a quitté la danse.) Pourquoi as tu donc laissé partir la jeune fille, qui chantait si agréablement à la danse ?

FAUST.

Ah ! au milieu de ses chants, une souris rouge s’est échappée de sa bouche.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien, c’était naturel ! Il ne faut pas faire attention à ça. Il suffit que la souris ne soit pas grise. Qui peut y attacher de l’importance à l’heure du berger ?

FAUST.

Que vois-je là ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Quoi ?

FAUST.

Méphisto, vois-tu une fille pâle et belle qui demeure seule dans l’éloignement ? Elle se retire languissamment de ce lieu, et semble marcher les fers aux pieds. Je crois m’apercevoir qu’elle ressemble à la bonne Marguerite.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Laisse cela ! personne ne s’en trouve bien. C’est une figure magique, sans vie, une idole. Il n’est pas bon de la rencontrer ; son regard fixe engourdit le sang de l’homme et le change presque en pierre. As-tu déjà entendu parler de la Méduse ?

FAUST.

Ce sont vraiment les yeux d’un mort, qu’une main chérie n’a point fermés. C’est bien là le sein que Marguerite m’abandonna, c’est bien le corps si doux que je possédai !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est de la magie, pauvre fou ! car chacun croit y retrouver celle qu’il aime.

FAUST.

Quelles délices !… et quelles souffrances ! Je ne puis m’arracher à ce regard. Qu’il est singulier, cet unique ruban rouge qui semble parer ce beau cou… pas plus large que le dos d’un couteau !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Fort bien ! Je le vois aussi ; elle peut bien porter sa tête sous son bras ; car Persée la lui a coupée. — Toujours cette chimère dans l’esprit ! Viens donc sur cette colline ; elle est aussi gaie que le Prater. Eh ! je ne me trompe pas, c’est un théâtre que je vois. Qu’est-ce qu’on y donne donc ?

SERVIBILIS.

On va recommencer une nouvelle pièce ; la dernière des sept. C’est l’usage ici d’en donner autant. C’est un dilettante qui l’a écrite, et ce sont des dilettanti qui la jouent. Pardonnez-moi, messieurs, si je disparais, mais j’aime à lever le rideau.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si je vous rencontre sur le Blocksberg, je le trouve tout simple ; car c’est bien à vous qu’il appartient d’y être.

INTERMÈDE




WALPURGISNACHTSTRAUM
(Songe d’une nuit de Sabbat)
OU
NOCES D’OR D’OBÉRON ET DE TITANIA [16]




DIRECTEUR DU THÉÂTRE.


Aujourd’hui nous nous reposons,
Fils de Mieding [17], de notre peine :
Vieille montagne et frais vallons
Formeront le lieu de la scène.


HÉRAUT.


Les noces d’or communément
Se font après cinquante années ;
Mais les brouilles[18] sont terminées,
Et l’or me plaît infiniment.


OBÉRON.


Messieurs, en cette circonstance,
Montrez votre esprit comme moi ;

Aujourd’hui, la reine et le roi
Contractent nouvelle alliance.


PUCK[19].


Puck arrive assez gauchement
En tournant son pied en spirales ;
Puis cent autres par intervalles
Autour de lui dansent gaîment.


ARIEL[20].


Pour les airs divins qu’il module,
Ariel veut gonfler sa voix ;
Son chant est souvent ridicule,
Mais rencontre assez bien parfois.


OBÉRON.


Notre union vraiment est rare,
Qu’on prenne exemple sur nous deux !
Quand bien longtemps on les sépare,
Les époux s’aiment beaucoup mieux.


TITANIA.


Époux sont unis, Dieu sait comme :
Voulez-vous les mettre d’accord ?…
Au fond du Midi menez l’homme,
Menez la femme au fond du Nord.


ORCHESTRE. Tutti, fortissimo.


Nez de mouches et becs d’oiseaux,
Suivant mille métamorphoses,
Grenouilles, grillons et crapauds,
Ce sont bien là nos virtuoses.


SOLO.


De la cornemuse écoutez,
Messieurs, la musique divine :
On entend bien, ou l’on devine,
Le schnickschnack qui vous sort du nez.


ESPRIT, qui vient de se former.


À l’embryon qui vient de naître
Ailes et pattes on joindra ;

C’est moins qu’un insecte peut-être…
Mais c’est au moins un opéra.


UN PETIT COUPLE [21].


Dans les brouillards et la rosée
Tu t’élances… à petits pas ;
Ta démarche sage et posée
Nous plaît, mais ne s’élève pas.


UN VOYAGEUR CURIEUX.


Une mascarade, sans doute,
En ce jour abuse mes yeux :
Trouverai-je bien sur ma route
Obéron, beau parmi les dieux ?


ORTHODOXE.


Ni griffes ni queue, ah ! c’est drôle !
Ils me sont cependant suspects :
Ces diables-là, sur ma parole,
Ressemblent fort aux dieux des Grecs [22].


ARTISTE DU NORD.


Ébauche, esquisses, ou folie,
Voilà mon travail jusqu’ici !
Pourtant je me prépare aussi
Pour mon voyage d’Italie.


PURISTE.


Ah ! plaignez mon malheur, passants,
Mes espérances sont trompées :
Des sorcières qu’on voit céans,
Il n’en est que deux de poudrées.


JEUNE SORCIÈRE.


Poudre et robes, c’est ce qu’il faut
Aux vieilles qui craignent la vue ;
Pour moi, sur mon bouc je suis nue,
Car mon corps n’a point de défaut.


MATRONE.


Ah ! vous serez bientôt des nôtres,
Ma chère, je le parîrais ;
Votre corps, si jeune et si frais,
Se pourrira, comme tant d’autres.


MAÎTRE DE CHAPELLE.


Nez de mouches et becs d’oiseaux,
Ne me cachez pas la nature ;
Grenouilles, grillons et crapauds,
Tenez-vous au moins en mesure.


GIROUETTE, tournée d’un côté.


Bonne compagnie en ces lieux :
Hommes, femmes, sont tous, je pense,
Gens de la plus belle espérance ;
Que peut-on désirer de mieux ?


GIROUETTE, tournée d’un autre côté.


Si la terre n’ouvre bientôt
Un abîme à cette canaille,
Dans l’enfer, où je veux qu’elle aille,
Je me précipite aussitôt.


XÉNIES [23].


Vrais insectes de circonstance,
De bons ciseaux l’on nous arma,
Pour faire honneur à la puissance
De Satan, notre grand-papa.


HENNINGS [24].


Ces coquins, que tout homme abhorre,
Naïvement chantent en chœur ;
Auront-ils bien le front encore
De nous parler de leur bon cœur !


MUSAGÈTE [25].


Des sorcières la sombre masse
Pour mon esprit a mille appas ;

Je saurais mieux guider leurs pas
Que ceux des vierges du Parnasse.


CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS [26].


Les braves gens entrent partout :
Le Blocksberg est un vrai Parnasse…
Prends ma perruque par un bout,
Tout le monde ici trouve place.


VOYAGEUR CURIEUX.


Dites-moi, cet homme si grand [27],
Après qui donc court-il si vite ?
Dans tous les coins il va flairant…
Il chasse sans doute au jésuite.


GRUE.


Quant à moi, je chasse aux poissons
En eau trouble comme en eau claire :
Mais les gens dévots, d’ordinaire,
Sont mêlés avec les démons.


MONDAIN.


Les dévots trouvent dans la foi
Toujours un puissant véhicule,
Et sur le Blocksberg, croyez-moi,
Se tient plus d’un conventicule.


DANSEUR.


Déjà viennent des chœurs nouveaux :
Quel bruit fait frémir la nature ?
Paix ! du héron dans les roseaux
C’est le monotone murmure.


DOGMATIQUE [28].


Moi, sans crainte je le soutiens,
La critique au doute s’oppose,

Car, si le diable est quelque chose,
Comment donc ne serait-il rien ?


IDÉALISTE.


La fantaisie, hors de sa route,
Conduit l’esprit je ne sais où ;
Aussi, si je suis tout, sans doute
Aujourd’hui je ne suis qu’un fou.


RÉALISTE.


Sondant les profondeurs de l’être,
Mon esprit s’est mis à l’envers ;
À présent, je puis reconnaître
Que je marche un peu de travers.


SUPERNATURALISTE.


Quelle fête ! quelle bombance !
Ah ! vraiment je m’en réjouis,
Puisque, d’après l’enfer, je pense
Pouvoir juger du paradis.


SCEPTIQUE.


Follets, illusion aimable,
Séduisent beaucoup ces gens-ci ;
Le doute paraît plaire au diable,
Je vais donc me fixer ici.


MAÎTRE DE CHAPELLE.


En mesure, maudites bêtes,
Nez de mouches et becs d’oiseaux,
Grenouilles, grillons et crapauds,
Ah ! quels dilettantes vous êtes !


LES SOUPLES.


Qui peut avoir plus de vertus
Qu’un sans-souci ?… Rien ne l’arrête ;
Quand les pieds ne le portent plus,
Il marche très-bien sur la tête.


LES EMBARRASSÉS.


Autrefois, nous vivions gaîment,
Aux bons repas toujours fidèles ;
Mais, ayant usé nos semelles.
Nous courons nu-pieds à présent.

FOLLETS.


Nous sommes enfants de la boue.
Cependant, plaçons-nous devant ;
Car, puisqu’ici chacun nous loue,
Il faut prendre un maintien galant


ÉTOILE tombée.


Tombée et gisante sur l’herbe,
Du sort je subis les décrets ;
À ma gloire, à mon rang superbe,
Qui peut me rendre désormais ?


LES MASSIFS.


Place ! place au poids formidable,
Qui sur le sol tombe d’aplomb !
Ce sont des esprits !… lourds en diable,
Car ils ont des membres de plomb.


PUCK.


Gros éléphants, ou, pour bien dire,
Esprits, marchez moins lourdement.
Le plus massif, en ce moment,
C’est Puck, dont la face fait rire.


ARIEL.


Si la nature, ou si l’esprit,
Vous pourvut d’ailes azurées,
Suivez mon vol dans ces contrées,
Où la rose pour moi fleurit.


L’ORCHESTRE, pianissimo.


Les brouillards, appuis du mensonge,
S’éclaircissent sur ces coteaux :
Le vent frémit dans les roseaux…
Et tout a fui comme un vain songe !



TROISIÈME PARTIE


Jour sombre. — Un champ.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


FAUST.

Dans le malheur !… le désespoir ! Longtemps misérablement égarée sur la terre, et maintenant captive ! Jetée, comme une criminelle, dans un cachot, la douce et malheureuse créature se voit réservée à d’insupportables tortures ! Jusque-là, jusque-là ! — Imposteur, indigne esprit !… et tu me le cachais ! Reste maintenant, reste ! roule avec furie tes yeux de démon dans ta tête infâme ! — Reste ! et brave-moi par ton insoutenable présence ! Captive ! accablée d’un malheur irréparable ! abandonnée aux mauvais esprits et à l’inflexible justice des hommes !… Et tu m’entraînes pendant ce temps à de dégoûtantes fêtes, tu me caches sa misère toujours croissante, et tu l’abandonnes sans secours au trépas qui va l’atteindre !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle n’est pas la première.

FAUST.

Chien ! exécrable monstre ! — Change-le, Esprit infini ! qu’il reprenne sa première forme de chien, sous laquelle il se plaisait souvent à marcher la nuit devant moi, pour se rouler devant les pieds du voyageur tranquille, et se jeter sur ses épaules après l’avoir renversé ! Rends-lui la figure qu’il aime ; que, dans le sable, il rampe devant moi sur le ventre, et que je le foule aux pieds, le maudit ! — Ce n’est pas la première ! — Horreur ! horreur qu’aucune âme humaine ne peut comprendre ! plus d’une créature plongée dans l’abîme d’une telle infortune ! Et la première, dans les tortures de la mort, n’a pas suffi pour racheter les péchés des autres, aux yeux de l’éternelle miséricorde ! La souffrance de cette seule créature dessèche la moelle de mes os, et dévore rapidement les années de ma vie ; et toi, tu souris tranquillement à la pensée qu’elle partage le sort d’un millier d’autres !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous sommes encore aux premières limites de notre esprit, que celui de vous autres hommes est déjà dépassé. Pourquoi marcher dans notre compagnie, si tu ne peux en supporter les conséquences ? Tu veux voler, et n’es pas assuré contre le vertige ! Est-ce nous qui t’avons invoqué, ou si c’est le contraire ?

FAUST.

Ne grince pas si près de moi tes dents avides. Tu me dégoûtes ! — Sublime Esprit, toi qui m’as jugé digne de te contempler, pourquoi m’avoir accouplé à ce compagnon d’opprobre, qui se nourrit de carnage et se délecte de destruction ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Est-ce fini ?

FAUST.

Sauve-la !… ou malheur à toi ! la plus horrible malédiction sur toi, pour des milliers d’années !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ne puis détacher les chaînes de la vengeance, je ne puis ouvrir les verrous. — Sauve-la ! — Qui donc l’a entraînée à sa perte ?… Moi ou toi ? (Faust lance autour de lui des regards sauvages.) Cherches-tu le tonnerre ! Il est heureux qu’il ne soit pas confié à de chétifs mortels. Écraser l’innocent qui résiste, c’est un moyen que les tyrans emploient pour se faire place en mainte circonstance.

FAUST.

Conduis-moi où elle est ! il faut qu’elle soit libre !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et le péril auquel tu t’exposes ! Sache que le sang répandu de ta main fume encore dans cette ville. Sur la demeure de la victime planent des esprits vengeurs, qui guettent le retour du meurtrier.

FAUST.

L’apprendre encore de toi ! Ruine et mort de tout un monde sur toi, monstre ! Conduis-moi, te dis-je, et délivre la !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je t’y conduis ; quant à ce que je puis faire, écoute ! Ai-je tout pouvoir sur la terre et dans le ciel ! Je brouillerai l’esprit du geôlier, et je te mettrai en possession de la clef ; il n’y a ensuite qu’une main humaine qui puisse la délivrer. Je veillerai, les chevaux enchantés seront prêts, et je vous enlèverai. C’est tout ce que je puis…

FAUST.

Allons ! partons !




La nuit en plein champ.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, galopant sur des chevaux noirs.


FAUST.

Qui se remue là autour du lieu du supplice ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ne sais ni ce qu’ils cuisent ni ce qu’ils font.

FAUST.

Ils s’agitent çà et là, se lèvent et se baissent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est une communauté de sorciers.

FAUST.

Ils sèment et consacrent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Passons ! passons !




Un cachot.


FAUST, avec un paquet de clefs et une lampe, devant une petite porte de fer.

Je sens un frisson inaccoutumé s’emparer lentement de moi. Toute la misère de l’humanité s’appesantit sur ma tête. Ici ! ces murailles humides… voilà le lieu qu’elle habite, et son crime fut une douce erreur ! Faust, tu trembles de t’approcher ! tu crains de la revoir ! Entre donc ! ta timidité hâte l’instant de son supplice.


Il tourne la clef. On chante au dedans.


C’est mon coquin de père
Qui m’égorgea ;
C’est ma catin de mère
Qui me mangea :
Et ma petite sœur la folle
Jeta mes os dans un endroit
Humide et froid,
Et je devins un bel oiseau qui vole,
Vole, vole, vole !


FAUST, en ouvrant la porte.

Elle ne se doute pas que son bien-aimé l’écoute, qu’il entend le cliquetis de ses chaînes et le froissement de sa paille.

Il entre.


MARGUERITE, se cachant sous sa couverture.

Hélas ! hélas ! les voilà qui viennent. Que la mort est amère !

FAUST, bas.

Paix ! paix ! je viens te délivrer.

MARGUERITE, se traînant jusqu’à lui.

Es-tu un homme ? tu compatiras à ma misère !

FAUST.

Tes cris vont éveiller les gardes !


Il saisit les chaînes pour les détacher.


MARGUERITE.

Bourreau ! qui t’a donné ce pouvoir sur moi ? Tu viens me chercher déjà, à minuit ! Aie compassion, et laisse-moi vivre. Demain, de grand matin, n’est-ce pas assez tôt ! (Elle se lève.) Je suis pourtant si jeune, si jeune, et je dois déjà mourir ! Je fus belle aussi, c’est ce qui causa ma perte. Le bien-aimé était à mes côtés, maintenant il est bien loin ; ma couronne est arrachée, les fleurs en sont dispersées… Ne me saisis pas si brusquement ! épargne-moi ! que t’ai-je fait ? Ne sois pas insensible à mes larmes : de ma vie je ne t’ai vu.

FAUST.

Puis-je résister à ce spectacle de douleur ?

MARGUERITE.

Je suis entièrement en ta puissance ; mais laisse-moi encore allaiter mon enfant. Toute la nuit, je l’ai pressé contre mon cœur ; ils viennent de me le prendre pour m’affliger, et disent maintenant que c’est moi qui l’ai tué. Jamais ma gaieté ne me sera rendue. Ils chantent des chansons sur moi ! c’est mal de leur part ! Il y a un vieux conte qui finit comme cela. À quoi veulent-ils faire allusion ?

FAUST, se jetant à ses pieds.

Ton amant est à tes pieds, il cherche à détacher tes chaînes douloureuses.

MARGUERITE, s’agenouillant aussi.

Oh ! oui, agenouillons-nous pour invoquer les saints ! Vois sous ces marches, au seuil de cette porte… c’est là que bouillonne l’enfer ! et l’esprit du mal, avec ses grincements effroyables… Quel bruit il fait !

FAUST, plus haut.

Marguerite ! Marguerite !

MARGUERITE, attentive.

C’était la voix de mon ami ! (Elle s’élance, les chaînes tombent.) Où est-il ? Je l’ai entendu m’appeler. Je suis libre ! personne ne peut me retenir, et je veux voler dans ses bras, reposer sur son sein ! Il a appelé Marguerite ; il était là, sur le seuil. Au milieu des hurlements et du tumulte de l’enfer, à travers les grincements, les rires des démons, j’ai reconnu sa voix si douce, si chérie !

FAUST.

C’est moi-même !

MARGUERITE.

C’est toi ! oh ! redis-le encore ! (Le pressant contre elle.) C’est lui ! lui ! Où sont mes douleurs ? où sont les angoisses de la prison ? où sont les chaînes ?… C’est bien toi ! tu viens me sauver… Me voilà sauvée ! — La voici, la rue où je te vis pour la première fois ! voilà le jardin où, Marthe et moi, nous t’attendîmes.

FAUST, s’efforçant de l’entraîner.

Viens, Viens avec moi !

MARGUERITE.

Oh ! reste ! reste encore… J’aime tant à être où tu es !

Elle l’embrasse.


FAUST.

Hâte-toi ! nous payerons cher un moment de retard.

MARGUERITE.

Quoi ! tu ne peux plus m’embrasser ? Mon ami, depuis si peu de temps que tu m’as quittée, déjà tu as désappris à m’embrasser ? Pourquoi dans tes bras suis-je si inquiète ?… quand naguère une de tes paroles, un de tes regards, m’ouvraient tout le ciel et que tu m’embrassais à m’étouffer ! Embrasse-moi donc, ou je t’embrasse moi-même ! (Elle l’embrasse.) Ô Dieu ! tes lèvres sont froides, muettes. Ton amour, où l’as-tu laissé ? qui me l’a ravi ?

Elle se détourne de lui.


FAUST.

Viens ! suis-moi ! ma bien-aimée, du courage ! Je brûle pour toi de mille feux ; mais suis-moi, c’est ma seule prière !

MARGUERITE, fixant les yeux sur lui.

Est-ce bien toi ? es-tu bien sûr d’être toi ?

FAUST.

C’est moi ! viens donc !

MARGUERITE.

Tu détaches mes chaînes, tu me reprends contre ton sein… comment se fait-il que tu ne te détournes pas de moi avec horreur ? Et sais-tu bien, mon ami, sais-tu bien qui tu délivres ?

FAUST.

Viens ! viens ! la nuit profonde commence à s’éclaircir.

MARGUERITE.

J’ai tué ma mère ! Mon enfant, je l’ai noyé ! il te fut donné comme à moi ! oui, à toi aussi. — C’est donc toi !… Je le crois à peine. Donne-moi ta main. — Non, ce n’est point un rêve. Ta main chérie !… Ah ! mais elle est humide ! essuie-la donc ! il me semble qu’il y a du sang. Oh Dieu ! qu’as-tu fait ? Cache cette épée, je t’en conjure !

FAUST.

Laisse là le passé, qui est passé ! Tu me fais mourir.

MARGUERITE.

Non, tu dois me suivre ! Je vais te décrire les tombeaux que tu auras soin d’élever dès demain ; il faudra donner la meilleure place à ma mère ; que mon frère soit tout près d’elle ; moi, un peu sur le côté, pas trop loin cependant, et le petit contre mon sein droit. Nul autre ne sera donc auprès de moi ! — Reposer à tes côtés, c’eût été un bonheur bien doux, bien sensible ! mais il ne peut m’appartenir désormais. Dès que je veux m’approcher de toi, il me semble toujours que tu me repousses ! Et c’est bien toi pourtant, et ton regard a tant de bonté et de tendresse !

FAUST.

Puisque tu sens que je suis là, viens donc !

MARGUERITE.

Dehors ?

FAUST.

À la liberté.

MARGUERITE.

Dehors, c’est le tombeau ! c’est la mort qui me guette ! Viens !… d’ici dans la couche de l’éternel repos, et pas un pas plus loin. — Tu t’éloignes ! ô Henri ! si je pouvais te suivre !

FAUST.

Tu le peux ! veuille-le seulement, la porte est ouverte.

MARGUERITE.

Je n’ose sortir, il ne me reste plus rien à espérer, et, pour moi, de quelle utilité serait la fuite ! Ils épient mon passage ! Puis, se voir réduite à mendier, c’est si misérable, et avec une mauvaise conscience encore ! C’est si misérable d’errer dans l’exil ! Et, d’ailleurs ils sauraient bien me reprendre.

FAUST.

Je reste donc avec toi !

MARGUERITE.

Vite ! vite ! sauve ton pauvre enfant ! va, suis le chemin le long du ruisseau, dans le sentier, au fond de la forêt, à gauche, où est l’écluse, dans l’étang. Saisis-le vite, il s’élève à la surface, il se débat encore ! sauve-le ! sauve-le !

FAUST.

Reprends donc tes esprits ; un pas encore, et tu es libre !

MARGUERITE.

Si nous avions seulement dépassé la montagne ! Ma mère est là, assise sur la pierre. Le froid me saisit à la nuque ! Ma mère est là, assise sur la pierre, et elle secoue la tête, sans me faire aucun signe, sans cligner de l’œil ; sa tête est si lourde ! elle a dormi si longtemps !… Elle ne veille plus ! elle dormait pendant nos plaisirs. C’étaient là d’heureux temps !

FAUST.

Puisque ni larmes ni paroles ne font rien sur toi, j’oserai t’entraîner loin d’ici.

MARGUERITE.

Laisse-moi ! non, je ne supporterai aucune violence ! Ne me saisis pas si violemment ! je n’ai que trop fait ce qui pouvait te plaire.

FAUST.

Le jour se montre !… Mon amie ! ma bien-aimée !

MARGUERITE.

Le jour ? Oui, c’est le jour ! c’est le dernier des miens ; il devait être celui de mes noces ! Ne va dire à personne que Marguerite t’avait reçu si matin. Ah ! ma couronne !… elle est bien aventurée !… Nous nous reverrons, mais ce ne sera pas à la danse. La foule se presse, on ne cesse de l’entendre ; la place, les rues pourront-elles lui suffire ? La cloche m’appelle, la baguette de justice est brisée. Comme ils m’enchaînent ! Comme il me saisissent ! Je suis déjà enlevée sur l’échafaud, déjà tombe sur le cou de chacun le tranchant jeté sur le mien. Voilà le monde entier muet comme le tombeau !

FAUST.

Oh ! que ne suis-je jamais né !

MÉPHISTOPHÉLÈS, se montrant au dehors.

Sortez, ou vous êtes perdus ! Que de paroles inutiles ! que de retards et d’incertitudes ! Mes chevaux s’agitent, et le jour commence à poindre.

MARGUERITE.

Qui s’élève ainsi de la terre ? Lui ! lui ! chasse-le vite ; que vient-il faire dans le saint lieu ?… C’est moi qu’il veut.

FAUST.

Il faut que tu vives !

MARGUERITE.

Justice de Dieu, je me suis livrée à toi !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Viens ! viens ! ou je t’abandonne avec elle sous le couteau !

MARGUERITE.

Je t’appartiens, Père ! sauve-moi ! Anges, entourez-moi, protégez-moi de vos saintes armées !… Henri, tu me fais horreur !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle est jugée !

VOIX, d’en haut.

Elle est sauvée !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Ici, à moi !

Il disparaît avec Faust.


VOIX, du fond, qui s’affaiblit.

Henri ! Henri !


  1. Voir cette légende à la suite du second Faust.
  2. Voir le volume des Poésies complètes.
  3. On pense que Gœthe adresse cette dédicace aux mânes de quelques amis, qu’il perdit avant la publication de son poëme.
  4. Dans cette tragédie, les personnages se disent tantôt vous, tantôt toi ; j’ai toujours suivi en cela la lettre de l’original.
  5. Noms de diverses compositions alchimiques.
  6. Figure cabalistique.
  7. Petit monde.
  8. Esprit familier.
  9. Plaisanterie allemande.
  10. Terme de sorcellerie.
  11. Le crible cabalistique, qui sert à reconnaître ceux qui ont volé.

  12. Du Seigneur la juste colère
    Réduira le siècle en poussière.

  13. Et quand le juge s’assiéra,
    Tout ce qu’on cache apparaîtra,
    Et tout crime se vengera.

  14. Que dirai-je au maître suprême,
    Qui me prêtera son appui,
    Lorsque le juste même
    Devra trembler pour lui ?
  15. Il serait trop long d’expliquer les mille allusions qui se cachent sous les noms et dans le langage abstrait de ces personnages. Gœthe a fait dans toute cette portion de son livre, et notamment dans l’Intermède suivant, la satire de quelques souverains, ministres et poëtes de son temps, en employant la manière d’Aristophane. C’est pour donner l’œuvre entière que nous traduisons mot à mot ces passages, dont l’ironie n’est pas toujours saisissable, même pour nous. Madame de Staël avait eu raison, sans doute, de proclamer Faust une œuvre intraduisible. Mais comment cacher aux Français un poëme dont elle a dit ailleurs : « Il fait réfléchir sur tout, et sur quelque chose de plus que tout ? »
  16. La scène qui va suivre, où Gœthe attaque une foule d’auteurs de son temps, est presque incompréhensible, même pour les Allemands, dans certains passages ; cela en rendait la traduction exacte très-difficile ; aussi ne me flatté-je pas d’être parvenu à la rendre claire et élégante autant que précise ; mais j’ai tâché d’en éclairer une partie, en me servant des notes de l’édition Sautelet.
  17. Directeur du théâtre de Veimar.
  18. Allusion aux querelles d’Obéron et de Titania, dans le Songe d’une nuit d’été, de Shakspeare.
  19. Personnage fantastique de Shakspeare. Esprit à la suite d’Obéron exécutant ses volontés, et le divertissant par ses bouffonneries.
  20. Petit génie aérien, aux ordres du magicien, dans la Tempête.
  21. Peut-être le petit couple s’adresse-t-il à Wieland. Au moins, ce qu’il dit paraît convenir merveilleusement à l’Obéron de ce poëte, imitateur un peu lourd du divin Arioste.
  22. Schiller ayant composé une ode fort belle, où il regrettait, en poëte, la riante mythologie des Grecs, il y eut, à ce propos, grande rumeur parmi les théologiens allemands ; car, prenant l’ode au sérieux, ils se fâchèrent tout de bon, et crièrent à l’impiété. C’est à ce petit poëme, intitulé les Dieux de la Grèce, que Gœthe fait allusion.
  23. Recueil d’épigrammes publié par Gœthe et Schiller, et où tout ce qu’il y avait en Allemagne d’écrivains connus, hors eux, fut passé en revue et moqué. La scène est en enfer, comme ici.
  24. Une des victimes immolées dans les Xénies.
  25. Rédacteur d’un journal littéraire qui avait pour titre les Muses.
  26. Autre journal rédigé par Hennings. Gœthe y était fort maltraité.
  27. Ceci porte sur Nicolaï, qui publia un Voyage en Europe, où il recherchait curieusement, et dénonçait à l’opinion, les hommes par lui soupçonnés d’appartenir au corps des jésuites.
  28. Ici commence une série de philosophes des différentes sectes qui partagent l’Allemagne, et ont de temps en temps partagé le monde. Nous ne nommerons pas les individus, de peur de nous tromper. D’ailleurs, les plaisanteries portant sur les doctrines plus que sur les hommes elles gagneraient peu à devenir personnelles.