Femmes et gosses héroïques/05

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VEUVES VOLONTAIRES


Sœurs, originaires de l’arrondissement de Briey (Meurthe-et-Moselle), elles grandirent dans le gros village de Villerupt, enclavé entre les frontières du Luxembourg et de la Lorraine.

Deux jeunes Allemands, Ulrich et Wilhelm, avaient ouvert, à Villerupt, un commerce de droguerie bientôt prospère. Ils se firent naturaliser et, devenus ainsi Français, épousèrent les sœurs.

Le mariage eut lieu en 1912.

Rosa et Marine aimaient profondément ces hommes qui avaient préféré la patrie française à la terre germanique. Les affaires allaient de mieux en mieux. C’était le bonheur, la confiance en l’avenir. L’unique parente des jeunes femmes, leur grand’mère, habitant la ville voisine de Longwy, bénissait le ciel d’avoir assuré ainsi la félicité de ses chères petites.

Le 29 juillet 1914 arriva. Ce jour-là, Ulrich et Wilhelm se montrèrent préoccupés. Interrogés par leurs compagnes, ils finirent par répondre que les bruits de guerre les inquiétaient, et Ulrich conclut :

— Si le conflit éclate, nous devrons nous réfugier à Longwy.

Et le lendemain, 30, il se décida, vers cinq heures du soir, à expédier les jeunes femmes auprès de la grand’maman. Elles arrangeraient l’exode avec la vieille dame et rentreraient à Villerupt le jour suivant.

Or, les voyageuses ne trouvèrent pas leur parente. Une voisine leur apprit qu’elle serait absente jusqu’au surlendemain, une affaire l’ayant appelée à Longuyon.

Dès lors, Marine et Rosa ne pouvaient que regagner leur domicile. À neuf heures et demie, le train de retour les déposait à la gare de Villerupt.

L’angoisse régnait sur la frontière. Les habitants s’enfermaient chez eux. Nul bruit dans les maisons ; nul mouvement sur la route.

Les sœurs marchaient vite ; elles sentaient la peur autour d’elles. Mais voici la droguerie. Les volets pleins sont clos, assujettis par les barres de fer. L’imposte, au-dessus de la porte, découpe un rectangle noir. Le magasin n’est donc pas éclairé.

Cela n’a aucune importance. Rosa, suivie de Marine, contourne la maison et pénètre dans le jardin, sis en arrière, par le portillon que ferme seulement un loquet.

La nuit est pleine d’étoiles ; la brise tiède caresse la terre. Les fleurs, remises de la rude chaleur du jour, sentent meilleur et plus fort.

Le calme des choses, en ce coin familier, rassure les voyageuses. Est-ce que l’on peut croire à la guerre au milieu d’une telle paix ! Elles traversent sans hâte le petit enclos.

— Ils sont dans la salle du rez-de-chaussée, murmure Marine.

C’est vrai. Une bande lumineuse se glisse entre les persiennes entr’ouvertes. Le vent sans doute les a disjointes. Qui saurait mesurer la part du vent dans la préparation de ce qui doit arriver !

Il leur semble qu’elles deviennent folles.

La fenêtre est ouverte au large, il a fait si chaud, ce 30 juillet, et à travers l’écartement des volets, elles voient…, et leur cœur, leur esprit se refusent à croire qu’elles voient.

À table, Ulrich et Wilhelm sont assis, en face de deux étrangers. Ce sont des uhlans ! À la frontière on les connaît bien, les sinistres cavaliers.

Que font-ils là ?

Mais Ulrich parle, sans soupçonner qu’il répond à la question déchirante :

— Les femmes dehors, nous sommes tranquilles. J’ai serré la strychnine dans le bocal au camphre… ; à onze heures on la coule dans les tonneaux, et en route… Ah ! c’est commode d’être Français… on a la commande de vin de la garnison de Longwy…

— Tu es sur de la dose ?

— Par le vieux bon Dieu, comme dit notre empereur ; il y a de quoi empoisonner la garnison et ses réserves !

Dans le jardin, Marine et Rosa se sont étreintes nerveusement.

Dans un tremblement qui balbutie, elles gémissent :

— Nos maris !… Ils veulent empoisonner nos soldats !

Est-ce que la chose s’est passée ?… Est-ce qu’elle s’est passée comme ça ?

Pour savoir, il faudrait revivre cette nuit du 30 juillet ; il faudrait arracher le voile de rêve atroce qui est tiré entre cette nuit et aujourd’hui.

Qu’il est dur de se souvenir ! Cela nous fait le cœur lourd, lourd.

Allons, il faut ce qu’il faut.

Marine a agrippé le poignet de sa sœur. Irrésistible, elle l’entraîne dans la maison, dans le magasin. Elle la pousse sur une chaise.

— Reste là.

Rosa s’écroule. Elle grelotte ; elle est perdue. Elle ne pense pas, pas plus qu’une chose inerte.

Elle perçoit la vibration légère de la verrerie, le glou-glou d’un liquide que l’on transvase.

Elle sursaute. Marine est près d’elle. Elle lui applique la main sur l’épaule. Comme elle serre ! Et Marine parle.

Elle dit que des étrangers sont venus ; qu’ils ont menti à leurs confiantes fiancées, à leurs femmes dévouées.

Elles n’ont pas été les aimées, mais uniquement les accessoires méprisés d’une comédie de trahison.

Bah ! elles, cela ne compte pas ! La souffrance de deux femmes est si peu de chose !

Elles ont été bêtes, aveugles… Tant pis pour elles. Seulement les autres, les soldats du pays ne doivent pas en souffrir.

Un crime empêchera le crime plus grand.

— Tu me fais mal, Marine.

La plainte s’éteint. Marine a repris le poignet de Rosa. Elle l’attire dans son sillage. Elle parle encore :

— Tiens-toi. Nous aussi nous devons mentir.

La lumière les inonde brusquement. Marine a poussé la porte de la salle à manger. Ulrich, Wilhelm et leurs hôtes se dressent, stupéfiés par l’apparition de celles qu’ils croyaient à Longwy.

Mais Marine les rassure. Elle explique leur retour. La présence des uhlans la réjouit. Puisqu’ils sont à Villerupt, bien paisibles, c’est que l’on n’aura pas la guerre.

Ravis de ses bonnes dispositions, les dîneurs approuvent bruyamment.

— Aussi, continue la jeune femme, je veux vous offrir une bonne bouteille : nous trinquerons à la paix, à la joie de vivre en bons voisins.

Elle disparaît, revient, débouche un flacon poudreux. Elle verse. Ils ont bu.

Au matin, Marine et Rosa s’enfuyaient à travers la campagne. Elles étaient veuves.

— Nous avons empoisonné, disent les deux sœurs, décidez de nous : livrez-nous à la justice, ou bien postez-nous au chevet de nos soldats.

Pauvres femmes, on peut vous confier nos blessés ; est-ce que vous ne vous êtes pas déjà immolées tout entières pour les soldats de France !