Festons et astragales/À M. Clogenson

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Festons et astragalesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 101-104).

À M. Clogenson


 
Si quelque ennui vient me saisir,
De mon logis, j’ai le plaisir
De contempler mille gouttières,
Sans compter quatre cimetières
Entre lesquels, dans mon loisir,
J’aurai l’agrément de choisir !
J. Clogenson




Ce siècle, qui veut tout changer,
Donne à Thémis ses invalides ;
Ce n’est point à moi de juger
Si ces réformes sont solides.

Il me semblait (voyez un peu
Comme il est bon qu’on m’avertisse !)
Que le juge plus près de Dieu
Était plus sûr dans sa justice.

L’âge avait son autorité
Pour le crime échappé des bouges.
Les cheveux blancs, en vérité,
Faisaient bien sur les robes rouges.



N’en parlons plus, — joyeux martyr,
Vous bénissez votre aventure, —
Et la muse a fait, pour sortir,
Éclater la magistrature !

Elle va, par vaux et par monts,
Ouvrir son aile plus valide ;
Du poète que nous aimons
La robe était la chrysalide ;

Et vous quittez ce tribunal
Où votre âme fut prisonnière,
Gai, comme un enfant matinal,
Qui fait l’école buissonnière.

Les dieux velus, les dieux malins,
Aux forêts ont chanté victoire,
Voyant par-dessus les moulins,
Voler la toque du prétoire.

L’un du gros code s’est muni,
L’autre est l’huissier qui dit : « Silence ! »
Et les oiseaux ont fait leur nid
Aux deux plateaux de la balance.

N’en parlons plus, c’est pour le mieux,
Puisque la loi que je déplore,
Des morceaux d’un juge trop vieux,
Fait un poète jeune encore.



Hélas ! notre printemps à nous,
Suinte la tristesse et la brume ;
Apollon faiblit des genoux,
Et la muse à trente ans s’enrhume.

Chantez toujours ; votre gaîté
Fait honte à la pale jeunesse,
Qui va changeant, pour sa santé,
L’eau d’Hypocrène en lait d’ânesse.

Que j’aime mieux ce rude hiver,
Où le vent de la fantaisie
Fait pétiller, comme un feu clair,
Tant d’esprit et de poésie !

Votre Pégase guilleret,
De ses grelots, jette à terre
Plus d’une note qu’on dirait
Prise au carillon de Voltaire.

Dans vos huitains, calmes et beaux,
Avec l’autorité d’un sage,
Vous plaisantez sur ces tombeaux
Qui blanchissent au voisinage.

Enfant joyeux d’un siècle fort,
À ce trait on vous peut connaître,
Quand, pour voir de plus près la mort,
Vous vous penchez à la fenêtre ;



Et, comme un Tircis, rose et frais,
Narguant les craintes sépulcrales,
Vous enflez sous les noirs cyprès,
Le chalumeau des pastorales.

Salut, à vos soixante et dix !
Car si la logique est certaine,
En vérité, je vous le dis,
Vous dépasserez la centaine ;

Et vous pourrez, selon le mot
Du bon poète que j’adore,
Sur le tombeau de plus d’un sot
Plus d’une fois compter l’aurore !