Feuillets parisiens/4

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Feuillets parisiens : poésiesLibrairie Henri Messager (p. 47-72).


IV

DIXAINS




À MAMAN



Va, n’espère jamais ressembler à ces mères
Qui font verser à l’Ambigu larmes amères ;
Tu n’es pas solennelle et tu ne saurais pas
Maudire, avec un geste altier de l’avant-bras ;
Tu n’as jamais cousu, jamais soigné mon linge,
Tu t’occupes bien moins de moi que de ton singe ;
Mais, malgré tout cela, les soirs de bonne humeur,
C’est avec toi que je rirai de meilleur cœur ;
Ensemble nous courrons premières promenades,
Car je te trouve le plus chic des camarades.




INTÉRIEUR



Quand la lampe Carcel sur la table s’allume,
Le bouilli brun paraît, escorté du légume,
Blanc navet, céleri, carotte à la rougeur
D’aurore, et doucement, moi je deviens songeur ;
Ce plat fade me plaît, me ravit ; il m’enchante :
C’est son jus qui nous fait la soupe succulente ;
En la mangeant, je pense, avec recueillement,
À l’épouse qui, pour nourrir son rose enfant,
Perd sa beauté, mais gagne à ce labeur austère
Un saint rayonnement trop pur pour notre terre.




PRÉFÉRENCE



Dans les salons corrects, joyeux comme la pluie
Dans le dos, malgré moi, (j’en rougis) je m’ennuie.
Sur le marbre, le cliquetis des dominos
Me plait mieux que le son mollasse des pianos
Jouant Indiana, sans souci des mesures,
Pour que dansent en rond les demoiselles mures.
Je préfère au goût fade et sucré de l’orgeat
L’absinthe aigue-marine, et le bitter grenat,
Et le garçon frisé qui dit : « Servez terrasse ! »
Au conducteur de cotillon tout plein de grâce.
Dans le dos, malgré moi, (j’en rougis) je m’ennuie.




SOUHAIT



Je la voyais souvent au bureau d’omnibus,
À l’heure de l’absinthe, après tous les bocks bus,
Quand je rentrais troublé, fiévreux de la journée,
Et c’était un repos pour mon âme fanée
De rencontrer parfois cet ange en waterproof.
Sa forme jeune et pure, ignorante du pouf,
Ses tresses, sans chignon, son front sans maquillage
Et les réalités chastes de son corsage
M’ont fait rêver, portant le bouquet nuptial
À la vierge qui lit mon nom dans un journal.
À l’heure de l’absinthe, après tous les bocks bus,




LE PETIT MARCHAND



Ce pauvre enfant vend des jouets à bon marché,
Les gamins du faubourg, après avoir marché,
Après avoir, aux verts buissons, usé leurs vestes,
Viennent se reposer près des splendeurs modestes
À l’étalage où tout excite leur désir :
Mais le petit marchand seul n’y prend pas plaisir,
Car lui, c’est son métier, de lancer la ficelle
De la toupie, et l’aigre bruit de la crécelle
Le crispe ; le pantin lui fait, naïf bourreau,
L’horreur qu’à l’employé fait son chef de bureau.




OCTOBRE



L’été meurt, sur les ceps pendent les grappes mûres,
Hors de l’armoire on va secouer les fourrures
Qu’embaumait la senteur faible du vétiver.
Allons pour la dernière fois dans le bois vert
Où nous avons rêvé, sur un tapis de menthes,
Dans la sérénité des chaleurs endormantes.
J’accrocherai les plis neigeux de mes jupons
Aux ronces du sentier poudreux, grêles harpons.
Accordons-nous le doux sursis d’une journée,
Nous ferons ramoner demain la cheminée.




LE FIACRE



Le grand fiacre roulait avec un bruit berceur.
Il était à ses pieds, perdu dans la douceur
Des frou-frous parfumés de sa robe de faille ;
Elle dit : « De bonheur, cher, mon âme défaille ».
Il faisait nuit ; la lune évitait d’éclairer
Cette idylle ! — « N’avez-vous rien à déclarer ? »
Dit la voix. On était devant une barrière,
Et le douanier stupide, entr’ouvrant la portière,
Ramena dans l’horreur de la réalité
Ce beau couple emporté vers un monde enchanté.




L’EMPLOYÉ



Le petit employé de la poste restante
Vient tard à son bureau, son allure est très lente.
Il s’assied renfrogné sur son fauteuil en cuir,
Car il sait qu’aux clients il lui faudra servir
Les lettres, les journaux à timbre coloriste
Et même les mandats ! — Cet homme obscur est triste.
Il se dit, en flairant un billet parfumé,
Qu’il ne voyage pas, et qu’il n’est pas aimé,
Que son nom composé de syllabes comiques
N’est jamais imprimé dans les feuilles publiques.
Vient tard à son bureau, son allure est très lente.




JOURNAUX ILLUSTRÉS



Les journaux illustrés, chaque samedi soir,
Aux lecteurs qui, dans les gais cafés, vont s’asseoir,
Content avec des mots, des dessins et des rimes,
Les succès, les combats, les malheurs et les crimes.
On y voit des héros et des soldats vainqueurs,
Des poètes laurés, des croqueuses de cœurs,
Des sous-préfets corrects, saluant la statue
D’un inventeur honni, mort dans l’oubli qui tue.
On y voit les heureux, les puissants et les forts,
Et les plus arrivés de tous, — ceux qui sont morts.
Aux lecteurs qui, dans les gais cafés, vont s’asseoir,




LA TÊTE DE CIRE



Dans l’étalage chic de mode et de coiffures,
Où ruissellent les ors vivants des chevelures,
Une tête de cire au sourire vainqueur
Apparaît, captivant et les yeux et le cœur.
Par un infernal truc, le bandeau se soulève
Sur un front dénudé ; la blonde fille d’Ève
N’est plus qu’un monstre chauve avec son crâne nu ;
Le bandeau redescend et l’ange est revenu…
On passe en emportant dans l’âme une détresse,
Et l’on s’en va maussade, aimant moins sa maîtresse.
Où ruissellent les ors vivants des chevelures,




REGRETS FILIAUX



Tandis que sur les quais flanent les paresseuses,
Je regarde les lourds bateaux de blanchisseuses.
Il en sort des chansons comme d’un nid d’oiseaux.
Les robustes bras blancs, en plongeant dans les eaux
Que bleuit l’indigo, tordent le linge pâle
Et le ciel au-dessus prend des lueurs d’opale.
Moi, tout pensif, je rentre en murmurant tout bas :
« Ma mère n’est plus là pour repriser mes bas
Et mettre un chapelet d’iris dans mon armoire. »
Les nuages sur l’eau font des dessins de moire.
Je regarde les lourds bateaux de blanchisseuses.




LE SOIR



On allume les becs de gaz : dans la nuit bleue
Les étoiles aussi s’enflamment ; l’on fait queue
Devant, les guichets des théâtres à succès
Qui font aux lycéens rêver tous les excès ;
Dans les kiosques, on voit s’installer les marchandes
D’oranges, de journaux et de croquets d’amandes.
Et déjà vient s’asseoir aux tables des cafés,
Cachant son front sous des frisons ébouriffés,
Pêchant les amoureux comme on pêche à la ligne
La promeneuse du boulevard, fleur maligne.
Les étoiles aussi s’enflamment ; l’on fait queue