Fierté de race/5

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Edouard Garand (p. 11-13).

V

La famille Hartley


Cette famille n’était pas anglaise, comme aurait pu l’affirmer Mme Renaud, mais plutôt « Yankee ».

M. Hartley était né dans l’un des États de l’Oncle Sam. Quand il eut atteint l’âge de vingt-cinq ans, il décida de passer la frontière et s’en vint établir un petit commerce dans une campagne de l’Ontario. Les affaires marchèrent bien. Cinq ans lui suffirent pour amasser un petit pécule qui, joint au produit de la vente de son fonds de commerce, lui donna une valeur-argent assez importante. Avec cet argent et de l’ambition, il s’en fut à Québec où, un peu plus tard il épousait Mlle Spence, fille unique d’un négociant à l’aise. Le gendre — c’est-à-dire Hartley — fut bientôt l’associé du beau-père. Puis, ce beau-père abandonna notre planète, et Hartley demeura à la tête de splendides affaires. Après quelques années de négoce il avait acquis une fortune qui allait s’accroissant d’année en année.

Cette famille habitait, rue de l’Esplanade, une très belle maison.

Le père — James Hartley, Sr — était un petit homme d’apparence très médiocre, niais doué d’une grande énergie. Il touchait la soixantaine, et déjà il était tout blanc de cheveux, de favoris et de moustache. Homme simple, mais habile, et très dévoué à sa famille, Hartley représentait bien ce type de l’Américain qui, en ce monde, n’a que deux affections : ses affaires et son foyer. On était en septembre. Revenue depuis peu de sa villa d’été de l’Île d’Orléans, la famille Hartley, un soir, était réunie autour de la table bien dressée d’une grande et belle salle à manger.

Deux jeunes filles faisaient le service.

— Eh bien, James, commença M. Hartley, Sur un geste de M. Hartley elles s’éloignèrent, et la conversation fut engagée. songes-tu que c’est ton dernier dîner avec nous ?

— J’y songe peut-être trop, répondit le jeune homme avec un sourire contraint.

— Est-ce ton départ prochain qui te donne cet air triste, cher enfant ? demanda Mme Hartley avec une grande tendresse maternelle.

— Oui, ma mère, c’est ce départ prochain.

— Ça te coûte donc beaucoup de partir pour Yale ? interrogea M. Hartley.

— C’est vrai. Cette première séparation d’avec vous et ma mère me pèse énormément. Il me semble, par instants, que je ne pourrai m’y soumettre.

— Pauvre enfant ! soupira Mme Hartley.

— Bah ! fit M. Hartley après avoir vidé un verre de cidre, qui nous dit que ton regret de partir n’est pas dû à un motif tout autre qu’un éloignement temporaire de la maison paternelle ? Ses yeux gris clair, ombragés de sourcils presque touffus, plongeaient dans les regards timides de son fils.

Le jeune Hartley rougit très fort, baissa les yeux et ne répliqua pas.

Mme Hartley avait souri aux paroles de son mari. Puis après un coup d’œil d’intelligence à celui-ci, elle demanda au jeune homme :

— Vraiment, James, est-il une autre cause à ton chagrin ?

Le jeune homme releva la tête. Son front s’était empourpré davantage. Il demanda d’une voix mal assurée :

— Quelle autre cause, ma mère, pouvez-vous deviner ?

— Quelle autre cause ! fit M. Hartley avec un sourire un peu moqueur ; celle qui te fait rougir et trembler.

— Je ne vous comprends pas, répliqua le jeune homme qui se troublait positivement.

— Ida, reprit M. Hartley, que penses-tu de ce garçon ? Ne veut-il pas maintenant nous faire des secrets ?

— Mon père, je vous assure…

— Allons donc ! interrompit M. Hartley avec un sourire singulier, je sais ce que c’est… j’ai été jeune homme comme toi. Et bien que ta mère n’eût pas le nom « Lucienne »… Il se tut pour observer la contenance de son fils. Celui-ci était devenu cramoisi, et sur son front des perles de sueur roulaient. Mme Hartley s’était mise à rire. Puis, de son accent le plus maternel elle dit :

— Ah ! mon cher enfant, ne te trouble pas ainsi, ton père veut simplement sonder ton cœur. Il désire savoir si tu es vraiment épris de cette jolie canadienne.

— Épris dites-vous, ma mère ? Mais je la connais si peu.

— Au fait, dit M. Hartley, elle nous a fait seulement deux courtes visites, cet été, en compagnie de sa tante.

— Vous voyez bien, mon père, qu’on ne peut pas s’éprendre si vite que ça ! Le jeune homme retrouvait son assurance.

— Oui, oui, je vois très bien, sourit M. Hartley avec un air malin. Oui, deux visites seulement de sa part ; mais de la tienne deux douzaines de visites au moins. Tiens écoute, James, je serai franc. Cet été tu as battu bien plus souvent le pavé du faubourg Saint-Sauveur que tu n’as foulé l’herbe de l’Île d’Orléans, est-ce vrai ?

— Pour être franc, oui, répondit courageusement le jeune homme.

— Très bien, répondit M. Hartley sur un ton posé et grave cette fois. Ainsi donc, ajouta-t-il, tu aimes cette jeune fille ?

— Je l’aime…

— Eh bien, tu as tort !

Le jeune homme baissa la tête et pâlit. Mme Hartley devint très rouge et elle voulut de suite prendre la défense de son enfant.

— James, dit-elle à son mari, tu es peut-être trop sévère…

— Il a tort, Ida, James a tort d’aimer cette canadienne, te dis-je !

— Tu sais pourtant que le cœur ne se conduit pas comme une machine ?

— Il n’est pas question du cœur, interrompit rudement M. Hartley. Je dis que James a tort de songer à cette jeune fille pour les trois raisons suivantes : premièrement, cette fille n’est pas de notre race, par conséquent, mentalité tout à fait différente de la nôtre. Secondement, elle est catholique, James est méthodiste. Troisièmement, elle n’a pas le sou. Et j’ajoute que ces trois raisons condamnent toute idée de mariage avec la nièce de Mme Renaud.

— Mais, il ne s’agit pas d’un mariage, James, dit Mme Hartley dans le but d’apaiser son mari.

— Pas maintenant, je sais bien ; mais plus tard, quand nous nous serons mieux épris, n’est-ce pas, James ? Et M. Hartley cette fois se mit à rire.

— Mon père, répondit le jeune homme, en supposant que j’aime cette jeune fille aujourd’hui, c’est tout simplement parce qu’elle est aimable !

Le rire de M. Hartley s’accentua d’ironie.

— Aimable !… Je crois bien… Très aimable… si tu veux. Il ajouta, froid et grave, or, voilà justement le danger : aujourd’hui, mademoiselle Lucienne est très aimable, demain, elle sera adorable, après-demain… Bon, je n’en dis pas plus long.

Il se tut et avala un verre de cidre.

La conversation s’arrêta. Mme Hartley demeura soucieuse et chagrine. Quant au jeune M. Hartley, il suait à grosses gouttes. On était au dernier service du repas. M. Hartley appuya sur un timbre. Les servantes entrèrent, servirent, puis se retirèrent discrètement.

Le repas fut achevé dans le silence le plus absolu.

Enfin, M. Hartley, vida un troisième verre de cidre, essuya sa moustache coupée « en brosse », toussa et rompit le silence.

— Mon garçon, dit-il, en laissant peser sur le jeune homme un regard sévère, je t’ai dit les raisons qui doivent s’opposer aux amours que tu caresses en secret. Maintenant écoute : tu sais que je t’aime autant que je vénère ta mère ; tu sais que toutes mes pensées, tout mon travail, toute ma fortune sont pour ta mère et toi ; tu sais que je tiens à vous assurer à tous deux le plus de bonheur possible ; eh bien, James, si tu penses, si tu crois sincèrement et profondément que cette jeune fille t’apportera ce bonheur que je souhaite pour toi, qu’elle soit tienne, je ne m’y opposerai pas. Mais je te dirai toujours : réfléchis ! Voilà tout.

D’un geste brusque il rejeta sa serviette sur la table, se leva, prit le bras de Mme Hartley et l’emmena, disant :

— C’est malheureux, ma chère, que cette jeune fille ne soit pas de notre race, n’est-ce pas ?

Mme Hartley soupira et répondit :

— Qui sait, James, si notre enfant n’arrivera pas à en faire ce que vous aimeriez la voir ?

— J’en doute bien fort, ma chère amie ; car ces jeunes canadiennes sont tellement fières de leur race !…

Ils sortirent de la salle à manger suivis du jeune M. Hartley dont les lèvres, à cet instant, souriaient avec triomphe.

Il se disait tout frémissant :

— Enfin, Lucienne est à moi !…