Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre XXIII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Imprimerie Julien Lecerf (p. 105-109).

XXIII


Mon père nous contait que dans son enfance il n’avait vu d’autre eau que l’eau des mares ; il était déjà grandet lorsqu’il vit, pour la première fois, une rivière (le Dun probablement). Impression, émotion inexprimables ! Il ne pouvait s’éloigner de cette belle eau vivante et riante ; il demandait d’où pouvait venir tout cela, comme le sire de Joinville, grand enfant, qui écrit devant le Nil débordé :

« Et l’on ne sait d’où peut venir cette eau, fors que de la grâce de Dieu. »

L’explication est bonne, après tout ; il y a de la grâce en ce monde.

Cette impression de rivières et de sources se retrouve chez tous les anciens peuples. C’est ce qui contribua à me retenir aux « belles sources du Tot » plus d’un quart de ma vie. Que d’heures passées à voir jaillir l’eau au milieu des cailloux !

C’est encore un de mes plaisirs à Vascœuil, et ceci m’explique comment, aux sources de Radepont, il y a quelques jours, je me sentais tout rajeuni.

Vieillir, c’est s’en aller de la vie par mille petites portes ; c’est s’écouler comme l’eau qui rentre en terre, s’évapore au soleil, au vent…

Dumesnil m’écrit :

« Voici le moment de tenir note chaque jour des évènements et des impressions plus importantes que les évènements… »

— Vous oubliez, mon compère, qu’à soixante-quinze ans les impressions perdent beaucoup de leur vivacité, que la machine à faire les réflexions se disloque et que la philosophie des vieux c’est le repos ; les événements mêmes, à cet âge, on ne les saisit qu’imparfaitement ; il nous échappent en beaucoup de points essentiels.

Manifestations antifrançaises et antipapales en Italie.

Nos évêques, avec leurs pèlerinages, sont cause qu’on nous prend, au-delà les monts, pour un peuple de papelards.

En note d’un article signé Antoine Albala, et intitulé : « Le mal d’écrire » (Nouvelle Revue, 15 octobre), on lit ceci :

La Préfecture de la Seine a publié, il y a quelques jours, le lamentable tableau suivant sur les vacances présumées dans les services publics et sur les demandes pour les remplir :


Commis auxiliaires des bureaux 
4 places, 4,398 demandes.
Inspecteurs 
42 p 1,847 den
Institutrices 
54 p 7,139 den
Professeurs de dessin 
3 p 147 den
Préposés à l’Octroi 
165 p 2,773 den
Surveillants 
1 p 1,338 den


C’est, pour 269 places en tout, 17,642 demandes.

Et si l’on avait le même tableau pour toute la France ?

Trop triste. Regardons ailleurs.

Il existe au Soudan de petites rivières où l’eau ne coule que quatre mois de l’année ; elles sont à sec tout le reste du temps, et si bien à sec que quelques-unes servent de routes aux indigènes.

Ces rivières, qui manquent d’eau sept à huit mois chaque année, n’en sont pas moins très poissonneuses…

Où s’en vont les poissons pendant la saison sèche ?

Des curieux ont cherché ; ils ont trouvé ceci : en creusant assez profondément la vase desséchée et durcie, on ne tarde pas à découvrir des boules en terre de la grosseur d’une carafe ordinaire. Ces boules assez solides, ouvrez-les, chacune contient un poisson enroulé. Au premier moment vous pouvez le croire mort, tant la catalepsie est complète, mais dégagez-le de sa boule avec précaution, mettez-le dans l’eau, le voilà qui s’éveille et se met à nager.

Une de ces boules avait été récemment envoyée à M. Noury, qui l’ouvrit aussitôt ; le poisson, tiré de sa coque, se détendit doucement, ouvrit de grands yeux étonnés, puis jeté dans l’eau, reprit toute sa vitalité.

Un des évènements du jour, qui certainement mérite qu’on s’y arrête, c’est la publication et le succès des Mémoires du général de Marbot.

Ce que j’en ai lu, il y a quelques mois, m’avait d’autant plus intéressé que j’y retrouvai l’émotion de tant de récits entendus autrefois et que faisaient partout, de 1820 à 1830, les héros encore vivants de ces épopées.

Oui, tous les maux, ils en avaient souffert, ou plutôt ils en avaient joui ; ces maux avaient été des triomphes.

Heureux celui qui mourut dans ces fêtes ! Les évènements surhumains auxquels ils avaient participé couraient alors les rues, chantés non pas seulement par Béranger, mais par tous les chansonniers du temps.

Émile Debroux, dont on ne parle plus, et qui fut si populaire, avait trouvé à tous ces braves leur vrai refrain :


Te souviens-tu, disait un capitaine
Au vétéran qui mendiait son pain…


Celui qui « mendiait son pain » en 1820, ç’avait été un de ces héros homériques… Les yeux se mouillaient à ce final de la chanson de Debroux :


Mais, si la mort planant sur ma chaumière
Me rappelait au repos qui m’est dû,
Tu fermeras doucement ma paupière
En me disant : Soldat, te souviens-tu ?


Par un temps admirable, sec et froid, je parcourais les journaux agricoles et m’étonnais (très à tort) de leur vide…

Toute la presse en est là. Partout des yeux fermés pour ne rien voir, des lèvres cousues pour ne rien dire.

Levallois a raison de chanter :


Soyons plats

Parlons bas,
Et ne nous agitons pas,

Voilà le salut des États !