Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre XXV

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Imprimerie Julien Lecerf (p. 116-120).

XXV


Une graine qui se gonfle en terre, qui germe et grandit, un limaçon nourri dans une bouteille et que je voyais grossir ; moins que cela : un clou qui se rouillait dans un mur, des morceaux de bois qui noircissaient et pourrissaient à la pluie, des cailloux qui se couvraient de mousse, un peu d’eau s’évaporant au soleil, c’était passe-temps délicieux.

Rien donc ne restait hors d’action, tout s’agitait, s’évertuait au changement, à la métamorphose… Et je restais regardant, regardant toujours…

Certains idiots, certains aliénés, n’ont-ils pas de ces contemplations ? De très bonne heure ainsi j’appris à ne voir en toute la nature qu’agitation et vie.

Aussi combien j’eus d’incrédulité plus tard quand des professeurs, au collège, nous voulurent enseigner l’inertie de la matière !… Quelques-uns d’entre eux, cependant, m’apprirent tant d’autres choses intéressantes, mieux fondées, que je pris plaisir à leurs leçons.

Mais le côté vraiment fécond de mon instruction, je le dus à la contemplation des plus petites choses. Nul besoin de courir le monde pour y trouver des merveilles.

Voilà comment la réminiscence des divertissements de l’enfant sont aujourd’hui la réjouissance du vieillard.

Rabâchages, radotages, ramollissement, à la bonne heure ! mais cela même est de la métamorphose et de la vie ! On se sent aller doucement à sa pente. Ce que fait sur ma cheminée la tige de balsamine, je le fais, moi aussi ; c’est la loi universelle.

J’ai raconté sommairement dans la Vie des Fleurs l’histoire de ce pois planté dans un pot que je transportais partout avec moi, même auprès de mon lit, pour ne rien perdre de ses comportements, non en vue d’observations spéciales, comme l’a fait depuis Darwin ; je ne voulais que me trouver partout des compagnons de vie.

Tant et tant à noter, tant et tant à faire de réflexions depuis quelques jours, que forcément on s’abstient.

En ce moment, scènes de mardi gras mêlées aux plus lugubres tragédies.

Déchaînement risible des évêques contre la République opportuniste qui tremble et voudrait se cacher à l’idée de se séparer de sa bonne amie l’Église.

Tant de couardise, tant d’ajournements à cette séparation qu’à la fin, messieurs, la voix des évènements vous demandera, vous imposera quelque chose de plus que la séparation. (Le mot sera devenu vieux jeu.)

J’apprends aujourd’hui le nom du poisson venu du Soudan : c’est le Protoptère (Protopterus annecteus).

M. Dumeril, qui l’a élevé au Jardin-des-Plantes, l’a aussi parfaitement décrit. (Voir Brehm.)

Pris un très vif intérêt aux deux volumes de Tolstoï : La liberté dans l’école et L’école de Yasnala Poliana.

Beaucoup de choses ingénieuses, très neuves pour la Russie peut-être, mais pour nous renouvelées en partie de nos grands éducateurs Montaigne et Rabelais.

Le système de liberté dans l’école eut plusieurs tentatives en France au temps de la Révolution.

Il y eut depuis l’essai — trop entravé — de nos écoles mutuelles, de 1820 à 1825. C’était excellent ; je le sais, puisque tout enfant (à six ans) je m’y plus beaucoup, malgré mon horreur de l’école, qui fut telle que le jour où, pour la première fois, mon père devait m’y conduire, je m’attachai moi-même à une grosse table avec des cordes dont je m’étais ligoté tout le corps.

Nombre de choses fécondes dans les deux volumes de Tolstoï porteront leurs fruits, mais à la condition que cette réforme pédagogique ne se fera pas pour nous replonger en pleine Bible.

Commencement d’année maussade, monotone en apparence, mais au fond plein de tragédies.

Grèves sourdes à Berlin, à Rome, à Paris. Guy de Maupassant en démence. Si bien équilibré ! Un garçon qui me parut, cependant, il y a cinq ou six ans, à la Bibliothèque, un peu sombre, pessimiste et trop épouvanté de l’avenir. Mais n’était-ce pas son propre avenir à lui-même dont tout son être avait le pressentiment terrible, inquiétude et trouble si bien exprimés aux premières pages du Horla, écrites, je crois, vers cette époque.

Relu d’anciens carnets où sont recueillies les pensées et réflexions empruntées à toute espèce de lectures.

À ces pensées des autres s’entremêlent les miennes, celles-ci par exemple :

Quel trésor de pouvoir rester dans un coin tout seul, sans chimères !

Volupté des coups, volupté des pleurs ! Une femme battue assemble ses commères : assises en cercle à l’écouter, toutes pleurent et partent de là pour aller se faire battre par leurs maris.


Heureux Chinois ! ils avaient inventé la poudre et n’en savaient faire que des feux d’artifice !


Qu’est-ce que la volonté chez l’homme ? Est-ce une liberté ?

— Point de liberté en ce monde, tout est enchaîné à tout.

Le chef-d’œuvre est qu’on se sente libre.

L’Église est une institution internationale.

Les Maisons royales et princières ne sont pas autre chose. Pourquoi les peuples ne formeraient-ils pas, eux aussi, une grande internationalité ?