Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre XXXI

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Imprimerie Julien Lecerf (p. 140-142).

XXXI


Je me suis expliqué, ces derniers temps, la moralité certainement supérieure des paysans d’autrefois comparés à ceux d’aujourd’hui. La Grande Révolution, encore peu éloignée, avait, en rendant l’espérance aux humiliés de vingt siècles, relevé chez eux le courage et la dignité. Ils se sentaient sur le point de devenir hommes, au moins par leurs enfants ; cela leur en faisait prendre la bonne tenue.

Les deux règnes cafards de la Restauration avaient peut-être un peu amoindri ces bons effets, mais l’espoir restait, et 1830 l’avait ravivé.

Pour détruire cette élévation de l’âme populaire, il a fallu cinquante ans de bourgeoisisme, d’empoisonnement moral, de folie inoculée par un travail écrasant, par l’alcool, par les livres d’église, etc.

Voilà pourquoi, ces heureux paysans de 1842, je ne les retrouverais plus aujourd’hui et ne pourrais plus les montrer à Michelet écrivant son livre : Le peuple, comme je les lui montrais alors…

Paul a rencontré, à Troyes, des apiculteurs qui, s’inspirant de la doctrine darwinienne, arrivent à perfectionner en longueur la langue des abeilles.

Lu ces jour-ci, avec grand plaisir, le livre sur Lamennais, récemment publié par Spuller.

L’auteur des Paroles d’un croyant, autrefois réprouvé par l’Église, se trouve avoir été, nous dit-on, le prophète du mouvement tenté par le pape actuel.

L’œuvre de Lamennais est finie et celle du pape ne durera guère ; mais un puissant pamphlétaire nous reste en Lamennais.

Combien haut il s’élève en religion au-dessus des tentatives papales, et, comme écrivain, au-dessus de tous nos artistes en style !… Ce que la conviction ajoute au talent, nous en avons un bel exemple…

C’est un de mes bons souvenirs d’avoir, au temps de sa célébrité, vu chez lui plusieurs fois, avec Michelet et Dumesnil, cet austère et vaillant défenseur d’une grande cause perdue.

Singularité très heureuse de ma chétive autobiographie d’y voir apparaître si naturellement et comme d’elles-mêmes quelques-unes des plus éclatantes illustrations de ce temps !

Le mariage de Dumesnil avec Adèle Michelet commença ces relations auxquelles je n’eusse jamais essayé d’atteindre.

Je connus aussi Edgar Quinet, Adam Mickiewicz, François Arago, Lamennais, Béranger, le docteur Serres, Dargaud, Ch. Alexandre, François Génin, Préault, l’acteur Samson, de la Comédie-Française, le peintre Couture, Paul Huet, Fauvety, Ch. Lemonnier, Eugène Pelletan, Deschanel, Armand Lévy, jusqu’au docteur Hahnemann, créateur de l’homœopathie, et jusqu’au trop célèbre bibliophile Libri, que je vis en visite chez Michelet, rue des Postes. Aussi je connus le jeune ménage de Gerando Teleki et tout de suite commença cette amitié qui dure encore après cinquante ans avec les enfants et la veuve. Auguste de Gerando, malheureusement, fut emporté dès 1849, dans la lutte nationale des Hongrois contre l’Autriche.

Par son second mariage avec Louise Reclus, Dumesnil devait nous préparer d’autres relations également célèbres, ou plutôt, en ce temps-là, destinées à le devenir : Élie, Élisée Reclus, etc.

Combien de choses rendues pour moi plus faciles sans que, de ma personne, j’y fusse pour rien, ou du moins pour pas grand’chose.