Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre XXXVI

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Imprimerie Julien Lecerf (p. 161-167).

XXXVI


Qu’était-ce que cette puberté pour moi si menaçante ? Je consultai un dictionnaire : elle arrivait pour les jeunes gens entre quatorze et seize ans. J’eus peur. Cependant, je franchis gaillardement la quatorzième année. C’était en 1830 ; il y avait de l’électricité dans l’air, il y en avait même en ma petite personne. J’étais dru, très vezilland (vieux mot normand) ; Legay était mort et le troisième septennaire allait être franchi ; mais ne voilà-t-il pas que je devins malade et qu’un nouveau docteur déclara que je n’achèverais pas l’année. Il me jugeait phtisique.

Tous ces pronostics lugubres, je crois bien, me sauvèrent, attendu que pour le peu que j’avais à vivre, on me laissa en parfaite liberté et tranquillité faire ce que je voulais, dans le joli jardin de la rue Saint-Hilaire. J’y devins, tout seul, jardinier, botaniste, zoologiste, entomologiste, et surtout un grand philosophe.

Aujourd’hui encore je ne sais rien mieux que ce que j’appris là, avec les fleurs, avec les insectes, avec le ciel, les nuages, les étoiles…

1895. — Tout un monde s’en va et je m’en vais moi-même. Les souvenirs n’en ont que plus de charmes… et quelquefois aussi plus d’amertume.

Mais dans la vieillesse certainement s’éclaire le jeu de ta vie. On en apprécie mieux la marche, l’ensemble, le bon équilibre ; c’est, au total, un gain.

Mort à Rouen, il y a quelques jours, de Mme M…, à l’âge de quatre-vingts ans. Quoique dans l’aisance, sa vie avait toujours été comprimée. Peut-être à cause de cela devenue d’une laideur extraordinaire. Elle n’en avait pas moins été, à dix-huit ans, très gentille : minois frais, rose et rond comme une pomme ; très éveillé, très drôle avec de grands yeux ronds, un peu gros, mais doux et tendres.

Que de métamorphoses en cet aimable visage pour en arriver aux laideurs de la fin ! Je l’avais connue au Tot petite fille, quand j’y allais tout jeune, avec mon père et ma mère.

Fille unique d’une mère de haute stature, solennelle et sentencieuse, elle avait pour père un petit bonhomme amusant qui ne tarissait pas d’anecdotes salées et poivrées. C’eût été un compagnon bien venu chez Boccace, chez Brantôme, chez Marguerite de Navarre. La Fontaine l’eût écouté bouche bée raconter comment un soir, à la fin d’un dîner de noces, il s’était fait cocu lui-même, sans le savoir.

La gaudriole était de mise alors dans la petite bourgeoisie où l’on aimait à rire. La France, nous dit-on, conservait quelque honnêteté parce qu’elle était encore chrétienne. Erreur. La France était encore gauloise et la gaieté nous était comme une salure dans le sang. La Restauration, en introduisant en France l’élément cafard, nous démoralisa. Contes joyeux il y a soixante ans s’échappaient encore des bouches les plus chastes ; des dames de bonne compagnie en savaient et disaient de jolis.

Nos femmes de France fussent restées peut-être dans cette tradition sans la pédante éducation modelée sur celle de Saint-Cyr.

Mme de Sévigné lisait Rabelais. Que lisent les dames d’aujourd’hui ?

Nés de 1815 à 1820, les vieillards actuels n’ont pas soixante-quinze ou quatre-vingts ans, ils sont vieux de cinq ou six siècles, tant les événements et changements autour d’eux ont passé vite. Depuis leur naissance, quelle génération avait vu jamais un tel renouvellement du monde ?

Aujourd’hui que souffle autour de nous un vent de catastrophes, les prophètes bibliques ont beau jeu pour nous annoncer sinon la fin du monde, du moins la fin d’un monde.

Il y a heureusement de bons dessous à notre société malade.

Fin d’un monde, mais qui s’accompagne de recommencements.

La vie serait terne sans ce grand coup final, la mort, qui relève et enlève tout.

La mort ! n’est-ce pas pour toute existence l’heure du pardon, de la rentrée en grâce et quelquefois de l’entrée en gloire ?

Tous devraient y trouver une lueur d’apothéose. « La mort, dit Proudhon, est la dernière des béatitudes. » (De la Justice, t. II, p. 100.)

Il pleut, il grêle, il tonne.

À quoi, à quoi se rapporte ce Il ?

— Pronom impersonnel, disent les grammairiens. Mais ce Il vraiment ressemble au Maître de l’univers.

Il pleut, Il grêle, Il tonne…

Jupiter ne faisait pas plus.

Je ne me fâcherais pas d’être appelé adorateur de Il.

Il est grand.

Il est superbe.

Il soulève les flots, les apaise, allume les volcans, et fait trembler la terre.

Il fait au matin lever le soleil.

Il donne aux fleurs leur aimable parure.

Il gouverne, Il dirige l’univers entier.

Avec émotion et respect, j’écoutais hier le Désert, de Félicien David.

Ineffables et pures harmonies ! Il m’y apparaissait partout.

Brises de l’infini, chants du soir, marche des caravanes, actions de grâces à l’immensité, je rendais grâce moi-même à Il et à son incomparable interprète, au musicien-prophète, égal en grandeur aux plus grands.

On a pu supprimer Jupiter, Jehovah, Dieu. On ne supprimera pas Il. Mes amis, nous pourrons toujours dire : Il pleut, et même : Il fait beau !

Nombre de choses bonnes, nombre de choses glorieuses se sont faites de nos jours, mais le plus puissant acteur contemporain ne semble-t-il pas avoir été anonyme ? Monsieur On paraît être aujourd’hui représentant de la souveraineté. Et ce que veut, ce que commande cette Majesté, c’est bien voulu, bien commandé.

Machiavel, tu avais rêvé le Prince ; es-tu content de celui-ci ?

Belle fin d’été, qui me rend mes anciennes extases devant le moindre coin de nature, surtout le soir :

Quand la nuit étend son voile
Et qu’au ruisseau transparent
Vient se mirer une étoile,
Ah ! que l’univers est grand !
Mais, hélas ! juillet fait sa gerbe,
L’été, lentement effacé,
Tombe feuille à feuille dans l’herbe,
Et jour à jour dans le passé.

Serais-je repris de la maladie des citations ? J’en fus autrefois gravement atteint ; et non sans remords, je me rappelle ceci :

Mon père, Dumesnil et moi, revenions de Saint-Wandrille ; ce devait être en 1840 ; nous avions passé la journée précédente chez M. Pouyer, filateur à Rançon… Ne m’avisais-je pas de dire, dans un moment de sotte vantardise, que je réciterais des vers sans interruption, ni redites, depuis Caudebec jusqu’à Rouen ? Nous allions en cabriolet, au petit pas de notre paisible cheval, et j’eus la cruauté de tenir ma promesse ; sans pitié de mon père, ni du pauvre Dumesnil, qui eut, avec tant de raison, préféré la libre causerie au milieu de ce beau pays, par un temps superbe, en plein mois de mai.

Quel cuistre j’étais alors ! Ah ! on met du temps à se débarbouiller du collège !

Mais sommes-nous débarbouillés même au moment de finir ?

On nous baptise à notre entrée dans la vie ; n’y aurait-il pas à nous laver quand nous en sortons ?

Mais… nous n’en sortons pas.


FIN