Fin du ministère du marquis d’Argenson/05

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Études diplomatiques – Fin du ministères du marquis d’Argenson
Duc de Broglie

Revue des Deux Mondes tome 98, 1890


V. CAMPAGNE DE 1746. [1]


I

« Cette favorite, dit d’Argenson en parlant de Mme de Châteauroux, était haute, fière, de grande dignité ; .. on prétend même qu’elle était de bon sens et de beaucoup de jugement… De la beauté, de la naissance et le manque de bien dans une cour somptueuse, quelques objets de vengeance et des créatures à avancer, voilà les passions qui métamorphosent honteusement une femme bien née en courtisane. » — Passant alors à celle qui remplaçait Mme de Châteauroux dans la faveur royale… — « Mme de Pompadour, dit-il, est de la plus basse extraction ; elle est blonde et blanche, sans traits, mais douée de grâce et de talens… Elle emporte le prix du chant, de la danse ; elle joue la comédie, imite et contrefait tout ce qu’elle veut, les passions et même la vertu quand il le faut ; l’éducation a perfectionné la nature pour exceller dans le rôle qu’elle devait jouer, c’est le gracieux instrument de tristes desseins. »

Ces deux portraits tracés avec art se ressentent, par l’opposition des traits que le peintre s’est plu à mettre en regard de l’impression qui fut éprouvée à la cour quand, pour la première fois, on vit une simple bourgeoise, comme Mme Lenormand d’Etioles, élevée à ce poste de maîtresse déclarée du roi, qui n’avait appartenu, jusque-là, qu’à des personnes bien nées. On a presque honte de dire que la noblesse s’en trouva mortifiée comme d’une atteinte portée à l’un de ses privilèges. Sans s’associer, même de loin, à ce renversement de toutes les lois morales et à cet oubli de la vraie dignité, qui devrait être l’apanage des familles honorées par l’éclat de leur nom, il est impossible de refuser un certain fond de justesse à la comparaison faite par d’Argenson. Il est certain que, tandis que Mme de Châteauroux se piquait de rester fidèle, au moins par l’élévation des idées, aux traditions des aïeux dont elle était fière, Mme de Pompadour apportait à la cour, avec des prétentions moins hautes, des habitudes et un tour d’esprit qu’on n’y connaissait pas et qui étaient propres au milieu social (comme nous disons aujourd’hui) où s’était passée sa jeunesse.

Non que je veuille dire, assurément, que jusqu’à ce milieu du XVIIIe siècle, qui marque le déclin de l’ancienne monarchie, la noblesse seule eût eu le privilège d’approcher du souverain et qu’il ait fallu un caprice de libertinage royal pour ouvrir à la bourgeoisie l’entrée de la cour ; encore moins que nos rois n’aient pas accordé de bonne heure à ce tiers-état éclairé, qui tient dans notre histoire une place si honorable, les égards mérités par ses lumières et par ses services. Ce serait l’opposé de la vérité. Ce fut au contraire, on le sait, l’instinct merveilleusement intelligent de la royauté française, de choisir de préférence dans cette classe qui était le cœur même de la nation, ses conseillers et ses ministres. En réalité, depuis deux siècles au moins, en fait, c’était la bourgeoisie (l’humeur d’un écrivain entiché de noblesse comme Saint-Simon l’atteste assez) qui gouvernait la France, et la classe qui avait fourni des ministres comme Colbert, des capitaines comme Fabert et Catinat et des prélats comme Bossuet, n’attendait pas l’apparition de Mme de Pompadour pour ne pas être traitée comme une caste intérieure. Nul emploi important et même honorifique ne lui était interdit, et la politique qui lui ouvrait ainsi, à toute heure, les portes du cabinet royal, n’aurait pas laissé celles de la cour se fermer longtemps devant elle.

Mais c’était la bourgeoisie elle-même qui subissait à cette époque de transition une transformation très sensible dans sa manière d’être et de vivre. Pendant les règnes précédens, elle s’était élevée surtout par le travail et par l’épargne ; ceux qui sortaient de ses rangs pour pénétrer dans les régions tout à fait supérieures de l’état montaient par degrés, quittant leur propre sphère, après avoir traversé les emplois austères de la magistrature ou les fonctions, plus modestes en apparence, mais plus importantes, en réalité, de l’intendance. Anoblis alors par grâce royale, ils ne songeaient qu’à se perdre et à se confondre dans le monde où ils étaient appelés et à y faire oublier leur origine. La bourgeoisie, sous Louis XV, commence à présenter un tout autre aspect, prélude d’une révolution économique et symptôme d’une révolution sociale. De très grandes fortunes, acquises soit par des services pécuniaires rendus à la royauté pendant les malheurs des dernières années de Louis XIV, soit dans les grandes opérations financières si malheureusement tentées sous la régence, — mais dont des joueurs prudens avaient su se retirer à temps, avant la catastrophe, — avaient créé, à Paris surtout, toute une bourgeoisie riche, en état de se suffire pleinement à elle-même. Sa fortune dépassait celle de la noblesse de cour, que de grandes propriétés foncières, mal administrées et encombrées de substitutions, ne préservaient ni des embarras, ni même parfois de la ruine. C’est en réalité la première apparition, dans notre histoire, de cette puissance du capital et de la richesse mobilière qui, fécondée par le crédit, produit sous nos yeux tant de merveilles. Les dépositaires de ce pouvoir nouveau étaient surtout les fermiers-généraux, qui détenaient entre leurs mains, par la perception de l’impôt, toutes les ressources d’un état souvent obéré, obligeaient les ministres et le roi lui-même à compter avec eux, et, dans des jours de détresse et de nécessité pressante, les tenaient véritablement à leur discrétion. Partout où un pouvoir existe, se groupe autour de lui une réunion de cliens et de complaisans qui prend plus ou moins l’apparence d’une cour ; c’était de cas de ces petits potentats financiers qui formaient entre eux, une confrérie assez étroite. Loin de cacher une opulence qui, en d’autres temps, en les désignant à l’envie, aurait attiré sur eux une défaveur menaçante, ils prenaient plaisir à l’étaler dans de magnifiques hôtels à Paris, dans de somptueuses maisons de campagne, où ils déployaient un luxe élégant. C’était le théâtre de réunions brillantes où se pressait une société mêlée de toutes sortes de distinctions : des artistes, des gens de lettres, d’illustres étrangers visitant la France, des seigneurs, même du plus haut parage, et des abbés de cour fuyant l’étiquette et l’ennui des grandeurs. Mme de Pompadour, quand la faveur de Louis XV vint la chercher, était la reine (on aurait dit volontiers, dans le langage du temps, la déesse) d’une de ces petites cours. Bien que fille d’un simple commis, ses rares agrémens de figure l’avaient fait de bonne heure rechercher en mariage par le jeune Lenormand d’Etioles, qui partageait avec son oncle Lenormand de Tournehem une des plus grosses fermes de l’impôt. L’amour d’un mari, que ses charmes dominaient complètement, mettait à ses pieds de larges revenus dont elle usait sans compter. Dans sa belle demeure de la rue Croix-des-Petits-Champs, dans son château d’Etioles, qu’elle avait su orner avec le goût le plus délicat, elle menait une vie toute de plaisirs, faisant elle-même, par ses grâces, ses talens, l’attrait piquant de son esprit, le principal ornement de ses fêtes. — « J’ai vu, écrivait le président Hénault à Mme du Deffand, chez M. de Montigny, la plus jolie femme que j’aie jamais vue : c’est Mme d’Étioles ; elle sait la musique parfaitement bien, elle chante avec toute la gaîté et le goût possible, fait cent chansons et joue la comédie, à Etioles, sur un théâtre aussi bien que celui de l’Opéra, où il y a des manœuvres de changement. » — Les visiteurs, les adorateurs affluaient dans ce lieu de délices ; et, dans le nombre, il en était (et des plus empressés) dont l’hommage avait un prix tout particulier. C’étaient les écrivains en vogue, même les plus graves, comme Montesquieu ; les plus délicats, comme Fontenelle ; les plus renommés, comme Voltaire. Tout ce monde de lettrés et de savans, d’humeur naturellement assez susceptible, et devenu déjà très fier par l’importance croissante qu’il prenait dans l’esprit public, supportait plus volontiers le joug capricieux, mais aimable, d’une jolie femme qu’ils avaient vue naître et grandir à côté d’eux, que le patronage des grandes dames qui, en les honorant, les protégeaient toujours d’un peu haut. A Étioles, ils étaient à leur aise et comme chez eux. Voltaire y régnait, tandis qu’il devait encore obéir et même flatter à Versailles. Après tout, elle était des nôtres, disait d’Alembert après sa mort, et il avait raison. Ce serait d’ailleurs toute une histoire à faire, et dont on trouverait ici le premier chapitre, que celle de ces salons des fermiers-généraux, qui, dans toute la seconde partie du siècle, devaient devenir le terrain commun où la finance et les lettres, deux grandeurs nouvelles, portées par le même mouvement social, allaient traiter de puissance à puissance.

Entrée à la cour, où elle ne connaissait personne (sauf peut-être un jeune ecclésiastique de bonne maison, renommé par ses poésies légères et sa conduite plus légère encore, l’abbé de Pierre de Bernis), Mme de Pompadour ne pouvait avoir la prétention d’y être suivie par la pléiade des constellations qui l’entouraient : réunion très brillante, sans doute, mais d’un tout autre éclat que celui du monde où elle allait vivre. Elle n’en eut pas la prétention, mais elle ne pouvait non plus se défaire des habitudes et d’un tour d’esprit dont le charme, d’ailleurs, répondait si bien à celui de sa figure. Elle avait vécu jusque-là pour le plaisir ; le jour où elle devenait la maîtresse du roi n’était pas celui où elle devait commencer à songer au devoir, ni même à l’honneur. Elle eut, d’ailleurs, bien vite compris de quel malaise souffrait ce royal enfant gâté. Lassé d’une grandeur dont il avait épuisé les jouissances sans avoir la force d’en remplir les obligations, le roi s’ennuyait : Mme de Pompadour sentit que, pour continuer à lui plaire, il fallait sans cesse le distraire et le divertir. Mme de Châteauroux avait rêvé de l’illustrer en s’associant à sa gloire ; Mme de Pompadour ne se mit en peine que de l’amuser en partageant ses passe-temps. Elle prit en main tout de suite la direction des plaisirs de la cour ; et, par une douce et insensible influence, elle en eut bien vite changé tout le caractère. Les divertissemens mêmes avaient jusque-là, à Versailles, quelque chose de fastueux et de guindé qui leur donnait tout l’apparat d’une solennité publique. Louis XIV, dans les jours de sa plus vive jeunesse, n’avait jamais pu dépouiller cette gravité extérieure. Quand il figurait dans un ballet paré, Racine l’en blâmait et on en murmurait déjà ; mais au moins il se donnait en spectacle aux Romains sous le costume d’une déité de l’Olympe, et la foule, éblouie, pouvait admirer sa majesté native déguisée, mais non dégradée, sous cette noblesse d’emprunt. Tout autre fut le théâtre des petits cabinets, installé par Mme de Pompadour dès la première année de son règne. Là, nulle pompe ; tout se passait à portes closes, devant un petit nombre d’élus : les pièces, choisies parmi les plus gaies, souvent même les moins décentes du répertoire, étaient jouées par de grands seigneurs et de grandes dames travestis en valets, en soubrettes ou en villageois pour chanter des airs d’opéra comique. Rien de plus différent aussi que les Marly, dont Saint-Simon nous décrit le cérémonial rigoureux, et les petits soupers de Choisy, que Luynes est bien forcé d’enregistrer dans son journal, mais où la seule condition, pour être admis, était de se montrer bon compagnon et de joyeuse humeur. En un mot, Mme de Pompadour ne négligeait rien pour faire à Louis XV, à côté de l’éclat extérieur dont il était lassé, une vie intime affranchie à la ibis des conventions de l’étiquette et des convenances de la dignité royale. Tout ce qu’elle touchait demeurait empreint d’une grâce voluptueuse bien différente de la sévère grandeur qui doit régner dans l’entourage d’un souverain. En un mot, si elle n’introduisit pas à la cour la société de mœurs plus libres où elle avait vécu, elle y amenait au moins une aisance et un agrément qui étonnaient les traditions héréditaires des vieux courtisans. Le roi se laissait aller volontiers à en subir le charme ; heureux peut-être, sans se l’avouer, de ne plus retrouver dans sa liaison nouvelle les exigences de la passion altière qui, la veille encore, le dominait. Il était fatigué, dit Bernis, de l’ambition des dames de cour ; il espérait qu’une bourgeoise ne songerait qu’à l’aimer et à être aimée [2].

Il n’est pas possible, sous une monarchie absolue, qu’un changement survenu dans les habitudes privées du souverain ne se lasse pas bientôt sentir dans la conduite des affaires publiques. On a justement regretté, mais peut-être accusé avec excès, la part que Mme de Pompadour prit dix ans plus tard à la grande révolution opérée par Louis XV dans le système de notre politique extérieure. Pour le moment, elle ne visait pas si haut : une double préoccupation, d’une nature bien plus modeste, paraît lui avoir dicté le premier usage qu’elle fit de son crédit sur l’esprit de son royal amant.

Elle se proposa, d’abord de détourner le roi de se rendre à l’armée, ou au moins d’y rester, si on ne pouvait l’empêcher d’y paraître. De tous les devoirs de la royauté, c’était là, on le sait, le seul que le petit-fils d’Henri IV (après avoir vainement tenté de s’acquitter des autres) avait encore goût à remplir. Le bruit du canon plaisait à ses oreilles et semblait secouer l’engourdissement de sa nature indolente. Puis il pensait, non sans raison, que sa présence (qu’il avait le bon goût de ne pas rendre gênante) était un aiguillon de courage et d’émulation pour la jeune noblesse qui combattait sous ses yeux. Mme de Châteauroux, loin de le retenir, l’avait envoyé au feu et essayé de l’y suivre. Ce coup de tête, ayant’ mal tourné, nulle équipée pareille ne pouvait plus être tentée. D’ailleurs, Mme de Pompadour n’avait dans les rangs élevés de l’armée ni amis, ni parens, puisque tous les grades étaient occupés par la noblesse et que de toutes les classes du pays, la haute bourgeoisie était peut-être la plus étrangère au métier des armes ; elle se serait sentie dans le camp encore plus dépaysée qu’à Versailles. Ne pouvant plus accompagner le roi, au moins fallait-il s’en séparer pour le moins longtemps possible.

Ensuite (et ceci était plus grave) dans les compétitions très ardentes qui s’élevaient au début de chaque campagne pour la répartition des postes à remplir et des commandemens à exercer, l’adroite favorite avait déjà su se réserver une voix au chapitre : et ses désignations discrètement insinuées à l’oreille du roi étaient faites, non en considération des mérites qu’elle n’était pas en état d’apprécier, mais en vue de fortifier sa position toujours précaire. Dans la crainte où elle vivait sans cesse d’être précipitée d’une place enviée par un caprice du même genre que celui qui l’y avait élevée, elle cherchait à tout instant à se préparer des appuis contre les intrigues de palais dont elle voyait le réseau se former autour d’elle. C’est ici encore que ses sentimens différaient de ceux de sa hautaine devancière, qui aimait à braver tout le monde, même la reine. Mme de Pompadour, attentive au contraire à ménager la pauvre Marie Leczinska (qui avait la bonté d’âme de lui en savoir gré), ne l’était pas moins à se concilier toutes les puissances secondaires qui pouvaient, en cas de disgrâce menaçante, lui venir en aide. Elle n’avait rien à offrir pas plus qu’à disputer au maréchal de Saxe, qui n’avait besoin de personne et dont tout le monde avait besoin ; mais au-dessus et à côté de ce chef sans rival, il y avait encore des positions considérables qu’on pouvait faire attribuer à de nobles protégés avec l’espoir qu’ils paieraient un jour la faveur de reconnaissance et de retour.

Et dans ce dessein d’influer discrètement, mais avec une arrière-pensée, toujours égoïste, sur le partage des commandemens de l’armée, elle était malheureusement secondée par ses relations anciennes et intimes avec deux hommes dont l’importance croissait chaque jour, surtout en ce qui regardait la conduite des opérations militaires. Ceux-là n’étaient pas ses nouveaux et douteux amis de la cour, mais, au contraire les premiers et fidèles amis de sa jeunesse : c’étaient les fameux frères Paris-Duvernay et de Montmartel, l’un préposé à l’intendance générale de l’armée, et l’autre banquier de la cour et du trésor. M. Camille Rousset, dans sa charmante histoire du comte de Gisors, a fait de ces deux financiers (de ces vivriers, comme les appelle dédaigneusement d’Argenson), et, en particulier, de Paris-Duvernay, un portrait fidèlement tracé que je n’ai garde de refaire après lui. Il a décrit avec sa précision habituelle, les débuts pénibles de Duvernay, sorti d’un cabaret du Dauphiné, l’aventure bizarre, racontée par Saint-Simon, qui le fit connaître, puis sa rapide élévation, due aux rares talens, comme munitionnaire d’un corps d’armée, dont il avait fait preuve dans la dernière année de la guerre de la succession d’Espagne. Il a rendu justice à la sagesse de vues qui préserva Duvernay, malgré les tentations qu’une grande fortune déjà acquise pouvait lui suggérer, de toute participation aux folies financières de Law, et qui le fit ensuite désigner par le duc de Bourbon, après la chute du système, pour en réparer les ruines. Une courte disgrâce, subie à l’avènement du cardinal de Fleury, n’avait pas empêché l’adroit ministre, dont le don principal était de se connaître en hommes, de rappeler bientôt auprès de lui cet habile agent et d’en faire dans les guerres, que de loin il se plaisait à diriger, un de ses associés et de ses confidens préférés. En fait, de l’avis unanime de tous ceux qui avaient eu affaire à lui, Paris-Duvernay était reconnu comme un maître dans l’art difficile de faire vivre de grandes armées en campagne. Mais M. Rousset n’exagère rien quand il affirme que, très fier de l’hommage rendu à ses talens, Paris-Duvernay en avait conclu que, pour qu’il fût en mesure de répondre à ce qu’on attendait de lui, il fallait que les généraux consentissent, non-seulement à le prévenir de tous leurs mouvemens avant de les opérer, mais à le consulter sur toutes leurs résolutions avant de les prendre.

Que telle fût bien, en effet, sa prétention, — qu’il se considérât déjà, en réalité, comme le conseiller nécessaire et l’associé de fait de tous les commandans militaires ; ce n’est pas là seulement l’appréciation personnelle de M. Rousset : j’en trouve dans un document inédit et communiqué par un des héritiers de sa famille, la preuve à la fois naïve et raisonnée : — « L’intendant, y est-il dit, ayant la confiance du général, est souvent en état déjuger si les armées peuvent en venir aune action, et lorsqu’il y entrevoit quelque apparence, il doit s’occuper de deux objets bien difficiles dans l’exécution. Le premier, c’est, dans la supposition d’un événement malheureux et des suites qu’il peut avoir, pour ne jamais laisser, dans les places de la première ligne, que les quantités nécessaires dans les magasins pour la défense de ces places, en cas de siège, et que les gros dépôts de ces magasins soient toujours dans les places de seconde et de troisième ligne. Il doit même prendre connaissance de la position des convois, au jour de l’action, pour les faire placer de manière qu’ils soient en état de se retirer sans embarrasser l’armée. Cette dernière circonstance est plus du fait du général et du maréchal-général-des-logis que de l’intendant, mais elle ne l’exclut pas d’y donner son attention et d’en parler au général, qui, souvent occupé d’objets trop supérieurs dans ces momens, n’a pas le temps de tout prévoir. Le second cas est plus difficile dans son exécution : c’est quand, par une bataille heureuse, l’armée doit suivre l’ennemi pour profiter de la victoire, comme les troupes s’éloignent par leur marche et que souvent les convois ne sont pas à portée de suivre parce qu’ils sont en route pour retourner au chargement ou qu’ils chargent, l’armée sera forcée de s’arrêter, et l’on perd souvent, par cette raison, les fruits avantageux d’une grande action. On a peu d’exemples en France qu’on ait profité d’une bataille gagnée, et si l’on examine quels en ont été les motifs (et, à la vérité, quelquefois le prétexte), on trouvera qu’on l’a principalement attribué au défaut de pain. Un intendant doit continuellement réfléchir sur la position des armées et supposer les différens événemens qui peuvent arriver, et ce qu’il y aurait à faire pour les subsistances dans chacune des suppositions : c’est précisément là ce qu’il y a de plus difficile à la guerre, mais ce n’est qu’en s’en occupant qu’on parvient à s’instruire. »

C’était là, assurément, une manière très élevée de concevoir les devoirs de l’intendance, mais on voit clairement la conséquence. Puisque, pour bien faire son métier, l’intendant doit tout prévoir, le plus court est de lui faire tout savoir et, de là, il n’y a qu’un pas à prendre sur tout son avis. Aussi, c’est bien ainsi que Duvernay l’entendait ; mais pour faire accepter un droit de contrôle si étendu (comme la suite des faits fera voir qu’en plus d’une occasion il y réussit), tous les talens du monde n’auraient pas suffi. Il fallait y joindre l’influence dominante de l’argent sur un gouvernement qui en avait besoin, et c’était ce ressort principal dont les deux frères Paris avaient trouvé moyen de se réserver, entre eux deux et à peu près à eux seuls, la disposition. Par les fonctions mêmes de son office, Paris de Montmartel était chargé de pourvoir au mouvement des fonds, ce service important auquel font face aujourd’hui les comptes-courans de la Banque et ceux des trésoriers-payeurs-généraux. Suivant qu’il ouvrait avec plus ou moins de libéralité sa caisse (par des avances toujours largement rétribuées), le trésor de l’armée se trouvait aussi rempli avec plus ou moins d’abondance ou de facilité. Duvernay, lui-même, ne refusait pas de mettre en dehors des millions de sa propre fortune pour assurer la substance de l’armée dans des momens critiques où le succès d’une opération qu’il avait connue et approuvée était en question. De là l’extrême importance que tous les généraux mettaient à vivre en bons rapports avec lui et à ne pas faire un pas sans s’être assuré de son concours. De là aussi le prix, non moins grand, que tous les ministres attachaient à ne confier les commandemens qu’à ceux qui savaient se ménager cette précieuse amitié ; si on eût imprudemment froissé celui qui tenait à certains jours le nerf de la guerre entre ses mains, il aurait pu mettre tout le monde dans l’embarras en se retirant sous sa tente, dans sa belle villa de Plaisance, où on ne l’aurait pas laissé languir longtemps. C’est une menace dont il savait faire usage dans l’occasion. Je ne connais pas de meilleure preuve de cette puissance financière croissante que j’ai dû signaler et qui, bien qu’elle se soit fait sentir dans tous les temps, ne s’était pas encore affichée avec une si orgueilleuse ostentation.

Le père de Mme de Pompadour avait été commis dans les bureaux de Duvernay et lui-même avait contribué d’abord au mariage, puis à l’élévation de la fille ; Plaisance et Étioles étaient restées deux demeures tenues sur le même pied, fréquentées par les mêmes visiteurs, en relations affectueuses et quotidiennes [3]. Je n’oserais affirmer que c’est à cette intimité entre la favorite et le grand fournisseur que fût due une répartition de commandemens pour cette campagne de 1746, dont le maréchal de Saxe, obligé de la subir, ne craignit pas de se plaindre assez haut. La vérité est que jamais choix ne parurent plus dictés par la faveur, et, depuis de longues années, les troupes françaises n’avaient vu autant de princes à leur tête. Il y avait d’abord le prince de Conti, à qui, comme je l’ai dit, on avait fait don d’une armée absolument indépendante, grossie en outre par un détachement de l’armée royale. Venait ensuite le comte de Clermont, cadet de la maison de Condé, qui consentait bien à servir sous les ordres du maréchal, mais à la condition de commander lui-même à un corps d’armée tout entier : puis le duc de Chartres et tous les petits-fils légitimés de Louis XIV, duc de Penthièvre, prince de Dombes, comte d’Eu, chacun prétendant à remplir un poste où il eût occasion de se signaler et menaçant de se retirer si on ne lui donnait pas satisfaction. Maurice, tiré de droite et de gauche, ne savait auquel entendre. Encore s’il se fût agi démarcher tout de suite à une action vive et décisive, il aurait pu se flatter d’entraîner tout ce beau monde, comme à Fontenoy, et d’enlever la victoire par l’élan d’une fougue valeureuse. Mais les conditions modestes que lui imposait la politique adoptée à Versailles ne lui permettaient pas de courir ainsi après un coup d’éclat. Ne pouvant aller chercher l’armée alliée sur la limite de la frontière hollandaise (où elle se concentrait lentement), de crainte d’être entraîné à sa suite sur le territoire qu’il avait ordre de respecter, il voyait, bien que toute son action allait se borner à compléter la conquête des Pays-Bas, en faisant le siège de toutes les places encore détenues par les garnisons autrichiennes. Or de toutes les opérations de guerre, aucune ne répugne plus que les longs travaux de siège, à la vivacité du tempérament français. Nulle part plus que dans la tranchée, officiers et soldats ne se livrent volontiers aux murmures, au découragement, à l’indiscipline. Maurice ne savait qu’inventer pour tromper l’agitation stérile et bruyante des nobles auxiliaires qu’on lui avait donnés.

« Je vois, écrivait-il à son ami Folard, qui s’étonnait de la lenteur et de l’hésitation de ses premiers mouvemens, que nous pensons de même sur ce qu’il y avait à faire après l’abandon que les ennemis avaient fait de leur position derrière le Nethe, et je n’y aurais pas manqué si j’avais été seul.., mais je ne sais si vous savez ce que c’est qu’une armée de cour et tous les inconvéniens qu’elle entraîne. Je détache de cette armée quarante bataillons et cinquante escadrons pour faire l’investiture de Mons. Ce siège se fera sous les ordres de M. le prince de Conti, dont Dieu bénira les inspirations. Quant à moi, je compte me tirer d’affaire, je ne dis pas avec peu, car cette armée est encore formidable, mais couvrir les places que nous avons conquises et empêcher qu’on interrompe le cours de nos progrès, ne laisse pas que de faire une opération considérable. Quant à la politique, je n’en parlerai pas, gens plus habiles que moi s’en mêlant [4]. »

Et presque à la même date, il écrivait au roi de Prusse, qui lui demandait, tout en le comblant d’éloges, de lui expliquer la timidité de ses opérations. — « Ce n’est pas par amour-propre, mais par obéissance que j’ai l’honneur de me conformer aux ordres que Votre Majesté veut bien me donner, et que je vous rends compte, sire, des opérations de l’armée qu’il a plu à Sa Majesté très chrétienne dénie confier… Votre Majesté sait bien que le parti militaire est toujours soumis à la politique. Aussi je me flatte que Votre Majesté ne m’attribuera pas les fautes qui pourront être faites pendant le cours de cette campagne [5]. »

Il fallait donc essayer de prévenir cet ennui du repos forcé que Frédéric, on l’a vu, regardait comme si dangereux pour une armée française, mais plus nuisible encore pour une armée de cour que pour tout autre. Ce fut dans cette pensée que Maurice imagina d’enrôler et d’attacher à sa suite une troupe de comédiens devant dresser son théâtre et donner des représentations dès que l’on camperait quelque part. Pour réaliser ce dessein original, il eut le bonheur de mettre la main sur une troupe d’opéra-comique qui venait d’avoir à Paris un succès de vogue, et dont le directeur, Favart, était lui-même auteur de plusieurs pièces goûtées du public. Les boulions italiens, ayant le privilège de faire rire les Parisiens, s’étaient plaints de la concurrence, et Favart venait de se voir interdire le droit de divertir la capitale. Maurice, toujours au courant de ce qui se passait dans les coulisses, lui offrit de venir chercher à l’armée un asile dont personne ne songerait à le faire partir. Les mécontens, les malicieux ne manquèrent pas de plaisanter sur le soin qu’il mettait à se procurer, même en campagne, le genre de plaisirs qu’il avait le plus goûté dès sa jeunesse, avec les distractions moins innocentes qu’il n’avait jamais manqué d’y joindre. Les railleries surtout allèrent leur train quand on vit arriver Favart avec sa compagnie ambulante, y compris une jolie petite actrice connue sur les planches sous le nom de la Chantilly, qu’il venait d’épouser et dont il semblait fort épris. On ne se fit pas faute de remarquer que le maréchal parut tout de suite s’occuper de la femme tout autant que du mari. Je suis loin de me porter garant d’une pureté d’intention que la suite de ses relations avec le ménage Favart permet assurément de mettre en doute. Mais je n’en suis pas moins porté à croire que la pensée de faire prendre patience à une jeune noblesse indocile, pendant les longues journées d’attente auxquelles il devait la condamner, ne fut point étrangère à une idée jusque-là sans exemple. Tout n’était pas de sa part mensonge et vain prétexte quand il écrivait à Favart ces mots dont le comédien auteur pouvait encore bien longtemps après, et malgré tous les déboires qu’il avait dû essuyer, s’enorgueillir complaisamment dans ses mémoires. — « Je vous ai choisi de préférence pour vous donner le privilège exclusif de la comédie. Je suis persuadé que vous ferez tous vos efforts pour la rendre florissante. Mais ne croyez pas que je la regarde comme un simple objet de divertissement : elle entre dans mes vues politiques et dans le plan de mes opérations militaires [6]. »

Fier de cette confidence et un peu gonflé de son importance, Favart fit assez de diligence pour que son théâtre fût monté et pût donner sa première représentation à Bruxelles, le jour même où Maurice y vint reprendre son commandement. Le maréchal ne manqua pas de venir prendre place parmi les spectateurs et au moment où il parut, on entendit un coup de tonnerre, puis l’acteur qui était en scène entonna ce détestable couplet de facture :

Est-ce là notre général
Que ramène Bellone ?
Eh ! oui, c’est le grand maréchal.
C’est lui-même en personne,
Non ; je le vois à ses regards,
C’est le dieu de la guerre,
Et Jupiter annonce Mars
Par un coup de tonnerre.

« Cet impromptu, ajoute Favart, fut transcrit par tout le monde avec empressement. On le porta au maréchal, qui était à dîner avec les officiers généraux. On m’envoya chercher. Un plaisant demanda ce qu’un poète comme moi venait faire à l’armée. Je répondis que je venais chanter les exploits de nos généraux et chansonner les ennemis… Le comte de Saxe, qui connaissait le caractère de notre nation, savait qu’un couplet de chanson, une plaisanterie faisait plus d’effet sur l’âme ardente des Français que la plus belle harangue. Il m’avait intitulé le chansonnier de l’armée, chargé d’en célébrer les événemens les plus intéressans [7]. »

Peu de jours après (quel contraste ! ), une autre cérémonie attestait aussi, par un témoignage d’un genre tout différent, la prise de possession de la capitale de la Flandre autrichienne par les armes victorieuses de la France. C’était le roi qui arrivait et qui, suivant l’usage observé, nous dit Luynes, dans toutes les villes conquises, mettait pied à terre devant la cathédrale, où un Te Deum devait être chanté. L’archevêque, le cardinal d’Alsace appartenant à l’ancienne famille d’Henin, dut attendre et haranguer le souverain vainqueur sur la porte de son église. Son langage (dans cette occasion si délicate, pour un sujet resté fidèle de Marie-Thérèse), fut plein de tact et de dignité chrétienne. — « Sire, dit-il, le dieu des armées est aussi le père des miséricordes : tandis que Votre Majesté lui rend des actions de grâces pour ses victoires, nous lui demandons de les faire cesser heureusement par une paix prompte et durable. Le sang de Jésus-Christ est le seul qui coule sur nos autels ; tout autre nous alarme ; un prince de l’église peut sans doute avouer cette crainte devant un roi très chrétien. C’est dans ces sentimens que nous allons entamer le Te Deum que Votre Majesté nous ordonne de chanter. »

Dès le lendemain, il fallait ouvrir la campagne sur le terrain ingrat et limité où on avait ordre de la renfermer. Maurice fit de son mieux pour satisfaire les ardeurs princières dont la tutelle importune lui était confiée. Tandis que Conti, ramenant toute son armée par Maubeuge et Thionville dans le Hainaut, venait mettre au sud de Bruxelles le siège devant Mons, l’armée royale, manœuvrant dans le nord et refoulant les troupes alliées qui reculaient devant elle sans l’attendre, allait tenter à Anvers une opération du même genre dont la direction dut être confiée au comte de Clermont. Mais la marche n’était pas commencée que déjà le prince et le maréchal ne pouvaient plus s’entendre. Ce n’est pas que Clermont fût, comme son cousin Conti, un ambitieux à hautes prétentions, voulant en faire à sa tête et n’obéir à personne. C’était au contraire un bon vivant, ne songeant guère qu’à rire et à s’amuser ; il y avait en lui un mélange de qualités ou de vices, comme on voudra, très singulier à rencontrer chez un cadet de maison royale, destiné de bonne heure à l’état ecclésiastique, qui avait porté longtemps le petit collet et jouissait encore de 200,000 livres de rente du chef de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, dont il avait la commande. Cet étrange abbé, après avoir rempli Paris du bruit des hauts faits d’un libertinage élégant, et mangé le bien de l’église et des pauvres, avec la Camargo, la Du Luc et toutes les filles de joie en renom, avait obtenu, depuis deux ans déjà, la permission d’endosser l’uniforme sans quitter ses bénéfices. Bien que ce nouvel état lui plût infiniment mieux que le premier, il n’y portait pas beaucoup plus de sérieux. Faisant très bien son devoir au jour du péril, commandant même au besoin avec sang-froid et habileté, il n’en continuait pas moins à réunir sous sa tente, où il tenait table ouverte, un jeune état-major des plus gais, dont les propos, méconnaissant toutes les convenances et aussi libres que dans un souper de cabaret à Paris, ne respectaient personne et le général en chef moins que tout autre. C’était là surtout qu’on s’amusait tout haut des faiblesses galantes du maréchal, dont assurément en pareille compagnie on ne lui faisait pas un grand crime, mais dont on lui reprochait de ne pas choisir les objets avec un goût assez délicat. On riait de son penchant pour les beautés faciles et aussi de son accent étranger, de sa façon de parler originale, qui avait le tort de ne pas ressembler au ton des cercles et des salons à la mode. On le tournait même au besoin en caricature. — « Qu’il est donc fâcheux, disait un de ces petits-maîtres, d’obéir à l’homme de la cour qui a le moins d’esprit ! »

L’écho de ces légèretés indécentes ne pouvait manquer d’arriver aux oreilles du maréchal, qui n’était pas d’humeur endurante sur ce qui touchait à la dignité du commandement, et moins que jamais peut-être quand il sentait que les traits l’atteignaient à son côté faible. Il prit la plaisanterie en très mauvaise part ; et la vengeance qu’il en tira ne fut peut-être ni digne, ni prudente. Il diminua graduellement les forces qu’il mettait aux ordres de Clermont de manière à le réduire (il le disait lui-même), à l’état d’un capitaine de partisans. Clermont sentit le coup et, malgré son humeur habituellement accommodante, ne put le supporter de sang-froid. Il déclara très haut qu’il allait partir, ne pouvant se laisser traiter de la sorte par un bâtard étranger. Chacun savait où il irait en débarquant à Versailles, car il était en correspondance habituelle avec Mme de Pompadour, à qui il avait promis d’envoyer régulièrement des nouvelles du roi.

Par bonheur, au nombre des coupables, il en était un, le jeune marquis de Valions, qui, peut-être aussi prompt que les autres à parler après boire, sentait mieux, une fois les fumées du vin dissipées, le danger des coups de langue. Il représenta au prince, qu’étant un militaire d’occasion, quitter brusquement l’armée, à la veille d’une action, était un parti qui ne lui ferait pas assez d’honneur pour avancer ses affaires et qu’il ne lui resterait ensuite qu’à se retirer dans son abbaye. Il finit par le décider à écrire au maréchal pour se défendre d’avoir tenu les propos qu’on lui prêtait. Valfons, ayant combattu auprès du maréchal, à Fontenoy, restait assez bien avec lui : il se chargea de faire la remise de la lettre ; mais s’il avait été difficile de la faire écrire, il le fut encore plus de la faire lire. Dès que le maréchal le vit entrer : « Que me veut ton prince, lui dit-il, a-t-il un mouvement des ennemis à me faire connaître ? » — « Monsieur le maréchal, dit Valfons, il vous souhaite le bonjour. » — « Dis plutôt qu’il souhaite que le diable m’emporte, » et prenant le papier, il le jetait loin de lui, sans vouloir le décacheter, ni l’ouvrir. A force d’insister, Vallons obtint pourtant la permission d’en faire lecture, les termes en étaient polis et bien tournés : le visage du maréchal fut rasséréné. Mais à aucun prix, il ne voulait répondre : « Je ne veux pas, disait-il, être le pédagogue éternel des princes ; il faudrait que je lui dise qu’il a mal fait : on a beau être prince du sang, il faut savoir se taire et respecter le choix du roi. » Valfons rappela alors que le maréchal, lui-même, pour opérer un fourrage qu’il avait ordonné, aurait à se rendre dans le voisinage du quartier où campait le prince et pourrait s’y arrêter pour dîner. — « Non, dit le maréchal, je ne dîne pas chez les gens qui s’égaient à mes dépens. » — Le lendemain pourtant le fourrage eut lieu, et Valfons, servant de guide au maréchal, l’égara sans peine à l’entrée de la nuit, de manière à se trouver devant le logis du prince, où un dîner était préparé. Vu l’heure avancée, il fallut bien entrer et s’y asseoir. Le repas était bon et bien servi : le maréchal fut mis à la première place, le prince s’asseyant à sa gauche : on ne parla pas de l’affaire de la veille, et tout se passa de bonne grâce. En sortant seulement, Valfons dit à l’oreille de Maurice : — « Vous voyez bien, monsieur le maréchal, qu’on vous trompait et que M. de Cermont est de vos amis. » — « C’est bon, c’est bon, reprit Maurice, nous nous aimons beaucoup, mais surtout au feu. »

Peu de jours après, le corps de Clermont fut reconstitué, porté à 12,000 hommes avec vingt pièces de canon, et 300 servans d’artillerie, et le siège d’Anvers put commencer dans de bonnes conditions [8].

Clermont remercia le maréchal avec une effusion peut-être sincère. « Quand vous me connaîtrez mieux, lui écrivait-il, vous verrez que je ne suis ni avantageux, ni intrigant, ni étourdi ; que je ne connais pas de dessous et que je m’attache sincèrement à ceux qui ont de l’affection pour moi. » Mais en attendant, pour ne plus être exposé à se retrouver dans l’embarras, il prenait acte auprès de Mme de Pompadour de la marque de confiance qui lui était donnée, et, par une flatterie délicate, il l’entretenait de détails militaires qu’elle n’était sûrement pas en état de comprendre. « — A présent, disait-il, que le roi m’a fait la grâce de me détacher avec un corps pour faire le siège de la citadelle d’Anvers, je vous prie d’en agréer les nouvelles. Cette citadelle se défend par un feu assez raisonnable, parce que, voulant ménager la ville d’Anvers, je n’ai pas un grand front d’attaque et que les ennemis portent toutes leurs défenses sur ma tranchée. Si j’avais eu la liberté d’attaquer par l’esplanade de la ville et par le côté de l’Escaut aussi bien que par celui-ci, mon opération en aurait été plus prompte ; malgré cela, je fais mon possible pour que ceci aille bien, et je puis vous dire, madame, que je chemine promptement, vu la gêne dans laquelle je suis… Ce que j’ai à vous mander qui m’intéresse plus que tout, c’est que le roi est gai et se porte à merveille. Je vous demande la permission de vous écrire quelquefois pour vous demander de vos nouvelles. Je vous prie d’être persuadée que je m’y intéresse infiniment. Ne doutez pas, madame, du respect, de la reconnaissance et de l’attachement que je vous ai voués : ces sentimens sont, je vous assure, inviolables. » — Et pour plus de sûreté, il écrivait aussi à Paris-Duvernay : « Principauté à part, si j’étais un homme à ne point vouloir relâcher aucune des troupes qu’on m’aurait confiées qu’à mon corps défendant et après de longues discussions, on aurait raison de ne m’en donner qu’à lèche-doigt ; mais comme je ne pense, ni ne songe et ne désire que le bien du service, on doit me confier les troupes sans crainte et avec la certitude que je serai toujours en état de les rendre [9]. » Du reste, le siège d’Anvers marchant bien et la citadelle se rendant au bout d’un mois, il n’y eut plus lieu à récriminations de part ni d’autre.

Avec l’autre prince, chargé de l’autre siège, les difficultés furent plus grandes encore et beaucoup moins heureusement terminées. D’abord Mons, mieux fortifié, mieux défendu ou moins habilement attaqué qu’Anvers, mit plus longtemps à se rendre. Puis, lorsqu’enfin, au bout de deux mois, la citadelle eut capitulé, la situation militaire avait fait un grand pas. Les alliés, ayant reçu, soit d’Angleterre, soit d’Autriche, tous les renforts qu’ils pouvaient attendre, se mettaient aussi en mouvement et débouchaient, sous les ordres du prince de Lorraine, entre Hasselt et Maëstricht, par la frontière de Hollande, avec des intentions agressives. Leur dessein était, visiblement, d’abord de couvrir Namur, dernière place (mais très importante) qu’ils possédaient encore sur le cours de la Meuse, puis de passer entre les deux armées françaises, rejetant celle de Conti sur la France et interrompant les communications de l’armée royale. Si ce double résultat était atteint, Bruxelles pouvait être repris et, Maurice se voyant obligé de se replier précipitamment pour ne pas être séparé de la France, toute la province était reconquise. Maurice n’hésita donc pas à se porter immédiatement avec toutes ses forces au-devant de l’ennemi. Laissant le roi retourner en France, pour assister aux couches de la dauphine, il quitta Bruxelles lui-même et vint à la rencontre du prince de Lorraine pour lui barrer le chemin de Namur. Les deux armées se firent face sur les rives du Mehaigne, petit affluent de la Meuse. Une action décisive pouvait être engagée d’un jour à l’autre. Maurice pria instamment Conti (il n’avait pas d’ordre à lui donner) de venir le rejoindre sans délai. L’invitation était d’autant plus naturelle que, par suite du mouvement que Maurice venait de faire, il s’était rapproché du théâtre des opérations de Conti, et les deux quartiers généraux n’étaient plus éloignés l’un de l’autre que par une distance de quelques lieues. C’était le théâtre où s’était jouée la partie la plus mémorable de la guerre de la succession d’Espagne et le lieu même où Marlborough avait infligé à la France un des plus grands désastres qu’elle eût jamais subis. Ramillies n’était ; qu’à quelques lieues du camp de Maurice ; on conçoit ce que ce souvenir ajoutait à la solennité de ce moment critique.

Conti ne se pressa nullement de se rendre à l’appel. Mons à peine soumis, il avait mis le siège devant Charleroi et ne se souciait pas de l’interrompre. Il se borna à détacher un de ses lieutenans, le comte d’Estrées, avec douze bataillons et dix escadrons et à l’envoyer à la rencontre du maréchal, pour l’appuyer s’il était besoin. Mais quelle ne fut pas la surprise du maréchal lorsque, à la première réquisition qu’il adressa, le comte d’Estrées exhiba une instruction du prince de Conti lui interdisant d’agir, à moins qu’il n’en eût reçu de lui l’ordre positif. L’indignation du maréchal devant cet acte de véritable trahison fut extrême et il l’exprima au ministre de la guerre dans les termes les plus vifs. — « Voilà, disait-il, une chose qui mérite toute l’attention du roi et la vôtre… Vous verrez, par la lettre de M. le prince de Conti, que si les ennemis venaient pour m’attaquer (ce qui peut arriver d’un moment à, l’autre), M. d’Estrées serait obligé de rester spectateur du combat, à moins qu’il n’eût obtenu la permission d’agir de M. le prince de Conti, qui reste à six grandes lieues d’ici… Cette conduite du prince est incompréhensible : je la cache avec grand soin à l’armée, afin que l’ennemi l’ignore… Je suis trop bon serviteur du roi pour rendre à M. le prince de Conti ce qu’il me fait. Je veux cependant lui en faire la peur ; en le menaçant de me retirer au camp de Louvain, » c’est-à-dire en le laissant seul en face de l’armée autrichienne, qui en aurait eu aisément raison. Ce n’était qu’une menace, et peut-être pas le meilleur moyen de rappeler à son devoir un prince d’un caractère hautain comme Conti, qui se borna à lui répondre, après quelques offres de concours toujours un peu vagues : — « Si vous voulez vous en aller à Louvain, il faut m’en avertir, pour que je sauve mon canon. » Mais le comte d’Argenson, averti de la querelle, s’en émut davantage. — « Sa Majesté, écrivit-il à Maurice, trouve bon que vous employiez toutes les troupes pour faire avorter les projets fastueux que les alliés ont annoncés dans toutes les cours d’Europe. C’est en le présentant sous cet aspect à M. le prince de Conti qu’elle ne doute pas que ce prince n’y concoure de toutes ses forces, en préférant à l’intérêt même du siège dont il est chargé celui d’en imposer à un ennemi présomptueux, qui ne devrait pas l’être devant vous. Vous pouvez donc vous adresser à lui avec confiance ; je connais trop son amour pour le roi et pour l’État pour être persuadé (sic) que la confiance qu’il aura dans la sagesse de vos avis sera plus puissante sur lui que la crainte d’une retraite sur Louvain, qu’il ne croira jamais que vous ayez pensée sérieusement [10]. » Heureusement, quand cette. réponse arriva, le siège de Charleroi était terminé par une soumission si prompte et si brusque que le commandant fut soupçonné de s’être laissé corrompre.

Conti parut alors se décider à s’unir enfin au maréchal, et il lui fit demander un rendez-vous pour le lendemain, 2 août, dans des termes qui semblaient bien indiquer quelques remords de s’être fait si longtemps attendre. — « Si vous ne pouvez venir, lui écrivit-il, ce qui serait signe de combat, J’irai vous rejoindre à tire d’ailes avec toutes les forces que je pourrai vous amener. »

La conférence eut lieu, le 2 août, dans la bourgade de Walhem. Une discussion s’engagea immédiatement entre les deux généraux, elle fut très vive et ne tarda pas à devenir orageuse ; Conti, si lent à se mettre en mouvement la veille, voulait maintenant agir sans délai et pousser droit à l’ennemi ; ce fut, au contraire, Maurice qui tint à rester dans une imposante et formidable attitude de défense. Non que, s’il eût suivi ses propres inspirations, il n’eût été porté, comme toujours, au parti le plus audacieux ; mais il connaissait ses instructions et la limite qu’il lui était défendu de franchir. A quoi bon, dès lors, attaquer, si, même victorieux, il lui était interdit de poursuivre ? Il valait mieux laisser le prince de Lorraine en face de la masse vraiment redoutable qu’allaient former les deux armées réunies, gêner ses communications avec la Hollande et attendre que, n’osant : pas avancer et ne pouvant subsister longtemps sur le coin de terre étroit et promptement épuisé où il s’était campé, il prît de lui-même le parti de la retraite [11].

Le débat se prolongea pendant deux jours devant les états-majors des deux armées, informées de la dissidence et attendant l’issue avec impatience. Conti avait pour lui tout ce qui était jeune et bouillant, même dans l’armée de Saxe, la conduite de Maurice, dont on ne pénétrait pas le secret, causant à la vivacité française un véritable agacement de nerfs ; et parmi ceux qui ne cachaient pas leur mécontentement, il fallait compter le chevalier de Belle-Isle, confident intime et correspondant régulier du maréchal, son frère, auquel il avait soin de faire connaître tout ce qui se passait à l’armée, et surtout les fautes ou les torts vrais et faux d’un rival [12].

Enfin, de guerre lasse, mais de très mauvaise grâce, Conti finit par céder. « Votre armée étant la plus nombreuse, dit-il à Maurice, c’est vous qui devez décider. » Par la même raison, le bon sens disait que c’était Maurice aussi qui devait commander ; mais Conti ne l’entendait pas ainsi. — « Un prince du sang, disait-il, qui a patente de général, ne doit obéir à personne, pas même à un maréchal de France. » Et il citait l’exemple du grand Condé, qui avait exigé dans sa dernière campagne que, non-seulement lui-même, mais son fils, prit le pas sur cinq maréchaux de France. Le débat devenait trop personnel pour être poursuivi directement entre les deux interlocuteurs, et Conti se retira sans annoncer ses intentions. Le lendemain, en apprenant qu’il avait demandé à Versailles la permission de quitter son poste et qu’il se préparait à partir :

« Aurai-je eu le malheur de vous déplaire, monseigneur ? écrivit sur-le-champ Maurice, un peu troublé de cette brusque résolution. J’ai plusieurs choses à régler auxquelles je ne suis point préparé. Voudriez-vous m’indiquer une heure pour prendre vos ordres et vous présenter mes respects ? » — « J’étais parti en chemin, répliqua sèchement le prince, quand j’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite hier. C’est avec plaisir que j’eus (sic) conféré avec vous, si je n’avais pas été embarqué. Il est vrai que j’ai demandé au roi de m’en aller ; la façon dont nous avons été ensemble ne doit pas, monsieur le maréchal, vous faire imaginer que je me plaigne de vous. » Cette assurance, donnée du bout des lèvres, ne promettait rien de bon, et bien que Maurice demeurât, en réalité, maître du terrain, puisqu’un ordre ministériel ne tarda pas à mettre les deux armées sous son commandement, il n’en restait pas moins défiant, irrité et convaincu qu’il avait désormais à la cour un ennemi puissant et ne songeant qu’à le desservir. Il n’avait pas tort d’être inquiet, car Conti, malgré la surprise et le mécontentement général que causaient sa retraite et la sotte prétention qui la motivait, fut reçu à Versailles avec tous les égards ordinaires. Le roi ne lui témoigna aucun déplaisir, et on sut bientôt que Mme de Pompadour, loin de lui en vouloir, se montrait satisfaite qu’en faisant cesser de lui-même la division du commandement en Flandre, il eût ôté au roi le motif qu’il donnait habituellement pour se montrer pressé d’y retourner [13]. A ces sourdes intrigues qu’il soupçonnait, Maurice fit la meilleure des réponses. Quinze jours n’étaient pas écoulés que le prince de Lorraine, après quelques essais d’attaques aussi timides qu’infructueux, se sentant coupé de la Hollande et craignant d’être enveloppé, se décidait à passer la Meuse avec armes et bagages, et à sortir de Flandre par la porte du Luxembourg. Le siège de Namur pouvait commencer sans courir risque d’être interrompu.


II

Il y avait plus d’un motif, d’ailleurs, pour que le retour de Conti, tout en donnant lieu à quelques commentaires, passât à peu près inaperçu à Versailles. Deux événemens imprévus, arrivés coup sur coup, y mettaient tout en rumeur. Les couches de la dauphine, dont l’attente avait motivé le retour du roi, avaient eu lieu dans les circonstances les plus douloureuses. A peine la princesse avait-elle donné le jour à une fille qui ne devait pas vivre, qu’on recevait la nouvelle de la fin subite du roi d’Espagne, son père ; Philippe V succombait à une attaque d’apoplexie qui l’avait frappé dans son lit, à côté de la reine, sans qu’il eût un instant pour se reconnaître ; et quelques jours après c’était la dauphine elle-même qui était emportée, avant d’être relevée de ses couches, par un accident que rien ne faisait pressentir.

La désolation de son jeune époux était extrême. Ce fut aussi une contrariété générale que de voir ajourner encore les espérances de la succession royale, qui était toujours menacée dans la ligne directe puisqu’elle ne reposait encore que sur une seule tête. Ce n’étaient là cependant que les moindres des préoccupations causées par ces coups inattendus de la mort. Un nouveau roi allait gouverner l’Espagne, et ce n’était pas le fils d’Elisabeth ! La main saccadée et violente qui remuait depuis tant d’années la machine politique de l’Europe allait donc être forcée cette fois de lâcher les rênes. Quel changement ! quel vide dans la balance ! Par quel poids nouveau serait-il remplacé ? Au premier moment, d’Argenson (il s’en confesse dans ses Mémoires et il faut en vérité l’en excuser) éprouva de cette mort imprévue une satisfaction qu’il ne prit même pas la peine de dissimuler. C’était pour lui la délivrance : c’était le trône enlevé à son ennemie déclarée et un cruel déboire pour Noailles, son rival, qui n’avait rapporté d’une ambassade solennelle d’autre profit que la faveur d’Elisabeth : c’était donc, à ses yeux, un âge d’or qui commençait pour l’Espagne. « Le gouvernement d’Espagne, écrivait-il sur-le-champ à Vauréal, a été français du temps de Louis XIV, italien le reste du règne de Philippe ; il va devenir castillan et national. Comme nous ne voulons que sa gloire et sa sûreté, il ne vous sera pas difficile d’y être d’autant mieux reçu qu’il sera dirigé par les principes qui lui conviennent le mieux. » Et puis le nouveau roi n’était-il pas un peu Savoyard par sa mère, sœur de Charles-Emmanuel ? « On prétend qu’il est fort éloigné d’avoir de l’aversion pour son oncle. » Ne trouverait-on pas occasion de lui dire un mot de ce traité de Turin tant calomnié, et qu’il serait si aisé de reprendre ? « Seulement, ajoutait d’Argenson, en ce cas, le secret serait plus que jamais de rigueur et une correspondance destinée au roi seul, à l’insu du conseil, deviendrait une précaution indispensable. Cela est devenu malheureusement et indécemment nécessaire depuis quelque temps. » Le roi, non plus, ne semblait pas prendre trop au tragique la perle ni de son oncle, ni même de sa belle-fille. « J’en suis inconsolable, écrivait-il de son côté, par toutes sortes de raisons ; sauf sa timidité, elle eût été parfaite à sa tête près, qui n’était pas ce que vous aviez dépeint (elle était rousse, et Vauréal n’en avait pas prévenu), mais mon fils s’en accommodait. Ce sera un furieux vide pour lui, qui était jour et nuit avec elle ; nous tâcherons de le lui rendre aussi court que possible [14]. »

Les pronostics favorables portés sur le nouveau règne, sans être complètement démentis, ne tardèrent pourtant pas à être assombris par quelques nuages. Ferdinand VI (c’était le nom du successeur de Philippe) était un prince doux, doué de sentimens élevés (dont il fit preuve tout de suite par les égards qu’il témoigna à la douairière, sa belle-mère), mais d’une humeur triste et d’un caractère et d’un tempérament débiles. Sa femme, fille du roi de Portugal, était aimable, gracieuse quoique laide, mais sujette à d’étranges caprices. On remarquait en particulier avec surprise la faveur qu’elle témoignait (sans qu’on pût et pour cause y imputer aucun motif coupable) à un chanteur italien nommé Farinelli qu’elle avait fait venir de Naples et qui avait l’art de calmer par ses accens mélodieux les accès de mélancolie noire auxquels Ferdinand était sujet. Elle l’admettait dans son intimité et suivait volontiers les avis de cet étrange conseiller ; il était dès lors difficile de préjuger dans quel sens serait dirigée l’influence assez grande qu’elle exerçait sur le jeune roi. On savait seulement qu’elle restait très attachée à son ancienne patrie, et les relations des cours de Londres et de Lisbonne, bien que momentanément moins intimes, reposaient sur des intérêts communs et d’anciennes habitudes qui ne perdaient pas leur empire. L’Angleterre pouvait donc trouver de ce côté une entrée facile pour les propositions d’accommodement qu’elle ne cessait de faire par voie indirecte, dans le dessein de rompre l’alliance des deux couronnes de la maison de Bourbon. Assurément le nouveau couple royal, quoique par des raisons différentes, devait mettre autant de prix que le précédent à assurer l’établissement promis à l’infant, en Italie : car la présence à Madrid d’un fils d’Elisabeth, gendre de Louis XV, et mari d’une princesse qui n’était dépourvu elle-même ni d’esprit d’intrigue, ni d’ambition, pouvait devenir un embarras dont il y avait tout intérêt à se délivrer. Mais outre qu’on pouvait se contenter d’un lot plus modeste que celui qu’avait rêvé la convoitise maternelle, le résultat au lieu d’être conquis l’épée à la main, avec le concours des armes françaises, pouvait être tout aussi bien obtenu par une concession de Marie-Thérèse, due à l’intervention du cabinet britannique.

C’est ce que Noailles, un instant déconcerté, ne tarda pas à faire remarquer dans un mémoire destiné à passer sous les yeux du roi, et c’est aussi ce que Vauréal, qui connaissait bien le terrain, laissa tout de suite entendre à d’Argenson, pour calmer son imagination trop prompte à se mettre en campagne : « J’ai été voir le nouveau roi, écrivait-il en sortant de sa première audience, et je n’ai pas tardé à voir qu’il fallait suivre le style usité en cette cour, qui est de parler en commun au roi et à la reine ; le roi ne sait rien des affaires : c’est la reine qui le dit, et lui dit simplement qu’il n’est au fait de rien… C’est Marie qui succède à Elisabeth plutôt que Ferdinand à Philippe… les Anglais vont se remuer, et je crains maintenant que la paix ne soit trop facile. » Puis, il racontait qu’ayant dû faire sa visite de condoléance à la reine douairière, cette princesse, qui cachait sous l’apparence d’une douleur conjugale exagérée sa rage intérieure, lui avait dit à l’oreille : « Ne vous y trompez pas ; le roi est bonasse, mais la reine hait les Français, il n’y en aura plus ici que pour les Portugais et les musiciens. » Il est vrai qu’elle venait de sortir du palais où elle avait régné tant d’années en traversant les rangs d’une foule dans laquelle il y avait, dit encore Vauréal, plus de contens que d’affligés. « J’ai vu, ajoutait l’ambassadeur, bien des pompes funèbres, mais je n’ai rien vu qui m’ait fait une si forte impression : il m’a semblé que c’était un vivant qui allait à son propre enterrement [15]. »

Enfin quelque temps après, répondant évidemment à la pensée trop optimiste exprimée par d’Argenson, à savoir qu’il suffirait à Ferdinand d’être bon Espagnol pour être bon Français : « Il ne faut pas nous y tromper, disait-il, quarante-six ans de règne de Philippe V nous ont gagné fort peu de cœurs espagnols ? : nous n’avons plus à combattre les emportemens d’une reine italienne, mais une opposition constante dans toute cette nation. Les Espagnols apprennent à haïr les Français comme à aimer les combats du taureau, et cela depuis le plus grand jusqu’au plus petit… même dans ce qu’on appelle les honnêtes gens et les dévots qui sont en grand nombre, à la cour il n’y en a pas un qui dise du bien de nous, les meilleurs et en petit nombre sont ceux qui n’en disent pas de mal [16]. »

La persévérance du nouveau roi dans l’alliance française demeurait ainsi en problème, malgré les assurances contraires et les protestations officielles qui ne firent pas défaut. Il n’était donc nullement sûr qu’on eût gagné au change, autant que se l’imaginait d’Argenson, et ses ennemis ne manquèrent pas de faire remarquer que ce qui causait le ravissement du ministre français n’apportait pas un contentement moindre à Vienne et à Londres. Là, on voyait déjà la France privée de son seul allié, et on poussait de véritables cris de joie. « La mort du roi d’Espagne, écrivait-on d’Angleterre, a fait perdre le peu de cervelle qui restait ici. » — « Cette cour se flatte, écrivait le représentant de Venise à Vienne, que l’avènement du prince des Asturies va changer toutes les maximes politiques et faire cesser les causes qui troublent l’Europe. » Et le malheur voulait que ces prévisions s’accréditaient au moment même où les opérations militaires avaient pris on Italie un tour très fâcheux et où le doute, répandu sur les intentions futures du cabinet de Madrid, ne pouvait amener que des désastres.

Une bataille importante venait, en effet, d’être livrée et perdue sur ce théâtre, laissant les deux armées alliées plus que jamais mécontentes l’une de l’œuvre, et toutes deux dans la situation la plus critique. C’était la conséquence directe de l’étrange et douloureuse instruction qui réduisait un maréchal de France, commandant une grande armée, à l’état de simple lieutenant d’un infant sans capacité et sans expérience. Après l’évacuation de Milan, opérée sous l’empire d’une véritable panique par l’armée espagnole, la Lombardie était perdue. Les Autrichiens, sous la conduite du marquis de Botta qui remplaçait le prince Lichtenstein, s’y répandaient sans obstacle. Ce n’eût été que demi-mal, et le malheur eût encore été bon à quelque chose, si, instruits par l’expérience, l’infant et ses conseillers eussent renoncé à une conquête qui avait si mal tourné et fussent revenus au plan de concentration, si heureusement suivi l’année précédente. La raison leur commandait, sinon de venir rejoindre tout de suite Maillebois, toujours campé à Novi, au moins de lui tendre la main en restant en observation devant Pavie et le long du cours supérieur du Pô. De la sorte les deux armées rapprochées, au moindre signal, auraient pu faire face en commun, soit à gauche à un mouvement agressif de Charles-Emmanuel, soit à droite à la marche victorieuse de l’armée autrichienne, et empêcher la jonction de ces forces ennemies. Ce fut le sage conseil de Maillebois, qui n’eut pas le bonheur d’être agréé, l’infant ayant pour consigne de ne quitter à aucun prix les états héréditaires de sa mère. Aussi, arrêtant à Plaisance sa retraite précipitée, il s’obstina à y rester avec tout son monde ; il laissait ainsi entre Maillebois et lui une distance longue à parcourir et un vide impossible à combler. Ce ne fut qu’à grand peine qu’on put obtenir de lui de rappeler un détachement qu’il avait déjà aventuré à Parme, loin de tout secours possible.

Ce que Maillebois avait prévu ne manqua pas d’arriver : Plaisance, devenant le quartier-général de l’armée espagnole ainsi séparée de son alliée, devint aussi, par là même, l’objectif des deux armées piémontaise et autrichienne. Sûrs de franchir sans obstacle l’espace laissé libre devant eux, Emmanuel et Botta se donnèrent rendez-vous sur ce point naturellement désigné pour opérer leur réunion. Les Autrichiens arrivèrent les premiers, et leur seule présence dans les campagnes environnantes fit manquer tout de suite de vivres et de fourrages la ville, où aucun magasin n’avait été préparé. Le général Braun, lieutenant de Botta (mais plus actif et plus entreprenant que son chef), déclarait déjà tout haut que le siège qui allait commencer ferait oublier les rigueurs de celui de Prague. L’infant alors, se sentant serré de si près, prit peur et envoya à Maillebois l’ordre de détacher de son armée dix bataillons et de les lui expédier, promettant de faire, moyennant ce secours, un puissant effort pour se dégager, ce qui permettrait de les lui ramener et de les lui rendre.

Maillebois s’exécuta à regret, ne se dégarnissant pas sans crainte du tiers environ des forces dont il pouvait disposer. Il laissa partir les dix bataillons sous la conduite du marquis de Mirepoix. Mais quelle ne fut pas sa surprise, lorsque peu de jours après un nouveau commandement lui arrivait, et ce n’était plus seulement une fraction de ses troupes, c’était son armée tout entière qu’on lui enjoignait d’amener de sa personne à Plaisance ! L’ordre était exprès et, de plus, appuyé par une lettre du marquis de Mirepoix, lui faisant savoir qu’il avait trouvé un tel état de démoralisation dans le camp espagnol, qu’à moins de la prompte arrivée du secours attendu, on allait capituler et mettre bas les armes. Pour le coup, c’en était trop ! et le maréchal éprouva un véritable accès de désespoir. C’était bien la concentration qu’il avait toujours demandée, mais opérée au rebours du sens commun. Novi était la tête de sa ligne de communication avec la France, et le point d’où il pouvait couvrir la république de Gênes, notre alliée, dont la fidélité commençait à s’ébranler. Nul doute que cette position importante, à peine abandonnée par lui, serait occupée par les Piémontais, et toute son armée allait se trouver ainsi en l’air, sans aucune retraite préparée ni possible en cas de revers ; aussi, tout en se mettant en devoir d’obéir (il n’avait pas le choix), il voulut au moins se le faire dire à deux fois. Il se mit en marche en sollicitant un contre-ordre qu’il espérait recevoir en chemin : — « Je connais trop votre probité, écrivait-il à Mirepoix, pour croire que vous ayez part à l’avis qui détermine ma marche. J’espère qu’en bon citoyen et en homme sur qui je puis compter, vous ferez tous vos efforts pour ramener l’infant et son conseil à un parti plus salutaire pour la cause commune. » — Vain espoir ! une nouvelle lettre du prince arriva bien, en effet, mais ainsi conçue : « Je sens, à la vérité, que Gênes et la communication restent à découvert ; que vos magasins et les nôtres sont exposés et nos malades en danger d’être pris ; mais la situation où je me trouve exige absolument votre jonction. » — Le maréchal n’eut plus alors d’autre ressource que d’écrire au ministre de la guerre pour dégager sa responsabilité des conséquences : — « Je prends, disait-il, le parti d’obéir et d’abandonner les troupes du roi aux ordres supérieurs, je souhaite qu’elles s’en trouvent bien [17]. »

Faisant taire ensuite toutes ses répugnances, le maréchal marcha avec assez de diligence pour devancer, devant Plaisance, l’arrivée des Piémontais. Charles-Emmanuel s’attardait, comme il était aisé de le prévoir, à prendre possession des lieux que les Français abandonnaient. Grâce à ce retard, dont la cause était si fâcheuse, Maillebois eut au moins l’avantage de prendre sur lui deux jours d’avance ; c’était juste le temps nécessaire pour livrer bataille avant la jonction des ennemis. Mais, dès son arrivée, il put se convaincre tout de suite que rien, absolument rien, n’avait été préparé pour une nécessité si pressante. Une fois le secours assuré et l’attaque des Autrichiens se trouvant moins vive au premier moment qu’on ne s’y attendait, tout le monde, l’infant tout le premier, s’était rassuré : — « Le maréchal, dit un récit du temps, arriva le 14 juin avant midi, il alla descendre de cheval à la porte de l’infant ; il monta dans la salle d’audience. Là, l’infant le fit attendre un quart d’heure pendant lequel le maréchal s’assit, se déboutonna et s’essuya ; arrive enfin Son Altesse, qui, s’avançant auprès de M. de Maillebois, lui dit : « Ah ! vous voilà, monsieur le maréchal. Je viens de là-haut, j’examinais avec la lunette le camp des ennemis. Ils tirent beaucoup sur nous, mais il n’y a que quelques coups perdus qui viennent jusqu’à nos retranchemens. » — Faisant ensuite une pirouette, il fit remarquer au maréchal un voile blanc qu’il mettait pour la première lois : — « Vous voyez, monsieur le maréchal, reprit-il, je me suis voué au blanc : je vais à la messe, dit-il ensuite, reposez-vous. » — On remarqua que, quand le maréchal entra dans le palais avec les officiers français qui le suivaient, aucun Espagnol ne se trouva sur son passage ni à l’audience [18]. »

Coûte que coûte, n’ayant à choisir qu’entre les inconvéniens de l’attente et ceux de la précipitation, Maillebois insista pour qu’on engageât le combat dès le lendemain au point du jour. Le résultat, dans de telles conditions, ne pouvait guère être favorable. La lutte pourtant fut soutenue sans trop de désavantage pendant toute la première partie de la journée jusqu’au moment où les troupes espagnoles, ne pouvant emporter, après plusieurs efforts réitérés, les retranchemens élevés par les Autrichiens, se découragèrent et entraînèrent dans leur fuite les bataillons français qui leur étaient joints. Il n’était que deux heures après-midi. Maillebois et ses aides-de-camp avaient déjà reformé leurs troupes et s’apprêtaient à charger eux-mêmes à leur tête quand l’infant, effrayé ou trompé par un faux avis, donna le signal de la retraite. Elle s’opéra sans trop de désordre, mais en laissant aux mains des ennemis dix-sept drapeaux et dix pièces de canon. La perte en hommes était à peu près égale des deux parts.

C’était, de compte fait, depuis le commencement de la guerre, la première victoire qu’un général de Marie-Thérèse eût remportée, en bataille rangée, sur un général français. Aussi rien n’égala l’émotion de l’impératrice quand un courrier, qu’elle attendait avec impatience, vint lui apporter, après tant de déceptions, cette joie inaccoutumée. Elle arrêta l’officier porteur de la dépêche au relais qui précédait Vienne pour le faire entrer dans la capitale, en triomphe au milieu des acclamations du peuple, dans une voiture attelée de douze chevaux, a Voilà, j’espère, disait-elle à l’ambassadeur de Venise, de quoi décourager les gens qui veulent me faire sortir de l’Italie [19]. »

En réalité, la position des Gallispans (comme on les appelait) devenait intenable. Rester à Plaisance, c’était attendre un siège avec toutes les horreurs de la famine. Mais comment en sortir ? Pour retourner par où Maillebois était venu, la voie était barrée : on se trouverait en face de Charles-Emmanuel et des Piémontais déjà arrivés à Stradella, tandis qu’on serait poursuivi en queue par les Autrichiens victorieux. Dans cette extrémité, chacun perdant la tête, Maillebois seul garda son sang-froid. Il proposa de passer hardiment sur la rive gauche du Pô, de rentrer ainsi dans le Milanais, non pour y rester, mais pour remonter le cours du fleuve et aller chercher au-delà, ou aux environs de Pavie, un point où on pouvait le franchir de nouveau : on regagnerait ainsi le Piémont en tournant l’armée de Charles-Emmanuel et en passant sur ses derrières. L’idée était hardie, mais moins téméraire en réalité qu’en apparence, car, les deux armées ennemies étant occupées autour de Plaisance, en leur dissimulant le mouvement, on avait quelques jours pour l’exécuter. D’ailleurs aucune autre issue n’était ouverte : la nécessité parlait et se fit obéir.

Français et Espagnols passèrent donc ensemble sur la rive gauche du Pô, dans les derniers jours de juin, ne laissant dans Plaisance que les quelques milliers d’hommes nécessaires d’abord pour masquer leur départ, et pour que la ville ne pût être emportée sans une résistance d’une certaine durée. Mais ce n’était pas tout d’avoir fait agréer à l’infant cette opération hasardeuse, il fallait encore la lui faire exécuter. Or, une fois de retour dans le Milanais, le prince, s’y trouvant plus à l’aise qu’il ne s’y attendait (ce qui était assez naturel, puisque le gros de l’armée autrichienne était devant Plaisance), ne voulait absolument plus en sortir. Soit timidité naturelle, soit répugnance à quitter définitivement les contrées dont la domination lui était promise et qu’il avait parcourues l’année précédente en vainqueur, il n’y eut pas moyen de le faire bouger. Maillebois s’épuisa en vain en instances désespérées, Luynes prétend même qu’il se jeta matériellement à ses genoux ; on croira difficilement que cette irrésolution se prolongea pendant plusieurs semaines. C’était dix fois plus de temps qu’il n’aurait fallu aux vainqueurs de Plaisance, non-seulement pour être avertis du mouvement tournant qui était médité et pour s’y opposer, mais pour presser eux-mêmes les deux armées fugitives, l’épée dans les reins, et les réduire soit à une capitulation honteuse, soit à une retraite désastreuse, à travers les défilés des Alpes. Maillebois s’attendait si bien à cette extrémité qu’il prenait les devans et envoyait à Paris sa démission, la mort dans l’âme : — « Je vous serais obligé, disait-il, de charger quelque autre d’une besogne véritablement insoutenable pour moi. Il n’est vraiment pas possible qu’un maréchal de France reste commandant de cette armée, à la façon dont elle et lui sont traités [20]. »

il arrive souvent qu’on est sauvé des conséquences de ses propres fautes par celles de ses adversaires. Ce fut le cas : les causes de dissentiment et de défiance mutuelle n’existaient pas seulement entre Français et Espagnols, Autrichiens et Piémontais en avaient aussi leur part, et la victoire commune, comme c’est l’usage, ne tarda pas à la faire éclater. Il fut bien vite évident que la rentrée des armées gallispanes dans le Milanais causait à Charles-Emmanuel et au marquis de Botta des impressions très différentes. Pour le roi de Sardaigne, c’était tout profit : il était délivré d’une occupation qui depuis un an le tenait à la gorge, et il donnait volontiers congé aux troupes françaises sans trop s’inquiéter s’il passait à son voisin lombard le fardeau dont il était déchargé. L’Autrichien, au contraire, très contrarié de voir reparaître sur le territoire de sa souveraine des intrus dont il se croyait délivré, voulait à tout prix les faire ou les laisser repartir, dussent-ils repasser en Piémont. D’ailleurs, après les mauvais bruits qui avaient couru sur la foi piémontaise, on savait trop quel usage Charles-Emmanuel ferait de sa liberté pour être pressé de la lui rendre. La perte de l’ennemi commun passait donc en seconde ligne dans l’esprit de chacun des alliés, derrière la recherche de son propre intérêt, et animés de vues si différentes, ils ne purent réussir à combiner utilement leurs mouvemens. Une partie seulement des troupes autrichiennes se joignit aux Piémontais pour donner la chasse aux Gallispans et leur fermer l’accès du Pô ; l’autre resta avec Botta devant Plaisance, laissant ainsi d’un corps d’armée à l’autre une distance suffisante pour qu’en prenant bien son moment il fût possible de passer entre eux [21].

C’est ce que Maillebois, essayant sur l’esprit de l’infant un (1) dernier effort, eut enfin le bonheur de lui persuader. Il fut aidé cette fois d’ailleurs dans son insistance par la difficulté que l’armée espagnole commençait à éprouver à se nourrir sur un terrain chaque jour plus resserré. Le passage du Pô fut donc tenté le 9 août, au point heureusement indiqué ; opérée dans de telles conditions, cette manœuvre hardie demeure un des faits les plus honorables de nos fastes militaires. En moins de vingt-quatre heures, les deux armées eurent passé de l’autre côté du fleuve, sans que ni en amont, au camp piémontais, ni en aval où se trouvait Botta, le moindre éveil eût été donné. La marche fut commencée dès le lendemain pour rentrer en Piémont par Voghera et Tortone. Alors seulement Botta, qui n’était peut-être pas fâché de n’avoir pas été averti plus tôt, se mit en mouvement, et fit mine de barrer le chemin ; mais il était trop tard, et d’ailleurs l’attaque des Autrichiens était très gênée par le cours d’un petit affluent du Pô, le Tidon, qui les séparait de l’armée en marche. Tout se borna donc à une série de combats très vaillamment soutenus pendant les journées du 11 et du 12, sur la gauche des colonnes espagnoles et françaises et à leur arrière-garde. Le 14, toutes les forces gallispanes étaient réunies et en sûreté autour de Tortone.

Ce fut là que, dès le jour même, leur bienvenue fut saluée par l’apparition très inattendue d’un nouveau général envoyé par le nouveau roi d’Espagne. L’annonce de la mort de Philippe V était, en effet, arrivée à son fils pendant les jours d’irrésolution et de trouble dont on avait eu tant de peine à le tirer et ne contribuait pas peu à accroître ses perplexités et ses défaillances. Chacun sentait, et lui-même ne se dissimulait pas, combien sa position était changée par l’événement qui lui enlevait la protection et la tutelle d’une mère passionnée, mais ni lui, ni personne n’était préparé à la décision qui lui fut communiquée. Le marquis de La Mina (c’était le nom du nouveau venu) apportait une lettre de Ferdinand à son frère, conçue dans les termes les plus affectueux, mais qui lui enjoignait de renvoyer tous ses conseillers, La Mina les remplaçait tous, avec des pouvoirs très étendus, qui ne laissaient plus à l’infant qu’une autorité nominale.

Quel était le but de ce changement et de quelles instructions était porteur le représentant du nouveau règne ? Le choix même de l’envoyé n’annonçait rien de bon, car La Mina avait été ambassadeur à Paris pendant le ministère de Fleury et rappelé à la demande du cardinal, avec qui il n’avait pu s’entendre ; il passait pour garder rancune de ce souvenir et pour être d’ailleurs animé à l’égard de la France des sentimens médiocrement bienveillans, communs à presque tous les Espagnols. Il ne s’en répandit pas moins, dans son premier entretien avec Maillebois, en protestations que l’alliance des deux couronnes durait toujours avec la même intimité et que dès lors rien ne serait négligé pour atteindre le but commun poursuivi en Italie ; mais en dehors de ces assurances vagues, « je ne pus, dit Maillebois, rien tirer de clair de lui [22]. »

La clarté pourtant ne pouvait pas se faire attendre, car les armées autrichiennes et piémontaises ne pouvaient manquer d’arriver bientôt en force, du moment où elles n’avaient plus rien à faire ni devant Plaisance, ni de l’autre côté du Pô. La question se posait donc tout de suite, de savoir quelle attitude on prendrait à leur égard. Allait-on leur faire face et engager contre elles une campagne agressive, ou bien reculer en leur cédant le terrain ? Le premier parti était celui que Maillebois appuyait avec insistance à ce point qu’il aurait voulu livrer bataille, dès le premier jour, en attendant les ennemis aux environs mêmes de Tortone. La Mina, sans opposer un refus absolu à cette tactique commandée par l’honneur comme par l’intérêt, fit pourtant naître tant de difficultés dans l’exécution, et, toutes les fois qu’il s’agissait de passer de la parole à l’action, il trouvait tant de mauvaises raisons pour attendre, et même pour se porter en arrière au lieu de marcher en avant, que Maillebois ne put s’y tromper. L’intention de l’Espagnol était évidemment de ne point en venir aux mains surtout avec les Autrichiens, et tout en gardant l’appui de l’armée française, de l’employer seulement à conserver les conquêtes déjà faites du comté de Nice et de la Savoie. Ces deux provinces pouvaient, en effet, servir d’échange dans une négociation (peut-être déjà subrepticement engagée) pour obtenir en faveur de l’infant des conditions raisonnables. Que ce fût là la lettre de ses instructions (l’historien des campagnes de Maillebois ne le met pas en doute), ou que ce fût seulement leur esprit amplifié et commenté avec malveillance, l’effet n’en était pas moins le même. Il n’y avait plus à espérer le concours des forces espagnoles pour reprendre une initiative énergique et faire une poussée dans l’intérieur du Piémont, et dès lors Maillebois devait aussi y renoncer lui-même : car du moment où on ne regardait pas en face le roi de Sardaigne en l’inquiétant pour la sûreté de ses états, de sa capitale et même de sa personne, rien ne l’empêchait de profiter du répit qu’on lui laissait pour passer lui-même à son tour derrière les troupes françaises et, se rapprochant de la mer, couper leur communication avec la Provence. La position de Novi (qu’on fut assez heureux pour reprendre) était excellente, pendant la station d’hiver, comme point de départ et comme point d’appui d’une campagne ; mais on ne pouvait s’y concentrer et s’y tenir en repos sans risquer d’y être cerné. Il fallait s’y battre ou s’en retirer. Un mouvement de retraite vers Nice et la Provence devint donc nécessaire et fut opéré d’accord entre les deux généraux, sans pourtant que ce fût le résultat d’un concert positif entre eux, et sans qu’aucun d’eux voulût en prendre la responsabilité. Ce fut un jeu que d’Argenson explique très spirituellement : « M. de Maillebois, dit-il, n’y comprenait rien, le nouveau général désapprouvait tout, il disait que l’état des armées ne demandait pas autre chose que la retraite, il applaudissait cependant d’abord aux plans de défense… le lendemain, il y trouvait des difficultés, et le troisième jour, il ordonnait de marcher en arrière… le général espagnol n’avait pas absolument ordonné seul de fuir : le général français n’avait pas absolument conseillé ni insisté pour qu’on gardât les postes, ainsi chacun pouvait se rejeter la faute… Chacun envoyait des courriers à sa cour pour se vanter de son désir de résistance et pour accuser son collègue du parti honteux de rétrograder, et c’est ainsi qu’en peu de semaines nous évacuâmes l’Italie. »

Effectivement, l’une des deux armées tour à tour poussant et suivant l’autre, et le mouvement de recul de la veille rendant toujours nécessaire celui du lendemain, en moins d’un mois on avait passé de Tortone à Novi, de Novi à Voltri, puis à Savone, à Finale, à Alberga, à Oneille et enfin aux portes de Nice [23].

La précipitation épeurée de cette retraite étonnait les populations qui voyaient passer devant elles une armée en fuite sans qu’aucun combat eût précédé, et les moins surpris n’étaient pas les vainqueurs eux-mêmes qui s’avançaient à leur aise, ne comprenant rien à la facilité de leur marche. Quand le général Braun arriva sans avoir rencontré personne devant lui jusqu’au défilé de la Boccheta qui gardait les approches de la ville de Gênes et dont quelques centaines d’hommes auraient suffi pour lui disputer le passage : « Dépêchons-nous donc d’aller en France, s’écria-t-il, ces gens-là ont perdu la tête. « Il ne pouvait croire qu’on abandonnât ainsi, sans esprit de retour et sans lui laisser un secours suffisant pour se défendre, une alliée fidèle et importante dont l’appui n’avait pas été indifférent dans les succès de l’année précédente.

C’était pourtant le fait, et dans cette malheureuse cité, ainsi abandonnée aux ressentimens d’un voisin jaloux et d’une ennemie implacable, régnait une consternation sans égale. La possession de Gênes avait surtout une grande importance pour les Espagnols, parce que c’était le point par où l’infant Charles qui régnait à Naples (bien qu’obligé par la surveillance des croisières anglaises à une neutralité prudente) faisait passer sous main à son frère des munitions et des vivres. Ce fut pourtant l’infant Philippe lui-même, qui eut bien le courage de venir présider au départ de la garnison qui occupait la citadelle, et quand une députation du Sénat se jeta à ses pieds en le suppliant de prendre pitié des victimes qui allaient être sacrifiées pour lui : « N’ayez pas peur, dit-il, en les regardant à peine : c’est un moment à passer, ce ne sera rien. » — « Nous remercions votre altesse, répondirent les députés en se relevant, de ne pas désespérer de la République. » Il ne restait plus qu’à attendre et à accepter sans murmurer les conditions du vainqueur [24].

Elles furent impitoyables : les généraux autrichiens connaissaient leur souveraine et savaient que parmi ses rares qualités ne figurait pas l’oubli des injures. Ils ne négligèrent rien pour satisfaire d’avance ses ressentimens. Les portes de la ville durent être occupées par les troupes autrichiennes et toutes les places fortes de la république durent leur être livrées ; toutes les troupes furent désarmées et traitées comme prisonnières de guerre, une contribution de 24 millions de florins fut exigée indépendamment d’une large distribution d’argent faite sur place à l’armée victorieuse. Encore ces conditions n’étaient-elles que provisoires, le doge et six sénateurs s’engagèrent à aller, dans le délai de deux mois, en demander à Vienne la ratification à l’impératrice et à rester en otage jusqu’à la pleine exécution des ordres qu’elle voudrait leur imposer.

Si la souffrance était pour la pauvre république ainsi délaissée, la honte et l’humiliation étaient surtout pour ses alliés qui l’abandonnaient. On ne s’y méprit nulle part, ni en Europe, ni en France, et à Versailles moins qu’ailleurs. Dès que le résultat fut prévu, avant même que la triste réalité fût connue, c’était dans le conseil ministériel de Louis XV un trouble général. — « C’est une chose incroyable, écrit l’ambassadeur de Venise à Paris : on ne peut parler séparément à chacun des ministres qui composent le conseil d’état et qui décident des affaires politiques, c’est-à-dire le général de Tencin, le comte de Maurepas, le maréchal de Noailles et les deux frères d’Argenson, sans qu’ils conviennent de la nécessité de secourir les Génois, et tombent d’accord qu’il y va de l’honneur et de l’intérêt de cette couronne de ne pas abandonner cette république ; que la France ne trouvera plus d’alliés, après un si funeste exemple ; mais quand il s’agit de chercher un moyen de lui venir en aide, soit défaillance, soit difficulté de s’entendre, le temps se passe et on ne fait rien. »

On peut bien juger que dans ces réunions du conseil, à la fois si agitées et si impuissantes, celui qui se sentait le plus mal à l’aise était le ministre qui, après avoir battu des mains à l’avènement du nouveau roi d’Espagne, se trouvait, en fait, si mal payé de ses complimens. Sa confusion était grande, d’autant plus qu’il apprenait en même temps des démarches et une négociation suspecte de la part du ministre d’Angleterre à Lisbonne. — « Que se passe-t-il donc ? écrivait-il tout ému à Vauréal. Le roi Ferdinand, si bon, si sage, si bien né, se prêterait-il à la proposition de rendre le mal pour le bien ? Veut-on renoncer à tout en Italie, aussi bien pour Philippe que pour le roi de Naples ? N’y a-t-il donc pas de milieu entre l’ambition et le renoncement absolu ? » — « J’ai trouvé (écrivait Chambrier, l’envoyé de Frédéric à Versailles) ce ministre fort battu de l’oiseau, de la mauvaise tournure des affaires d’Italie : j’ai fait de mon mieux pour le ranimer et lui remettre le cœur au ventre, en évitant cependant qu’il me rétorquât que le meilleur remède serait que Votre Majesté aidât la Franco à se tirer d’affaire. » A quoi Frédéric ne manquait pas de répondre : « Saisissez cette occasion pour faire remarquer comment la France traite ses alliés [25]. »

Encore, si en retour du bon accueil fait par lui au nouveau règne, d’Argenson s’était acquis à Madrid une faveur personnelle qui lui permît de faire entendre des conseils ; mais c’était l’opposé, une complication de famille assez grave aigrissait les premiers rapports de Ferdinand VI et de Louis XV, et d’Argenson qui, par un instinct de prudence, avait évité d’abord de s’y compromettre, s’y laissait au contraire engager de plus en plus de manière à se trouver compris dans la mauvaise humeur qu’en devait concevoir et garder le jeune roi d’Espagne. C’est ce que j’ai maintenant à raconter.


Duc DE BROGLIE.


  1. Voyez la Revue du 15 novembre et du 15 décembre 1889, du 1er janvier et du 15 février 1890.
  2. Les chansonniers du temps ne manquaient pas de faire remarquer cette entrée de la haute finance de Paris dans l’intimité royale. Voici un de leurs couplets (le seul qu’on puisse citer) :
    Des bourgeoises de Paris
    Au bal ont eu l’avantage.
    Le roi, dit-on à la cour,
    Entre dans la finance :
    De faire fortune un jour,
    Le voilà dans l’espérance.
  3. Dans quelques-uns des rares billets qu’on ait conservés de Mme de Pompadour, on voit que son intimité avec Paris Duvernay était si grande, qu’elle lui donne couramment le surnom familier de mon cher nigaud.
  4. Saxe à Folard, 5 mai 1746. — (Ministère de la guerre.) — Frédéric dit dans l’Histoire de mon temps : « La présence du roi et de ses ministres fut un surcroit d’embarras pour 16 comte de Saxe et une charge pour l’armée. Les courtisans remplissaient le camp d’intrigues et contrecarraient les desseins du général. Le général et une cour aussi nombreuse demandaient chaque jour dix mille rations pour les chevaux et les équipages. »
  5. Le maréchal de Saxe à Frédéric, 19 mai 1746. — (Lettres et mémoires du maréchal de Saxe, t. III, p. 200.)
  6. Mémoires de Favart, t. III, p. 22.
  7. Mémoires de Favart, t. I, p. 4.
  8. Souvenirs du marquis de Valfons, p. 156-165.
  9. Clermont à Mme de Pompadour et à Paris-Duvernay, mai, juin, juillet 1746. — (Ministère de la guerre. — Papiers de Condé.) — La correspondance avec Mme de Pompadour a lieu au moins une fois par semaine.
  10. Maurice de Saxe à d’Argenson, 31 juillet 1746. — D’Argenson à Maurice, 2 août 1740. — Conti à Maurice, 1er août 1746. — (Ministère de la guerre.)
  11. C’est ce que le chevalier de Belle-Isle (présent à l’armée comme je vais le dire) écrit à son frère le 4 août pendant la durée même de la conférence. — « Je ne sais si les dispositions de M. le prince de Conti sont nerveuses ; mais il me parait que celles de M. le maréchal visent à la défensive, non que je pense qu’il la juge nécessaire, vu la supériorité des deux armées réunies, mais apparemment parce qu’il la croit plus homogène aux dispositions du conseil. » — (Ministère de la guerre. — Partie supplémentaire.)
  12. La correspondance du chevalier avec son frère est restée au ministère de la guerre avec tous les papiers du maréchal. Il se défend beaucoup d’avoir pris parti dans la querelle de Conti et du maréchal de Saxe. Mais il convient que Conti l’avait entretenu de sa manière de voir, et on voit que dans les jours qui suivirent l’altercation des deux généraux, il craignit lui-même sérieusement d’être arrêté. (4 et 14 août 1746.) — L’impatience de la conduite de Maurice était la même à Paris. Le comte de Loos, ministre de Saxe à Paris, écrit le 3 août au comte de Brühl : — « Le public est extrêmement surpris des nouvelles qui font juger (ainsi que cela est vrai) que le maréchal a ordre d’éviter d’en venir aux mains avec les alliés ; mais cette manœuvre n’est pas du goût de tout le monde et donne lieu de tenir toutes sortes de raisonnemens prématurés sur le compte du maréchal. — (Loos au comte de Brühl. — Archives de Dresde.)
  13. Maurice au prince de Conti, 12 août. — Conti à Maurice, 13 août 1746. — (Ministère de la guerre. Partie supplémentaire.) — Journal de Luynes, t. VII, p. 388-391. — Le comte de Loos au comte de Brühl, 17 août 1746. — (Archives de Dresde.)
  14. . D’Argenson à Vauréal, 17 juillet 1746. — Le roi à Vauréal, 26 juillet 1746. (Correspondance. d’Espagne. — Ministère des affaires étrangères.)
  15. Vauréal à d’Argenson, 11, 26 juillet, 6 août 1740. — (Correspondance d’Espagne. — Ministère des affaires étrangères.) — D’Argenson dans ses mémoires confirme ce que dit Vauréal de l’influence de la reine Marie-Barbe. « Ferdinand, dit-il, est uxorius. »
  16. Vauréal à d’Argenson, 23 août 1746.
  17. Mirepoix à Maillebois et Maillebois à Mirepoix, 5 et 6 juin 1746. — (Ministère de la guerre.) — Histoire des campagnes du maréchal de Maillebois par le marquis de Pezay, t. II, p. 240. — Maillebois au comte d’Argenson, 8 juin 1746. (Ministère de la guerre.)
  18. Mémoire sur les campagnes d’Italie en 1745 et 1746. — Amsterdam, 1777.
  19. D’Arneth, t. IV, p. 188, 189.
  20. Ministère de la guerre. — (Correspondance d’Italie. Juillet 1746, passim.) — La dernière phrase citée est tirée d’une lettre du comte de Maillebois, fils du maréchal, au comte d’Argenson son oncle.
  21. C’est M. d’Arneth qui explique par cette différence de vues le peu de parti qui fut tiré de la victoire de Plaisance.
  22. Maillebois à d’Argenson, 10 août 1746.
  23. Campagnes de Maillebois par le marquis de Pesay, t. II, p. 296 et suiv. — Journal de d’Argenson, t. V, p. 26 et suiv. — (Ministère de la guerre. — Campagne d’Italie en 1747. — Passim.)
  24. Mémoire sur la campagne d’Italie en 1745 et 1746 déjà cité.
  25. Tron, ambassadeur de Venise à Paris, 12 septembre 1746. D’Argenson à Vauréal, 12 août, 2 septembre 1746. — (Correspondance d’Espagne.) — Chambrier à Frédéric, Frédéric à Chambrier, 27 septembre 1740. — (Ministère des affaires étrangères.)