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Finances du Brésil

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BRÉSIL.




PROJETS FINANCIERS.




La 1re livraison de la Revue des deux Mondes contenait une lettre de Rio-Janeiro sur la situation financière du Brésil. On nous transmet aujourd’hui de nouvelles observations sur le même sujet ; elles serviront à faire connaître les embarras que cet état éprouve, et l’opinion qu’on a conçue à Rio-Janeiro même de la capacité du cabinet brésilien.


Rio-Janeiro, le 4 juin 1829.


Enfin, le ministère a parlé ; nous savons maintenant quel sort on nous prépare. Mais c’est vainement que nous avons cherché dans les pièces qu’il vient de communiquer, cet ensemble de vues, fondées sur la connaissance de faits bien constatés ; cet esprit d’analyse, si essentiel à l’examen des questions financières ; cette autorité imposante des données statistiques, et ces conceptions profondes et vastes, dans l’adoption des mesures à prendre pour arrêter la crise désastreuse qui menace l’industrie brésilienne d’un anéantissement complet.

Trop sûr peut-être de la justesse et de la supériorité de ses vues, le ministre se contente, dans son rapport du 1er avril, de présenter aux chambres : 1o le relevé des importations et exportations à Rio-Janeiro, depuis 1825 jusqu’au 26 mars de cette année, calculé sur les droits perçus à la douane. D’après ce relevé, l’importation aurait excédé l’exportation de 7,990 contos de reis (49,937,500 fr.). 2o Un tableau indiquant l’importation des esclaves africains, depuis le mois de janvier 1820, jusqu’à celui de mars 1829. D’après ce tableau, les navires négriers auraient apporté, en 1827, à Rio-Janeiro, 29,787 esclaves ; en 1828, 43,555, et dans les trois premiers mois de l’année courante, 13,459. 3o Un document qui rappelle que dans l’hôtel des monnaies, ouvert à Rio-Janeiro en 1703, on a battu, depuis cette époque jusqu’au 23 mars 1829, 7,875,183,913 reis en monnaie de cuivre (49,869,899 fr.), c’est-à-dire, depuis son ouverture jusqu’à la fin de décembre 1825, 2,633,529,350 reis (environ 16,459,558 fr.), et depuis cette époque jusqu’au 23 mars 1829, la somme de 5,241,654,563 reis (32,760,341 fr.). Le ministre ne dit point à la chambre, si, en faisant le relevé de l’importation, il en a retranché la valeur de celles des marchandises qui ont été exportées après, comme il arrive à l’égard de la plupart des denrées envoyées à la côte d’Afrique, non-seulement pour faire le commerce d’esclaves, mais encore pour se livrer à celui qui est permis au nord de l’équateur, par le traité de 1815, entre Sa Majesté Britannique et le roi Don Juan. Il n’établit en outre aucune distinction entre l’importation et l’exportation étrangère et nationale, ou entre province et province. Et c’est d’après un tableau si imparfait qu’il calcule la balance du commerce, et en admire les résultats.

Le second document n’est pas plus exact que le premier, car il ne dit pas si tous les esclaves entrés dans le port de Rio ont été le produit d’un commerce direct entre cette place et l’Afrique, ou s’ils ont été importés par les autres provinces ; si tous les esclaves sont restés à Rio-Janeiro, ou quel nombre doit être considéré comme ayant passé en transit.

Le troisième document, qui aurait pu faire apprécier à la chambre les altérations de valeur subies par la monnaie de cuivre, et l’influence que lui donne le ministre sur le prix du change, ne présente qu’un résultat stérile et imparfait, puisque la somme de cette monnaie battue dans le laps de temps indiqué est calculée d’après la valeur qu’on lui donne aujourd’hui.

Examinons à présent le rapport concernant le change. Le ministre commence par y déclarer que, quoique l’émission de nouvelles notes de la banque ait été entièrement suspendue, et que le gouvernement en ait retiré de la circulation pour la valeur de 1,257,490,000 reis (7,859,312 fr.), par le moyen d’un emprunt contracté à Rio-Janeiro, à raison de 6 pour cent, et au capital réel de 65, le change, qui s’était soutenu à 30 pence (terme moyen) pendant les deux derniers mois de l’année dernière, est tombé à 20 pence, tandis que l’agio, qui, en janvier 1828, était de 20, 48 et 100 pour cent, selon que la monnaie était de cuivre, d’argent ou d’or, s’est élevé à 40, 110 et 190. Le gouvernement pense, ajoute le rapport, que cette différence provient encore de la même cause, c’est-à-dire de la surabondance des notes de la banque. Le ministre, en terminant, propose de retirer ces notes de la circulation le plus tôt possible, et de nommer une commission pour administrer les affaires de la banque, le gouvernement devant garantir les dettes de cet établissement jusqu’au dernier reis. Enfin, pour avoir l’argent indispensable à l’exécution de la première mesure, le ministre, qui, dans ce même rapport, dit que le gouvernement juge absolument nécessaire de ne plus envoyer à Londres des valeurs en lettre de change, et de pourvoir autrement au paiement des dividendes de son emprunt [1], propose d’être autorisé à en contracter un nouveau, ne voyant pas que c’est augmenter la dette du Brésil à l’étranger, et par conséquent la somme de ces mêmes remises, qu’il juge impossible de continuer.

L’autre rapport est celui qui accompagne le budget général de l’empire, présenté aux chambres le 15 mai de cette année. Le ministre y reconnaît que les dépenses publiques s’étant élevées, dans l’espace de 18 mois, à la somme de 29 mille contos de reis (181,250,000 fr.), tandis que la recette a été de moins de 22 mille contos de reis (137,500,000 fr.), il y a un déficit de 7,000 contos (43,750,000 fr.) ; puis, déclarant que le gouvernement, convaincu de l’impossibilité absolue où il se trouve de rien retrancher à la dépense, laisse à l’assemblée le soin d’y proportionner les recettes, il se content de faire observer que, dans un tel état de choses, il est absolument impossible d’avoir une bonne administration, et que ce serait un miracle que de ne pas avoir de déficit, quand les recettes restant les mêmes, les dépenses augmentent annuellement avec la baisse du change, et les nouvelles institutions réclamées par l’indépendance et la forme du gouvernement.

Après des détails si alarmans, des prophéties si maladroitement proclamées, on s’attendrait à trouver dans le rapport de vastes plans financiers. Plus la calamité publique était grande, plus il fallait faire d’efforts pour arrêter le torrent dévastateur.

Mais quelles mesures ont donc été proposées pour parer à ce dont la continuation serait, dit on, un très-grand miracle politique ? C’est un projet de loi tendant à exempter de tous droits d’entrée l’or et l’argent monnayés ou en lingots ; ainsi, pour le ministre, monnaie et richesse sont des mots synonymes ; pour lui, par conséquent, tout trafic qui exporte du numéraire diminue la richesse du pays ; celui, au contraire, qui la lui apporte, l’augmente. Enfin, il veut de la monnaie avant tout : et il a raison, car c’est de la monnaie qui lui manque. C’est pour cela qu’il commence déjà à se plaindre des dépenses nécessitées par la forme du gouvernement.

Quant au projet de loi, il ne l’aurait certainement pas présenté, s’il eût parfaitement connu cette science, dont ses fonctions l’appellent à faire l’application. Car la monnaie étant la mesure universelle de la valeur de chaque objet, et ne représentant que le medium de circulation par lequel les produits d’un pays sont appréciés, et jamais le capital au moyen duquel ils sont obtenus, non-seulement vous n’augmenterez pas en la multipliant les richesses d’une nation, mais encore la monnaie devra quitter le pays pour affluer dans celui où il y en aura trop peu, c’est-à-dire qu’elle devra être transportée du lieu où sa valeur est au-dessous de ce qu’elle représente, dans celui où elle est plus élevée. Si donc on ne peut jamais augmenter indéfiniment le medium relatif de circulation d’un pays au-dessus de celui des autres, il est évident qu’on peut augmenter son numéraire indépendamment de l’excès d’exportation qu’on pourrait obtenir en sa faveur. D’ailleurs, si cet excès devait toujours produire une augmentation proportionnelle de numéraire, alors toute la monnaie du monde ne suffirait pas pour solder les balances que chaque nation prétend avoir à son avantage ; car au moment où le ministre Necker, estimant le terme moyen de la balance du commerce à 75,000,000 fr., se félicitait de ce que les recettes annuelles de la France s’élevaient à plus de moitié de l’or et de l’argent reçus par toute l’Europe, M. Irving, nommé par Pitt, pour établir avec exactitude la balance de l’Angleterre, trouva qu’elle s’était montée, dans les quatre années qui précédèrent 1797, à la somme de 6,500,000 livres st. (162,500,000 fr.), somme que M. Rose jugea trop faible, et qu’il estima devoir se monter à 14,800,000 livres sterling [2].

Enfin, pour ouvrir entièrement les yeux du ministre, nous lui dirons que l’expérience prouve que quand le medium de circulation d’un pays consiste partie en papier, et partie en numéraire, la dépréciation du premier entraîne nécessairement la dépréciation des espèces qui circulent avec lui. Ces espèces, par conséquent, sont réduites en lingots ; mais comme ceux-ci ne peuvent être accumulés sans perdre de leur valeur relative, il est évident que le dernier effet de la dépréciation du papier dans un pays, est d’en chasser l’or ou l’argent qui s’y trouve, soit en lingots, soit en monnaie. Si donc, le ministre du Brésil se propose, par sa loi, de faire hausser la valeur du papier qui circule à Rio-Janeiro, il obtiendrait un résultat contraire, même en supposant que la loi parviendrait à y faire affluer de la monnaie et des lingots étrangers.

Nous publierons bientôt les réponses données par M. Iarhomerim, aux demandes qui lui ont été faites par le comité des finances de la chambre des représentans.

M***.



  1. Cet emprunt est celui de 400,000 livres sterling, dont nous avons parlé dans notre première livraison, page 65.
  2. Voy. Wheatley on Money, tome 1, page 164.