Firmin ou le Jouet de la fortune/II/01

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Pigoreau (IIp. 5-18).

CHAPITRE PREMIER.

Je deviens le secrétaire d’un nouveau riche. Je gagne sa confiance et en même-temps celle de sa maîtresse.



Depuis quelque temps j’étais occupé de ce projet, lorsqu’un jour un grand flandrin de laquais vint, de la part d’un de mes voisins, m’inviter à descendre chez lui. Mon maître s’intéresse à vous, me dit ce domestique, il connaît une partie de vos malheurs, il veut les réparer ; je vous conseille de le ménager, sa bienveillance peut vous devenir utile ; il est obligeant par caractère, son intention est de vous tirer de la misère, il désire vous voir, vous parler ; dites-moi si je puis vous annoncer.

Toute singulière que me parut cette manière d’obliger, je promis de descendre, et d’aller remercier M. de… de l’intérêt qu’il daignait prendre à moi. Ce monsieur de… était un de ces gens qui, à l’instar des nouveaux parvenus, veulent singer les usages des anciens riches. Celui-ci imitait d’une manière grotesque, leurs tons, leurs airs et leur suffisance ; il copiait jusqu’à leurs ridicules ; il voulait à toute force leur ressembler en tous points, et comme eux il avait la manie de vouloir passer dans le public pour un homme bon, humain, sensible et généreux ; aussi avait-il le soin de publier par-tout qu’il employait sa fortune à secourir les malheureux. Y a-t-il long-temps que vous connaissez cet original, me demanda un ami qui se trouvait alors chez moi ? Depuis que je loge ici, lui répondis-je ; cette maison ressemble à une colonie dont chaque locataire forme une peuplade séparée, et vous savez qu’à Paris l’on connaît à peine les voisins qui demeurent sur le même quarré que le sien ; au rez-de-chaussée est un bal public, au premier un agioteur, au second une fille entretenue, au troisième une abbesse de couvent réformé, au quatrième un journaliste, au cinquième un rentier ; et moi en ma qualité d’auteur, j’occupe les mansardes ; tandis que l’on danse en bas, je réfléchis en haut sur la bisarrerie de la fortune ; tandis que l’agioteur du premier dissipe ses trésors avec la courtisane du second, l’abbesse du troisième implore l’indulgence de la divinité en faveur des coupables mortels qui la méconnaissent ; ce nouveau parvenu qui me fait demander, veut sans doute me faire servir à sa vanité, il me destine peut-être à augmenter sa suite ; n’importe, je vais le voir, je vous rendrai compte de notre entrevue.

Je descendis donc chez M. de… je le trouvai aux prises avec un domestique qui venait de casser un vase de porcelaine. Excusez, me dit-il, l’emportement où vous me voyez ; cet imbécille vient de me briser un vase précieux qui m’avait été envoyé directement du Japon ; ces gens sont si mal adroits que quand ils ont quelque chose à casser, ils choisissent de préférence les objets les plus précieux ; on est bien à plaindre de ne pouvoir se passer de cette sotte engeance. Asseyez-vous, ajouta-t-il, je veux causer avec vous ; vous savez que je m’intéresse à votre sort, je veux vous être utile. Ici M. de… me fit une longue énumération de ses biens, de ses richesses, et du grand nombre d’infortunés qu’il soutenait. Il appuya principalement sur ses vertus, sur son cœur, qu’il disait être excellent, et sur la réputation qu’il avait acquise d’être l’homme du monde le plus obligeant. Croiriez-vous, continua-t-il, que j’ai dix domestiques chez moi, sans compter mon cocher et mon maître d’hôtel, sans en avoir un besoin absolu ; et cela seulement pour avoir le plaisir de secourir des malheureux. Je n’ai pas encore de secrétaire, si vous voulez m’en servir, je vous offre cent louis et la table.

Cette proposition était trop avantageuse pour n’être pas acceptée ; d’ailleurs mon épouse portait dans son sein le gage de notre amour, sa position allait exiger de nouveaux soins ; je n’avais point à balancer, et sans hésiter je me disposai dès le jour même à prendre possession de mon emploi ; mes fonctions n’étaient pas très-étendues, il s’agissait particulièrement d’écrire des billets galans, ou de faire des couplets amoureux pour les maîtresses de M. de… Quoiqu’il soit un peu difficile d’exprimer ce qu’on ne ressent pas, je m’en acquittai toujours à son grand contentement ; mais hélas ! ce talent qui dans le principe avait été la cause de mon changement de position, finit par devenir pour moi la source de désagrémens nouveaux !

Parmi les belles favorites de cet enfant chéri de Plutus, Coralie se faisait remarquer autant par son excessive coquetterie, que par le piquant de ses charmes ; elle possédait à fond le grand art de se faire valoir et désirer à propos ; elle savait réveiller à temps l’amour de ses amans, et les enchaîner à son char à l’instant même où ils étaient disposés à rompre leurs chaînes ; c’était précisément ce raffinement d’adresse qui captivait M. de… Coralie le menait comme un véritable enfant ; elle le faisait servir à ses jouets, à ses caprices ; elle lui faisait supporter ses humeurs, et se faisait un mérite de l’empire absolu qu’elle exerçait sur son cœur. Lui-même en était d’autant plus esclave, qu’il s’imaginait reconnaître en elle l’usage et le bon ton de la société, dont il n’avait qu’une idée très-imparfaite. Ses chevaux, ses domestiques n’avaient pu lui donner cette politesse et ce vernis que l’on ne doit qu’à l’éducation ; il essayait envain de copier les airs du grand monde, il n’en saisissait que les ridicules ; aussi prenait-il l’effronterie de Coralie pour de l’aisance, et son jargon pour de l’esprit. Elle était à ses yeux une femme accomplie ; il se trouvait encore trop heureux de payer des plus grands sacrifices ses moindres faveurs, et je lui devins cher par la seule raison que je lui devenais utile ; il me trouvait assez d’esprit pour nous deux, et toutes les fois qu’il voulait instruire Coralie de ses sentimens, il avait aussi-tôt recours à la plume de son interprète.

Ce M. de… était un de ces gens parvenus qui ne doivent leur avancement qu’à l’intrigue et à la cabale. Il n’avait rien négligé pour sortir de l’obscurité dans laquelle le sort semblait l’avoir condamné pour toujours. Les hasards lui avaient, comme à tant d’autres, fourni les moyens de s’enrichir ; et, à la faveur des ténèbres épaisses qui couvrirent les premières années de la révolution, il était parvenu à ce degré d’opulence qui surprend, mais qui n’en impose jamais. Dans les premiers temps, encore tout étourdi d’un changement qu’il n’avait point lieu d’espérer, il avait conservé ce caractère de bonhommie qui peut-être eût rendu ses ridicules plus supportables ; mais lorsque la fortune l’eut comblé de tous ses dons à la fois, alors son impudence avait augmenté en proportion de ses richesses ; il était devenu méchant, fier, arrogant, dur pour le pauvre, et insensible aux peines des autres. Égoïste à l’excès, il ne savait plus compatir aux maux qu’il n’éprouvait pas. Grossier, sot, ignorant comme la plupart de ses semblables, il osait croire que le reste des hommes était uniquement fait pour l’encenser. Son physique en outre répondait à son moral, et certainement un pareil personnage ne pouvait captiver une femme décidément coquette, et qui se faisait un mérite de son inconstance naturelle. Ce n’était qu’à force d’or qu’il la retenait, et ses trésors étaient les seuls liens qu’il employait ; plus il donnait, plus on exigeait, et l’amour-propre faisait tous les frais d’une liaison aussi peu assortie. Tant d’opulence devait nécessairement apporter un dérangement dans sa fortune. Coralie s’en apperçut, et dès ce moment elle n’observa plus qu’avec peine les égards et les ménagemens dictés naguères par l’intérêt et la nécessité. Mon arrivée dans la maison fut le signal de la désunion, quoique bien involontairement. Cette belle s’avisa de faire une remarque particulière en ma faveur. Elle s’imagina trouver en moi certaines qualités qu’elle cherchait envain dans M. de… Cette Laïs, à force de recevoir des billets d’amour, écrits de ma main, finit par s’accoutumer insensiblement avec l’idée qu’ils lui étaient adressés par moi-même, et qu’ils étaient l’expression de mon cœur. Elle me voyait chaque jour avec une nouvelle complaisance. Chaque jour le désir de devenir infidèle la tourmentait avec force ; il ne lui manquait plus pour cela que l’occasion, elle se présenta bientôt. L’homme est si faible lorsqu’il a pour adversaire une jolie femme, que fort souvent avec les plus belles résolutions possibles, il devient ingrat, criminel, et même quelquefois il s’attire, par sa faute, les malheurs dont il accuse l’injustice du sort, et ce fut à mes dépens que je fis l’épreuve de cette sentimentale vérité.