Firmin ou le Jouet de la fortune/II/06

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Pigoreau (IIp. 68-102).

CHAPITRE VI.

Delville me raconte son histoire.



« Vous voyez en moi le fils de M. de T…, dont le nom tiendra toujours le premier rang parmi les hommes de mérite, qui rendirent des services importants à l’État. Mon père, après avoir été intendant de Limoges, parvint au ministère, non par la route ordinaire, mais par la voie la plus honorable ; je veux dire l’estime générale de ses concitoyens. Dans un temps où l’intrigue et la cabale formaient tous les ressorts d’une cour corrompue, il n’eut jamais d’autres protections que ses travaux et ses lumières, et soixante ans de vertus furent les seuls titres de recommandation qui l’élevèrent au poste de Contrôleur général des finances. Tant qu’il fut en place, sa principale occupation fut de rendre justice aux malheureux, de les soulager dans leurs peines, et sur-tout de diminuer les impôts. À sa mort il emporta les regrets de son souverain et ceux de tout un peuple, en laissant à ses successeurs un exemple bien rare.

La perte de mon père me rendit unique possesseur d’une fortune, considérable à la vérité, mais qui n’était point acquise au prix des larmes de l’orphelin, ni des sueurs du journalier. Ses grands biens ne lui avaient coûté ni un reproche, ni un seul remords. Ils étaient tous le fruit des héritages ou des bienfaits du souverain ; mais, hélas ! il était dit que toutes ces richesses s’évanouiraient comme l’ombre, et ne me laisseraient après elles que le souvenir amer d’un bonheur passé !

À la mort de mon père, le prince m’honora de ses bontés, et chercha à reconnaître les services qu’il avait rendus à la France, en réparant l’état de délabrement où son prédécesseur avait laissé les finances. Il me nomma, à vingt-quatre ans gouverneur d’une des îles Antilles, et aussi-tôt je fis tous les préparatifs nécessaires pour ce long voyage. N’étant plus à portée de régir mes biens par moi-même, et ne voulant point les confier à des mains infidèles, je pris le parti de les vendre. Je ne me réservai qu’une seule terre, située dans la Normandie, je plaçai le produit des autres sur l’État, ce qui, indépendamment de mes honoraires, me produisit un revenu annuel de 250 000 livres. Une pareille fortune était plus que suffisante pour vivre honorablement ; mais il était arrêté par l’ordre des destins, que je n’en jouirais pas long-temps : en effet, cette étonnante révolution, qui changea totalement le gouvernement français, étendit ses progrès jusques dans les Colonies ; mon rappel fut le signal de tous les malheurs qui m’accablèrent par la suite. En rentrant en France, je trouvai ma triste patrie livrée aux horreurs d’une guerre civile, et en proie à tous les maux de l’anarchie. J’étais moi-même inscrit sur la liste des émigrés. Ma terre de Normandie était déjà sous le séquestre, et mes rentes arrêtées par ordre du département ; j’aurais peut-être supporté, sans murmures, un pareil revers, si je n’eusse été obligé de m’exiler pour échapper au glaive de la terreur. Ce dernier malheur fut le seul au-dessus de mes forces. Lorsqu’il me fallut fuir le climat qui m’avait vu naître, un découragement total se glissa dans mon cœur. J’errai pendant dix-huit mois dans le pays étranger, sans pouvoir me fixer, ni trouver de consolations nulle part. J’étais dans l’infortune, et par conséquent dénué d’amis et à charge à tout le monde. Proscrit, fugitif, je parcourus l’Italie, la Suisse et la Belgique, sans pouvoir espérer de changement dans mon sort. Enfin j’arrivai à Bruxelles sous un nom étranger et sans autre recommandation que mes malheurs. En arrivant dans cette ville, je louai, dans le quartier le plus reculé, un petit logement aussi simple que modeste, et ce fut là que je résolus d’attendre les ordres de la providence. J’avais conservé quelques débris de ma première splendeur, ils servirent à prolonger ma pénible existence jusqu’au moment où ma destinée fixa l’époque la plus remarquable de ma vie. Ignoré dans cette retraite, j’eus le loisir de faire de profondes réflexions sur l’instabilité de la fortune. En effet, ma position présente formait, avec celle passée, un contraste bien cruel ; je me voyais à cent lieues de ma patrie, sans secours, sans appui, livré à toute l’horreur de ma situation ; je ne supposais pas qu’elle pût devenir plus affreuse, j’ignorais encore les tourmens de l’amour, et ce fut dans ce séjour obscur qu’ils vinrent achever d’empoisonner ma pénible existence.

Au-dessous du logement que j’occupais, vivait une dame âgée et infirme, et qui n’avait pour toute société qu’une fille unique, qui, quoique dans l’âge des plaisirs, semblait y avoir renoncé pour ne s’occuper que de sa mère. Je ne vous en ferai point l’éloge, il me serait impossible de vous la dépeindre telle que je la vis ; d’ailleurs le témoignage d’un amant pourrait devenir suspect : aussi je me contenterai de vous rendre compte des détails de notre liaison, et de la manière dont je fis la connaissance de cette femme estimable.

Depuis six mois entiers je vivais dans le plus grand éloignement, sans aucuns rapports avec mes voisins, et, pour ainsi dire, inconnu d’eux. J’étais depuis long-temps la proie d’une maladie de langueur, qui me minait insensiblement. Le chagrin influa tellement sur mon physique, que je tombai dangereusement malade. Mes facultés pécuniaires, qui se trouvaient entièrement paralisées, augmentaient l’horreur de ma situation ; et, sans ressources, sans consolations, loin de ma patrie, réfugié dans une ville où j’étais inconnu, je croyais ne plus avoir qu’à mourir, lorsqu’un ange, sans doute envoyé du ciel pour ma conservation, réclama la permission de m’offrir les secours de l’amitié. Cet ange tutélaire était la fille de cette voisine dont j’ai déjà parlé ; ayant appris qu’il existait au-dessus d’elle un malheureux privé de l’absolu nécessaire, et luttant contre les horreurs de la mort, elle ne consulta que son cœur pour voler à son secours. Je la vis entrer un matin dans ma chambre, tenant à la main un vase rempli de bouillon qu’elle me présenta avec tant de grâces, qu’il me fut impossible de le refuser ; il est des gens qui possèdent le talent d’offrir sans blesser la délicatesse de celui qu’ils obligent. J’acceptai le bouillon avec reconnaissance, et tout en balbutiant une phrase de remercimens, je portai le vase à ma bouche d’une main tremblante, et tout en buvant, j’avais les yeux fixés sur l’être bienfaisant qui daignait pénétrer dans l’asyle de l’indigence. Sans doute, le breuvage que m’avait apporté cette femme généreuse renfermait un poison bien subtil, car à l’instant même je sentis couler dans mes veines un feu dévorant. Je voulus témoigner ma reconnaissance à ma bienfaitrice, la parole expira sur mes lèvres ; je n’eus que la force de serrer la main secourable qui me rendait à la vie. Tranquillisez-vous, mon voisin, me dit-elle, nous aurons soin de vous, maman ne vous abandonnera pas ; vous en feriez autant à notre place, n’est-ce pas ? – Divinité bienfaisante, lui dis-je avec transport, mon sang, ma vie, ne sauraient payer un tel service. – Non, me répondit-elle en souriant avec une aimable ingénuité, il faut la conserver pour ceux à qui vous êtes cher… – Hélas ! répartis-je, je n’ai pas même la douce consolation de tenir à quelque chose sur la terre, je n’ai ni parens, ni amis, ni fortune, je ne suis qu’un malheureux ! qui pourrait aujourd’hui s’intéresser à moi !… – Ne soyez point injuste, reprit ma libératrice, il vous reste encore des amis… des amis qui ne vous oublieront jamais… En parlant ainsi, elle disparut, avec la promptitude de l’éclair, et me laissa livré à mes réflexions.

Combien est injuste, me dis-je alors, celui qui ose accuser la providence ! au moment où je me croyais abandonné du monde entier, un ange consolateur vient pénétrer dans l’asyle des souffrances ; sa présence seule est un baume consolant, cent fois plus efficace que tous les secours que je dois à sa générosité ; elle m’engage à vivre, ah ! sans doute elle prend quelqu’intérêt à mon sort ! peut-il exister un plus grand bonheur ? Non, non, jamais l’homme ne doit se défier de la bonté divine : malheur à celui qui ose en douter !

La journée se passa sans revoir ma charmante voisine. Le soir j’entendis ma porte s’ouvrir, mon cœur tressaillit ; mais ce n’était point elle, c’était sa mère… J’éprouvai, je crois, un léger mouvement d’humeur ; cependant je me radoucis, en songeant que cette mère était celle d’Éléonore. Je fus même très-sensible à ce nouveau témoignage d’intérêt ; car désormais tout ce qui avait rapport avec cette femme aimable, eut à mes yeux un prix inestimable. J’acceptai donc, avec une vive reconnaissance, les secours de sa mère, et je les baignai de larmes d’attendrissement.

Plusieurs jours s’écoulèrent sans revoir ma chère Éléonore. Ses offres généreuses me parvenaient toujours par des voies étrangères, et déjà même je commençais à désespérer de la revoir, lorsqu’un soir je la vis reparaître accompagnée de sa mère. Cette entrevue acheva d’enfoncer dans mon cœur le trait fatal dont il était blessé. Ce jour-là Éléonore me parut encore plus belle, plus sensible que la première fois ; un léger carmin colorait ses joues, et son embarras prêtait de nouveaux charmes à sa modestie. Si quelquefois ses yeux s’arrêtaient sur les miens, elles les rebaissait aussi-tôt en rougissant, et je ne pouvais m’abuser sur la cause du trouble qu’elle éprouvait. L’œil d’un amant est clairvoyant, j’osai me croire aimé : je l’étais en effet ; la suite me le prouva.

Cependant, grâces aux soins de madame de B… et plus encore à ceux de l’amour, je fus bientôt convalescent ; et lorsque j’eus entièrement recouvré la santé, ma bienfaitrice me permit de cultiver sa société ; cette faveur eut d’autant plus de prix pour moi, que je n’étais à ses yeux qu’un être inconnu, malheureux et sans réputation. Madame de B… il est vrai, n’était point elle-même favorisée du côté de la fortune ; mais en revanche elle était avantagée du côté du mérite et de l’éducation ; elle était française, et ses infortunes avaient eu à-peu-près la même source que les miennes ; ses grands biens avaient entraîné sa perte, et, pour échapper aux poursuites des monstres qui opprimaient sa patrie, elle s’était vue forcée, comme tant d’autres, de fuir en laissant ses biens entre des mains étrangères ; la nation s’en étant emparée, il ne lui était resté, pour toute ressource, que la faible somme qu’elle était parvenue à réaliser avant son départ. Sa fille, l’intéressante Éléonore, l’avait accompagnée dans sa proscription, et faisant le sacrifice avec ses espérances brillantes de tous les avantages dont elle avait joui jusqu’alors, elle supportait avec courage et grandeur d’ame, un revers de fortune d’autant plus cruel, que le ciel, en lui donnant le jour, semblait lui avoir réservé une destinée plus digne d’elle. Malgré toute l’injustice du sort, cette digne famille, loin d’être aigrie contre la providence, supportait ses décrets sans seulement laisser échapper la moindre plainte, le moindre murmure ; si elle vivait retirée du monde, c’était moins par dégoût pour la société que par des vues particulières d’économie, et, malgré son peu d’aisance, madame de B… trouvait encore les moyens d’être utile aux malheureux. Six mois d’assiduités avaient établi entre nous la confiance, j’ose dire l’estime et même l’intimité ; cette tendre mère avait vu croître mon amour sans effroi. Ce sentiment dont elle avait soigneusement observé les progressions, ne lui avait pas paru contraire au bonheur de sa fille ; elle n’avait même pas vu, sans une sorte de plaisir, l’intérêt que la sensible Éléonore avait toujours pris à moi. Je n’avais jamais osé m’ouvrir, ni faire l’aveu de ma tendresse ; ma position me paraissait un obstacle insurmontable, et satisfait de voir chaque jour l’objet de mes affections, je me contentais d’adorer en secret la maîtresse de mon ame, sans jamais oser m’expliquer ouvertement.

Madame de B… me fit prier un matin de passer chez elle ; comme je n’avais pas l’habitude de m’y rendre de si bonne heure, son invitation me surprit, et même elle m’effraya. « Rassurez-vous, me dit-elle affectueusement, mon intention n’est point de détruire l’harmonie qui existe dans notre société, je veux au contraire en resserrer les liens plus que jamais ; je veux vous donner la main de ma fille. » « — De votre fille, lui dis-je en me précipitant à ses genoux… » Je ne pus en dire davantage, le cri de la reconnaissance expira sur mes lèvres, et mon silence fut, je crois, plus expressif que le langage vulgaire. Ma chère Éléonore daigna confirmer les vues de sa mère, et l’instant de notre union fut fixé à quelques jours de là.

Ce jour devait être pour moi le plus beau de ma vie ; mais le destin, qui se joue des projets des mortels, en avait disposé tout autrement. Le lendemain même, madame de B…, dont la santé depuis long-temps était faible et chancelante, tomba malade, et en huit jours de temps cette tendre mère fut aux portes du tombeau. Enfin, malgré nos vœux et nos prières, le ciel l’appela à lui, et ce fut dans nos bras qu’elle rendit le dernier soupir.

Je ne vous peindrai point le désespoir de la sensible Éléonore, il était bien excusable ; elle perdait, avec une mère adorée, l’espoir de jamais rentrer dans ses biens ; exposée en outre à la merci des évènemens, et réfugiée dans un pays étranger, son sort eût été affreux, si elle n’eût trouvé en moi un appui et un consolateur, un amant tendre et un ami sincère. Elle balança d’autant moins à me donner sa main, que c’était sa mère qui, la première, avait fixé notre union, et le regret de ne pouvoir assister à cette cérémonie fut le seul qu’elle emporta dans la tombe.

Lorsque le temps prescrit par la décence et l’usage fut écoulé, je reçus la main d’Éléonore, sans prévoir le sort qui nous attendait, sans seulement songer à l’avenir. Lorsque l’on aime, est-on susceptible de raisonnement ? Dans les bras de ma femme j’avais, pour ainsi dire, oublié mes peines, et en recevant le titre de son époux, je n’avais pas réfléchi que j’allais contracter de nouveaux besoins ; mais je ne tardai pas à m’appercevoir combien il est pénible de redouter pour un autre l’approche du besoin. Souffrir seul, c’est souffrir à demi ; mais quand il s’agit de partager sa misère avec l’objet adoré, n’est-ce pas souffrir doublement ? D’ailleurs la position de ma femme allait exiger d’autres soins, elle était sur le point de devenir mère ; qui pourrait se figurer mes angoisses, mes craintes et mes anxiétés cruelles !

La maladie de madame de B… avait consommé une grande partie de mes épargnes. Un juif, en qui nous avions mis notre confiance, avait disparu avec quelques bijoux que nous lui avions donnés pour vendre. Nos ressources étaient presqu’épuisées, et l’indigence avançait à grand pas ; déjà même il ne nous restait plus que nos seuls effets, qui servirent à prolonger notre existence ; mais ces faibles secours ne purent durer long-temps, il fallut prendre un parti décisif.

« Chère Éléonore, lui dis-je un matin, en pressant sa main sur mon cœur, l’excès de mon amour m’a rendu coupable, je t’ai entraînée dans le malheur au moment où j’aurais tout fait pour t’en préserver, et pour te procurer une aisance digne de toi, au moment où j’aurais voulu avoir un trône à t’offrir ; mais le sort, souvent injuste, nous accable de toutes ses rigueurs à la fois. Depuis long-temps nous végétons sans pouvoir espérer de changement dans notre position. Nous n’avons point ici de parens, d’amis qui s’intéressent à nous ; retournons en France, essayons de pénétrer jusques dans notre pays natal. Là, sans doute, nous trouverons quelques ames accessibles à la compassion. Où pouvons-nous espérer trouver des cœurs sensibles, si ce n’est dans notre patrie, au milieu d’une nation policée, et de gens qui prêchent chaque jour la bienfaisance et l’humanité ? Crois-moi, mon amie, retournons en France, peut-être parviendrons-nous à rentrer dans nos biens, ou, tout au moins, obtiendrons-nous un à-compte sur nos revenus ; la centième partie suffirait pour nous faire vivre. »

En arrivant à Paris nous fûmes cruellement déçus dans nos espérances. Nous y trouvâmes toutes les ames fermées à la pitié. Dans cette ville immense, l’habitude de voir des malheureux avait endurci tous les cœurs ; les besoins du rentier occupaient nos Législateurs, tous s’apitoyaient sur leur sort, tout le monde les plaignait, mais personne ne volait efficacement à leur secours. Le riche se débarrassait du soin de lui être utile, sous le prétexte qu’une foule de gens sans aveu usurpaient chaque jour cette dénomination. Les rues, les carrefours, les promenades publiques étaient remplies des membres de cette classe misérable qui réclamaient les secours de leurs semblables. Après avoir envain invoqué l’appui des loix, ces malheureux se trouvaient réduits à la cruelle alternative de mendier ou de mourir de faim. Combien en ai-je vu qui, jadis enfans chéris de la fortune, ne croyaient pas alors pouvoir faire un meilleur usage de leurs richesses qu’en assurant le bonheur de tout ce qui les entourait ! J’en ai connu qui calculaient autrefois leurs jouissances sur le nombre des familles infortunées qu’ils arrachaient aux horreurs du besoin, et qui eux-mêmes ne peuvent trouver aujourd’hui le morceau de pain qu’ils faisaient naguères distribuer à l’indigent.

Moi-même j’ai vainement réclamé des secours auprès de ceux de qui j’avais droit d’en attendre ; je me suis adressé d’abord aux prétendus amis que j’avais eu le bonheur d’obliger autrefois ; mais, des amis ! en existe-t-il lorsque l’on est dans l’infortune ! Pas un ne put se décider à me reconnaître, et tous, d’un commun accord, m’éloignèrent avec politesse. Je fus forcé ensuite de prendre le parti de m’adresser à ceux de mes créanciers qui avaient échappé à la proscription ; mais les démarches que je tentai auprès d’eux n’eurent pas plus de succès. Les uns s’offencèrent de ma hardiesse, et trouvèrent étonnant que je me permisse de réclamer des engagemens contractés sous l’ancien ordre de choses ; d’autres, et ce fut le plus grand nombre, profitant de ma situation, me menacèrent de me dénoncer comme transfuge et ennemi de mon pays, si jamais j’étais assez téméraire pour entreprendre la moindre poursuite.

Honteux, confus, désespéré de l’inutilité de mes démarches, et détestant la société des hommes, je me suis retiré dans ce faubourg avec ma fidelle épouse, en cherchant chaque jour de nouveaux moyens pour prolonger notre existence. Sur ces entrefaites, la sensible Éléonore donna le jour à cet aimable enfant, seul fruit de notre amour. Notre misère en fut encore plus grande, elle augmenta chaque jour avec nos besoins. Déjà nous n’avions plus à nos repas qu’un pain sec et dur, fort souvent arrosé de nos larmes, et que nous étions forcés de laisser tremper dans l’eau, afin d’en pouvoir faire notre seule nourriture. Éléonore supportait toute l’horreur de notre position sans plaintes et sans murmures ; elle affectait même une gaieté qui faisait l’éloge de sa belle ame, mais je ne pouvais m’abuser sur son état. Je la voyais dépérir de jour en jour, et son changement mettait le comble à mes inquiétudes ; je fis un dernier effort pour maîtriser la fortune, mais cet effort fut, comme les autres, impuissant. L’égoïsme, parmi les hommes, était au dernier degré. L’intérêt, le sordide intérêt était plus que jamais le mobile de leurs actions. Un domestique fort et vigoureux eût eu plus que moi de mérite à leurs yeux ; ils en eussent calculé les forces comme celles d’une bête de somme. Mais de quel prix pouvaient leur être mes services ? aussi fus-je inhumainement repoussé par cette classe que l’on appelle nouveaux parvenus ; classe cent fois plus orgueilleuse et plus impudente que l’ancienne. Un seul ami nous restait, mais cet ami était presqu’aussi à plaindre que nous. Cela n’était point étonnant, le bon cœur fut rarement le partage du riche ; il fut au contraire presque toujours le seul bien de l’indigent.

Cependant il ne nous était plus possible d’exister sans quelque miracle inattendu. Le découragement s’était glissé dans mon ame ; en souffrant pour une épouse adorée, c’était souffrir mille supplices à la fois. Éléonore, son enfant, moi-même, nous étions privés du plus absolu nécessaire, nous manquions des vêtemens les plus indispensables. Enfin à moitié nuds, mourant de faim, abandonnés par le ciel et par les hommes, je désirai la mort, j’osai l’invoquer, l’appeler à grands cris. Le jour même du malheureux évènement dont vous avez été témoin, le désespoir me donna du courage, je résolus de prendre un parti, violent à la vérité, mais commandé par notre affreuse détresse. J’osai… j’en frémis encore, j’osai, dans le jardin le plus reculé et le plus solitaire, implorer, en rougissant, la pitié des passans. Le croiriez-vous, plus de vingt d’entre eux me refusèrent, et le dernier m’outragea en me repoussant avec barbarie. Ô mon ami ! nous dit ici ce malheureux, en fondant en larmes, ce nouvel affront m’accabla, m’anéantit ; je ne pus le supporter ; ma raison était égarée… Dans ce funeste instant l’image d’Éléonore m’abandonna ; je devins ingrat, criminel… J’avais dans ma poche l’arme fatale qui devait terminer mes maux. Je la portais toujours avec moi. La rage, la fureur, le désespoir ranimèrent mes forces ; j’y mis une triple charge, et, sans réflexion, sans seulement recommander mon ame à Dieu, je devins le plus lâche des hommes…